UN HEROS
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Groupe d'Arabisés du Manyéma
Soudain, la place est libre, les Arabes fuient éperdus, nos pieds baignent dans le sang ; et, comme si le destin eût enfin voulu punir les Arabes de tous leurs crimes passés, tout s'acharne contre eux.
Déjà, le Lomami gronde et à peine ont-ils fait deux cents mètres, qu'il leur barre le passage et leur rend toute retraite impossible. On dirait que lui aussi, las d'assister à toutes leurs infamies, il a résolu de se venger et qu'il veut prendre sa part du carnage.
Le rugissement de ses rapides, placés à quelques centaines de mètres en aval, semble prédire .à nos ennemis affolés que ceux d'entre eux qui échapperont à nos balles n'échapperont pas à sa colère.
Voyant la place vide, je crie à mes hommes : « Vite au Lomami ! »
Mais dans la fusillade, j'ai peine à me faire comprendre et quinze hommes seulement me suivent. A peine avons-nous fait quelques pas et avons-nous dépassé les quelques arbres qui séparent le camp d'une petite plaine qui se trouve au bord du Lomami, que nous voyons une foule immense qui hésite encore entre nos balles et les eaux furieuses du fleuve.
Joue!.: — feu! Quinze coups de fusil parlent et
tonte cette multitude, en vrai troupeau de Panurge, saute dans le Lomami. Mes hommes ont entendu notre salve, et bientôt tous sont autour de moi.
Ici, ma plume s'arrête impuissante et renonce à décrire ce qu'aucun pinceau ne saurait rendre et nous assistons à la scène la plus grandiose, la plus démoniaque que jamais imagination de poète ait pu rêver.
Le Lomami en rage entraine vers ses rapides des milliers d'hommes enchevêtrés en grappes fantastiques; la terreur les affole, paralyse leurs mouvements ; leur masse les empêche de nager et, dans les spasmes du désespoir, ils tâchent en vain de se soustraire à l'étreinte mortelle de leurs compagnons.
Pendant ce temps, 140 fusils à tir rapide ne cessent de leur envoyer une grêle de balles. Partout de l'eau ! du fer ! du feu !
Ce fut d'un tragique sans nom; Satan lui-même dut en être épouvanté, car je doute que jamais sabbat de démons ait approché de cette vengeance de chrétiens. Quant aux pertes subies par les Arabes, elles furent e (Trayantes. Tous leurs principaux chefs furent tués ; trois drapeaux dont celui de Séfu restèrent entre nos mains et eux-mêmes avouèrent plus de trois mille morts et parmi ces derniers se trouvait le fds de Séfu.
Un trait qui montrera l'héroïsme des noirs et même des enfants, lorsqu'ils sont sous les yeux du blanc, trouvera ici son application.
Pendant le combat, un petit boy à qui j'avais confié mes cartouches me dit tout-à-coup, en me montrant son pied : « Regarde maître ». Préoccupé de ma bataille et ne voyant qu'un léger filet de sang, je lui répondis ;
<( Ce n'est rien, passe-moi mes cartouches!... » Et le brave enfant resta à mes côtés jusqu'à la fin du combat. Ce fut seulement lorsque le tout fut terminé qu'il se mit à pleurer, me demandant de ne pas l'abandonner. L'examinant alors plus attentivement, je constatai, avec l'émotion que vous comprendrez, que le pauvre enfant avait le pied broyé par une balle ; or, pendant tout le combat, il n'avait pas fait entendre une seule plainte et avait continué son service auprès de moi. Je l'emmenai et le soignai, comme bien vous pensez.
Cette bataille fut, de toutes celles qui se livrèrent au Congo, la plus sanglante et probablement celle aussi dont l'effet moral fut le plus grand.
Avant de terminer ce chapitre, je tiens à rendre hommage à la mémoire de Duchène et de Prigaldien ; tous deux sont morts, aujourd'hui, mais leurs familles peuvent et doivent être fières d'eux, car ils se sont comportés en braves et bien qu'assistant tous les deux à leur première bataille, ils se sont montrés admirables de sang-froid et d'entrain.
A la suite de cette victoire, à ma rentrée en Belgique, je reçus la plus belle récompense qu'un officier puisse ambitionner. Sa Majesté le Roi Souverain daigna me remettre un sabre d'honneur portant son chiffre.
Quelque temps avant les événements que je viens de relater, un autre drame tout aussi poignant se déroulait également sur les rives du Lomami.
Le 22 octobre, Scheerlinck et Hinde, qui se trouvaient à Goië Moyassa en attendant Dhanis, reçurent une première lettre de De Bruyne, dans laquelle celui-ci leur disait qu'il était, ainsi que Lippens, prisonnier des Arabes à Kassongo et que le chef de ceux-ci, Séfu, avait réuni plus de dix mille hommes armés de fusils, et qu'il s'apprêtait à nous attaquer et à détruire toutes nos stations jusqu'à Léopoldville. Le seul moyen, disait De Bruyne, de calmer la colère de Séfu, c'était de lui livrer Gongo, afin de le punir de sa trahison envers les Arabes.
Le 29 octobre, nouvelle lettre de De Bruyne dans laquelle il proposait à Scheerlinck et à Hinde, de la part de Séfu, une entrevue sur la rive droite du Lomami.
Ces deux officiers n'acceptèrent évidemment pas de s'y rendre. S'ils s'y étaient rendus, ils se seraient fait massacrer infailliblement.
Quelques jours après, le 15 novembre, Séfu envoya De Bruyne au Lomami, sous bonne escorte, toujours dans l'espoir qu'il finirait par persuader les blancs de traverser le fleuve.
L'entrevue fut tragique. Prévenus de l'arrivée de De Bruyne, Scheerlinck et Hinde avaient fait cacher leurs meilleurs tireurs dans les hautes herbes qui se trouvent au bord de l'eau et leur avaient recommandé de viser chacun un Arabe avec soin, mais de ne pas tirer sans leurs ordres.
CARNET DE CAMPAGNE l8l
Eu arrivant sur la rive, De Bruyne leur conta qu'il était traité plus mal qu'un esclave, qu'on le faisait marcher toute la journée en plein soleil et que, le soir, on l'enchainait afin qu'il ne pût pas fuir. Il leur dit aussi qu'il était dépourvu de tout article d'échange et leur demanda de bien vouloir lui envoyer quelques perles et des mouchoirs pour pouvoir se procurer de la uourriturc. Schcerliuck lui demanda alors s'il savait nager et, sur sa réponse affirmative, lui dit que plutôt d'endurer tous les tourments qu'on lui faisait subir, il v;i lait mieux essayer de fuir. Il le mit alors au courant des mesures qu'ils avaient prises.
« — En ce moment, lui dit-il, les trente meilleurs tireurs de nos troupes sont cachés daus les herbes et tiennent chacun un Arabe au bout de leur fusil. Je vais envoyer une barque avec des marchandises et, aussitôt qu'elle aura fait quelques mètres pour revenir à notre rive, jetez- vous résolument à l'eau, les hommes de la barque vous aideront et d'ici nous tirerons sur les Arabes pour les empêcher de tirer sur vous.
Mais De Bruyne refusa, disant qu'il savait bien que c'était sa seule chance de salut, mais qu'il ne pouvait pas abandonner son chef, le commandant Lippens, auquel il avait donné sa parole de ne pas partir sans lui ; il ne voulait pas manquer à la parole jurée !
Quelques jours après, Séfu les faisait lâchement assassiner tous les deux pour se venger de la défaite que je lui avais infligée à Chigé.
Mais revenons à ce combat. La bataille étant terminée, il ne pouvait être question pour nous d'essayer de poursuivre, car nous n'avions aucune barque à notre disposition.
Le jour même, je fis donc lever le camp et repris la route de N'Gandu, afin d'échapper à l'infection et à l'horreur du champ de bataille.
A peine étions-nous installés que Gongo vint me rejoindre avec tout son monde et établit son campement à proximité du mien. Ces gens, comme vous le savez, étaient à cette époque les plus endurcis cannibales de la terre, mais j'avais perdu la chose de vue ou plutôt je n'y pensais pas, lorsque vers le soir, je proposai à Duchêne et à Prigaldien d'aller en nous promenant et en fumant notre pipe, dire un petit bonjour à Gongo et faire un bout de causette avec lui. Tous deux acceptèrent bien volontiers et nous étions déjà assez loin dans le camp, où nous avions remarqué qu'il régnait une forte odeur de viande rôtie, sans y attacher d'importance. Quand tout-à-coup, Prigaldien, fraîchement débarqué d'Europe et peu au courant des mœurs du pays, me saisit le bras et me serrant de toutes ses forces, s'écrie d'un air épouvanté : « Oh ! les mâssis pourçais ! » Et du doigt il me montrait une jambe entière en train de cuire sur un feu de bois ; la pointe du pied tout recroquevillé était venue rejoindre le tibia.
J'entraînai rapidement Prigaldien vers notre campement, lui expliquant de mon mieux que je savais que c'était horrible, mais qu'enfin, pour le moment, nous devions feindre de ne rien voir, afin de ne pas être obligés d'intervenir ; la guerre arabe étant finie, nous y mettrions le holà.
Mais lui ne m'écoutait pas, ou s'il m'écoutait, ne me comprenait certainement pas, car toute sa route il continuait à dire : « Pouah !... oh ! les mâssis rowes !... les niàssis pourçais, ni fàt-i nin qui l'diale les aredje ! ! ! »
11 en eut cerlainement la fièvre pendant la nuit et, longtemps après, il suffisait encore de lui rappeler la chose pour lui donner le mal de mer.
Quant à moi, j'étais déjà blasé, je ne dirai pas que je voyais la chose avec indifférence, mais enfin je la regardais comme une plaie horrible, longue à guérir et contre laquelle nous étions désarmés. Nos soldats ne se livraient plus à ces répugnants festins.
Quant aux hommes de Gongo, vouloir les punir et les empêcher en ce moment de festoyer avec les restes de leurs ennemis, c'eût été de la folie : ils se seraient retournés contre nous et, indépendamment des milliers de vies humaines que nous aurions dû sacrifier pour protéger quelques cadavres, nous aurions risqué de compromettre tout le succès de la campagne, et peutêtre retarder d'un siècle les bienfaits de la civilisation que nous apportions dans les plis de notre beau drapeau bleu étoile d'or.
A la suite de cette bataille, je reçus de Dhanis la lettre suivante que je publie avec fierté :
Camp de Goie Moyassa, le 27 novembre 1892. Mon cher Michaux,
J'ai le plaisir de vous accuser réception de votre lettre concernant le combat du Lomami du 21-22 novembre.
Votre marche forcée vous a permis d'arriver à temps, pour empêcher l'envahissement complet du pays, situé à la rive gauche du Lomami, par toutes les forces arabes et votre attaque énergique et rapide de la position déjà fortifiée de Séfu a eu pour résultat d'infliger aux Arabes des pertes des plus sérieuses.
Presque toutes les forces de Séfu sont anéanties, les autres forces arabes doivent être démoralisées; nous devons en profiter.
Je vous félicite personnellement de ce brillant succès, dû surtout à votre initiative, et qui amènei a, j'espère, la solution de la question arabe et la prise de Nyangwé.
Soyez assuré que je signalerai au Gouverneur l'importance capitale de ce combat et des conséquences qu'il peut avoir.
Bien à vous,
(S.) DHANIS,
Commissaire de district du Lualaba.
De retour le 21 à N'Gandu, le 27 je reçois de Dhanis l'autorisation de passer le Lomami.
Heureux de l'avoir obtenue, le 28, accompagné de 90 soldats, de Gongo et ses bandes, je passe le fleuve. Duchêne et Prigaldien, toujours malades, restent à N'Gandu, où ils nous sont d'ailleurs des plus utiles pour assurer nos communications avec Lusambo.
Trois jours après, nous sommes au grand village de Dibué, mais il est abandonné et nous pouvons nous installer sans nouveau combat.
Le chef, sur ma promesse qu'il ue lui sera fait aucun mal, ne tarde d'ailleurs pas à venir me faire sa soumission.
C'est un grand bel homme dans la force de l'âge, il me parait très affaissé et s'excuse de ne m'apporter aucun tribut, mais il n'a plus rien, ayant tout perdu au combat de Chigé, où il a été entraîné de force par les Arabes. Presque tous ses guerriers ont été tués ou noyés et les débris des bandes arabes, en se sauvant, ont repassé par chez lui et l'ont complètement pillé.
Je lui donne l'ordre de réintégrer son village avec ce qui lui reste de monde, lui promettant qu'il ne sera plus inquiété dans l'avenir, si lui, de son côté, se montre loyal et fidèle.
De Dibué, toujours accompagné de mon ami Gongo (car nous étions devenus de bons amis), nous marchons sur Lusuna.
Pendant la route, le deuxième ou troisième jour, nous étions restés toute la journée sans rencontrer le moindre ruisseau où nos hommes pussent se désaltérer, aussi étaient-ils à moitié morts de soif,lorsque nous arrivâmes à l'étape ; ici, il ne se trouvait qu'une seule mare d'eau et les Arabes, dans leur fuite, avaient tué trois esclaves, dont ils avaient précipité les cadavres dans la mare.
Ces cadavres étaient complètement en putréfaction, gontlés comme des outres et tout couverts de pustules purulentes et de grosses mouches vertes ; ils étaient
horribles à voir. Quant à l'eau, elle répandait une odeur infecte et était également verte.
Malgré le danger, malgré la mort certaine qui les attendait, mes hommes étaient si désespérément altérés, qu'ils voulaient quand même boire de cette eau et je dus mettre le revolver à la main et menacer de tuer le premier qui enfreindrait ma défense pour les empêcher de s'empoisonner à coup sûr.
Après avoir fait enlever les cadavres, je fis remplir d'eau toutes les marmites que l'on put trouver, on alluma des feux et je fis bouillir l'eau en ma présence.
La soif de ces pauvres diables était si terrible que, pendant que l'eau bouillait, ils y trempaient les doigts sans s'occuper des brûlures qu'ils se faisaient, afin de pouvoir se rafraîchir les lèvres.
Nous parvînmes à Lusuna le 8 décembre, sans que notre approche eût été signalée ; aussi, ce fut plutôt une tuerie qu'un combat. Nous fîmes des prisonniers par centaines et les habitants n'ayant eu le temps de rien cacher, mes hommes et ceux de Gongo furent largement et pour longtemps réapprovisionnés en toutes choses.