CHAPITRE VI
A Lusambo. — Fermier, boutiquier et cuisinier. — Cris de guerre ! — Qongo Lutété et Descamps. — Ma première bataille. — Ai-je eu peur. — La critique est si facile ! — Retour de Le Marinel et de Gillain. — Le noir habille très bien. — Pauvres cochons ! — Leçon de modestie donnée par une tornade. — Qui a eu le plus peur : l'éléphant ou moi ? — J'ai la variole : échaudé d'abord.... Je suis pelé ensuite. — Six mois sans nouvelles! Sélôo! ! Sélôo! — En expédition. — « Si vous
en mourez, c'est vous qui l'aurez voulu ! » — Je le vise avec
soin et je le manque.
Entrons donc dans le Sankuru.
Ici encore la scène change, ce sont d'autres décors, d'autres licteurs et d'autres mœurs. Pour rester dans le vrai, je devrais dire que c'est encore plus beau que tout le reste, mais je craindrais d'être taxé d'exagération.
Quelle différence avec le bas Congo ! Autant celui-ci nous est apparu pauvre et triste, autant le haut vous apparaît riche, riant et prospère. Les habitants euxmêmes ne se ressemblent pas.
Dans le bas Congo, on voit de suite que la race est dégénérée et avachie par l'abus des boissons alcooliques, tandis qu'ici on voit une race forte saine, intelligente, presque belle.
Ici, l'indigène n'a pas peur du blanc, on voit qu'il a été bien traité, il le recherche même.
Tous les jours, du haut de ma cabine, je puis jouir d'un spectacle inoubliable, d'un coup d'œil merveilleux.
Une cinquantaine de pirogues évoluent autour du bateau.
Tous les noirs nous offrent en vente les marchandises les plus invraisemblables, voire même... des membres de leur famille.
Les habitants du Sankuru sont très habiles aux ouvrages de mains. Ils confectionnent, entre autres choses, des nattes et des étoffes indigènes qui sont réellement superbes ; ainsi que des haches, des lances, des couteaux et des gobelets en bois qui sont de véritables petits chefs-d'œuvre et dénotent, par leur originalité et leur lini, beaucoup de goût et d'art chez ces artistes, enfants de la nature.
Ils sont aussi très commerçants et, je crois, un peu moins voleurs que les autres. Pour me résumer, je dois dire que c'est une très belle race, qui est aussi intelligente que sympathique et qui, je n'en doute pas, bien conduite, arrivera en très peu de temps à un degré relativement élevé dans la civilisation.
Mais c'est assez parler du nègre pour le moment ; nous voilà à Lusambo, mon port d'attache, là où je dois plus ou moins passer mes trois années d'Afrique.
Lusambo vient à peine de naitre, il n'y a pas trois mois qu'il est fondé. C'est Le Marinel qui y commande ; il a avec lui pour le seconder les lieutenants Gillain, Descamps, Légat et Puissant, l'armurier Lovinfosse, le magasinier Piette, enfin le sergent Verdict et moi qui venons d'arriver.
Lorsque nous débarquâmes, Le Marinel et Gillain étaient en expédition, ils étaient allés faire une reconnaissance destinée à relier le poste de Bena Kamba à Lusambo.
C'était le lieutenant Descamps qui commandait en l'absence de Le Marinel. Il me reçut très bien et, en peu de jours, nous devînmes bons camarades ainsi d'ailleurs qu'avec les autres habitants de la station, tous de charmants garçons.
La besogne était répartie comme suit : Légat et Piette les constructions, Puissant le magasin, Lovinfosse était à la fois armurier, forgeron, menuisier et charpentier. Verdick instruisait les recrues. Moi, j'avais l'achat des petits vivres et la ferme, ainsi que la cuisine.
J'étais enchanté.
L'achat des petits vivres me procurait l'occasion de faire la connaissance de tous les nègres des environs, me donnait la facilité d'apprendre la langue du pays et me permettait de faire des études de mœurs très intéressantes. De plus, mes visites aux plantations et mon titre de fournisseur de la table me donnaient l'occasion de m'adonner à mon plaisir favori : la chasse.
J'étais parfaitement heureux, cette vie me plaisait beaucoup. Je passais mon temps à visiter mes plantations et mon jardin, j'allais voir mes vaches et mes chèvres, je caressais de l'œil le dos dodu de mes cochons ou je comptais les œufs que m'avaient donnés mes poules et mes canards.
Entretemps,je faisais du commerce avec les indigènes, j'allais goûter la soupe ou la sauce, je m'assurais que le cuisinier ne nous volait pas trop ou qu'il ne se lavait pas les pieds dans notre marmite à soupe ; le reste du temps, je le passais avec mon brave Pitch à battre les environs.
C'était tout-à-fait charmant et je commençais à trouver que la vie au Congo était sensiblement la même qu'en Belgique, avec un peu de chaleur en plus ; quand, un jour, un bruit de guerre vint jusqu'à nous et me rappela que je n'étais pas seulement fermier et cuisinier, mais officier avant tout.
Le fameux Gongo Lutété avait quitté son repaire de brigands et déchainé ses bandes sanguinaires sur la contrée ; l'on nous affirmait même qu'il n'était plus qu'à trois jours de marche de Lusambo.
Dans cette circonstance, Descamps envoya Légat en reconnaissance et ayant appris que la nouvelle était certaine, il résolut de marcher à sa rencontre.
Gongo Luteté, avec toute sa bande, campait auprès du village de Gongo des Batempas, à près de trois jours de marche de Lusambo.
Les mesures prises par Descamps furent celles-ci : Verdick garderait Lusambo avec quelques hommes, tandis que Descamps marcherait contre Gongo avec deux cent trente soldats noirs commandés par Légat, Puissant, Lovinfosse, Piette et moi.
Nous finies une marche forcée et le lendemain matin nous nous trouvions campés à environ trois mille mètres de l'eudroit où le redouté chef arabe avait établi son camp.
Les quelques villages que nous avions rencontrés étaient tous déserts, leurs malheureux habitants s'étant enfuis dans la brousse pour échapper si possible à la mort ou tout au moins à la captivité.
Nous avions également rencontré quelques gens de Gongo qui apportaient de menus présents à la station et qui nous assuraient des bonnes intentions de Gongo à notre égard. Aussitôt arrivé, Descamps après avoir pris ses premières dispositions en cas d'alerte, envoya un zanzibarite de nos soldats vers Gongo pour lui demander une entrevue.
Celui-ci fit répondre qu'il viendrait lui-même nous visiter dans notre camp. En effet, environ une heure après, Gongo s'amena avec tout son appareil guerrier auquel il avait donné l'air le plus imposant qu'il avait pu. Sa venue nous fut annoncée par une batterie de tambours et de tam-tams de toutes formes et de toutes grandeurs ; d'autres artistes frappaient sur des gongs où soufflaient dans des trompes en ivoire. Gela faisait bien la plus infernale cacophonie qui se puisse rêver et un tapage à crever tous les tympans.
Le cortège était composé de la façon suivante : un groupe de tambours, puis venant à la file indienne
983 de ses soldats portant tous le fusil sur l'épaule droite, mais à la mode arabe, c'est-à-dire la crosse en arrière, l'arme étant maintenue dans cette position par la main droite, qui tient le canon à pleine main.
Venaient ensuite les chanteurs et la musique de Gongo que je vous ai décrite tantôt, puis ses amazones et ses porteurs de fusils, enfin Gongo entouré de ses Nyamparas les plus fidèles et les plus dévoués.
Tout ce monde défilait dans l'ordre le plus parfait, et, en arrivant devant nous, se groupait rapidement de façon à former un demi-cercle dont leur chef devait occuper le centre.
C'était la première fois, depuis mon arrivée au Gongo, que je voyais un pareil développement de force militaire nègre en même temps qu'une cérémonie que je qualifierai presque de grandiose et certainement de très impressionnante. Je crois que nous étions tous plus ou moins émus. Le souvenir m'en est resté si vivace, qu'il me semble que la scène s'est passée il y a quelques jours à peine.
En arrivant, Gongo marche droit vers nous et nous donne la main à la mode européenne, tout en nous souhaitant le bonjour.
Il n'y a pas l'ombre d'une hésitation dans sa marche, et tout, dans sa façon d'être, dénote au premier abord un homme sûr de lui-même et qui a l'habitude d'être obéi.
Le Commandant Paul LE MARINEL
Fondateur de la Station de Lasambo et 1er Commissaire de district du Kassaï-Lualaba
Lusambo : Chefs indigènes attendant l'heure du rapport pour être reçus par le Commissaire de district
Capitaine DESCAMPS
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Il pouvait avoir environ 40 ans, d'une taille moyenne et bien prise ; il était plutôt bien de sa personne et rien, ni dans son maintien pondéré, ni dans son œil grand et intelligent, plutôt doux, ne dénotait l'esclavagiste sanguinaire qui terrorisait toute une contrée.
L'entrevue fut des plus cordiales, mais on ne parla pas d'affaires et il fut convenu que Descamps rendrait la visite dans l'après-midi. Ainsi fut fait : Descamx)s, Légat et Puissant, avec une cinquantaine de soldats d'escorte, se rendirent chez lui pendant que je restais au camp avec Piette et Lovinfosse prêts à tout événement.
Ce jour, les choses en restèrent là, et ce fut seulement le lendemain matin que l'on entama la grande palabre au moyen d'interprètes que l'on s'envoyait réciproquement. Descamps fit remarquer à Gongo que la zone d'influence convenue entre les Arabes et l'Etat avait le Lomani pour frontière, qu'il se trouvait en ce moment sur notre territoire et qu'il avait à le quitter et à retourner chez lui.
Je n'entrerai pas dans tous les détails des pourparlers; il me suffira de dire que les prétentions de Gongo allèrent jusqu'à vouloir venir nous rendre visite à Lusambo avec tout son inonde. La réponse de notre chef n'était donc pas douteuse. Il lui donna, pour quitter son cantonnement et retourner chez lui, un certain laps de temps, l'avertissant que, celui-ci écoulé, si Gongo n'était pas parti, nous l'attaquerions.
Aussitôt notre réponse connue, Gongo résolut de nous prévenir : il rassembla ses bandes en toute hâte et marcha contre nous. Prévenus à temps, nous nous portâmes à sa rencontre. Lovinfosse gardait le camp avec 30 hommes. Nous en avions donc 200 à opposer aux 1,000 de Gongo.
Lorsque nous fûmes en présence, nos dispositions étaient celles-ci : Descamps et Légat se trouvaient au centre avec 80 soldats, Puissant commandait l'aile droite composée de 60 hommes ; je commandais la gauche ayant sous mes ordres Piette et 60 hommes.
C'était ma première bataille et elle s'annonçait comme devant être très sérieuse. Ce que j'ai ressenti est assez difficile à dire. Ai-je eu peur ? Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas !
Aussitôt que nous fûmes déployés, je remarquai en face de moi un mur en terre qui pouvait avoir un mètre dix à un mètre vingt de haut et qui était formé de gazons enlevés à un champ. Je portai immédiatement mes hommes derrière ce mur et je les fis agenouiller, leur recommandant de bien viser, de tirer avec calme et de n'ouvrir le feu que lorsque j'aurais donné le signal.
Notre attente ne fut pas longue, cinq minutes à peine, car l'ennemi s'avançait en masse profonde et l'on voyait parfaitement se dessiner le mouvement qu'il faisait pour nous envelopper.
Cinq minutes sont vite passées, me direz-vous, oh ! non. Cinq minutes sont bien longues lorsque l'on attend sa première bataille ! J'étais donc avec mes hommes, agenouillé derrière mon mur, j'avais pris mon fusil de chasse des mains de mon boy et je l'avais chargé de deux cartouches à ballettes.
Je contemplais cette masse grouillante, cette mer montante qui essayait de nous envelopper et qui, par son nombre, voulait nous engloutir, nous submerger. Je sentais tous mes nerfs tendus d'une façon extraordinaire, j'avais la tète en feu et cependant je suis certain que j'étais très pâle; j'avais des crispations dans tous les membres et je ne souhaitais qu'une chose,commencer le plus tôt possible pour avoir le plus vite fini.
Une chose aussi m'exaspérait au plus haut point : je n'avais jamais vu le feu et cependant, si j'allais perdre la tète, que diraient de moi mes camarades de régiment ? Oh ! ce doute était terrible et me mit réellement la rage au cœur.
Mais bientôt l'ennemi est à portée et Puissant entame l'attaque, suivi de près par Descamps et Légat.
Le voilà également en face de moi ; un grand diable conduit l'attaque; il marche en tête, un drapeau arabe dans la main gauche et sautant, criant, gesticulant et jetant son fusil en l'air suivant la mode arabe. Epauler et faire feu fut l'affaire d'une seconde et j'eus la satisfaction de voir mon homme s'abattre comme une masse.
C'était ma première victime de ce genre, et, en le voyant tomber, je fus tout saisi de voir comme c'était facile de tuer un de ses semblables. Ensuite, pendant une demi-heure, je ne me souviens plus très bien de ce qui s'est passé.
Je sais qu'à mon signal mes hommes tirèrent, que les Arabes ripostèrent, enfin que je portai mes hommes en avant, que les Arabes s'enfuirent, et que, dans la poursuite, j'étais comme enragé, fou de colère et enivré de carnage.
Dans la poursuite et sans l'avoir aperçu, nous nous trouvons à un moment donné en face du borna où Congo Lutété avait enfermé toutes ses femmes. Sans une seconde d'hésitation, je me lance à l'attaque avec mon peloton et j'y trouve 243 jeunes et jolies négresses que je fais prisonnières.
Cette prise du borna de Congo avec quelques hommes et sans une seconde d'hésitation m'a fait faire dans la suite bien des réflexions sur le courage et les actions d'éclat.
Pour moi, il y a trois espèces de courage : Il y a le courage froid, qui vous fait faire une action d'éclat et exposer votre vie avec calme et sang-froid parce que c'est votre devoir. C'est le plus rare, le seul vrai et le seul méritoire.
Il y a ensuite le courage que vous donne l'odeur de la poudre, l'enivrement de la bataille et qui fait de vous
un être qui tue parce que l'ordre est de tuer, et que ses nerfs surexcités le portent à exécuter cet ordre, autant pour satisfaire sa passion propre que par obéissance.
C'est le courage bestial, c'est le plus commun et il est heureux qu'il existe, car sans lui il nous serait bien difficile, je crois, d'entraîner nos hommes à la bataille.
Enfin, il y a le courage des jeunes, des novices, qui ne savent pas, et qui, bravement, follement, se lancent avec quelques hommes à l'assaut d'un borna, parce qu'ils ne se rendent pas compte du danger qu'ils courent et qui, après, sont eux-mêmes tout étonnés d'avoir accompli une action d'éclat dont ils ne se doutaient même pas. Ce fut mon cas.
Plus tard peut-être livreront-ils encore des combats et prendront-ils encore des bornas, mais alors ils auront conscience du danger qu'ils courent et ils ne le feront plus que par devoir ou par orgueil en songeant que des camarades comptent sur eux, que des jaloux les observent et que succès ainsi que noblesse oblige.
Une chose aussi que j'ai constatée, c'est que tel homme n'est pas le même tous les jours, surtout lorsqu'il commande en chef. Certain jour, ses conceptions toucheront au génie, tandis que d'autres fois elles seront plutôt médiocres. J'attribue la chose aux dispositions du corps et de l'esprit du moment et je suis fermement convaincu que bien des batailles ont été gagnées ou perdues parce que ce jour-là le général en
chef avait plus ou moins reposé ou plus ou moins mal digéré. Et voilà cependant à quoi tient la destinée du monde ! ! !
Mais revenons à mes prisonnières que j'ai quittées pour cette petite digression.
Aussitôt que je les eus rassemblées, je les formai en colonne pour les reconduire au camp et, enveloppées par les hommes de mon peloton, nous nous dirigeons vers le cantonnement.
Mais Descamps, qui est déjà rentré avec ses hommes, nous a aperçus et voyant une colonne serrée de trois cents personnes se diriger vers lui croit à un retour offensif de Gongo cl s'apprête à nous recevoir de belle façon.
Heureusement, à ce moment, un de ses soldats me reconnut;sans cela on me faisait une réception à laquelle je ne m'attendais guère et qui m'aurait été d'autant jjIus désagréable que je ne pouvais pas riposter.
Le Combat était terminé ; nous étions victorieux et le lendemain matin nous pûmes reprendre le chemin de Lusambo.
Ce fut certainement une des plus belles victoires remportées par les troupes de l'Etat. Non pas tant par le nombre des combattants ni des morts qui restèrent sur le champ de bataille, mais surtout par son effet moral.
Jusqu'à ce jour, en effet, la prise des Falls par les Arabes et la mort de Deane n'avaient pas été vengées,
et l'Etat avait dû, en quelque sorte, baisser pavillon devant Tippo-Tip et ses bandes sauvages.
Or, Descamps, sans ordre du gouvernement et prenant toute la responsabilité sur lui, avait, avec une audace inouïe, attaqué avec quelques recrues le chef le plus redouté et le plus sanguinaire des Arabes.
Gongo Lutété était vaincu, en fuite et désormais les terribles Arabes n'étaient plus à nos yeux qu'une troupe indisciplinée'pour laquelle nous n'avions que du mépris.
Est-ce à dire que tout fut parfait dans ce combat et qu'aucune faute ne fut commise ? Bien loin de là, nous fîmes même tous des fautes, puisque nous étions presque tous des novices, et si je me plais à le constater, c'est qu'il est si facile de critiquer après coup les fautes des autres, même quand on n'a rien fait soi-même et que, le cas échéant, on se serait probablement trouvé bien embarrassé pour se maintenir à la hauteur de ceux que l'on critique de son cabinet. Je dis donc que des fautes furent commises.
Descamps lui-même, que j'admire sans restriction pour son coup d'audace, commit la faute de ne faire distribuer que 40 cartouches par homme, alors qu'il allait s'engager dans un combat sérieux et se privait ainsi, faute de munitions, des avantages qu'il pouvait retirer d'une poursuite vigoureuse.
Quant à moi, sachant le peu de munitions que mes hommes possédaient, j'en commis une plus grande
encore en n'épargnant pas nies munitions : le combat fini, certains de mes hommes n'avaient plus de cartouches ; aux autres, il en restait très peu.
Les autres pelotons se trouvaient dans le même cas. Ce fut une rude leçon pour moi et je vous affirme bien que dans mes autres combats ma préoccupation dominante fut invariablement, depuis ce jour, la discipline du feu et le ravitaillement en munitions.
Mais, je le répète, c'est si facile de constater une erreur, lorsqu'elle a été commise. Tout autre chose est de la prévoir ; aussi ma conviction est-elle qu'en fait de bataille, un bon combat vous en apprend souvent plus que toute une année passée à piocher des traités de tactique ou étudier les batailles des autres.
Je ne veux pas dire par là que l'étude sur le papier ne soit pas très nécessaire, indispensable même, surtout maintenant que la guerre est devenue une chose savante, mais j'estime que pour être bien sûr de soi-même, il faut et la théorie et la pratique. Et encore et toujours des fautes se commettront ; toute la question est de savoir celui qui en commettra le moins.
En retournant à Lusambo, nous rencontrâmes Le Maïinel qui, rentré à la station de son voyage d'exploration avec Gillain et apprenant notre départ, n'avait fait que toucher barre et accourait avec les cent hommes qui lui avaient servi d'escorte, pour nous aider le cas échéant.
Encore un brave que ce Le Marinel, un des vrais de la première heure, ne regardant que l'œuvre sans en escompter les profits, un homme de cœur autant qu'un homme de tète.
Personne mieux que lui, dans le chaos où nous vivions alors, ne s'entendait à résoudre une question difficile, à percer à jour les astuces d'un chef nègre, ou de déduction en déduction à connaître une contrée qu'il n'avait pas parcourue. Avec Dhanis et Gillain, il fut mon professeur, je dirai mon initiateur des choses nègres, si je puis m'exprimer ainsi, et si plus tard j'eus quelques succès au Congo, c'est en grande partie à leurs bonnes leçons que je les dus.
Rentrés à Lusambo, nous eûmes à nous occuper de loger mes nombreuses prisonnières, puis notre vie de station reprit son cours accoutumé jusqu'au départ de Le Marinel, Descamps, Légat et Verdick pour le Katanga.
Lorsque Le Marinel m'apprit que je ne pouvais pas l'accompagner au Katanga, qu'il jugeait que je pouvais rendre plus de services à Lusambo, ce fut un véritable crève-cœur pour moi, mais comme enfin tout le monde ne pouvait pas partir, il fallut bien me résigner.
Ce fut également à cette époque que je m'aperçus pour la première fois depuis mon arrivée au Congo, qu'un blanc pouvait trouver qu'une négresse était jolie. J'ai dit jolie. Sans doute, ce mot fera sourire quelques
personnes, mais seulement celles qui n'ont pas été au Congo ou qui n'en ont habité que la côte. Quant aux camarades qui ont habité à l'intérieur, demandez-leur leur avis et ils vous diront qu'après un certain temps de résidence, le noir habille très bien, est très bien porté et qu'après trois ou quatre années de séjour, au moment où l'on est tout à la joie de revoir les siens, son terme en Afrique étaDt expiré, une petite frimousse noire vous laisse un charmant souvenir.
Mais assez parler de sentiments. Puisque je suis fermier, revenons à nos moutons. J'étais novice, je ne savais rien des choses du Congo, par conséquent je me croyais beaucoup plus fort que les anciens. Aussi, ayant remarqué une terre d'alluvions à proximité de la station, je me dis qu'elle devait être d'une fertilité merveilleuse, et, sans tenir compte de l'observation de Le Marinel qui m'avait fait remarquer qu'il y avait beaucoup de chance pour que ce terrain fût inondé à la saison des pluies, j'établis une digue, je défrichai et semai un jardin, qui, semblant me donner raison, faisait toute ma gloire et mon orgueil, tellement tout y poussait à souhait.
Voulant éviter à nos sens olfactifs l'odeur sui generis des porcs, je leur avais bâti un palais dans les environs. Le tout allait pour le mieux, et lorsque je contemplais mon jardin en plein rapport et que de l'œil je caressais mes futurs jambons que je faisais fumer par la pensée,
je traitais de chimériques, les craintes de Le Marinel et je souriais sous cape, me trouvant infiniment plus fort que lui.
Hélas ! en Afrique, surtout, la roche Tarpéienne est bien près du Capitule.
Une nuit donc, où je rêvais de radis rose, de jeune salade, de saucisse et de boudin, je fus réveillé au milieu de mon festin de Balthazar par une tornade épouvantable. Le tonnerre faisait rage et toutes les vannes du ciel étant ouvertes, c'était absolument comme si des millions de gouttières s'étaient mises à couler sur nos tètes.
Tout le monde comprendra mon anxiété... Vers le matin, la pluie ayant diminué d'intensité, je profite des premières lueurs du jour pour sauter dans mes bottes et courir à mon jardin.
Je renonce à vous dépeindre ma consternation. Là, où la veille encore je m'étais promené au milieu des parterres en fleurs ou portant déjà des fruits, il n'y avait plus qu'un lac immense, lac sur lequel flottaient dans un chaos indescriptible des radis, des melons, des choux, des navets, des ananas, enfin tous les fruits et les légumes de mon jardin.
Ma déception, je dirai presque mon désespoir fut sans borne, surtout lorsque m'étant rendu à la maison de mes cochons, je les vis tous gonflés démesurément et flottant au plafond de leur habitation.
Ce fut encore une leçon pour moi, niais une leçon de modestie cette fois, qui m'apprit, pour l'avenir, à faire un peu plus attention aux avis de ceux qui ont déjà acquis de l'expérience.
Quant à Le Marinel, il eut le bon sens, le bon esprit et le bon cœur de ne pas se réjouir et de ne pas me reprocher ma mésaventure. Je récoltai ce que je pus de mes légumes, je repiquai ceux qui étaient susceptibles de l'être, je salai ce qui me restait de mes cochons, après que l'on eut fait une ample distribution de viande à nos soldats, pour qui cette noyade fut une véritable aubaine, tant il est vrai que le malheur de l'un fait le bonheur de l'autre et on ne parla plus de la chose que de temps en temps, pour me lancer une « pique » amicale ou encore pour me rappeler à la modestie, lorsque j'essayais d'épater les camarades au récit de mes exploits cynégétiques.
Ici tout n'était pas toujours rose et parfois le gibier prenait une revanche dont mon amour-propre avait quelque peu à souffrir.
C'est ainsi qu'un jour ayant été envoyé par Le Marinel au village de Kassakamibanga pour un motif que je ne me rappelle plus, j'eus une aventure peut-être très amusante pour les autres, mais qui me fut profondément désagréable.
C'était vers le soir ; il pouvait être cinq heures. Ma palabre terminée, comme je savais qu'il y avait
beaucoup de piutades et de perdreaux dans les environs, j'étais parti avec mon chien et mon fusil de chasse à la recherche de mon déjeuner du lendemain. Ne comptant pas m'éloigner du village, je ne m'étais pas fait accompagner et j'étais tout au plaisir de mon sport favori, quand, ni'étant quelque peu éloigné sans le savoir et me trouvant dans une petite clairière à environ une demi-heure de marche du village, j'entends tout-à-coup un grand bruit sur ma droite, des branches écrasées, d'autres cassées, enfin un brouhaha de tous les diables. Pitch, mon féroce Pitch lui-même en est tout effrayé et il vient peureusement se réfugier dans mes jambes.
Je n'ai encore rien compris à la chose et je reste sur place tout interloqué quand, à mon grand ahurissement, un éléphant énorme m'apparait à cinquante pas !
Qui a été le plus saisi de la bête ou de moi, je n'en sais rien. Toujours est-il que pendant qu'elle disparaissait au galop, je restais ébahi, contemplant alternativement mon fusil de chasse, sur lequel j'avais du petit plomb, et mon énorme bête qui s'enfuyait.
Franchement, j'ai eu pendant quelques minutes conscience de ma faiblesse en présence de ce monstre ; aussi, depuis lors, je n'ai plus jamais fait un pas sous bois sans être accompagné du porteur de mon express. Ai-je eu peur ? je crois bien que oui. Dans tous les cas, j'ai été ce que l'on peut appeler ahuri, car je me rendais parfaitement compte que mon fusil de chasse n'était,
dans cette occasion, qu'un vrai jouet et que mes plombs n'auraient pas seulement chatouillé Pépiderme de ce géant. Aussi, dans ma colère impuissante et dans ma rancune de la frousse qu'il m'avait donnée, ai-je juré dès ce jour de me venger sur sa race entière.
Un midi, en rentrant des plantations, je fus pris de maux de tête terribles, toute ma figure se boursouflait. Au premier abord, je me crus empoisonné et ce fut seulement le lendemain que l'on constatait que j'avais la terrible variole du Congo qui pardonne si rarement.
Nous n'avions ni médecin, ni médicaments ; c'était donc inutile et dangereux d'exposer d'autres blancs à la contagion ; aussi ma maison fut-elle sévèrement défendue à toute autre personne qu'à mes serviteurs noirs.
Je vous ferai grâce de mon supplice moral et physique pendant ce mois de douleur, où les plus terribles menaces étaient suspendues sur ma tète, pour ne vous parler que de ma guérison et du remède qui probablement la provoqua.
Mes serviteurs noirs, qui m'aimaient beaucoup, voyant les blancs impuissants à me guérir ou même à me soulager, tinrent conseil et, après avoir consulté le féticheur de l'endroit, attendirent le jour où toutes les pustules (et il y en avait par centaines) fussent bien sorties; puis sans me demander mon avis, au moyen de longues aiguilles en fer, ils me les percèrent toutes.
Quant à moi, j'étais si faible que je n'avais la force de m'opposer à rien. Cette première opération terminée, ils me prirent par les pieds et par la tète et me couchèrent dans un canot transformé en baignoire pour la circonstance, et qu'ils avaient rempli d'eau presque bouillante. Enfin, les plus solides de la bande s'emparèrent de moi et, au moyen de torchons de grosse toile, me frictionnèrent de toute leur force, ils me « pelèrent » réellement.
Je crois inutile de vous dire que pendant cette dernière opération je m'étais évanoui consciencieusement.
Echaudé d'abord, écorché ensuite, je crois qu'il y avait de quoi.
Mais le plus curieux de l'histoire, c'est que lorsque je revins à moi, je me trouvai couché dans un lit bien propre, que la fièvre avait disparu et que, sauf les picotements de l'épiderme et une courbature générale, je me sentais réellement guéri.
Est-ce leur remède? Est-ce ma constitution? Est-ce un prodige? Je n'en sais rien; la seule chose qui soit certaine, c'est que je guéris si bien qu'il ne m'en resta même aucune trace et que, semblable aux anguilles et aux serpents, j'en suis à ma seconde peau.
Six mois sans nouvelles ! ! ! ! !
Il y a six mois que je suis à Lusambo et, depuis six mois, nous sommes sans nouvelles d'Europe, aucun steamer n'étant venu nous ravitailler. Aussi je vous
laisse à penser avec quelle impatience il est attendu. Tous les jours et à chaque heure du jour, lorsqu'on a un moment de loisir, les jumelles sont braquées vers le coude du fleuve, afin de voir si un panache de fumée ne nous annonce pas la présence du courrier. Mais non, rien! toujours rien! C'est à croire que l'on nous a oubliés. Si, par habitude, on scrute encore l'horizon, c'est toujours sans espoir, avec lassitude et découragement.
Mais, qu'entends-je?... Sélôo!... sélôo ! !... et presque aussitôt un coup de sifflet strident traverse l'espace
Je n'ose en croire mes oreilles et, me précipitant hors de ma maison, j'ose à peine en croire mes yeux. Le steamer est là!... Je tremble, je sens que je suis très pâle.
Je voudrais rire, crier, sauter et cependant j'ai une forte envie de pleurer et, malgré moi, de grosses larmes me mouillent les yeux.
C'est que, dans ce moment, tous ceux qui me sont chers viennent de passer devant moi. Oh ! qu'elle est terrible, cette seconde pendant laquelle on se demande : « Comment se portent-ils? sont-ils encore tous en vie ! »
Enfin, le bateau stoppe et, après les saluts d'usage, le capitaine, qui connaît notre impatience, s'empresse de nous remettre nos lettres. Vite, on regarde les timbres. Voici la dernière en date. L'enveloppe saute et l'on court à la fin.
ELONGA, chef des Bakuba de Lusambo et environs
Tout le monde se porte bien ! On respire enfin ! On met ses lettres en poche et l'on a un mot aimable pour les arrivants.
Quant à ses lettres, c'est chez soi qu'on les lira, les relira, que l'on vivra en quelque sorte avec elles et avec les êtres chéris qu'elles nous rappellent.
Lorsque l'on se trouve auprès de ceux que l'on aime, et que chaque jour on les voit heureux et en bonne santé, on fait sans doute des vœux pour qu'ils se conservent dans cet heureux état, mais on s'habitue si vite au bonheur qu'il semble impossible qu'il en soit autrement. Mais quand on se trouve à des milliers de lieues les uns des autres et que l'on n'a des nouvelles qu'après de longs mois d'attente, la confiance s'affaiblit et les vœux que l'on forme pour les siens sont d'autant plus ardents que l'on a plus tremblé pour eux.
Alors, au milieu des baisers que l'on reçoit, et que l'on rend par la pensée, le cœur faiblit encore, mais, cette fois, ce sont de bonnes larmes, qui fortifient et qui font vivre, puisqu'elles ne sont dues qu'à d'heureux souvenirs.
Une prière d'actions de grâces monte d'elle-même aussi vers le Dieu tout Puissant et, involontairement, sans le savoir, presque, on lui crie : merci, mon Dieu ! Après le départ du steamer pour Léopoldville, le commandant Le Marinel, désirant laisser une situation aussi nette que possible à Lusambo, avant de partir
pour le Katanga, organisa une expédition qui devait se rendre chez les Bakuas Kassasus et chez les Bakuas Mulédis.
Ces deux peuplades se trouvaient sur la seule route que nous connaissions alors pour aller de Lusambo à Luluabourg ; or, à deux reprises, elles avaient tué nos courriers, interceptant ainsi toutes nos communications par la voie de terre avec cette dernière station.
Une expédition fut résolue contre elles et le major Descamps (à cette époque lieutenant) en eut le commandement ; je lui servais de second.
Le 1er novembre 1890, nous nous mîmes en marche avec 150 bons soldats, bien décidés à obtenir à tout prix la soumission des deux peuplades.
Le troisième jour, nous arrivons au premier village des Bakuas Mulédis. Celui-ci est désert et a été brûlé par ses habitants. Le doute n'est donc plus possible ; loin de se soumettre, c'est la guerre qu'ils veulent et ils doivent s'apprêter à nous attaquer.
A peine installé, et sans que rien m'eût fait présager la chose, j'ai un assez violent accès de fièvre.
Descamps me fait mettre au lit et s'installe à mon chevet, il me fait prendre force quinine et force thé et me dit que nous resterons le lendemain en place, afin que je sois tout à fait guéri de mon indisposition avant de nous remettre en route. (Ceci se passait vers 3 heures de l'après-midi.)
Vers 8 heures du soir, un mieux s'était produit et j'étais en pleine transpiration, quand tout à coup la fusillade éclate autour du camp.
Descamps me crie aussitôt de rester dans mon lit et court organiser la défense. Mais à peine est-il sorti de chez moi que, pieds nus, en chemise, enveloppé seulement d'une couverture, je sors de ma tente pour me rendre compte de ce qui se passe.
Ce n'était qu'une petite alerte : deux de nos hommes seuls furent légèrement blessés.
Quant à Descamps, furieux de l'imprudence que j'avais commise, il me força à me recoucher immédiatement, me déclarant que si, par la suite, j'en mourais, c'est moi qui l'aurais voulu.
Je me recouchai assez penaud, je passai une excellente nuit et, le lendemain matin.... j'étais complètement guéri. Toutefois, c'est un remède que je ne conseille à personne.
Dès 5 heures du matin, chacun de nous est sur pied; un sergent noir garde le camp avec trente hommes. Quant à Descamps et moi, nous parlons chacun dans une direction différente et décrivons un grand quart de cercle au bout duquel nous devons nous rencontrer.
Nous voilà, nous faufilant sous bois, chacun de notre côté, et cela dans le plus profond silence, car la grande question est de cacher sa marche à l'ennemi.
Dans ces sortes d'expéditions, on entendrait voler une mouche et le grand serpent humain que forme la colonne déroule lentement ses anneaux.
Une marche de guerre, exécutée dans ces conditions, a tout à la fois quelque chose de triste, de solennel et d'effrayant ; la nature elle-même semble vouloir s'associer à nos tristes pensées, et le paysage, devenu tout à coup silencieux, semble se recueillir et méditer sur le drame auquel il va assister.
Nous marchions dans cet ordre depuis une heure environ, quand tout à coup la fusillade éclate sur notre droite.
Descamps est aux prises avec l'ennemi.
Peu d'instants après, nous apercevons deux villages qui se touchent et dont toute la population en armes fait face à Descamps.
Ils ne nous avaient pas vus ! Je donne aussitôt l'ordre à mes hommes de se ranger en bataille dans le plus grand silence et de ramper jusqu'à la lisière du bois, leur recommandant bien de ne tirer qu'à mon signal. Toutes ces mesures prises, je vois un grand diable qui, monté sur une case d'où il semble donner des ordres, observe les environs. Il n'est pas à plus de cent pas de moi. Je le vise avec soin, je presse la détente et... je le manque ! !
Mille diables!!... Comment ai-je pu le manquer, je n'y comprends encore rien et je ne puis m'expliquer
la chose qu'en la mettant sur le compte de ma fièvre de la veille.
A ce signal, mes hommes fcmt un feu de salve et, ne voulant pas laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, je fais sonner la charge, mais déjà tout fuit devant nous ; quelques instants après, nous nous rencontrons avec Descamps.
Nous n'avons pas de tué, seulement deux soldats blessés, l'un assez légèrement à l'épaule et l'autre le bras traversé d'une flèche.
L'ennemi s'étant retiré chez ses alliés, nous continuons notre marche en avant. Après cinq jours, nous arrivons chez les Bakuas-Eudus. Ceux-ci et leurs alliés sont rangés eu bataille sur la lisière du bois et semblent nous attendre de pied ferme.
Descamps, à qui il répugne aussi bien qu'à moi, de répandre un sang inutile, et qui est bien l'homme le plus pacifique que je connaisse (nous l'appelions à Lusambo le papa Descamps), fait tout son possible pour empêcher un nouveau massacre. A cet effet, il envoie un parlementaire aux Bakuas-Endus pour leur dire que maintenant ils devaient bien connaître la puissance de nos fusils et que la lutte étant inégale, il leur conseillait de se soumettre à l'Etat ; que s'ils voulaient payer une amende pour les courriers qu'ils avaient assassinés et promettre de ne plus recommencer, il consentirait à leur pardonner. Mais ils firent fièrement
répondre qu'ils étaient là pour combattre et non pour parlementer, que, d'ailleurs, ils ne nous craignaient pas.
Pauvres diables ! leur présomption devait leur coûter cher.
Tout en nous tenant hors de la portée de leurs fusils à piston et de leurs flèches, nous donnons un petit repos à nos hommes afin qu'ils soient plus frais pour l'attaque, et vite nous mangeons un morceau sur le pouce.
Vers onze heures, Descamps me dit :
— Eh bien, Michaux, êtes-vous prêt?...
— Quand vous voulez !...
— Allons !
Notre dernière recommandation à nos hommes est de ne pas gaspiller leurs munitions, de tirer avec calme et de viser avec soin. Ces recommandations faites, nous nous déployons en tirailleurs.
Dans le camp indigène, ce sont des cris, des battements de tambours, des appels sur les cornes de guerre, des hurlements et des contorsions épouvantables.
Chez nous, pas un mot, nous avançons en silence, le doigt sur la gâchette du fusil.
Arrivés à environ cent mètres de l'ennemi, une grêle de flèches tombent à nos pieds et leurs mousquets nous envoient une volée de balles.
Deux de nos hommes tombent mortellement frappés, l'un d'une balle à la tempe, l'autre d'une flèche en pleine poitrine.
ilÔ
C'est le nioment.
Feu à volonté de cinq cartouches ! Un feu terrible éclate sur notre ligne et, en moins de cinq minutes, l'ennemi affolé se sauve dans toutes les directions. Leur folle présomption leur a coûté au bas mot de 60 à 80 hommes.
Après être restés cinq jours sur place, pour bien montrer que nous étions les maîtres de la situation, nous rentrâmes à Tchibango, village d'un de nos chefs alliés. Nous uous y reposons quelques jours, puis je reçus l'ordre de rentrer à Lusambo.
Quant à Descamps, il attendit une caravane venant de Luluabourg, afin de l'escorter et de la défendre au besoin.
A mon arrivée à Lusambo, grande nouvelle : un steamer était venu pendant notre absence, et il apportait des ordres de Bruxelles, prescrivant à Le Marinel de partir avec une forte caravane pour le Katanga et cela sans retard.