CHAPITRE IX
Vingt mille kgs. de gibier. — Un bain forcé. — Attaques pen= dant la nuit. - Bèlè ! Bèlè ! Bèlè ! — Au-dessus de l'abîme. — A cache-cache avec Fuamba. — Nouvelle expédition pour le Katanga. — Gongo Lutété demande la paix. — Les Arabes entrent en ligne. — Une tribu de Nains. — Chez Qongo. — Sanglante et tragique bataille du Lomami, à Chigé. — Le sergent Debruyn. — Répugnant festin. — Cadavres dans la mare. — Revolver à la main. — Prise de Lusuna.
Ce fut à cette époque, un peu avant le départ de Le Marinel, que je fis ma plus belle chasse en Afrique.
La station étant momentanément à court de vivres, je reçus l'ordre de me rendre en canot à un endroit que nous connaissions comme très giboyeux afin d'essayer de me procurer quelques grosses pièces de gibier que nous pourrions distribuer à nos hommes.
Il n'était pas possible de me donner une mission plus agréable, puisqu'elle caressait ma passion favorite.
Aussi, je vous assure que je fus vite prêt ; une heure après l'ordre reçu, j'étais embarqué,car je voulais arriver le soir même à destination, afin de pouvoir commencer la chasse dès le jour naissant.
Je ne vous en conterai pas toutes les péripéties ; ce serait un peu long ; je vous dirai seulement que, le lendemain, soir, j'avais tué sept hippopotames, trois
buffles et quantité de menus fretins, tels que pintades, canards, etc.... Enfin, je rentrai à Lusambo avec sept grandes barques que j'avais réquisitionnées et qui, toutes, étaient remplies de viande. J'avais certainement de 18 à 20,000 kgs de viande à faire distribuer en rentrant à Lusambo.
Je vous laisse à penser si nos noirs étaient dans la jubilation et si j'étais fier de mes exploits cynégétiques. C'est à peine si je me serais incliné devant Nemrod lui-même. Je considérais ces chasses comme étant mes vacances. Mais elles furent de courte durée car, dès le 27 mars, mon nouveau chef, le commandant Dhanis, me donnait l'ordre de me tenir prêt à partir avec un détachement de soixante hommes pour aller mettre à la raison quatre tribus qui venaient de se révolter.
Dès le lendemain, 28 mars, j'étais en route.
Cinq jours plus tard, donc le 2 avril, je faillis être noyé. J'avais dû passer le Lubi dans une mauvaise petite pirogue pour aller arranger une palabre avec un chef de l'autre rive ; à mon retour, le canot chavira et je fus jeté à l'eau. Précisément, à cet endroit, le courant est d'uue violence inouïe. C'est ce qui me sauva, car je ne sais pas nager. Enlevé par le courant, je passai sous un arbre couché fortement sur l'eau et je m'accrochai aux branches avec une énergie que vous comprendrez sans peine.
Le Capitaine Commandant Baron DHANIS
Commandant en chef les lrouj.es de l'Etat contre les Arabes et les Araljisis du Manvéma
Groupe de soldats Congolais
Guerrier indigène armé de la lance et du bouclier
Cinq minutes après, nies hommes parvinrent à me hisser sur l'arbre et j'en fus quitte pour un bain qui n'avait pas été pris sans émotion.
Nous arrivons le 7 chez les Baknas Lukokas et le 8 chez les Bakuas M'Bélés et les Babindjis, mais pas plus chez les uns que chez les autres nous ne rencontrons un seul indigène ; ils nous avaient cédé la place.
Xe me liant pas aux apparences, je pris cependant la précaution de faire fortifier mon camp. Bien m'en prit, car la nuit du 8 au 9 je subis la plus formidable attaque qui se puisse rêver.
Toutes ces populations ne possédaient, à cette époque, aucun fusil et ne se servaient,dans leurs attaques,que de lances et de couteaux, mais elles étaient d'une bravoure sans pareille.
Pendant la nuit, on vint me prévenir que les sentinelles avaient entendu du bruit, comme celui d'une foule qui se rassemble. Je fis immédiatement lever mes hommes et je leur fis prendre leur poste de combat. Il était temps ! Nous étions à peine postés qu'une immense clameur se fait entendre et des milliers d'indigènes lancent en même temps leur cri de guerre : Bèlè ! bèlè !
bèlè ! hou! hou! hou! la terre tremble, car tous
ensemble, la lance en arrêt, se précipitent sur nos retranchements. Il faisait heureusement un splendide clair de lune et, dans ces masses profondes, nul doute que chaque balle ne dût faire plusieurs victimes.
Ils n'en arrivèrent pas moins à quelques mètres de nos retranchements et, à cinq reprises, ils renouvelèrent leurs attaques, toutes plus furieuses les unes que les autres ; ils ne s'en allèrent qu'après avoir constaté leurs pertes énormes et l'inutilité de leurs efforts.
Quels braves gens !... quels bons soldats !
Lorsque, plus tard, ils nous seront complètement soumis, quelles pépinières de héros l'Etat aura à sa disposition !
J'ai livré pas mal de batailles en ma vie et je crois m'y connaître un peu en fait de bravoure ; or, je déclare que nulle part je n'ai vu une énergie, une bravoure, un dédain de la mort comparable à ce que j'ai vu chez les Bakuas M'Bélés.
Bien armés et bien commandés, ils feraient les premiers soldats du monde.
Des Bakuas M'Bélés, je me rendis à M'Pania Motombo, où Dhanis m'avait donné rendez-vous et où j'arrivais le 18 avril.
Là, nous apprîmes d'assez graves nouvelles. Gongo Lutété s'était de nouveau mis en marche pour ravager le pays des Balubas, tandis qu'un de ses principaux lieutenants, nommé Fuamba, ravageait toute la contrée des Batempas et les rives de la Luidi.
Dhanis résolut de frapper un grand coup.
Aidé de M'Pania Motombo, il attaquerait Gongo Lutété, tandis qu'avec mon détachement j'irais attaquer Fuamba.
Ainsi fut fait et, dès le lendemain 19, nous nous mettions en route, chacun pour remplir notre mission.
Un chef appelé Mukundji m'accompagnait et devait me servir de guide.
Le 27, nous arrivons au village de Fuamba, mais celui-ci, en apprenant notre arrivée, s'est envolé.
M'étant mis à sa poursuite, j'arrive le 30 à un campement qu'il venait de quitter. Le 3 mai, j'arrive de nouveau juste à point pour constater qu'il venait de passer la Luidi et en avait naturellement détruit le pont. Vous comprendrez dans quel état de fureur je me trouvais. Je me rendais parfaitement compte que le scélérat était instruit par ses espions de tous nos mouvements et qu'il se disposait à me faire traverser l'Afrique sur ses talons.
Il fallait en finir ; je réunis tout mon monde et je déclarai que j'en avais assez, que je retournais à Lusambo, que je reviendrais dans trois lunes et qu'alors, coûte que coûte, je parviendrais bien à joindre Fuamba.
Sur ce, je donnai des ordres pour la retraite et je repris le chemin de Lusambo. Le lendemain, je continue ma route, mais je fais une très petite étape.
Le surlendemain, 5 mai, je fais un brusque crochet et après une longue marche nous arrivons à la Luidi ; je donne immédiatement l'ordre de construire un pont de lianes auquel mes hommes travaillèrent toute la nuit.
Précisément, à cet endroit, la rivière avait au moins 40 mètres de large et le courant était d'une rapidité effrayante. Malgré les difficultés de la chose, au matin, un pont était construit tant bien que mal, c'est-à-dire que quatre ou cinq grosses lianes liées ensemble, formaient le tablier du pont et que deux autres lianes servaient de garde-fou.
Au moment de m'y engager, j'eus un mouvement de recul, mais pensant que Fuamba devait se moquer de moi, je résolus de passer quand même.
Au commencement, cela alla assez bien et, avançant centimètre par centimètre, j'étais presque au milieu du pont, quand, ayant eu la mauvaise idée de regarder l'eau, le vertige me prit à un tel point que je me mis à trembler et qu'il me fut impossible de faire encore un pas. Mes hommes, s'étant aperçus de la chose, vinrent heureusement à mon secours. Un me précédait et je me tenais à ses épaules, pendant qu'un autre me tenait par les flancs. Je parvins ainsi à gagner la rive opposée, mais ce n'est pas pour un million que j'aurais recommencé le passage ; je serais certainement tombé à l'eau.
Lorsque ma petite troupe fut passée, nous nous mimes rapidement en route pour le campement de Fuamba.
Ce que j'avais espéré, se réalisa alors : Fuamba, me croyant parti pour Lusambo, ne s'était pas fait garder.
Surpris comme il le fut, sa résistance fut presque nulle ; ce ne fut pas tant un combat qu'une chasse
à l'honinie. Toutefois, ses pertes ne furent pas ce qu'elles auraient dû être, car nies soldats, qui étaient des Haoussas, étaient si mauvais tireurs qu'ils auraient manqué un homme à vingt pas. Nous fîmes cependant environ deux cents prisonniers.
Le 28 mai, je rentrai à Lusambo et Dhanis y rentrait le 29. Le 9, il avait rencontré et battu Gongo, à Batibingué, et lui avait fait plus de cinq cents prisonniers.
C'étaient deux belles victoires que nous venions de remporter et elles eurent une grande répercussion dans les événements qui se succédèrent dans la suite.
Coïncidant avec notre rentrée à Lusambo, un steamer était arrivé à la station, nous apportant le courrier d'Europe.
Parmi ses nombreux plis, il y en avait un qui prescrivait à Dhanis de former le plus tôt possible une nombreuse caravane, afin d'aller occuper effectivement le Katanga.
Pendant tout un mois, on ne s'occupa donc que de pousser l'instruction militaire de nos hommes, de trier nos magasins et de confectionner les nombreuses charges que l'expédition devait emporter avec elle.
Pendant tous ces préparatifs, un bien douloureux accident vint nous frapper tous de douleur et de consternation : un de nos sous-officiers blancs des plus vaillants et des plus énergiques, un nommé Smith, mourut presque subitement.
Pendant quelques jours, les travaux furent suspendus, puis reprirent avec plus d'ardeur et l'on était prêt à partir, lorsque, le 19 juillet, nous reçûmes, par l'entremise de M'Pania Molombo, la nouvelle que Gongo Lutété, fatigué de ses défaites successives, désirait la paix et demandait à vivre en bonne intelligence avec nous.
La proposition était trop belle pour ne pas l'accepter, d'autant plus que Dhanis partant pour le Katanga avec tout ce qui se trouvait de plus valide à la station, je n'aurais eu, comme commandant du camp de Lusambo, (pie des invalides et des recrues à opposer à Gongo en cas de nouveau conllit.
Dhanis dépêcha donc llinde et de Wouters au-devant des envoyés de Gongo jusque M'Pania Molombo et, lorsque ceux-ci Jurent arrivés à Lusambo, il les reçut très bien el put leur faire voir des forces respectables, puisque la caravane était précisément prête à se mettre en route.
Désirant me laisser une situation bien nette avant de quitter le district, il promit même aux agents de Gongo d'aller rendre visite à ce dernier.
Il comptait faire un détour avec sa caravane, passer par N'Gandu avec tout son monde, afin d'en imposer aux Arabes et continuer ensuite sa route sur le Katanga.
Les événements ne lui permirent que de réaliser la première partie de son programme.
Il se niit donc en route le 18 août, accompagné de de Wouters, du docteur Hinde, Scheerlinck, de Heusch, Duchène et l'armurier Prigaldien, passa par Pania Motombo, Moina Kiolo, et arriva chez Gongo Lutété le 12 septembre, où il séjourna pendant tout un mois.
Pendant le temps qu'il resta à N'Gandu,Dhanis profita de l'occasion pour endoctriner Gongo et lui prouver qu'il avait tout intérêt à se détacher des Arabes pour faire cause commune avec nous.
Il fit si bien qu'il convainquit Gongo et que celui-ci, en signe de soumission à l'Etat, remit à Dhanis un présent considérable en pointes d'ivoire.
Il fut convenu entre eux que Gongo pourrait rester a X'Gandu, quoique se trouvant sur la rive gauche du Lomami ; que Duchêne et Prigaldien, avec 40 soldats, resteraient en poste chez lui et qu'ils le défendraient s'il était attaqué par les Arabes.
Ces mesures prises, Dhanis partit pour Kabinda, afin de visiter le grand chef Baluba Lupongu ; de là, il comptait gagner le Katanga.
Il fut également très bien reçu par ce chef, chez qui il fonda un nouveau poste, dont il donna le commandement à de Heusch.
Gomme Kabinda était le dernier poste d'où il pouvait correspondre avec Lusambo, il en profita pour faire rapidement le voyage, ayant encore quelques mesures à prendre avant son départ définitif pour le Katanga.
Il ne fit que toucher barre à Lusambo et se trouvait sur la route du retour à Kabinda, quand il croisa un courrier lui apportant la nouvelle que Séfu, à la tête de plus de 10,000 hommes, s'apprêtait à se mettre en route pour nous faire la guerre et détruire tous nos établissements.
Dhanis m'envoya de suite un courrier extra-rapide, me donnant l'ordre de le rejoindre avec tout ce que je pouvais encore trouver d'hommes valides à Lusambo, et d'emporter avec moi un canon Krupp 7,5 raccourci que nous avions au camp. Je reçus la lettre le 29 octobre et le 30 je parlais avec 80 soldats et le canon.
J'arrivai le 2 novembre «à M'Pania, où Dhanis m'attendait pour me donner ses ordres, mais il se remit en roule immédiatement pour Kabinda et Goie Moyassa, tandis que je devais, dès le lendemain, me diriger avec mes soldats sur N'Gandu.
Le canon, piloté par Gerckel, était destiné aux troupes qui se trouvaient à Goie Moyassa.
Me voilà donc, par la force des circonstances, le protecteur en titre de ce même Gongo Lutété que j'ai bal lu avec Descamps il y a quelques mois, et à qui j'ai enlevé toutes les femmes de son harem.
Dans une conversation avec Duchêne, Gongo, à qui l'on m'a probablement dépeint sous des aspects peu avantageux, lui a dit qu'il aimait bien tous les blancs, sauf Chibalauga, qu'il n'aimerait pas à voir chez lui.
CARNET DE CAMPAGNEJ 169
Quant au chef qui me sert de guide, c'est précisément ce même Fuamba, à qui j'ai donné une si bonne leçon sur la manière de surprendre les bornas, six mois auparavant ! !...
Depuis lors, j'ai trouvé en Fuamba un aide intelligent et sûr; quant à Gongo, j'en avais fait presque un ami et, en tout cas, un allié de tout repos et je n'ai jamais eu qu'à me louer de ses procédés.
Je reprends ma marche vers N'Gandu.
Parti de M'Pauia le 3 novembre, j'arrivai le 5 et je logeai dans un village de nains, les Batuas.
Ces Batuas sont bien les êtres les plus extraordinaires qu'il soit possible de rêver.
Leur taille varie de 1 m. 20 à 1 m. 30 ; ils ont de petits pieds et de petites mains, mais une grosse tête et ils sont franchement laids. Quoique très petits, ils sont d'une jolie force, d'une agilité surprenante et d'une adresse au tir à l'arc tout à fait extraordinaire et comme ils ont une connaissance parfaite de la forêt et de tous les poisons qu'elle renferme, ils peuvent à l'occasion, être des ennemis redoutables, même pour les blancs.
Quant aux Arabes, chaque fois que ceux-ci les ont attaqués, ils ont eu à le regretter ; aussi maintenant les laissent-ils bien tranquilles.
Le 5 novembre, j'arrivais donc dans un de leurs villages, que je trouvais désert ; mais mes hommes, en furetant aux alentours, découvrirent une vieille femme qu'ils m'amenèrent.
Désirant beaucoup faire leur connaissance et, si possible nous les attacher, je fis présent à cette vieille femme de quelques perles et d'un pagne et je donnai l'ordre de la laisser aller.
Ma tactique réussit pleinement, car elle revint peu après avec un nain et une autre vieille femme.
Les deux nouveaux venus avaient une frayeur atroce, mais je les rassurai de mon mieux et leur remis également quelques petits présents.
Pour le soir, un à un, tous étaient rentrés, y compris le chef et, grâce à mes largesses, ils n'avaient plus peur du tout ; ils me déclarèrent infiniment supérieur aux Arabes et me promirent leur amitié pour moi et mes frères blancs.
Voulant me faire fête, le chef ordonna le soir des danses en mon honneur et, comme nous manquions de flambeaux, il fit mettre le feu à un vieux chimbeck a lin de mieux éclairer la scène.
Si l'on veut avoir une idée de la danse des Batuas, que l'on s'imagine, à la lueur du chimbeck qui brûle dans le fond et qui nous donne un éclairage tout à fait fantastique, deux cents poupées à grosses têtes, ressemblant à des gnomes se trémoussant aux sons du tambour et poussant des oh ! oh ! oh ! sur le ton que l'on pourrait prendre, si l'on tâchait de se rendre aimable, au moment où l'on vous frapperait sur le ventre.
Le 9, iious passons le Lubéfu à gué, au village de Kitenghé. Il est partout le même ce Lubéfu. Bien qu'ici il n'ait que 10 à 12 mètres de large et à peine un mètre de profondeur, il est déjà dangereux tant son courant est rapide, et pour le traverser, on est obligé de se placer en file indienne, en se tenant par les épaules, afin de pouvoir se soutenir mutuellement en cas de chute.
Le 12, j'arrive à Kolomoni, dont le chef vient à ma rencontre avec son ami Machipula.
Le village de Kolomoni est composé d'une façon très curieuse : le chef Kolomoni et ses sujets sont de très bons guerriers, mais pas du tout cultivateurs. Le chef Machipula et ses hommes sont, au contraire, très bons cultivateurs, mais pas du tout guerriers. Les deux chefs, amis d'enfance, ont alors uni leurs deux peuples et si Kolomoni se charge de défendre Machipula, Machipula se charge d'entretenir Kolomoni et ses gens. Ils s'entendent admirablement et leur village, est un des plus beaux et des plus prospères que j'aie rencontrés
La route de Kolomoni à N'Gandu doit être assez bonne durant la saison sèche, mais, pendant la saison des pluies, elle est presque impraticable, tant à cause de ses rivières débordantes et d'un passage difficile, que de ses marais, qui sont infects, innombrables et sans fin. Cette route, toujours plate et sans village, est d'une monotonie désespérante : des herbes, encore des herbes,
toujours des herbes et des marais, sans qu'un peu d'ombrage vienne vous rafraîchir et vous protéger quelques instants contre les rayons de soleil qui ont surchauffé la terre au point de vous donner la sensation d'une brûlure à la poitrine.
Enfin, le 18, j'arrive à N'Gandu, où je trouve Duchêne relevant d'une hématurie et Prigaldien à peine guéri de la dysenterie.
Ils ont tous deux bien mauvaise mine. En revanche, ils me trouvent une mine superbe ! comparée à la leur surtout...
Quelques instants après mon arrivée, Congo vient me visiter ; il parait un peu gêné en ma présence, mais Fuamba aura dû lui dire que je valais mieux que la réputation que l'on m'avait faite et nous ne tardons guère à devenir de bons amis.
Le 19, repos complet. Le 20, je vais rendre visite à Gongo.
Le 21, vers 6 heures du soir, on vint me prévenir en toute haie de la part de Gongo Lutété que Séfu, accompagné de la plupart des chefs arabes, passait, le Lomami à deux jouis de marche environ, en amont de N'Gandu.
Bien qu'il n'y eût pas de lune, Gongo se décida à partir de suite avec tous ses hommes armés, afin de contrarier si possible le passage du fleuve par les hommes de Séfu. Je me décidai, de mon côté, à organiser immédiatement une colonne volante et à partir le lendemain matin dès le point du jour.
Duchène et Prigaldien, quoique très faibles tous deux, insistent pour m'accompagner.
Je choisis dans les deux détachements une centaine de bons soldats noirs qui ont déjà fait leurs preuves sous mes ordres et sur lesquels je suis certain de pouvoir compter.
Après douze heures d'une marche des plus pénibles, je rencontre Gongo ainsi qu'un détachement de quarante soldats sous les ordres du sergent morovien Albert Frees et du caporal Benga qui avaient été envoyés en reconnaissance par Dhanis, de même Lupongu et Kolomoni avec leurs bandes armées.
Tous ensemble, ils avaient essayé de s'opposer au passage de la rivière par les troupes de Séfu, mais ils avaient éprouvé de telles pertes qu'ils avaient été obligés de battre en retraite.
Il était trop tard pour rien entreprendre ce jour, et d'ailleurs mes hommes étaient trop fatigués. Je fis donc arrêter ma colonne et campai dans une bonne position.
Les soldats d'Albert Frecs, qui ne venaient que de Goïe Moyassa, étant beaucoup moins fatigués que les miens, je lui donnai l'ordre de rester aux avant-postes, afin de prévenir toute surprise des Arabes.
La nuit fut épouvantable ; ma tente et mes effets restés en arrière n'arrivèrent que très tard et il plut à torrents toute la nuit. De ma tente ouverte, où nous nous étions réfugiés à trois, je vois mes pauvres hommes
sans le moindre abri, se groupant le plus possible autour de moi et grelottant sous l'averse qui fait rage. J'en étais navré, mais que faire ? ?
Inutile, je crois, de dire que je ne fermai pas l'œil de toute la nuit, attendant le jour avec impatience.
Enfin, il se lève et la pluie cesse de tomber vers 6 heures.
Je fais aussitôt prévenir Gongo que je vais attaquer et lui envoie l'ordre de m'a mener son monde pour concourir au mouvement, mais il me fait répondre que la presque totalité de ses fusils étant des fusils à piston et ceux-ci étant mouillés, il est impossible à ses hommes d'attaquer en ce moment, qu'il n'aurait que des ratés, d'autant plus qu'une petite pluie fine s'était remise à tomber.
Ce fut pour moi un trait de lumière ; car je me dis qu'évidemment ceux de Séf'u devaient se trouver dans le même état. Je résolus donc de profiter de cette heureuse circonstance en attaquant immédiatement.
Les ordres (pie je donnai furent ceux-ci : Lupongu avec tous ses hommes devait garder les bois en amont du borna jusqu'au fleuve et empêcher les Arabes de fuir de ce côté. Gongo, avec ses gens, reçut la même mission pour les bois qui se trouvaient en aval. Mes deux flancs étant gardés, j'attaquai les Arabes de front. Albert Frees, et ses quarante soldats, formaient une première ligne ; je l'avais fait renforcer par l'élite des hommes
de Goïe Moyassa que je savais très braves. Ce chef m'avait demandé de lui faire l'honneur de pouvoir participer à l'attaque avec les blancs. Les cent hommes qui me restaient furent formés en trois colonnes d'assaut : celle de droite sous les ordres de Duchêne, celle de gauche sous les ordres de Prigaldien, celle du centre sous mes ordres, nos effectifs étant trop faibles pour me constituer une réserve. Ces dispositions prises, je donnai le signal du départ.
J'étais très calme, très sûr de moi-même et bien persuadé que j'allais remporter la victoire, mais malgré moi, en voyant ces masses profondes, sombres et silencieuses, en pensant à mon immense responsabilité, ainsi qu'au massacre effroyable qui allait avoir lieu, je me sentis envahi par une invincible tristesse et ce fut presque religieusement que je donnai le signal du combat.
A ce moment, Gongo vint vivement a moi : « Chibalanga, me dit-il, restez avec moi et dites à vos hommes d'aller se battre, car il y aura beaucoup de morts aujourd'hui ! » « Non, Gongo, lui répondis-je, mes hommes sont habitués à me voir au milieu d'eux, et s'ils ne m'y voyaient pas, ils croiraient que j'ai peur et ne se battraient pas bien. » « Ah !... » me dit Gongo, et il s'en alla tout rêveur.
Mes derniers ordres étaient ceux-ci : Albert Frees et les hommes de Goïe Moyassa devaient, en se défilant le plus possible, arriver à 150 mètres des palissades, se
coucher et, dans cette position, ouvrir un feu rapide sur les bornas arabes. Cachées par le rideau de fumée, mes trois colonnes d'assaut rejoindraient rapidement la ligne des tirailleurs, d'où elles tireraient elles-mêmes le plus rapidement possible cinq cartouches, puis, tous ensemble, la baïonnette au canon et la machette dans les dents, nous nous précipiterions à l'assaut. Ainsi fut fait.
Bientôt, la fusillade éclate de toutes parts, rageuse, épouvantable, désespérée ! car, d'un côté comme de l'autre, on sait que c'est une question de vie ou de mort que le vainqueur sera impitoyable et que, le voulût-il, il ne pourra faire grâce au vaincu.
Ils ont pour eux le nombre et les palissades derrière lesquelles ils se cachent; nous avons pour nous la supériorité des armes, de la discipline et la confiance illimitée que j'ai su inspirer à mes hommes.
Je fais pousser l'attaque le plus vigoureusement possible et, quelques instants après mon arrivée sur la ligne des tirailleurs, je fais sonner la charge et j'enlève nies hommes dans un élan irrésistible ; nous profitons du rideau de fumée qui se trouve en avant de nous et arrivons aux palissades avant que nos ennemis soient remis de leur stupeur.
On se fusille a bout portant; mes hommes attaquent les palissades à la machette et bientôt Albert Frees, aidé de Benga, qui est un hercule, fait une brèche par laquelle nous entrons en ouragan,
Un des supplices infligés par les Arabes à leurs esclaves fugitifs
En tirailleurs L,=aa