CHAPITRE V
Les Santal = Pergannahs. — Purneah. — A dos d’éléphant.
Au delà du district de Biirdwan s’étend la région des Santal-Pergannahs, habitée par une tribu aborigène d’agriculteurs. Vers la fin de juin 1886, le Père J.-M. Schaefer fnt chargé par Mgr Goethals de reconnaître le pays en vue d’y fonder une mission. Il fit cette expédition avec le Directeur de la sûreté publique, un Français, chrétien de vieille roche.
(c Durant six mois, écrit-il, j’eus le bonheur de parcourir tout le pays des Sautal-Pergannahs en compagnie de cet homme intègre et vertueux. Jamais je n’oublieroi nos courses rapides à dos d’éléphant à travers cette intéressante contrée, ces campements au fond de la luxuriante vallée ou sur la crete altière de la montagne, ces poussées hardies au milieu des jungles touffues, le pachyderme nous frayant un chemin à travers l’épaisse futaie...
» Au retour de notre longue et laborieuse expédition, une grande douleur nous attendait. J’avais soumis aux autorités le résultat de mes observations, et iudiqnél’endroit, où, à mon sens, la mission aurait le plus de chance de réussir; je demandai en même temps l’autorisation d’y commencer l’œuvre apostolique. La ré]ionse fut un coup de foudre ; <c Rome, disait Mgr Goethals, nous ayant octroyé le district de Darjeeling pour y ouvrir un collège, nous devons faute d’hommes et, à mon grand regret, renoncer pour le moment à établir une mission dans les Santal-Pergannahs. »
» Dix-huit années se sont écoulées depuis lors et les malheureux Santal-Pergannahs attendent encore leur premier missionnaire.
Purneah.
Si les Santal-Pergannalis n’onf pas encore de prêtres, le district de Bliagulpur n’en possède qu’un seul, établi à Purneali; c’est le Père Knockaert qui y donne ses soins à un groupe de cinq cents fidèles.
De ce poste avancé, il tente parfois des reconnaissances dans le paj^s environnant. Mais au prix de quelles fatigues!
Nous extrayons d’une lettre, qu’il écrivait en igoS à Mgr Meuleman, archevêque de Calcutta, quelques détails intéressants, qui laissent deviner ce que sont les courses apostoliques des missionnaires aux Indes :
«Pour retourner chez moi, j’avais deux rivières à tra- a dos déiéphant verser, et cela dans la nuit noire. J’ari’ive à la première et
la traverse sans encom les difficultés commen perd son chemin, nous servir de guide la seconde
bre. C’est alors que cent. Le cornac Personne ne veut pour atteindre rivière.
JUMBO
» Enfin, à force de promettre de gros baA's/n'sh, je décide trois individus à nous conduire. Ils nous accompagnent donc, ou plutôt ils nous suivent. On passe sous des arbres d’où chapeau et lunettes sortent assez endommagés. A chaque instant notre éléphant va, dans la nuit noire, longeant des fossés i)rofonds; sans doute, je connais la prudence et la sagacité de Jumbo, mais malgré cela je suis loin d’être à l’aise. Enfin, nous voici à la seconde rivière. Il doit être 8 h. 1/2. Pour comble de malheur, le bateau est de l’autre côté. A grands cris, nous hélons le batelier. Pas
de réponse. Cris redoublés. Silence! Nouveaux cris de tous les gosiers à l’uuisson... Ali! on entend, un éclio, un bruit. Est-ce une réponse?... Hélas! Ce sont des femmes qui se querellent, mais sûrement pas à cause de nous, ni à cause de nos appels désespérés... Nouvel effort, cette fois, agrémenté de compliments (!) à l’adi’esse du batelier.
)) J’aperçois une lumière dans le village de l’autre côté. Naturellement, se disent mes gens, le batelier a bien entendu les cris de détresse, mais il fait la sourde oreille, comme s’il n’était ])as là, pour ne lias a\oir à sortir dans la nuit froide. Mais les compliments les plus piquants semblent fort peu l’émotionner. Peine perdue ! Alors, à défaut d’autre moyen de passage, on s’adresse à Jumbo. Il était là debout, immobile, calme et imperturbable, comme une montagne. On lui demande de nous prêter sa voix. En effet, sur un signe du cornac, le pachyderme se met à .sonner de la trompette. Certes, sa voix n’est pas mélodieuse, son ramage n’est guère i>lus distingué que son plumage, mais au moins il sait se faire entendi-e. Le batelier devait assurément l’entendre sur l’autre rive. Mais sa voix se perd dans le silence de la nuit. Pas de ré^ionse ! Nouvelles sonneries, sonneries prolongées, et encore, et encore... Pas plus de succès.
M Ax^rès avoir j^assé une heure à erier, à eontempler la l'ivière roulant ses sombres flots devant nos yeux, sentant le froid lûquant nous envahir, il fallut nous résigner à battre en retraite et à ehercher un abri dans quelque habitation du voisinage. Mes guides deviennent intraitables. Je les sux^plie de nous trouver un abri. C’est en vain. Ils me répondent : « Il n’^’- a x^ersonne dans les environs qui puisse vous loger. Pour nous, nous x^artons x>ayés ou non. »
» Peut-être, me dis-je, unerouxne réussira-t-elle à éveiller en eux quelque sentiment de commisération et à stimuler leur bonne volonté? Je leur glisse le bakshish x^romis et leur dit : « Voyous, maintenant trouvez-uous un gîte x)our la nuit dans le village. »
» A x^eiue la roux^ie eu maiu, en vrais coquins qu’ils sont, ils détalent et nous laissent plantés là. Il va falloir aller à tâtons dans l’obscurité. Mon catéchiste est d’avis que, faute de mieux, j’aille m’installer xmur la nuit sous un bou-
quet de bambous, — il paraît que l’abri des branches est relativement chaud. — « Bien, dis-je, s’il faut en venir là. Mais essayons d’abord au village. » Nous essaj^ons; il y eut bien une petite alerte provoquée par cette arrivée inattendue en pleine nuit, mais on s’expliqua et je ims enfin trouver un gîte.
Notons en passant que le missionnaire n’a pas l’habitude de se payer le luxe d’une excursion à dos d’élépliant; il se contente ordinairement d’un moyen de locomotion moins coûteux.
Théologat de Kurseong. — Darjeeling. — Le collège Saint-Joseph. — Paysage hirnalayen. — Éboulements. — Le Sikkim.
Sur un des premiers contreforts des nimalayas, à Thêoio^at i,6oo mètres d’altitude, se trouve la petite ville de Kiirseong- et, à une demi-lieue i)lus au nord, Saint-Mary's- Seniinary perché à 1,672 mètres.
Du haut de la terrasse sur laquelle est construit le bâtiment principal, on jouit d’un coup d’œil magnifique; vers
l’est, au delà de Saint-Mary’s, la montagne couronnée d’une épaisse forêt continue de s’élever jusqu’à une hauteur de 2,125 mètres pour former la ligue de partage entre les bassins de la Mahanuddy et la Balasan. Devant nous s’étend en amphithéâtre le bassin de la Balasan ; nous voyons couler la rivière à 1,200 mètres au-dessous de Saint-Mary’s, et ses affluents au lit tortueux se ramifient dans toutes les directions, découpant de profondes vallées entre les différentes chaînes de montagnes.
Au delà de cet immense amphithéâtre de 9 à 10 milles de diamètre, on peut voir au nord les plus hauts pics de l’Himalajm. Au sud, la vue s’étend sur les vastes iilaiues du Népal et du Bengale. Le paysage sauvage et grandiose est bien fait pour élever l’âme et reposer l’esprit.
Jusqu’à la fin de 1897, les jeunes missionnaires du Bengale faisaient à Saint-Mary’s leurs études de philosophie et de théologie, mais depuis 1898, les étudiants en philo-
TlIÉOLOGAT DE KURSEONG
Sophie se rendent à Shembaganore, dans la mission du Maduré; en même temps Saint-Mary’s est devenu lethéologat pour presque toutes les missions de la Compagnie de Jésus aux Indes. Grâce à cette transformation, les Pères belges donnent actuellement l’hospitalité à des étudiants en théologie de plusieurs nationalités différentes. La Belgique, la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, l’Irlande, le Portugal, l’Alsace-Lorraine, le grand duché
I)AR.TEELlN(i
de Luxembourg et l’Inde, y ont souvent un ou ijlusieurs représentants.
A pioxiniité du séminaire on a bâti deux écoles, un petit hospice et une chapelle dédiée à saint Jean Eerchmans. Non loin de Saint-Mary’s, les «Filles de la Croix», de Liège, dirigent un florissant pensionnat. Ces admirables auxiliaii’es dans l’œuvre de l’évangélisation ont établi dans quatre stations de la mission du Lengale des écoles, des orphelinats, des refuges et des hôpitaux.
Uarjeeling.
A 20 milles au nord de Kurseong, à 2,3oo mètres d’altitude, s’élève la ville de Darjeeling.
« Etagée, dit de Ilübner, sur le sommet d'une sorte de promontoire, la ville l’ampepour ainsi dire de terrasse eu terrasse, toutes suspen dues entre le ciel et la terre. » La mer du ^ Bengale lui envoie constam-
ment des courants de’ chaleur, qui temj)èrent