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CHAPITRE X

Réunion avec Dhanis à Lusuna — Revue des troupes de nos alliés. — La ménagerie Michaux. — Combat dans un marais. — Un réveillon, le revolver à la ceinture. — Le fétiche de Dhanis. — Le brave Cassart ! — Mort de Mohara. — Mes cheveux se dressèrent sur la tête — Attaque inopportune.

Dhanis, ayant pris une autre route, me rejoignit à Lusuna quatre jours après mon arrivée. Il était accompagné de Scheerlinck, de Wouters, Ilinde, de Heusch et Cerckel, ainsi que de 350 soldats noirs. Il avait également notre canon.

A leur arrivée, je dus les ravitailler tous en café, sucre, tabac et sel ; il y avait déjà longtemps qu'ils en étaient privés ; aussi firent-ils fête à mes largesses.

Nous restâmes trois semaines à Lusuna où, comme je l'ai dit plus haut, nous avions des vivres en abondance.

Cependant, aucune contrée, eût-elle même été dix fois plus riche que Lusuna, n'aurait pu nourrir longtemps des masses comme celles que nous traînions à notre suite.

Nous étions six blancs et nous avions environ avec nous 400 soldats. Quant aux bandes de Gougo, Lupongu, Kolomoni, etc., elles se chiffraient par plus de 25,000 personnes.

Afin d'éviter la famine, Dhanis résolut donc de renvoyer Lupongu et Kolomoni ainsi que les autres chefs chez eux, ne gardant que Gongo et ses gens.

Mais, avant de les renvoyer, il voulut les dénombrer, afin de savoir exactement ce que chacun d'eux possédait de fusils. Pour le faire, il employa la mode arabe.

Lorsque nous fûmes assis, une peau de chèvre fut apportée et fixée en terre, au moyen de petits piquets en bois, puis chaque chef fit défiler ses hommes armés de fusils, tous devant passer sur la peau.

Nous croyions de prime abord que Gongo avait beaucoup plus de fusils que Lupongu ; à notre grand étonnement ce fut le contraire : Gongo avait environ 2,000 fusils et Lupongu en avait plus de 3,000.

Les premiers jours de notre séjour à Lusuna furent charmants et, après nos grandes fatigues et toutes nos privations, nous nous sentions heureux de vivre et de nous reposer dans notre Gapoue noire.

Mais, habitués à une vie très active, nous n'y étions pas de huit jours, que le spleen nous gagnait et que nous souhaitions courir à de nouvelles fatigues, à de nouveaux combats.

Tous les jours donc, Dhanis s'informait auprès de Gongo de l'emplacement actuel des Arabes et tous les jours aussi Gongo lui donnait des nouvelles plus ou moins fantaisistes, qui étaient vite reconnues inexactes par nos patrouilles de reconnaissance.

Il y avait trois semaines que nous nous morfondions dans l'inaction, quand Congo vint nous donner des nouvelles de l'ennemi avec une assurance telle qu'il proposa même à Dhanis de parier que cette fois elles étaient exactes.

Celui-ci accepta le pari avec d'autant plus de plaisir qu'il ne demandait pas mieux que de le perdre. L'enjeu était, du côté de Dhanis, dix pièces d'étoffe, de la part de Gongo dix bœufs.

Les dispositions de Dhanis étaient celles-ci : A l'avenir j'avais avec mes 90 hommes le commandement de l'avant-garde et Gongo avec ses gens m'étaient adjoints, Dhanis suivait avec le gros de ses forces.

Ces dispositions me comblaient sous tous rapports : 1°) j'étais mon maître, considération qui passait avant toutes les autres ; 2°) j'étais au moins certain que l'on ne pourrait pas livrer une bataille sans moi; 3°) j'avais avec moi Gongo Lutété, dont je m'étais fait un véritable camarade et en compagnie duquel j'étais très heureux de voyager; 4°) il y avait la question de mes animaux. Aimant beaucoup les bêtes, j'avais un buffle de selle qui me rendait les plus grands services, que j'affectionnais beaucoup, mais qui était passablement méchant avec les autres personnes ; j'avais aussi un âne de Mascate, qui, comme caractère, ne valait guère mieux que son compagnon de selle ; ensuite j'avais un léopard que j'avais apprivoisé, puis mon chien, mon brave Pitch?

qui, comme fidélité, n'avait pas son pareil, mais qui aurait infailliblement sauté à la gorge de celui qui, par inadvertance ou dans la conversation, m'aurait touché ne fût-ce que du bout du doigt. Toutes mes bêtes m'étaient sacrées et je les aimais beaucoup ; malheureusement, il n'en était pas de même de mes camarades, qui avaient pris en horreur ce qu'ils appelaient la ménagerie Michaux, car, disaient-ils, il était presque impossible de se rendre chez moi sans risquer de se faire mettre en pièces. Evidemment, ils exagéraient beaucoup. Enfin, chose très rare, la décision de Dhanis satisfit tout le monde.

Le 30 décembre, dès 5 heures du matin, nous nous étions donc mis en route. Gongo, avec ses fusiliers, battait l'estrade et formait, si je puis m'exprimer ainsi, notre cavalerie d'exploration ; je suivais à environ trois kilomètres, puis venait Dhanis marchant en tête du gros de nos forces.

Vers midi, en pleine chaleur du jour, j'entends toutà-coup une fusillade enragée en avant de nous, je fais presser le pas à mes hommes et j'arrive sur les bords d'un marais énorme, au moment où Gongo et tout son monde étaient en pleine déroute, presqu'en fuite devant des forces arabes considérables, qu'il avait follement attaquées, sans attendre mon arrivée.

Une minute d'hésitation et mon brave ami Gongo pouvait être perdu. J'entrai donc résolument dans le

marais avec tous mes hommes et ce fut avec de l'eau jusqu'aux épaules que nous ouvrîmes le feu sur les Arabes.

Dhanis de son côté, en tendant la fusillade, arrive au pas gymnastique avec une compagnie, afin de me soutenir et veut entrer dans le marais derrière moi, mais ayant remarqué que les Arabes voulaient nous tourner sur le flanc droit, je lui criai : « A droite, commandant, à droite !... »

Bien que de l'endroit où il se trouvait il ne pût voir le mouvement des Arabes, il comprit que la situation devait être pressante et, lui aussi sans hésiter, se jeta dans le marais avec ses hommes, sur mon flanc droit ; il arriva juste à temps pour empêcher leur mouvement enveloppant.

Pendant ce temps, le docteur Hinde avait reçu l'ordre de rester avec ses hommes pour garder les femmes et les bagages, ainsi que pour presser l'arrivée des autres troupes.

Du haut d'une termitière, il vit donc tout le combat d'une façon idéale et il nous dit dans la suite qu'il était impossible de rêver un plus beau spectacle que cette bataille aquatique.

D'abord les masses de Gongo en retraite poursuivies par les masses arabes, puis nos hommes, à Dhanis et à moi, entrant dans l'eau et cette ligne de têtes s'avançant vers les Arabes, car on ne voyait rien du restant du

corps, puis tout-à-coup cette même ligne semblant cracher du feu, enfin les Arabes, se mettant eux-mêmes en retraite, poursuivis à leur tour par nos hommes et les forces de Gongo.

Mais, pendant que Hinde, tout au spectacle qu'il admirait, oubliait un peu ses hommes, ceux-ci lui jouèrent un tour qui aurait pu lui coûter cher.

Tous les hommes de Hinde étaient des Ilaoussas ; environ une moitié des miens l'étaient aussi ; or, lorsqu'ils devaient prendre une position d'assaut, ils avaient conservé l'habitude d'entonner leur chant national. Le chanteur de la troupe s'écrie, sur un ton plutôt plaintif : « è dièbè ko è malèla » et, tous ensemble, ils reprennent « oh ! ko ! ko ! » et cela dix, quinze, vingt fois de suite, pendant la marche en avant ; lorsqu'ils sont prêts à aboutir, le chanteur s'écrie « koriko ! » et tous ensemble : « Oh ! Koriko !.. » Oh ! !... »

Alors, ils sont partis, c'est la masse, c'est la brute qui se rue en avant et plus rien ne les arrête.

Mes Haoussas ayant donc entonné leur chant de guerre, ceux de Hinde ne purent tenir en place et pendant que leur chef se délectait à la vue de la scène fantastique qu'il avait devant lui, ils étaient tous venus se ranger près des miens et prendre leur part au combat.

Mais si ce renfort inopiné m'agréait beaucoup, il n'en était pas de même de Hinde qui s'aperçut précisément de leur départ au moment où il remarquait sur sa

De gauche à droite

GILLAIN, PANIA MOTOMBO, DHANI5, HINDE

RUINES D'UN BOMA ARABE A KASSONGO

PAGAYEURS WASSONGOLA SUR LE LUALABA

gauche un gros de 4 à 500 Arabes. Heureusement, ceux-ci prirent sans doute pour des soldats les femmes et les porteurs qui se trouvaient près de Hinde et ne les attaquèrent pas.

Il eut ce jour-là une chance peu ordinaire.

Enfin, successivement, Scheerlinck et de Wouters le rejoignirent et, dès lors, il put se considérer comme sauvé, mais il aura dû se faire de singulières réflexions pendant les vingt ou vingt-cinq minutes durant lesquelles il est resté seul sur son perchoir.

Le marais passé, nous nous mîmes à la poursuite des Arabes, mais comme le thermomètre marquait ce jour-là certainement 40 degrés à l'ombre, Dhanis et moi nous fûmes assez vite complètement épuisés par cette marche rapide en plein soleil.

Heureusement, vers deux heures, nous rencontrâmes à un croisement de sentiers, quatre piquets soutenant un petit toit de chaume à environ un mètre de terre et abritant un fétiche. Nous eûmes vite fait de jeter le fétiche dans les herbes et de nous coucher cote à côte à sa place.

Il était temps, j'avais la tète en feu, mes jambes flageolaient, ma gorge brûlait, mes tempes battaient et je sentais mon cerveau en ébullition. La congestion avait déjà commencé son œuvre et si j'avais encore dû faire cent mètres, c'était la mort certaine. Dhanis me dit après qu'il se trouvait dans le même état.

Pendant un certain temps, qu'il m'est impossible d'apprécier, nous restâmes couchés dans un véritable état de prostration, quand tout-à-coup, Dhanis se souvint qu'un de ses boys était porteur d'une demibouteille de Champagne. Quel que fût le danger de la chose, dans l'état où nous nous trouvions, notre soif était si terrible que Dhanis ouvrit la bouteille et, tour à tour, buvant au goulot, nous la vidâmes avec un bonheur ineffable.

Notre heure dernière n'était pas encore sonnée, car ce qui aurait dû nous tuer, nous rendit des forces et nous ne fûmes même pas malades.

Vers le soir, nous arrivons au camp arabe qui se trouvait à Kassongo Luakila ; celui-ci était désert, mais nous y trouvâmes assez bien de poudre, de cartouches et d'objets divers que les Arabes, dans leur fuite, n'avaient pas eu le temps d'emporter.

Gomme la position était très forte, nous nous y installâmes.

Nous avons su plus tard par des prisonniers, que c'était Muéni-Pembé, fils de Muéni-Mohara, qui commandait les Arabes que nous venions de vaincre.

Leurs pertes dans cette rencontre furent évaluées à environ 300 morts. Les nôtres, en y comprenant les gens de Gongo, furent d'environ cent hommes.

Arrivés le 30 au soir, nous sommes restés à Kassongo Luakila jusqu'au 1er janvier.

Le 31 décembre au soir, Gongo nie prévint que les Arabes rôdaient aux environs et comme l'idée de nous attaquer pendant la nuit pouvait très bien leur être venue, a lin de tacher de provoquer une panique parmi nos soldats, je résolus de passer la nuit tout habillé, dans ma chaise longue,afiu d'être prêt à tout événement.

Ce fut donc le revolver à la ceinture et le fusil en travers sur les genoux cpie je vis ma montre marquer minuit. Je me levai ; alors je me découvris et par la pensée, j'envoyai mes souhaits et mes baisers aux êtres chers qui, eux aussi, j'en étais certain, je le sentais, pensaient a moi el Taisaient des vœux d'autant plus ardents pour l'exilé qu'ils le savaient engagé clans une lutte sans merci.

C'est flan-- ces circonstances que les cœurs battent le mieux à l'unisson : les vœux les plus sincères n'ont nullement besoin de phrases ni d'intermédiaires pour arriver sûremenl à leur adresse.

Le 1 janvier, nos hommes manquant absolument de Qourriture, nous fûmes obligés de nous remettre en roule, alin de trou ver un campement plus riche en vivres.

Nous ne fûmes heureusemenl pas obligés d'aller très loin : après avoir traversé h; Mliadi sur un pont que nos hommes furent forcés de construire, nous arrivâmes au village de Goïe Kapopa, qui se trouve sur une hauteur située dans l'angle formé par la réunion du Muadi et du Lufubu.

La position était superbe et nous permettait de résister à toutes les forces que les Arabes étaient capables de coaliser contre nous.

Nous restâmes dans cette position une vingtaine de jours.

Pendant que nous y campions, nos soldats vinrent un jour dire à Dhanis que les Arabes avaient mandé dans leur camp un célèbre sorcier afin de « faire une médecine » contre nous, qui leur permît de nous battre et de nous exterminer.

Dhanis, qui savait mieux que tout autre comment il faut compter avec les préjugés et les superstitions des noirs, leur répondit avec un admirable à-propos que, lui aussi, il allait « faire son fétiche » et que l'on verrait bien laquelle des deux médecines, de celle des Arabes ou de la sienne, serait la plus forte.

Comme il savait que tout ce qui se passait dans notre camp était immédiatement rapporté aux Arabes, il eut soin de faire publier dans tout le camp que le lendemain soir il consulterait son fétiche et que, si celui-ci était trois fois blanc, les Arabes seraient vainqueurs ; s'il était trois fois vert, le combat serait incertain ; trois fois rouge, annonçait notre victoire, mais une fois blanc, une fois vert et une fois rouge, prédisait l'anéantissement des Arabes.

Le lendemain, dès la tombée de la nuit, tous nos hommes' etr certainement tous' les Arabes avaient le

nez en l'air pour voir ce que le fétiche allait leur annoncer.

Aussi, lorsque vers 8 heures du soir, la première fusée à feu blanc monta dans le ciel, ce fut de la terreur chez nos hommes et du délire chez les Arabes, mais bientôt une seconde du plus beau vert monta à son tour et, dans un camp comme dans l'autre, ce fut de la stupeur et tous les cœurs, je crois, cessèrent de battre, tant on était anxieux de voir le troisième feu. Enfin, après un long instant plein d'angoisse,une superbe fusée

rouge monta, monta et finit par éclater couvrant et

éclairant tout notre camp, de ses lueurs fantastiques.

Les dernières étincelles n'avaient pas touché le sol, qu'une clameur immense s'élevait de notre camp soulignée par de nombreux coups de fusil au moyen desquels les gens de Gongo fêtaient la bonne nouvelle.

Chez les Arabes, au contraire, c'était le silence ; l'on sentait la terreur planer sur leurs têtes.

Nul doute que,si vingt hommes déterminés les avaient attaqués cette nuit, ils se seraient sauvés épouvantés tant leur frayeur fut extrême.

Quelque temps avant les événements que je viens de conter, Dhanis avait appris que les deux expéditions de Delcommune et de Bia-Franqui étaient de retour du Katanga et il avait écrit aux deux chefs pour leur demander de bien vouloir se joindre à nous pour repousser les Arabes. Ces messieurs, leur mission et

leur long voyage étant terminés, aspiraient évidemment à rentrer en Europe et ne crurent par conséquent pas devoir se rendre aux instances de Dhanis.

Tous ne furent cependant pas de cet avis, un de leurs adjoints, un petit sergent des chasseurs, alors un inconnu, s'offrit à venir nous rejoindre.

C'était le brave petit Cassart ; il nous amenait 27 bons soldats de renfort de l'expédition Delcommune et nous apportait 25,000 cartouches et 43 chassepols de l'expédition Franqui, ainsi que de nombreuses caisses et ballots contenant notre ravitaillement de Lusambo.

Cassart avait donc avec lui 27 soldats ainsi que les hommes de Gongo, dont quelques-uns seulement armés de fusils à piston, les autres simplement de lances.

Pendant que nous campions à Goïe Kapopa, nous savions qu'il y avait un nombreux camp arabe sur la rive droite du Lufubu ; c'était le camp de Séfu, qui, ayant réorganisé ses forces, était venu s'établir en cet endroit. Nous savions aussi que Muéni Pembé campait sur la rive gauche du Muadi, mais, ce que nous ignorions, c'est que Muéni Mohara, faisant un immense détour, essayait de nous tourner, afin de nous attaquer de tous les côtés à la fois.

Cette ignorance de la présence de Muéni Mohara sur nos derrières faillit être la cause de la perte de notre brave camarade Cassart.

Le 8 janvier 1893 au soir, ses porteurs étant fatigués, il campa à quelques lieues de nous ; le 9 au matin, vers 5 heures, désirant partir de bonne heure, il fait rentrer ses sentinelles ; à peine celles-ci sont-elles rentrées qu'il est attaqué avec fureur par les Arabes de Muéni Mohara.

Avec un courage et une présence d'esprit extraordinaires, en quelques minutes il rassemble ses hommes, fait face à l'ennemi, qu'il fait reculer par un feu enragé et a la bonne idée de faire ouvrir ses caisses de cartouches et de distribuer aux gens de Gongo les fusils qu'il nous apportait ; de cette façon, il avait plus que doublé ses forces. Après un combat de cinq heures, grâce à son sang-froid et aux bonnes dispositions qu'il avait prises, il put se dégager et amener sa caravane à Dhanis, sans avoir perdu une seule charge. C'est certainement un des plus beaux tours de force qui ait été accompli en ce genre.

En arrivant au camp, il eut un mot typique.

— Commandant, dit-il, j'ai été tout, excepté pris, mais j'ai brûlé une terrible quantité de cartouches.

— Cela ne fait rien, lui dit Dhanis, le principal, c'est que vous soyez vivant ; quant aux bagages et aux munitions que vous nous apportiez, je suppose que vous les avez perdus ?

— Pardon, commandant, dit Cassart, sauf les cartouches que j'ai brûlées, je crois que le tout est au complet.

Et c'était parfaitement exact ; il n'avait pas perdu une seule charge !

Le malin du même jour, nous avions entendu une vive fusillade et, sur l'ordre de Dhanis, de Wouters et moi étions partis en reconnaissonce ; après environ une heure de marche, nous n'avions plus rien entendu, croyant à une fausse alerte causée par les gens de Gongo, qui se querellaient parfois avec les indigènes, nous étions rentrés au camp.

A peine étions-nous de retour qu'un noir arriva au camp hors d'haleine, disant que l'Homme blanc était attaqué et qu'il demandait du secours, puis il tomba en syncope.

Nous repartîmes aussitôt avec de Wouters et Scheerlinck, mais n'ayant pour nous diriger que les coups de feu entendus le matin, nous primes une autre route que celle de Cassart et, de cette façon, nous ne le rencontrâmes pas.

Après environ trois heures de marche, nous arrivons en face du camp arabe qui se trouvait dans un grand village situé sur une colline avançant en éperon.

Nos dispositions sont bientôt prises ; de Wouters et Scheerlinck attaqueront de front, donc sur la plus grande largeur du camp, tandis qu'avec mes hommes je ferai un rapide crochet de façon à attaquer par le côté où la colline s'avance le plus.

Notre mouvement réussit à merveille, grâce à un champ de manioc qui entourait le village : les Arabes, quoique nous ayant vus venir d'assez loin, nous laissent, à noire grand étouuement, approcher à cinquante pas avant d'ouvrir le feu.

Ils attendaient des renforts venant de Séfu et ils nous avaient pris pour eux !

Le combat fut d'ailleurs très court; pendant que de Wouters et Scheerlinck les attaquaient de front, je les prenais de liane et en enfilade avec mes hommes ; en peu de temps, ce fut une fuite désordonnée.

En entrant dans le village avec de Wouters, nous vîmes un beau vieillard qui agonisait soutenu par deux femmes ; je lui demandai : « Qui êtes-vous ? » 11 nous jeta un long regard et me répondit : « Mo... ha... ra. » El il expira.

Nous apprîmes ainsi par lui-même que nous venions de tuer le chef le plus redoutable des Arabes.

Vous apprîmes aussi dans la suite qu'il avait été blessé à la jambe, le matin, dans le combat qu'il avait livré à Cassait ; c'était alors que le combat avait cessé et c'était là le motif pour lequel, à un moment donné, nous n'avions plus entendu la fusillade.

Dans le camp de Muéni Mohara, nous trouvâmes une quantité d'objets les plus disparates, tels que fusils, poudre, capsules, ânes, chèvres, etc., mais ce qui nous frappa surtout, c'est que nous y trouvâmes une tente et un lit.

En ce moment, il n'y avait plus de doute possible, notre pauvre ami Gassart avait été tué par Mohara et c'était sa lente et son lit que nous venions de retrouver.

Malgré notre victoire, ce fut donc plutôt tristement que nous reprîmes la route du camp.

Le matin, pendant la marche, je m'étais assez fortement écorché le pied et comme j'avais beaucoup de peine à marcher, j'avais moi-même conseillé à mes camarades de prendre les devants, je les suivrais comme je pourrais ; ils pouvaient être tranquilles sur mon compte, puisque tous mes hommes me restaient.

Quelque temps après, j'avais rencontré un indigène qui me dit que pendant que nous nous battions avec Muéni Mohara, Séfu avait profité de notre départ pour attaquer le camp et s'en emparer.

Au début, je n'avais accordé aucune créance à ce racontar, mais au moment où de Wouters et Scheerlinck arrivent au camp une vive fusillade y éclate.

Les paroles de l'indigène me revenant aussitôt à la mémoire, je me dis que la chose doit être vraie et que Séfu attaque maintenant de Wouters et Scheerlinck, auxquels il a probablement tendu une embuscade.

Eu ce moment, j'avoue que mes cheveux se dressèrent sur la tête, car je me disais que nous étions perdus puisque les Arabes pourraient ainsi nous battre séparément. L'instant n'était pas aux réflexions, mais à l'action ; il fallait qu'elle fût prompte afin d'être efficace.

Je réunis rapidement mes hommes et, oubliant mon pied malade, je pris avec eux le pas gymnastique.

Mais quelles ne son! pas ma surprise et ma joie lorsqu'on arrivant au camp, j'y retrouve non seulement tous les camarades, mais encore le brave petit Cassait, cpii, après avoir fait sa trouée, était arrivé sain et sauf au camp.

Quant aux nombreux coups de fusil que j'avais entendus lois de l'arrivée de de Wouters, c'était notre allié Gohgoqui, pour nous faire fêle, avait célébré notre victoire suivant la mode arabe.

Nous eûmes aussi plus tard L'explication de la tente cl du lit (pie nous avions trouvés dans le camp de Muéni Moliaia : c'étaient les objets de campement qui avaient appartenu au malheureux Hodister, massacré avec tous ses compagnons quelque temps auparavant.

La défaite et la mort de Muéni Molrara eurent ■énormément de retentissement parmi les Arabes, car les troupes «lu vieux chef étaient connues pour leur bravoure et lui-même jouissait, parmi ses congénères, de la réputation d'un stratège de premier ordre. Il disait d'ailleurs volontiers qu'il n'avait jamais perdu une bataille livrée sous ses ordres et qu'il aimerait mieux mourir que d'être vaincu.

Il tint parole : il ne voulut pas survivre à sa défaite.

Deux jours après la mort de Muéni Moliara, Dhanis résolut de profiter de l'émoi dans lequel devaient être

les Arabes pour attaquer Séfu, mais le Lufubu, rivière large et profonde, se trouvait sur notre chemin ; il fut convenu que Congo et ses gens feraient un pont, tandis qu'avec mes hommes je protégerais les travailleurs en cas d'attaque.

Commencé de bonne heure, le pont fut terminé vers midi.

Quel diable alors me tenta ? je ne sais ; mais les gens de Gongo m'ayant dit que le camp de Séfu se trouvait sur une hauteur à environ deux heures de marche de l'endroit où nous étions, il me prit une envie folle d'aller le reconnaître.

Outrepassant alors mes droits et sans m'inquiéter des intentions de mon chef, je partis avec mes hommes à la recherche du camp de Séfu.

Les gens de Gongo ne m'avaient pas trompé : après deux heures de marche, nous vîmes le camp de Séfu, installé sur une hauteur à environ un kilomètre d'une rivière pas très large, mais très profonde et au courant rapide, appelée Kipango.

Si nous voyions leur camp, les Arabes de leur côté nous avaient aperçus : constatant notre petit nombre, ils descendirent en masse pour nous attaquer.

Malheureusement pour les Arabes et heureusement pour nous, le seul passage sur la rivière consistait en un tronc d'arbre jeté d'une rive à l'autre.

Leur grand nombre, dans cette circonstance, ne leur

CARXET DE CAMPAGNE 205

fut d'aucun secours et je n'eus aucune peine à battre et à rejeter à l'eau ceux qui avaient traversé avant notre arrivée.

Deux chefs importants furent aussi tués, ainsi que la femme de Séfu, qui se trouvait assise près de lui et fut atteinte d'une balle perdue à plus d'un kilomètre de l'endroit où l'on se battait.

Ces trois morts ainsi que l'annonce de la défaite et de la mort de Muéni Mohara impressionnèrent tellement Séfu que, la nuit même, il leva sou camp et retourna à Kassongo : lorsque, le lendemain, Dlianis vint avec toutes ses forces pour attaquer le camp, il était vide.

Mis en éveil par mon attaque inopportune, l'ennemi s'était envolé.

En cette occasion, Dhanis pécha par excès d'indulgence ; si j'avais été à sa place, j'aurais certainement envoyé mon ami Michaux aux arrêts dans sa tente pour lui apprendre à outrepasser ses ordres.

Ma seule excuse, et elle est bien mauvaise, c'est que nous avions à cette époque un tel dédain des Arabes qu'il nous semblait que toutes les bravades nous étaient permises. Nous ne souhaitions qu'une chose : livrer de nouveaux combats, afin d'augmenter le nombre de nos victoires. *

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