‹ Au CongoChapitre 12 sur 51 · I~,^Z CALAO · texte numérisé non relu

I~,^Z CALAO

malheureusement, m'avait probablement éventé, car elle disparaissait justement derrière des rochers.

Je me mis immédiatement à sa poursuite ; seulement elle avait pris un chemin qui formait une espèce de balcon naturel au rocher. Celui-ci, très étendu pour commencer, allait en se rétrécissant jusqu'au moment où il n'avait plus qu'un mètre de large. D'un côté le rocher, de l'autre le précipice.

Dans l'ardeur de la poursuite, je ne m'étais pas bien rendu compte de la chose et quand je m'en aperçus je me trouvais justement à l'endroit le plus étroit. Du coup, le vertige me prend, je me mets à trembler, la tète me tourne et je suis obligé de refaire une partie du trajet que je venais de faire, en marchant sur les genoux et sur les mains. Inutile je crois de vous dire qu'en ce moment l'antilope était la moindre de mes préoccupations.

Eu arrivant à Kalalakafumba, j'appris la nouvelle la plus inattendue qui pouvait m'arriver.

Le fameux Gongo Lutété, que nous croyions à X'Gandu, venait de ravager tous les Bakuas Kaloges et le grand chef Kichimbi, chez qui je devais absolument passer pour me rendre à Luluabourg, lui avait fait sa soumission et s'était déclaré son vassal.

Or, à ce moment, j'avais laissé vingt hommes en poste et dix escortaient le courrier que j'avais envoyé à Lusambo. Septante hommes me restaient pour faire

face à Kichimbi et aux bandes nombreuses qu'il pouvait m'opposer. La situation pouvait donc devenir assez grave.

Confiant dans ma bonne étoile, je n'en persistai pas moins à marcher de l'avant et, quatre jours après, j'entrais dans l'immense village qui lui servait de résidence.

Ayant remarqué à la sortie du village une petite eminen.ce qui dominait celui-ci, je m'y rendis avec mes hommes et y établis mon campement, afin d'avoir, le cas échéant, une bonne position de combat.

Mon camp était établi depuis une heure environ, quand un tintamarre infernal m'apprit que le chef venait me visiter.

Comme il fallait tout prévoir, j'avais donné l'ordre à mes hommes de vaquer à leurs travaux, comme si rien n'était à craindre, mais d'avoir leur fusil chargé à portée de la main, leur recommandant que, si je donnais un coup de sifflet, ils avaient à se précipiter à mes côtés. Je fis aussi placer deux sentinelles à ma tente.

Sur ces entrefaites, j'avais appris que deux émissaires de Gongo Lutété se trouvaient dans le village afin sans doute de surveiller les agissements de Kichimbi.

Je résolus sur-le-champ d'agir avec énergie.

Quand le chef vint donc me saluer et avant de répondre à son salut, je lui demandai à brûle-pourpoint

de quel droit il recevait des ennemis des blancs chez lui et les hospitalisait ; j'exigeai aussi qu'il me les livrât immédiatement.

Cette audace lui parut tellement extraordinaire qu'il en fut tout abasourdi, mais bientôt, comparant le peuple immense qui l'entourait à ma faible escorte, il reprit contenance, se mit à rire et me répondit qu'il recevait chez lui qui bon lui semblait et que ces gens étant ses amis, il ne les livrerait pas.

— Réfléchissez bien, lui dis-je. Est-ce votre dernier mot?

— Oui, me dit-il, je ne vous les livrerai pas.

En ce moment, je donnai un violent coup de sifflet et, lui mettant le eau on de mon revolver sur la poitrine, je lui déclarai qu'il était mon prisonnier.

En quelques secondes, mes soldats, le fusil chargé et armé, nous ont entourés. Mon homme comprend que toute résistance lui est impossible et il passe sans transition de la plus grande arrogance à la peur la plus méprisable.

Il se roule à terre, se couvre la tète de poussière en forme de soumission et me jure que j'aurai tout ce que je voudrai, pourvu qu'il ait la vie sauve.

Je lui déclare alors qu'il est mon prisonnier et qu'il a à me livrer immédiatement les deux hommes cpie Gongo a laissés dans son village et que, de plus, il me payera deux bœufs comme amende pour avoir fait alliance

avec nos ennemis. Une demi-heure après, le tout était chez moi.

Comme je ne voulais pas nous faire un ennemi du chef, mais un allié, je le fis remettre de suite en liberté et lui fis un très beau présent, lui recommandant pour l'avenir d'être toujours fidèle et loyal, s'il ne voulait pas s'exposer à être déchu de sa chefferie.

Une fois libre et ses cadeaux reçus, il pouvait à peine en croire ses yeux : il se tâtait pour être certain que c'était bien lui et, dans son enthousiasme, il me proclamait le meilleur des hommes. Tl ordonna de suite les plus grandes fêtes en mon honneur.

La bête était domptée, elle avait trouvé son maître et dorénavant, elle n'était plus à craindre.

En me rendant à Luluabourg, je rencontrai un parti de Kiokos, à qui je repris quatre hommes, une petite fille et deux barils de poudre.

Au passage de la Lulua, je fus assez heureux pour tuer un très grand crocodile ainsi qu'un hippopotame. Je vous laisse à penser si mes hommes étaient enchantés de cette aubaine qui leur procurait de la viande à discrétion.

A Luluabourg, je ne fis que passer, le chef, le commandant Liénart, étant précisément absent.

Quant aux Bakuas Endus et aux Bakuas Tumbolos, après les avoir vaincus par les armes, je mis une certaine coquetterie à les vaincre par de bons procédés.

Cette politique me réussit si bien que leurs voisins les Bakuas N'Daies vinrent spontanément me faire leur soumission à l'Etat et même m'accompagnèrent à Lusambo.

En rentrant à la station, je ne fus pas peu étonné d'y voir plusieurs blancs que je ne connaissais pas.

C'était l'expédition du Katanga, commandée par Bia et Franqui, qui avait choisi Lusambo comme tête de ligne et y était débarquée pendant mon absence.

Le lendemain de mon arrivée, M. Wauters, agent de la S. A. B., mourait dans nos bras, à Descamps et à moi, cl, quelques jours plus tard, Sandrart et un nommé Spellier, de la Compagnie du Katanga, étaient obligés de prendre le bateau afin de rentrer en Europe, tant leur état de santé était précaire.

Quelques jours après ces tristes événements, Le Marinel ayant fourni à Bia tous les porteurs dont il avait besoin, je fus chargé de conduire la caravane par voie de terre jusque M'Pania Motombo, tandis que ces Messieurs s'y rendaient par la voie du fleuve.

Ma mission terminée, je rentrai à Lusambo, mais j'y étais à peine arrivé qu'un courrier de Bia annonçait à Le Marinel que M'Pania Motombo lui mettait des bâtons dans les roues et demandait qu'on voulût bien l'aider à se mettre en route. Une heure après, sur l'ordre de Le Marinel, j'étais de nouveau parti, mais en pirogue cette fois, afin d'arriver plus vite.

Le voyage, à l'aller surtout, fut charmant. J'étais à moitié couché dans ma chaise longue, ayant à mes pieds deux jeunes moricauds tenant chacun un de mes fusils, tandis que Pitch se tenait tout au bout du canot et semblait être en faction.

Comme pagayeurs, j'avais vingt-quatre beaux, grands et forts nègres, qui faisaient réellement voler ma pirogue sur les flots du Sankurù.

Avant d'arriver à M'Pania, je fus assez heureux pour tuer deux énormes hippopotames, qui furent les bienvenus àl'expédilion Bia,où les vivres étaient assez rares.

J'arrangeai rapidement les questions pendantes avec M'Pania et, le surlendemain de mon arrivée, l'expédition s'élant mise en route, je retournai à Lusambo.

Pendant le retour, je fus témoin de tout un drame.

Nous revenions gaiement, voguant avec une rapidité extraordinaire dans la descente du fleuve, quand tout à coup le ciel se couvre comme par enchantement. Cinq minutes après, un orage épouvantable se déchaîne sur nous et le Sankuru, toujours si tranquille et si calme, devient furieux et semble vouloir nous engloutir.

Par un malheur étrange, nous étions justement au milieu de hautes falaises où il ne fallait pas penser à aborder et notre canot, petit à petit, et malgré tous nos efforts, se remplissait d'eau. Quant à la tempête, elle semblait redoubler d'efforts et notre position devenait de plus en plus critique.

A moitié aveuglés par la pluie et les éclairs, nous apercevons tout à coup, à cinquante mètres à peine de nous, deux pauvres diables montés sur une véritable coquille de noix qu'ils s'évertuent à tenir en équilibre. Nous étions presque à leur hauteur et allions pouvoir les secourir, quand un coup de vent plus violent que les autres fait chavirer leur frêle embarcation et les fait disparaître pour ne plus revenir. C'était d'autant plus terrifiant qu'il ne pouvait être question pour nous d'essayer de leur porter secours ; c'eût été nous perdre nous-mêmes.

En rentrant à Lusambo, j'eus l'agréable surprise d'y trouver un compatriote. Duchêne, de Jodoigue, y était arrivé pendant mon absence.

Dès lors, j'avais un copain avec qui je pouvais parler du clocher.

Le 5 janvier 1892, Le Marinel recevait une lettre de de Croy, qui avait remplacé Liénart à Luluabourg, lui demandant de bien vouloir se rendre le plus tôt possible avec- un fort détachement chez M. Saturnino, négociant portugais, afin d'aider les troupes du Kassaï à réprimer une révolte des Bakuas Pikas, qui menaçait de se généraliser dans le district et aussi de repousser une forte bande de Kiokos et de Bihénos qui pillaient et rançonnaient toutes les malheureuses populations du district.

Au reçu de cette lettre, Le Marinel nous donne l'ordre, à Lekeu et à moi, de nous tenir prêts à partir afin de l'accompagner.

Le lendemain matin, nous nous mettions en route, ayant avec nous septante bons soldats et quarante auxiliaires Bakubas.

Eu route, nous apprenons que le comte d'Ursel est mort à Lulua bourg.

Après treize jours de marche, nous arrivons chez Saturnino et y trouvons Doorme avec quarante soldats de Luluabourg.

Quant à de Groy, il priait Le Marinel de bien vouloir l'excuser, étant malade en ce moment. Il lui demandait aussi d'avoir l'obligeance, la palabre terminée, de passer par Luluabourg afin d'avoir ses conseils sur plusieurs points en litige.

Notre expédition chez les Bakuas Pikas fut vite terminée : nous eûmes bientôt lait de les mettre à la raison.

Le tout étant rentré dans l'ordre, Le Marinel partit avec Doorme pour Luluabourg.

Il me donna ses instructions sur les différentes choses qui restaient à arranger et rendez-vous fut pris au village de Tchiniama.

Après mon départ, tout alla bien au début ; seulement, il ne se passait pas un jour sans que je reçusse de nouvelles plaintes sur les forfaits commis par les Kiokos : Ici, ils avaient volé des femmes, là c'étaient des chèvres, ailleurs de l'ivoire ou du caoutchouc, partout ils avaient commis quelques méfaits et même ils avaient entièrement pillé, puis brûlé plusieurs villages.

Le 7 février au matin, me trouvant au Aillage de Kissangha, j'appris qu'ils campaient à environ deux heures de marche de nous et que, se fiant à leur grand nombre (environ 600 guerriers, tous armés de fusils), ils avaient dit aux indigènes qu'ils ne nous craignaient pas. Je résolus de les attaquer immédiatement.

Je confiai la garde du campement à notre interprète, Kachaballa, ainsi qu'aux douze hommes les moins valides de notre petite troupe et, accompagné de Lekeu, de 43 bons soldats et de 35 auxiliaires Bakubas, je me mis eu route.

C'était peu de monde pour affronter une telle masse, mais les circonstances étaient telles qu'il n'y avait pas à hésiter.

Désirant que l'ennemi fût prévenu le plus tard possible de notre arrivée, je fis ôter la veste et le fez de nos hommes et leur donnai l'ordre de cacher leur fusil le plus possible. Bien m'en prit.

Nous avions à peine marché pendant une heure que nous rencontrons trois de leurs sentinelles qui, nous prenant pour une paisible caravane Bachilange, furent saisis, désarmés et ligotés sans avoir pu donner l'alarme à leurs compagnons. Quelque temps après, nous rencontrâmes deux indigènes à qui les Kiokos avaient pris leurs fusils et qui nous donnèrent des renseignements précieux sur le campement ennemi. Celui-ci, admirablement situé au point de vue de la défense, était assis

sur le sommet d'une colline en pente assez raide et dénudée de tout abri. Sur son flanc gauche, un ravin profond et très escarpé ; sur son flanc droit et en arrière, la forêt qui devait donner une retraite assurée à l'ennemi en cas de de défaite.

Notre présence fut signalée à environ 600 mètres. Un roulement de tambour suivi de plusieurs autres, quelques cris, puis plus rien, le silence le plus absolu ; c'était à faire croire qu'il avait abandonné son camp sans combat.

A deux cents mètres, je déploie ma petite troupe en tirailleurs, laissant Lekeu, à qui j'avais donné le commandement des Bakubas, en réserve, ceux-ci n'étant pas aptes à l'attaque et ne devant servir que dans la poursuite.

Sentant bien que ce silence était menteur, nous n'avançons qu'avec la plus grande prudence et en rampant dans les herbes qui, heureusement, nous couvrent assez bien. A cent mètres, toujours rien. Enfin, à environ septante mètres, un premier coup de fusil part et aussitôt tout le camp et la lisière de la forêt s'illuminent de centaines de coups de feu. Je fais répondre par quelques salves et en avant !

Mais, à ce moment, un nouveau contingent étant probablement venu renforcer nos adversaires, leur feu redouble. Six cents fusils font pleuvoir sur nous une véritable pluie de balles.

Mes hommes, étonnés d'une pareille résistance, hésitent d'abord et, quoi que je fasse pour les maintenir en place, reculent petit à petit.

Quelques secondes encore, ils allaient lâcher pied et nous étions perdus. La baïonnette seule pouvait encore nous sauver ; mais comment amener mes hommes à oser entreprendre une attaque de ce genre ? Je résolus pourtant de l'essayer.

Ils se sauvent !... criai-je à mes hommes. Ils sont à nous !... Clairon sonnez la charge !... et je m'élançai en avant. Ce que j'espérais se réalise : mes Haoussas, qui m'aiment beaucoup, me voyant en danger, poussent leur légendaire « Oh Koko ! » et comme un seul homme se précipitent sur mes pas.

A vingt mètres, un grand diable me barre la route et veut me mettre en joue ; plus rapide que lui, je lui envoie un coup de six ballettes en pleine poitrine et nous entrons en ouragan dans le camp. Ici, un très court combat s'engage, car les Kiokos ne se servent pas d'armes blanches et, surpris par notre brusque altaque, ils ne font qu'un semblant de résistance et se sauvent dans toutes les directions.

Trois sur quatre de leurs principaux chefs furent tués et un drapeau fut pris pendant le combat et je suis certain que les survivants n'ont jamais compris comment ils avaient été vaincus, au moment où ils se croyaient vainqueurs.

Le camp pris, nous y avons trouvé treize barils ainsi que deux grands sacs de poudre, une quantité de fusils, quatre hamacs qui servaient à transporter les chefs et une foule d'objets divers. Quant aux femmes et à leurs prisonniers, nous n'en avons pas trouvé.

Gomme ils s'attendaient à notre attaque, ils les avaient déjà mis en sûreté ; leurs guerriers seuls étaient restés au camp.

Le lendemain, j'écrivis à Le Marinel, qui avait déjà quitté Luluabourg et qui dare dare écrivit à son tour à de Croy que c'était le moment pour lui de se débarrasser des autres bandes de Kiokos qui pourraient encore se trouver duns le district, ceux-ci devant être profondément atterrés de la défaite de leur bande principale.

Eu même temps qu'il recevait la lettre de Le Marinel, de Croy apprenait qu'un marchand d'esclaves du Bihet, nommé Autonio, était campé à quatre heures de marche de Luluabourg, au village Kauioka.

Rassemblant rapidement ses soldats, il partit pendant la nuit accompagné de Doorme et emmenant comme auxiliaire la puissante tribu des Zapo-Zapes.

A 3 heures du matin, il eut la chance de tomber sur le camp endormi qui s'enfuit sans résistance, laissant aux mains des soldats de l'Etat trois cents esclaves qu'il avait volés dans ses razzias.

Cette victoire, véritable corollaire de la mienne, débarrassa les environs de Luluabourg de la présence des Kiokos.

Le Gouverneur fut si heureux de nos deux victoires, que tous deux, de Croy et moi, nous eûmes l'honneur d'être portés à l'ordre du jour de l'armée. Voici en quels termes :

« Sont mis à l'ordre du jour :

» Le prince de Croy, pour l'énergie qu'il a montrée en faisant, avec quarante soldats, une attaque de nuit qui a réussi, sur un camp de chasseurs d'esclaves disposant de plusieurs centaines d'hommes armés de fusils.

» Le lieutenant Michaux, pour l'audace dont il a fait preuve en attaquant avec quarante-trois soldats et trente-cinq auxiliaires, un autre camp de chasseurs d'esclaves, des mêmes régions du Sud de l'Etat, et la bravoure personnelle qu'il a montrée et qui a seule déterminé le succès du combat.

» Borna, le 8 mai 1892.

» Le Vice-Gouverneur général,

fî. de Gouverneur général,

» (Signé) WAfflS. »

Pientrés à Lusambo, nous y reprîmes notre genre de vie habituel, mais pour bien peu de temps, car les événements s'y succédaient avec rapidité.

En l'espace de deux mois, de Croy rentre malade en Europe et Descamps va le remplacer.

Le Marinel et Gillain retournent en Belgique, leur ternie en Afrique étant expiré, et Dhanis vient prendre le commandement du district,

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