‹ Au Congo et aux IndesChapitre 102 sur 113 · RIVIERE GONFLÉE PAR LES PLUIES · texte numérisé non relu

RIVIERE GONFLÉE PAR LES PLUIES

lieue (le ma maison ; je me réfugiai sous un arbre, la nuit tombait très noire, je ne voyais pas à un pas devant moi. Je finis par marelier à tout hasard, et saint Joseph me ramena chez moi vers minuit ; sans lui j’y passais.

« ... Samedi 22 août, j’ai entrepris une excursion où j’ai dû traverser à pied sept rivières, il tombait une pluie continuelle ; trempé juscpi’aux os et fatigué x^ar une marche de vingt lieues, j’étais heureux de xxnivoir offrir ces souffrances à Notre-Seigneur. n

Que de faits semblables il nous faudrait citer, si le cadre de cette biograxjbie le i)ermettait.

Dès la i^remière heure, le vaillant missionnaire a senti le poids du travail (xui va écraser ses é^jaules; mais la besogne ne l’éx^ouvante x)as ; elle l’anime. « Mon x)lus grand désir,

écrit-il, est de bien travailler et de mourir x>our mon Seigneur. Parfois, j’ai la sensation que la besogne est troj) forte et que je n’y résisterai x)as longtemx)s; mais x^our sauver des ûmes et les conduire au Ciel, ne se jetterait-on X>as dans le feu? »

Alors, déjà, devant la fougue et l’ardeur avec les(xuelles il déx)ensait ses forces sans mesurer, sans calculer, les jetant aux âmes comme une monnaie de vil x>i'ix, les x)i'udents et les sages lui dirent : « Père, de ce ti‘ain-là, vous ne vivrez guère aux Indes. Ménagez-vous. 11 faut faire feu (xui dure!... Vous mamxuez de x)i'udence. » Il ré])ondait ; « .le ne tiens x>as à vivre, mais à faire beaucoux) de bien; x>l*i!^ je travaillerai vite, x>lus tcM les âmes seront sauvées !... Pt quant au feu, il faut faire feu exui brûle! »

A x)lusieurs rex)rises, dans ses lettres, on sent cxu’il en veut à cette x)rudence, si souvent jetée en douche froide sur les x>lus saints enthousiasmes.

CAIS.VNLS AU CHUTA NAOrOlOi

Peu (le temps avant sa mort, sur une des cartes où il notait ses pensées et qu’il pla(;ait devant ses yeux pour les avoir toujours présentes, il écrivait ce mot satiricpie : (( La prudence est la mère de la paresse. »

« Mais Père, lui disait-on, en vous soignant davantage vous auriez pu travailler plus longtemps. — Sans doute, mais il m’est évident que je n’aurais j)as fait autant de besogne ; une préoccupation si constante de soimême et de sa santé coupe net les ailes à l’élan et à l’entliousiasme. Et iniis,

(luand le bon Dieu vous montre des âmes, on aurait vraiment bonne grâce à Lui l'ôpondre : Seigneur, je voudrais bien, mais si j’y vais, je ])rendrai un rhume! Ijui, cjui est mort ])our elles.

L’agent de la police anglaise à Torpa, le Tlianadar, lui offrit, à titre gracieux, l’usage d’un grand hangar vide dont il ne se servait pas. Le Père Lievens accepta et s’j^ établit; eet homme lui donna même un lit, un pauvre grand lit sans autre garniture (in’un vieux matelas de paille. Le Père divisa ce hangar en trois pai’ties :

la première, la i)lus grande, devint une classe pour les petits enfants; la se- p p, p.^ncken

eonde, une chapelle; la troisième, la plus petite et la plus dénuée, lui servit à la fois de cuisine, de cabinet de travail et de chambre à coucher.

Un jour un de ses frères, chargé d’une station voisine, vint le voir. 11 y avait pour les deux une chaise, un couteau et une fourchette; le Père Lievens mangea à l’indienne, avec les doigts. Dans le coin le visiteur avise le lit ;

« (Juoi, Père, pas même une paillasse? — Voilà ce cpii

Le Protecteur des Kôles.

VOUS trompe, j’en ai une que m’a donnée le brave policier d’ici. — Et où est-elle alors? — Je l’ai j^rêtée à une i)au\Te mourante que j’ai bajjtisée hier et qui en avait beaucoiq) plus besoin que moi. »

Que lui importait! Il était heureux, la petite chrétienté s’agrandissait tous les jours; en juin 1886, le Supérieur général de la Mission du Bengale visitait la pauvre station de Torpa et y trouvait le Père au milieu de neuf cents chrétiens rassemblés autour de lui. a II en était .adoré, éci‘ivait-il en jetant un grand cri d’espérance. »

Mais le Thanadar de Torpa fit au Père Lievens une aumône idus haute et vraiment inappréciable. Il l’initia aux lois et aux coutumes locales qui, restées en vigueur, constituent le fond et la base de toute la jurisprudence anglaise en ces contrées. Or, ces lois forment un fouillis vraiment inextricable i^our un Européen qui n’y serait pas conduit par un guide expérimenté. Même, sans l’exceptionnelle ouverture d’esprit du Père, et sans un don d’assimilation, qui manifestement lui vint d’en haut, c’eût été peine perdue. Et cependant, en moins d’un an, le Père Lievens était si bien au courant des choses et si rompu à tous les secrets des procédures, qu’il en remontrait aux plus habiles. Les juges eux-mêmes, dans les cas difficiles, en référaient à lui. Ces connaissances, si rares chez un missionnaire, allaient lui donner dans toute la région une réputation et un prestige vraiment inouïs; elles allaient devenir entre ses mains un levier x^our soulever les âmes. Xous avons dit x)lus haut quelle était la misère des Kôles ox)i)rimés x)i^i' les collecteurs d’imx)ôts.

Le Père Lievens, qui avait la x^£ission de la justice, et dont l’âme ardente et aimante conix^renait mal les résignations molles, se sentant, ax>rès tout, le x>ère des chrétiens qu’il avait faits, jura de les défendre et de les sauver.

(’e fait inattendu et très nouveau d’un missionnaire X>renant en mains la défense des intérêts matériels de ses ouailles eut un x)i‘ofond retentissement dans toute la contrée et, tandis que le juge anglais, M. Cornish, x)énétré d’admiration x)our le jeune missionnaire si vaillant, si au courant de la législation et des coutumes, si x)lein de verve et d’humour dans sesx)laidoieries, si dédaigneux des colères

et des rancunes qui, fatalement, allaient germer sous ses pas, se liait avec lui d’une sincère et profonde amitié, le bruit se répandait de village en village, <pi’à Torjia, un jirêtre s’était levé qui prenait en mains la cause des natifs contre leurs oppresseurs.

Les recours en justice se hudtiplièrent et toujours convaincu, par l’enquête préliminaire qu’il entreprenait luimême, du bon droit de ses clients, il arrivait à le faii’c tiâonq)lier devant les tribunaux.

Des députations lui arrivent du fond du Loliardaga; le Père les reçoit, examine les causes et, l’une après l’autre, les fait triompher. Il avait à Ranchi ([uelques auxiliaires habiles, et ses protégés apprenaient d’eux à répondre correctement, sans se laisser déconcerter par la ])artie adverse, et sans gâter selon leur habitude, par des exagérations, des réponses données à tout hasard, voire même ])ar des mensonges, une (iausc d’ailleurs parfaitement juste.

Le Kole venait de trouver dans le missionnaire un aide et un ])roteeteur; bon et sensible au bienfait, il eommenea par aimer le prêtre, et l’amour du prêtre l’achemina peu à peu à l’amour de la religion. Un bon nombre des obligés du Père se firent chrétiens. Ce fut l’origine des conversions en masse. Ce mouvement allait envahir le Biru, le Panari, le Nowagurh et le Parway.

Alaintenant encore, les op])rimés vienmmt aux missionnaires de Khunti, de Sarvada, de ^landar, etc., comme ils allaient jadis au Père Lievens.

Si urgent que fût son ti’avail (h- r(‘dresseur d(“, torts, ce n’était là cependant pour lui (lu’uu travail sc'condaire; l’apôtre primait toujours.

(iuand finit cette rude* année ( i88(>), il eomietait deux mille sept cents eatholiepu's autour de lui, et <iuatre-vingtsix villages l’appelaient à grands cris. Sa mission de ’l’orjea (‘inbrassait déjà du nord au sud une étc'iidue de iti lie'ues.

Pour l’aider à desservir cette* pareeisse, gmnele eeemme* un diocèse, ses supérie*urs lui e*n\ ()yèi*e*ut sueee*ssive*in(*nt

quatre Pères durant l’année 1887; l’un après l’autre, ils tombèrent épuisés, en peu de mois, par le travail et par les fièvres.

C’est à cette éq)0(pie qu’il faut rapporter un événement qu’il aimait à l’acontcr, pour y faire voir l’action de la Providence. 11 avait entrepris une exjmdition très lointaine et s’en revenait d’une prédication dans un village qu’il espérait gagner à la foi. Il était à 5 lieues de ’Porpa, quand survint un épouvantable oi’age ; bien que fort las, et les l)ieds nus déjà en sang, il voulut poursuivre; la forêt était proche, et là, se disait-il, je serai à l’abri.

]\Iais la ])luic tombait i)ar ondées, et la nuit se faisait de plus en plus noire. 11 marclia jusqu’à ce que ses forces défaillirent ; alors n’en i)ouvant plus, il se coucha contre le tronc d’un arbre, fit le signe de la croix et se laissa aller à la tor])eur qui l’envahissait.

8’endormit-il ? Perdit-il connaissance? Il ne le sut jamais. Mais cpiaud il revint à lui, il se trouva dans la hutte d’une famille i)aïenne. Le chef de cette maison l’avait découvert dans le bois, quand il y était allé vers l’aurore, et ne voulant pas laisser ainsi abandonné ce blanc qui lui semblait près de mourir, il l’avait chargé sur ses épaules et l’avait i-api)orté chez lui « Padri saheb, où vouliez-vous aller par ce chemin? — A Torpa, mon ami. — Vous vous étiez bien égaré en route, ear Torpa est à douze milles d’ici. »

Le brave homme essaya de retenir chez lui, pendant quelques jours, le missionnaire; il n’y réussit pas. Les chrétiens l’attendaient à Toiqja.

Alors, voyant que tout effort était inutile, il voulut le réconforter de son nvieux, et, suivant la coutume du pays, pour faire fête à son hôte, il tua un coq qu’il fit bouillir avec du riz, et ce (xue le Père ne put manger il le lui fit ])rendre eu provision de route.

Si abrupt(> que fût cette àme de sauvage, elle avait compris la valeur morale du dévouement jusqu’à la mort, dont elle avait été témoin, et trois semaines après, le samaritain des forêts de l’Inde venait demander le baptême.

Le 3o septembre 1887, le Père Lievens écrivait : « Bénissons Dieu dans ses œuvres de grâce et de miséricorde à Tori)a. Le nombre de conversions a décuplé depuis l’année dernière... Je me suis surmené depuis plus d’un an ; je suis tellement épuisé (pie dernièrement, à Kanclii, je ne pouvais plus même me tenir dans le fauteuil où je m’étais assis ; pourtant je n’avais ni fièvre, ni aucune autre

CIIACKM-E ET UÉSIUEXCE DE .MISSIÜXX AIIIE

maladie... Cintpiaute villages parlent encore de venir à nous. Quel dommage ipie nous soyons si peu nombreux ici... Je dois passer nuit et jour à la besogne! »

« Que n’ai-je assez de temps et d’esprit pour écrire les G esta Dei per Bel g as, eu ce grand paj's ! »

On le voit, pour récompenser tant de zèle et de fatigue, le Seigneur bénissait visiblement l’apostolat du Père Lievens. En octobre 1887, la iSIission comptait (piatre cents villages, ipiinze mille chrétiens, soixante écoles et plusieurs chapelles déjà construites.

Et le pauvre Père va, marchant toujours, de village en village, encourageant les convertis, appelant les iiaïens, les écoutant tous et s’en faisant aimer.

11 comprit bientôt (ju’il fallait à tout prix se créer des auxiliaires sûrs, instruits et dévoués : des catéchistes. Ceux-ci, installés dans eluuxue centre de chrétiens, ins-

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