UN CATECHISTE DONNANT LA CLASSE EN PLEIN AIR
trairaient le peuple, feraient la prière, élèveraient les enfants et suppléeraient, autant que faire se pourrait, à la présence habituelle du prêtre. Le j)rêtre, lui, d’une résidence centrale, raj-onnerait sans cesse à travers les villages, célébrerait le saint sacrifice et administrerait les sacrements.
Le Père Lievens, essayant de suppléer par un x>lus grand courage à tous les secours humains qui lui manquaient, x^rit encore sur ses éx^aules cette nouvelle charge : la formation des catéchistes. Les résultats furent merveilleux. En 1888, il en avait déjà réuni et formé deux cents. D’un mot, il savait les électriser et leur infusait en quelque sorte son amour des âmes : « Allez, mes enfants, leur disait-il, mettez le feu dans les âmes. 11 faut que tout le Chota Nagpore soit à Jésus-Christ. »
Cinq x>i'êtres administraient alors la mission de Toiq^a (janvier 1888). L’un d’eux, le Père Haghenheek, nous donne des détails intéressants sur la vie du Père Lievens :
« Quand ce Père s’absente de Torxia x^our deux ou trois jours, il trouve à son retour sa maison entourée x^ar un vrai camxî d’indigènes qui l’attendent.
» Il y a quelques jours, le Père Grosjean, notre Suxîérieur général, x^assait x^ar Torx>a; il comx)ta autour de la maison X>lus de 4,000 hommes, attendant xîatiemment que le Père Lievens fut rentré. C’est inouï et incroyable, mais c’est ainsi! Le Père a sur les natifs un ascendant et une autorité dont vous ne x>ouvez vous faire une idée. De xîhis de vingt lieues à la ronde, on vient le consulter. C’est une véritable X>rocession. Les gens l’attendent trois ou quatre jours et X>lus,s’il le faut, x>assant la nuit au x^ied des arbres, sous les vérandas, les hangars et les remises de la maison, mais ils ne x^fii’tent qu’après avoir x>n entendre le Père. Comme il X>arle admii-ablement leur langue, ils y ont un double X>laisir. Ils ruxq^elleiit Bara-Sahcb, le grand saheb ; nous autres nous ne sommes que des Chota-Saheb, des x^otits sahebs, disent-ils. »
Ecoutons le Père Desmet, un autre de ses vaillants com- X)agnons d’armes : « Notre Constant est vraiment irrésistible pour les natifs; ils en sont fous!... Il est x^artout, donnant le x^remier élan et allumant le feu; il met ses hommes
sur les dents, il tue ses chevaux, son activité le dévore et il va toujours! » — « Ali ! disait le vieux Père De Cock, si j’avais le succès du Père Lievens, j’aurais peur que la tête ne me tourne. )>
— « Il a dit cela, répondait le Père Lievens à quelqu’un qui lui répétait la chose, est-ce possible? Mais que suis-je donc, sinon un ouvrier inutile? Est-ce que je savais, en
commençant, comment il fallait m’y prendre? X’est-ce pas Dieu qui me l’a inspiré"? N’est-ce pas Lui qui fait tout et qui arrange tout? Allons donc! »
Dans le courant de cette année 1888, les supérieurs prirent, à l’égard du Père Lievens, une mesure qui allait hâter l’organisation définitive de la mission. Il quitta Torpa et alla établir son (piartier général à Ranchi. Résidant ainsi au cheflieu du district, tout près du tribunal supérieur, il pouvait plus facilement défendre ses chrétiens dans leurs revendications et dans leurs i)rocès.
C’est vers ce temi)s-là qu’il entreprit la composition de plusieurs livres en langue ouraonne, en indi et en karria, ouvrages qui dureront aussi longtemps que la mission du Chota Nagpore. Il composa sur diverses mélodies flamandes des vers indis et l’on entendit résonner dans les bois et dans les plaines le vieux Lion (le Flandre.
Une besogne aussi sédentaire, si elle avait été seule a occuper le Pèi'e Lievens, n’aurait pu suffire à sa nature ardente; les supérieurs ne l’y auraient pas astreint. Il fallait
Le P. Van Severen — Le P. Haghenbeek
l’espace à ce grand apôtre. Aussi reste-t-il missionnaire et gardc-t-il, officiellement cette fois, la direction de cette mission qu’en vérité il avait ci’éée. Du fond de sa cliambi’e de Ranchi, toute tapissée de cartes, comme un bureau d’état-major, il lançait à ti'avers la contrée ses frères mis sous ses ordres; il les dirigeait, les suivait, au moment difficile accourait à leur aide; il soufflait sur eux la brûlante flamme de son amour des âmes, et, vaillants sous la conduite d’un tel chef, ceux-ci couraient à la victoire. « Le succès, écrit-il lui-mème, grâce en soit rendue à la bonté divine, dépasse toutes nos espérances. Il semble impossible
JUVIÈRE DANS I.'iNDE
que nous progressions plus rapidement. Ce sont des villages entiers qui viennent à nous l’un après l’autre. Depuis l’an dernier, le nombre de nos catéchumènes a triplé. Nous en comptons aujourd’hui (piarante-cinq mille. Ce résultat est vraiment l’œuvre de Dieu. »
Non, non, ce ne fut ni le climat ni le soleil des Indes qui épuisa cet homme, ce fut son « travail d’esclave », comme il le dit lui-même, et plus encore la flamme d’amour qui l’inspirait. Mais il mettait les âmes plus haut que sa vie!
A Ranch
« Le mois passé, une troupe de treize mauvais sujet«, paj^és par les Tikédars (collecteurs d’imj)ôts), m’ont voulu fendre la tête. Je n’ai dû mon salut qu’à mon clieval qui est un trotteur de i)remière force; il s’en est fallu de peu que vous n’entendissiez plus parler de votre Constant! Huit jours plus tard, j’ai failli être dévoré i^ar un tigre du Bengale. Oli! l’affreuse bête ! Sur ce même cbemin elle avait dévoré déjà un homme, une femme et deux bœufs. »
Un jour, un Tikédar d’un village voisin de Karandaja avait sur les bras un procès fâclieux. Pour se rendre les démons favorables, le monstre avait résolu de faire en secret un sacrifice humain. Déjà il avait fait saisir la jeune fille qui devait lui servir de victime. Le Père Lievens est averti, il saute à cheval et à toute bride il revient à Panchi ; il change de monture, renseigne en deux mots M. Cornish, qui aussitôt monte en selle lui aussi, et tous deux ils se précipitent. Ils tombent comme la foudre chez le Tikédar au moment où il allait commencer l’horrible sacrifice. On devine le reste. Une heure après, les mains dans des entraves, le Tikédar entre des gendarmes prenait la route de la prison.
Au milieu même de ses joies et de ses triomphes apostoliques, le Père Lievens eut beaucoup à souffrir. Quoi d’étonnaut? Il aimait ardemment Jésus-Christ, il était apôti’e : deux titres à la souffrance. Car la croix est le cachet de l’amour, et l’apostolat pour être fécond demande du sang et des larmes.
« J’ai eu beaucoup d’ennuis ces derniers mois. Il m’a fallu passer par la faim, par la soif, par la chaleur, par d’insurmontables fatigues. Il m’est arrivé de me laisser tomber par terre le long des chemins, n’en pouvant plus! Et à toutes ces lassitudes s’ajoutaient de mortels dégoûts! Grâce à Dieu, j’ai tout traversé. «
Ces difficultés et ces ennuis étaient de tous les jours et sa vie n’était qu’une lutte ininterrompue contre les difficultés matérielles, contre le mauvais vouloir des hommes, contre la maladie et l’épuisement, et, faut-il le dire aussi, contre le manque d’argent.
Un jour. Dieu lui ménagea, avec un souvenir de la mère patrie, un secours et une consolation. Une lettre lui arriva.