CHAPITRE VII
Départ de Le Marinel pour le Katanga. — Une Suisse préhistorique. — La belle Tumba. — « Je te servirai, comme si tu étais mon père. » — Nouvelle révolte des Bakuas Endus. — Je suis consacré fétlcheur. — Cinquante contre plus de deux mille. —
Toréadors malgré nous. — Foudroyées ! ! — Chirurgien et
même dentiste.
Trois semaines après mon retour, Le Marinel, Descamps, Légat et Yerdick se mettaient en route. C'était le 19 décembre 1890.
Cinq cent hommes bien aguerris et bien disciplinés leur servaient d'escorte. Jamais plus belle ni plus brave caravane n'aura traversé l'Afrique. Amis, au revoir et que Dieu vous protège !
L'expédition partie, nous restions encore cinq blancs à Lusambo, mais nous étions presque sans troupes, tout ce qu'il y avait de mieux étant parti pour le Katanga.
Cependant, l'expédition était à peine partie depuis quinze jours, que des rumeurs étranges parvinrent à Lusambo. Les Arabes, disait-on, étaient en mouvement et tout le pays des Batempas était dans le plus grand émoi.
Le major Gillain (à cette époque également lieutenant) commandait le district du Lualaba en l'absence de Le Marinel.
Voulant savoir au juste ce qui se passait dans ces parages, il me donna l'ordre de partir pour cette contrée avec 30 soldats d'escorte,de voir le plus de chefs possible et de tâcher de me renseigner le plus exactement que je pourrais sur tous les racontars en circulation.
Je partis donc et je fis un des plus beaux voyages qu'il était possible de faire à cette époque au Congo. Pour vous en donner une idée, il faudrait être peintre et poète et, malheureusement, je ne suis ni l'un ni l'autre.
Toute la coutrée des Batempas est à la fois montagneuse et boisée. C'est une espèce de Suisse préhistorique.
Toutes les montagnes affectent les formes les plus tourmentées et s'habillent de toutes les couleurs que le sol et la végétation peuvent mettre à leur disposition.
Quant aux forêts, elles datent assurément du commencement du monde et elles vous en imposent tant par leur immensité que par les dômes incomparables de tous leurs vétérans.
C'est là qu'il fait bon aller rêver le soir dans la vallée profonde, près du torrent fougueux.
Car les pensées qui vous viennent se ressentent du milieu où vous vous trouvez, elles sont à la fois d'une envolée qui vous surprend, tout en vous rappelant à la modestie, car on se trouve bien petit devant ces arbres géants qui, depuis des siècles, défendent même au soleil de les pénétrer de ses rayons.
Les habitants de la contrée sont aussi des plus intéressants à étudier : ils sont grands, bien faits et intelligents.
Ce fut chez eux que j'eus la première fois l'occasion de constater qu'au moyen de la télégraphie acoustique, ils peuvent en très peuple temps se communiquer toutes nouvelles les intéressant. C'est ainsi que plusieurs jours avant mon arrivée dans les villages, ma venue était annoncée par les gongs qui conviaient le ban et l'arrièreban de la population à venir contempler cet être étrange, qui avait la peau blanche sur la figure et les mains, et de diverses couleurs sur les autres parties du corps. (Les pauvres diables ne portaient pas de vêtement et, n'ayant jamais vu de blanc, se figuraient que mes habits faisaient partie de ma personne.) Aussi, partout quelle foule ! quels rires ! quelles contorsions !
Aussitôt que j'approchais d'un village, tous les tambours battaient et tous les hommes en armes venaient à ma rencontre, pendant que les femmes se sauvaient dans les bois.
Mais, comme bientôt elles apprenaient que je n'avais mangé personne, ni fait personne prisonnier et que j'avais, au contraire, fait quelques cadeaux, bientôt dis-je, elles revenaient et alors j'étais littéralement assiégé.
Si je mangeais ou si je buvais, si j'ouvrais la bouche, leur premier mouvement était de prendre la fuite, mais
bientôt elles revenaient et se déboîtaient les mâchoires tant elles ouvraient la bouche en même temps que les yeux, afin de pouvoir mieux me voir.
Au moindre de mes mouvements, c'étaient des rires, des contorsions à se croire au milieu d'une troupe de singes s'exerçant à faire des grimaces.
Enfin, lorsque le lendemain, leur curiosité était un peu apaisée, je faisais rassembler les différents chefs et la grande palabre commençait.
Je m'asseyais sous un abri improvisé et tous les chefs se rangeaient autour de moi, suivant le rang que leur attribuait le protocole indigène ; c'est en présence de centaines et même de milliers de moricauds que la palabre se déroulait.
Cela ne se faisait évidemment pas toujours avec tout le calme désirable,certains chefs profitant de la présence du blanc pour se plaindre de l'un ou de l'autre de leurs voisins. Alors notre palabre ressemblait, hélas ! à certain de nos Parlements européens.
Vous le dirai-je, à ma honte, je ne détestais pas les assemblées tumultueuses. Il me semblait que, seul au milieu de cette foule hurlante, je me sentais grandir, j'avais le sentiment que je la dominais, j'avais pleine confiance en moi et, pour la première fois de ma vie, jesentais germer en moi un peu de ce sentiment d'orgueil que nous cachons si souvent et si précieusement sous le pseudonyme mieux porté, d'une juste fierté.
Un jour,pendant une de ces réunions, j'avais beaucoup admiré, mais sans rien en dire à personne, une jeune et splendide négresse, dont les formes accomplies faisaient d'elle une véritable petite merveille en son genre. Aussi, quel ne fut pas mon étonnement lorsque, quelques instants après la palabre, je vis arriver un des chefs avec la belle enfant.
— Maître, me dit-il, elle est à toi, j'ai vu tantôt à ton regard que tu la trouvais belle.
Et comme je lui faisais remarquer que les blancs n'avaient pas d'esclave, il me répondit :
— Je le sais, mais les Arabes, dans leurs razzias, m'ont déjà pris sa mère et ses trois sœurs, elle seule me reste, si tu ne la prends pas, un jour ou l'autre ils viendront encore me l'enlever ; avec toi, je sais qu'elle sera bien, je pourrai la revoir de temps en temps, tandis qu'avec eux, elle sera probablement malheureuse et certainement perdue pour moi, pour toujours. »
La jeune fille levant alors sur moi ses yeux immenses et me regardant bien en face me dit à son tour : « Tu me parais bon, prends-moi avec toi, je te servirai comme si tu étais mon père. »
Pauvres gens, qui, pour sauver leurs enfants de l'esclavage, étaient obligés, à cette époque, de les confier à des inconnus.
Trois ans après, lors de la prise de Nyangwé, je fus assez heureux pour retrouver, parmi les esclaves des
Arabes, la mère et une des sœurs de la belle Tumba, et, rentré à Lusambo, je convoquai le vieux chef qui faillit devenir fou de joie, lorsque je lui remis les trois femmes; car alors, nous étions les maîtres de la situation et les razziss des Arabes n'existaient plus qu'à l'état de cauchemar pour les malheureuses populations autrefois traquées par eux.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Deux jours après la petite scène que je viens de vous conter, j'appris qu'un certain arabisé nommé Fuamba, terrorisait la contrée et que si l'on ne m'en avait pas parlé plus tôt, c'était dans la crainte qu'une fois que je serais parti, Fuamba ne viut attaquer les villages pour les punir de l'avoir dénoncé au blanc, et que, d'ailleurs il avait déjà fait couper la tête de plusieurs chefs pour les punir de s'être mis en rapport avec nous.
Cette situation ne pouvait pas continuer et bien que n'ayant que trente hommes, je résolus d'attaquer le forban sans plus tarder, afin de bien montrer aux différents chefs de la contrée que nous étions fermement disposés à mettre un terme aux exactions et aux crimes des Arabes.
Je passai une inspection minutieuse des armes et des munitions de ma petite troupe et je me disposais à me mettre en marche, quand je reçus une lettre de Gillain me rappelant en toute hâte à Lusambo. A mon retour au camp, Gillain m'apprit que les Bakuas Endus s'étaient
de nouveau révoltés, qu'ils avaient coupé la tête à un de nos courriers, qu'alliés à la puissante tribu des Bakuas Tumbolos, ils menaçaient de détruire nos postes ' de Tchiniama et de Tchibango, et qu'ils avaient déjà pillé et brûlé trois petits villages, qui s'étaient placés sous notre protection.
Gillain était très malade, et comme il était urgent d'agir de suite, sous peine de voir la révolte s'étendre, il me donna l'ordre de partir le plus tôt possible et d'agir énergiquement.
11 m'adjoignit un sous-officier nouvellement arrivé appelé Sandrart qui était du même pays que moi.
Nous passâmes ensemble l'inspection de tout ce qui restait d'hommes à Lusambo et, à grande peine, nous parvînmes à en réunir 50 en état de partir.
Le lendemain matin, nous étions en route.
Quant à Gillain, il restait à Lusambo sans uu homme valide ! !
Jamais, je crois, un blanc ne s'était trouvé au Congo dans une situation semblable à la sienne. Aussi je vous laisse à penser, s'il m'était recommandé de ne pas perdre de temps.
En arrivant à Tchiniama, j'appris que les deux peuples s'étaient réunis chez les Bakuas End us, et qu'ils avaient caché leurs femmes dans les bois.
Les attaquer dans ces conditions était une folie, c'était courir à un désastre certain.
Me sachant espionné, je fis semblant d'être très irrésolu et discrètement je laissai sous-entendre que j'avais trop peu d'hommes pour les attaquer, que je reviendrais plus tard, mais que j'allais profiter de ce que les Bakuas Tumbolos n'étaient pas chez eux pour aller piller leur village.
Dès le lendemain, je prends la route qui conduit chez eux. Prévenus par leurs espions, ils quittent en toute hâte leurs alliés et volent à la défense de leur village. C'est ce que j'attendais.
Je fais aussitôt demi-tour et par une marche forcée de nuit j'arrive le lendemain matin à neuf heures en face du village principal des Bakuas End us.
Ne nous attendant plus, ceux-ci étaient rentrés tranquillement chez eux et nous n'étions pas à plus de cinq cents mètres de leur village, quand l'alarme fut donnée.
Ils ne s'en précipitèrent pas moins et très bravement à notre rencontre, mais surpris, sans aucune organisation, et balayés par nos balles, ils furent vite forcés de prendre la fuite et de nous abandonner leur village, où nous trouvâmes une dizaine de fusils, un taureau, 64 chèvres et des poules en quantité.
Désirant profiter de la dépression morale que ma victoire a certainement causée à l'ennemi, ainsi que de l'enthousiasme de mes hommes, je ne leur donne qu'une nuit de repos et je repars pour Tchiniama, où je laisse mes prises de guerre à la garde du poste, puis sans rien
DUFOUR et le chef des pagayeurs de Lusambo
dire à personne de mes nouveaux projets, je fais un immense détour sous bois et, trois jours après, j'arrive en vue des Bakuas Tumbolos.
Ici se passe un fait qui eut une grande importance sur ma vie future en Afrique.
Je fus consacré féticheur ! !
Nos ennemis étant très nombreux, très braves et possédant beaucoup de fusils, dont ils savaient parfaitement se servir, je n'étais pas sans appréhension sur les résultats de notre attaque, vu notre petit nombre.
Voulant donc mettre le plus d'atouts possible dans mon jeu, je réunis mes hommes et leur recommandai bien de ne faire ni bruit, ni feux et de ne pas s'éloigner du camp, mou intention étant de faire une attaque de nuit et par surprise. « A moins, leur dis-je en riant et sans ajouter aucune arrière-pensée à mes paroles, qu'il ne pleuve, car, alors, ils ne sauraient pas tirer parti de leurs fusils et toutes les chances seraient pour nous. »
Or, il faisait un temps splendide, quoique très chaud, et il pouvait être midi ; vers une heure, j'étais assis dans ma chaise longue, quand, tout à coup, je ressens comme une décharge électrique dans tout le corps. (Chez rnoi, c'est un signe certain d'orage qui ne me trompe jamais.) Je fus assez surpris de la chose, car le ciel était d'une limpidité et d'un bleu parfait. Voulant
mieux me rendre compte de l'état de l'atmosphère, je monte sur une haute termitière et je scrute l'horizon. Il me semble alors voir dans le lointain un petit point noir qui grossit à vue d'œil.
Bientôt le doute n'est plus possible, nous allons avoir un orage et il s'annonce comme sérieux.
Connaissant mes hommes et les sachant très superstitieux et très curieux, je me mis alors à faire des signes cabalistiques avec les bras vers l'horizon.
Ce que j'avais prévu ne tarda guère à se réaliser. Mes hommes, intrigués de ma mimique, se rassemblèrent autour de moi et me dépêchèrent un des leurs pour me demander respectueusement ce que j'étais en train de faire.
— Chut!... leur répondis-je en prenant mon air le plus solennel, je viens de faire ma grande médecine et je vais faire pleuvoir ! ! ! De plus, mon fétiche vient de m'assurer que de tous ceux d'entre vous qui iront franchement de l'avant et qui n'auront pas peur, aucun ne sera tué !...
Ayant ainsi électrisé ma petite troupe, je la portai rapidement mais silencieusement en avant.
Le ciel était devenu tout noir et l'orage s'annonçait comme devant être d'une violence extrême.
Mes prévisions ne furent pas trompées et nous étions encore à environ un kilomètre du village, quand l'orage creva sur nos tètes avec une violence inouïe.
Ce fut d'un tragique sans nom.
J'avais recommandé à mes hommes de ne pas tirer avant d'être au centre du village.
Armé d'une petite hache, je prends la tète de la colonne et bientôt nous débouchons dans le village.
J'avais à peine fait quelques pas qu'un homme armé de son fusil, entendant probablement du bruit, sort de la case auprès de laquelle je me trouvais.
Il veut me mettre en joue, mais je ne lui en donne pas le temps; écartant son fusil de la main gauche, je lui assène un coup de hache sur la tète et l'étends mort à mes pieds.
Pendant ce temps, mes hommes se sont dispersés au pas de course dans le village et chacun fait de son mieux:, afin d'être protégé par mon fétiche.
Surpris par notre brusque attaque et dans l'impossibilité de se servir de leurs fusils, les indigènes se sauvent affolés dans toutes les directions, pendant que mes hommes les fusillent à bout portant.
Nous sommes cinquante, ils sont plus de deux mille ! Mais que fait le nombre en ces circonstances ?
Leurs perles durent être énormes et le butin fut considérable, mais comme, à aucun prix, je ne voulais détruire leur village qui était magnifique et que, d'un autre côté, je ne pouvais le garder avec une poignée d'hommes, je fus bien forcé, dès le lendemain, de retourner à Tchiniama,
Les résultats étaient acquis et nul doute que, tôt ou tard, ils viendraient faire leur soumission.
J'obtins, en arrivant à Tchiniama, un premier résultat : je reçus une députation des Bakuas Muledis qui venaient faire leur soumission complète et cette fois définitive.
Je repris alors rapidement le chemin de Lusambo, où Gillain fut d'autant plus heureux de nous revoir que je n'avais pas perdu un seul homme !
A partir de cette époque, ma réputation de faiseur de pluie fut bien établie chez les indigènes.
Quelque temps après ma rentrée à Lusambo, Gillain, étant à peu près guéri, se mit à son tour en route et, pendant plus de deux mois, il travailla sans relâche à la carte des environs du camp.
Quant à moi, j'avais repris mes travaux agricoles, mais, outre la culture, je m'occupais aussi, comme je l'ai déjà dit, d'élevage.
Parmi mes élèves, j'avais deux jeunes taureaux de deux ans, à qui il était grand temps de percer le nez afin d'y placer l'anneau traditionnel.
Un matin, je fais rester mes deux animaux dans l'enclos, qui porte ici le nom de coral. (C'est un endroit clos par de gros bois, ayant environ 1 m. 50 de haut et placés l'un à côté de l'autre, dans le genre des clôtures faites en billes de chemin de fer, comme l'on voit parfois près des gares.)
Aidé de six nègres robustes et résolus, j'entreprends la petite opération.
Nous commençons par le moins fort ; en moins de cinq minutes, nous l'avons par terre et l'opération est terminée. C'est parfait !
A l'autre maintenant. Mais ici la scène change ; notre animal, furieux des entraves que nous essayons de lui mettre, se précipite sur nous et nous charge successivement avec une fougue inouïe.
Toréadors improvisés, bien malgré nous il est vrai, nous n'avons pour toute ressource que de franchir la palissade au plus vite. C'est miracle qu'il n'y ait personne de tué. Enfin, après plus de deux heures de traA7ail, nous parvenons à lui passer une première entrave et bientôt après nous en sommes les maîtres.
J'en suis arrivé maintenant à l'aventure qui m'a le plus impressionné de toutes celles qui me sont survenues au Congo.
C'était le premier mardi de mai en 1891.
Je m'étais rendu aux plantations, où je surveillais une centaine de femmes qui y étaient employées.
Le soleil était épouvantable, le thermomètre marquait certainement 40 à 42 degrés à l'ombre.
Je venais justement de donner une demi-heure de repos et toutes les femmes s'étaient groupées autour de moi, sous un arbre énorme, le seul qui se trouvât aux environs.
Je leur dis qu'il faisait réellement trop chaud pour travailler, mais, que si elles voulaient se dépêcher, en une demi-heure elles pourraient nettoyer le petit morceau de terrain où nous étions occupés, et que ce serait fini pour la journée.
Toutes s'étaient donc remises courageusement et joyeusement à la besogne et, ne voulant pas rester à l'ombre quand elles traAraillaient au soleil, je m'étais avancé de quelques pas. Ce fut mon salut ! Au même moment, un coup de vent, un éclair, un coup de tonnerre,... et, avec une force irrésistible je suis jeté violemment sur le sol, où je reste anéanti l'espace de quelques secondes, mais qui m'ont paru un siècle.
Je me demandais si je vivais encore, ou si je me trouvais dans cet état intermédiaire où notre âme a déjà quitté notre corps, mais n'est pas encore partie pour d'autres régions.
Enfin, par un effort de volonté surhumaine, je me relevai! Que vis-je?... j'en frémis encore. Toutes mes femmes étaient par terre... foudroyées, ne donnant plus le moindre signe de vie ! !...
Ce qui s'est alors passé en moi est impossible à dire. Une peine immense, folle, indescriptible, s'est emparée de moi. J'ai eu peur !... J'ai souvent entendu siffler des balles à mes oreilles et j'en ai ri. J'ai vu tomber des flèches empoisonnées à mes pieds, et j'ai haussé les épaules. J'ai vu des lances dirigées contre ma poitrine et elles m'ont laissé indifférent.
Mais, me trouver seul vivant au milieu de tous ces morts qui, une minute auparavant se trouvaient encore pleins de vie à mes côtés et conversaient avec moi et qui, sans transition aucune, venaient passer de vie à trépas !...
Non, c'était trop épouvantable, je ne comprenais plus, je me sentais devenir fou, et certainement un poltron se trouvant subitement au milieu de fantômes n'aurait pas eu plus de peur que je n'ai eu.
Enfin, au bout d'une longue minute, une,... deux,... dix,... nonante femmes se lèvent.
Je me précipite vers les autres ; trois étaient mortes, précisément celles qui se trouvaient à la place que je venais de quitter. Quant aux sept autres, grâce à nos soins, elles se sont entièrement rétablies.
Mais Gillain, qui était rentré depuis la veille à Lusambo, a, comme tout le monde, entendu le coup de tonnerre ; de plus, il entend des cris et des gémissements. Pris d'un pressentiment sinistre, il se précipite à ma rencontre et, lorsqu'il me voit pâle, blême, me soutenant à peine, il me demande avec angoisse ce qui se passe. Impossible de lui répondre. Je ne puis que porter les mains à ma gorge, en lui faisant signe que je ne sais plus parler.
Il a certainement, à ce moment, dû penser que j'étais devenu fou. Enfin les femmes le mirent au courant de ce qui s'était passé, mais la parole ne me revint que
petit à petit et certainement plus de deux heures après l'accident, les cordes vocales ayant été paralysées par un effet de la foudre.
Depuis cette époque et deux autres mésaventures que la foudre me causa encore dans la suite, j'ai gardé de l'orage une crainte irraisonnée et que rien ne peut vaincre.
Ce fut également vers cette époque que, par la force des choses et les nécessités du moment, je devins chirurgien et même dentiste.
Pendant que je guerroyais chez les Bakuas Tumbolos, un de mes soldats avait eu un doigt complètement broyé par une balle. Le laisser dans cet état, c'était la gangrène certaine, donc la mort ; or, pour lui couper le doigt, je ne savais comment m'y prendre.
Voici ce que je résolus :
Je fis apporter dans une case trois Bakuas Tumbolos tués et, aidé de Sandrart, je leur enlevai à chacun le doigt correspondant à celui qui était broyé chez mon Haoussa ; puis, quand je fus certain que l'opération marcherait assez rondement, je fis venir mon homme et l'opérai à son tour. J'eus la chance de réussir et quinze jours après il était complètement guéri. 'Cela m'encouragea et m'enhardit évidemment beaucoup ; dans la suite, je continuai à procéder de la même façon : quand j'avais une opération à faire, n'étant pas très ferré sur l'anatomie, je commençais toujours par
exécuter ce que l'on pourrait appeler une répétition générale sur un cadavre.
Les sujets ne me manquaient d'ailleurs jamais, puisque je n'avais guère l'occasion d'exercer mes talents chirurgicaux qu'après une bataille.
Mais, me direz-vous, à ce jeu-là vous deviez en tuer beaucoup? Ma foi non, pas trop.
Je réussissais assez bien et beaucoup de mes anciens camarades d'Afrique diront encore que j'avais gagné uu véritable tour de main, et qu'ils avaient grande confiance en moi.
Et puis, n'étant pas patenté, je devais évidemment mettre des formes pour expédier mes clients d'occasion dans l'autre monde.
Il en est aussi qui se demanderont comment je faisais pour avoir toujours du chloroforme pour endormir ceux que leur malheureux sort m'envoyait.
Mais c'est très simple, je ne les endormais pas !
Alors, me direz-vous, vous les opériez tout éveillés !... Parfaitement. Valait-il mieux les laisser mourir? Ils criaient parfois bien un peu, mais, à la fin, je ne les entendais plus. J'avais même un avantage sur mes confrères les docteurs : tant qu'ils criaient j'étais au moins certain qu'ils n'étaient pas morts.
Il me reste maintenant à vous expliquer comment je devins dentiste.
Un jour, à Lusambo, nous faisions la visite des
malades avec Gillain et plus de vingt individus étaient là souffrant de la rage de dents et nous n'avions rien pour les soulager !
Nous les contemplions donc d'un air navré, mais impuissant, quand tout à coup Gillain me dit :
— Mais, Michaux, tu as une poigne de fer, toi, si tu voulais, tu leur arracherais bien leurs chicots ?
Je me récriai, disant que je n'avais jamais fait ce métier-la et que je ne saurais comment m'y prendre.
— Cela ne fait rien, me dit-il, essaie, tu verras que cela ira tout seul.
Et étant allé chercher une boîte à outils, nous choisîmes ensemble le davier correspondant à la dent malade de celui qui avait été désigné pour être mon premier patient.
Ce choix du davier n'était d'ailleurs pas difficile ; sur le couvercle de la boîte se trouvait un dessin représentant deux demi-màchoires et sur chaque dent un numéro correspondant à un numéro du davier.
Gillain tenait la tète du patient et m'encourageait en me répétant que cela irait bien.
Quant à moi, j'étais un tantinet nerveux, je crois même que je tremblais un peu, me figurant qu'il fallait faire un effort extraordinaire.
J'introduisis donc la pince dans la bouche, je l'ajustai de mon mieux sur la dent, puis serrant de toutes mes forces, je tirai violemment vers moi.
A ma grande stupéfaction, cela vint tout seul, mon effort ayant été dix fois trop considérable. Ce n'est pas tout, dans le mouvement que je fis, mon instrument avait glissé, s'était mis entre deux dents, et je les avais arrachées toutes deux ! Une bonne et une mauvaise ! ! ! Mais le comble, c'est que le moricaud était encore très content, estimant qu'il ne payait pas trop d'une bonne dent la satisfaction d'être débarrassé d'une mauvaise.
— Tu vois, me dit Gillain, cela va très bien et puis ils ne sont pas difficiles, tu feras bien sans moi, j'ai de la besogne ailleurs.
Et voilà comment je devins dentiste.
Depuis lors, j'ai arraché des dents par centaines et j'opère avec une rapidité à faire envie à un professionnel. Si, d'ailleurs, un de mes lecteurs mettait en doute mon savoir-faire, j'ai toujours conservé ma bonne poigne et il peut venir se faire opérer, je ne réclame pas d'honoraires.
Vers cette même époque, Gillain partit pour dresser la carte des environs de Lusambo, et, pendant quatre mois, je vécus de la paisible vie des stations du Haut Congo en temps normal ; je passais mon temps à surveiller les différents travaux de la station, à palabrer avec les chefs qui venaient me rendre visite et à chasser aux environs.
Je me portais à merveille, je me laissais vivre sans inquiétude, c'était tout à fait charmant.