CHAPITRE XI
Le Lualaba. — Nyangwé l-Onn^u. prend pour des Arabes. — Affût et contre affût. — Invasion de femmes. — Retour offensif des Arabes. — Ail right, sir ! — Méprise qui eût pu être fatale. — Deux lettres disant : l'une oui et l'autre non. — Une flottille de canots à l'assaut.
Le camp de Séfu étant une position de tout premier ordre, nous y restâmes jusqu'au 20 janvier. Gomme nous prenions le thé avec Dhanis, on vint à dire que nous ne croyions pas au début de la campagne arriver aussi près du Lualaba, puisque nous n'en étions plus qu'à deux joins de marche. ITn de nous dit même en plaisantant :
— « Commandant, vous devriez nous conduire jusque là, ne fût-ce que pour pouvoir dire que nous avons vu le Lualaba ! ! ! et Nyangwé; puisque les Arabes sont venus chez nous, nous pouvons bien nous permettre une petite promenade chez eux. »
— « Vous y tenez ? demanda Dhanis. »
— « Beaucoup, lui répond imes-nous en chœur. »
- Eh bien ! soit, nous partirons demain matin : aprèsdemain, vous verrez le Lualaba et même Nyangwé.
Le lendemain matin, nous étions en route et le surlendemain, nous arrivions en vue de la capitale des Arabes,
Je marchais en tète de mes hommes, lorsque le 21 janvier, vers 11 1/2 heures, au sortir de la forêt, Nyangwé m'apparut tout à coup. J'étais déjà, à cette époque, un vieux soldat et j'avais livré pas mal de batailles et cependant j'avouerai sans fausse modestie, qu'à la vue de Nyangwé je me sentis pâlir et qu'il n'y eut pas une fibre de mon être qui ne vibrât d'un légitime orgueil en pensant qu'à six Belges et un Irlandais, nous avions vaincu ces horribles bandes dévastatrices et sanguinaires, terreur du continent noir et qu'après en avoir purgé toute une immense contrée, nous venions maintenant les provoquer, et qui sait? les chasser peut-être de leur repaire.
Après avoir marché environ une demi-heure, au sortir de la forêt, nous établîmes notre camp sur une espèce de tertre qui se trouvait au milieu d'un immense marais, nous séparant des eaux du fleuve.
De l'endroit où nous nous trouvions, il y avait encore environ deux kilomètres et demi avant d'arriver au Lualaba.
Pendant que nous étions occupés à installer notre camp, on vint nous dire que toute une troupe venant du Lualaba se dirigeait vers nous en se dissimulant dans les herbes. Montés sur une termitière, nous vîmes en effet une troupe assez nombreuse s'avancer vers nous.
Je reçus immédiatement l'ordre de Dhanis d'aller avec mes hommes reconnaître l'ennemi et le repousser au
Groupe de quelques survivants de la campagne arabe
De gauche à droite
D DUPONT, MICHAUX, JACQUES, DAENEN, SILLYE, LOTHAIRE, GILLAIN, SCHERLINCK, RUE, CASSART, VAN R1EL
besoin. A cet effet, il m'adjoignit même une compagnie, mais je ne me rappelle plus laquelle.
Aussitôt parti, et afin d'être moins vite reconnu des Arabes, je fis ôter le fez à mes hommes.
Cela faillit nous coûter cher. Nous étions à environ 1,500 mètres du camp et nous venions de nous apercevoir que nos soi-disant Arabes étaient des gens de Gougo Lulété, qui, trop pressés d'arriver au Lualaba, y avaient été reçus à coups de fusil et avaient pris la fuite dans notre direction. Nos deux troupes réunies formaient une niasse assez considérable et les gens de Congo étaient occupés à me conter leur mésaventure, quand tout à coup un obus passe en sifflant au-dessus de nos têtes et va s'enfoncer à cinquante mètres plus loin dans la vase, sans heureusement éclater; deux minutes après, un second obus prenait la même direction que le premier.
Je fis immédiatement remettre les fez à mes hommes, lever mon drapeau bien haut et sonner mes clairons le plus fort qu'ils pouvaient et le feu cessa.
Gomme vous l'avez tous deviné, c'était Dhanis qui, nous prenant pour des Arabes, avait fait tirer sur nous, afin, croyait-il, de nous venir en aide !
Notre campement étant établi, nous restâmes au même endroit pendant environ cinq semaines.
Gomme seule distraction, nous partions tous les jours Hinde et moi, avec une escorte composée des vingt
meilleurs tireurs de l'expédition, et après avoir traversé avec de l'eau jusqu'à la ceinture et plus tard jusqu'aux aisselles, un marais infect de plus de deux kilomètres, nous allions nous cacher dans les hautes herbes qui bordaient le fleuve et faisions un véritable affût à l'Arabe.
Nous avions repéré toute la rive au fusil et, couchés sur le ventre, la hausse mise à la distance exacte, le canon du fusil reposant sur une petite fourche qui nous servait en quelque sorte de chevalet, nous attendions patiemment qu'un Arabe se montrât sur le bord du fleuve.
Dans les premiers jours, nous en avions descendu de la sorte assez bien, mais au bout de quelque temps ils étaient devenus excessivement prudents et l'affût ne donnait presque plus de résultat. Quand ils avaient absolument besoin d'eau pendant la journée, rien n'était drôle comme de voir avec nos jumelles une tête effarée sortir prudemment des roseaux pour explorer les environs puis tout à coup se précipiter vers l'eau avec un récipient quelconque, pour s'enfuir ensuite avec la rapidité d'un chevreuil.
Mais bientôt, les Arabes organisèrent ce que l'on pourrait appeler un contre affût.
A environ 400 mètres de notre rive, il y avait une assez grande île, dont les berges soulevées dominaient notre rive de deux à trois mètres. Les Arabes ayant eu
soin d'enlever tontes les pirogues du fleuve, se rendirent donc dans File et, pendant la nuit, creusèrent des tranchées profondes dans la berge nous faisant face; certain jour, on nous venions précisément de tirer sur un des leurs et par conséquent de révéler, par la fumée de nos fusils, l'endroit où nous étions cachés, ils répondirent par une véritable grèle de balles, qui vinrent s'abattre autour de nous. Ce fut réellement miracle qu'aucun de nous ne fût touché.
Dans ces conditions, la partie n'était plus égale, car ils avaient, eux aussi, de très bons tireurs. Je me souviens entr'autres d'un jour où, debout sur la rive, j'explorais les environs avec mes jumelles ; une balle vint se loger in terre juste sous mes pieds et à quelques centimètres ; comme je regardais d'où était venu le coup de fusil, une seconde me rasa la tète de si près que je sentis sur nia joue le vent occasionné par le déplacement de l'air.
Pour parer aux avantages que l'ennemi avait sur nous avec leur ile, Dhanis lit donc construire pendant la nuit par les hommes de Gongo une espèce de tour carrée en bois, du sommet de laquelle nous dominions à DOtre tour les tireurs de l'île ; nous eûmes bientôt fait d*1 les déloger de leur abri. Malheureusement, le soir, comme nous avions omis de faire garder la tour, les Arabes vinrent l'incendier pendant la nuit. Il fallut donc en reconstruire une seconde que, cette fois, nous primes soin de faire garder.
A partir de ce moment, les Arabes durent abandonner leur île devenue intenable pour eux.
Un jour aussi que la chasse n'avait rien donné, il nous vint à l'idée de tirer sur un troupeau de vaches et de taureaux à demi sauvages qui se promenaient dans les rues de Nyangwé ; nous assistâmes alors à un spectacle inénarrable ! Les bêtes devenues furieuses par les blessures reçues se figuraient que c'étaient les Arabes qui les leur causaient ; elles se mirent à charger ceux-ci dans leurs retranchements. Ce fut une course folle et une poursuile enragée dans loutes les rues de Nyangwé.
Nos malheureux ennemis purent penser, ce jour-là, que leur cause était bien malade, puisque leurs animaux mêmes se liguaient contre eux !
Pendant que nous campions dans notre île du marais, Gongo demanda à Dhanis l'autorisation d'aller razzier quelques tribus, qui s'étaient déclarées contre nous ; cette autorisation lui ayant été accordée, il partit avec la presque totalité de ses hommes,ne laissant que quelques malades et quelques éclopés pour garder toutes ses femmes. Son campement était établi à sept ou huit cents mètres de celui de Dhanis, mon petit camp à moi entre les deux et à cinquante ou soixante mètres du grand.
Or, nos espions vinrent nous dire que les Arabes, voulant profiter du départ de Gongo, avaient passé le fleuve en aval de Nyangwé et que nous serions attaqués incessamment.
Ayant été souvent trompés par les racontars des indigènes, nous attachions assez peu d'importance à leur dire, tout en prenant néanmoins nos précautions.
Dans la nuit du 25 au 26 février, une panique se mit tout-à-coup parmi les femmes du camp de Gongo; toutes à la fois envahirent mon camp. Je m'en débarrassai très difficilement ; une heure après, un coup de feu étant parti par mégarde, je subis de nouveau leur invasion.
Si une attaque s'était produite en ce moment, nous aurions élé certainement dans une fâcheuse position.
Ne sachant comment me débarrasser de cette invasion féminine, je donnai l'ordre à toutes ces femmes de se coucher par terre, menaçant de faire tirer sur celles qui se relèveraient. Je les fis garder par quelques sentinelles et h- lestant de la nuit se passa plus tranquillement, sous les armes bien entendu ; mais aucune attaque ne se produisit.
Comme celte situation était très énervante,Dhanis,qui avait d'abord décidé d'attendre l'attaque des Arabes, changea d'avis et résolut d'aller les attaquer chez eux.
Il donna ses ordres en conséquence.
Deux routes conduisaient aux bornas arabes; il fut premièrement décidé que de Wouters, Hinde et Cerckel, avec le canon, suivraient la route la plus longue, tandis que Dhanis et moi partirions un peu plus tard par la route la plus courte de façon à arriver en même temps aux bornas.
Scheerlinck et Gassart, avec une centaine de soldats, devaient garder le camp.
Toutes ces mesures étant prises, de Wouters, Hinde et Gerckel se mirent en route. Dhanis et moi, nous ne devions partir qu'une demi-heure plus tard.
Cependant, vingt minutes après le départ de la première colonne, Dhanis se ravisa. Craignant que celle-ci ne fût trop en l'air et que les Arabes n'eussent le temps de la détruire avant notre arrivée, il me donna l'ordre de partir immédiatement et de faire diligence pour la rejoindre.
Je partis aussitôt. Guidé par un homme de Gongo Lutété, je pris un sentier qui formait la corde de l'arc de cercle décrit par la colonne sous les ordres de de Wouters.
Cela me permit d'entrer en ligne presque en même temps que lui.
Nous étions partis depuis environ 45 minutes, quand, tout-à-coup, la fusillade éclate sur notre gauche.
D'après le bruit des détonations, car étant dans les hautes herbes nous ne voyons rien, j'estime que l'on se bat à environ trois à quatre cents mètres de moi.
Je fais immédiatement précipiter la marche afin de prolonger la droite de de Wouters et si possible me rabattre sur le flanc gauche de l'ennemi.
Quelques minutes après nous entrons en ligne et je suis rejoint par le docteur Hinde qui, avec quelques
hommes seulement, avait, dans la bataille, été séparé des forces de de Wouters.
En ce moment, j'ai en face de moi un gros d'Arabes qui a exécuté la même manœuvre que moi et qui s'apprête à attaquer de Wouters en flanc.
Par la force des choses, de flanc offensif que je croyais être, je deviens flanc défensif.
Toujours accompagné de Hinde, nous venons de repousser les Arabes qui nous font face et nous nous mettons vigoureusement à leur poursuite, quand tout-àcoup nous rencontrons une résistance à laquelle les Arabes ne nous ont pas habitués. Les balles s'abattent par rafales autour de nous.
En ce moment, Hinde vint me trouver et me demande si je ne trouve pas qu'il serait préférable de nous rabattre sur de Wouters et Cerckel, afin d'unir nos forces pour vaincre cette résistance acharnée. « Non, docteur, lui répondis-je, la baïonnette seule peut nous tirer de ce guêpier. Si nous faisons un pas en arrière, nous sommes perdus! — Ail right, sir! » Et sans la moindre émotion, quoique n'étant pas de mon avis, ce brave Irlandais n'hésite pas une seconde, glisse flegmatiquement cinq cartouches dans son Mauser et vient se ranger à mes côtés. Je salue en lui un brave dans toute l'acception du mot.
Réunissant alors rapidement mes hommes, je fais sonner la charge ! Ceci nous sauve. Je ne suis pas peu
étonné lorsqu'au moment d'aborder l'ennemi, je découvre en face de moi Dhanis et ses hommes !
Voici ce qui s'était produit : Pendant que nous attaquions une colonne arabe et la refoulions, Dhanis attaquait et en repoussait une seconde; or, ces deux colonnes, en se retirant, avaient choisi deux chemins qui se croisaient à angle droit et c'est ainsi qu'en les poursuivant, nous nous étions pris mutuellement, Dhanis et moi, pour des Arabes et en étions arrivés à tirer l'un sur l'autre. Heureusement que j'avais eu l'idée de faire charger à la baïonnette; sans cela nous nous serions occasionné l'un à l'autre des pertes terribles dont les conséquences auraient pu être désastreuses pour l'expédition tout entière.
Une fois réunis à Dhanis, nous reprenons la route des bornas et ceux-ci tombent assez rapidement en notre pouvoir, car les Arabes ayant négligé d'y laisser une garnison permanente, les fuyards n'ont pas le temps de s'y organiser sérieusement et ne font qu'un semblant de résistance.
Ce qu'il y a de curieux dans ce combat, c'est que les Arabes quittent leur camp à la même heure et adoptent les mêmes dispositions que nous.
Dans des conventions conclues précédemment entre l'Etat du Congo et les Arabes, il avait été stipulé que le Lomami servirait de frontière et de zone d'influence aux deux partis.
Les Arabes ayant franchi le fleuve et nous ayant attaqués sur la rive gauche, avaient donc eux-mêmes rompu les conventions ; aussi Dhanis n'avait-ii pas hésité à les poursuivre sur la rive droite du Lomami.
Mais lorsque, de victoires en victoires, nous arrivons au bord du Lualaba, en face de Nyangwé, un doute terrible le prend : il se demande si sa conduite sera approuvée du Gouvernement, et puis il hésite à passer ce lleuve immense et à se mettre au dos cet obstacle infranchissable qui, en cas de défaite, doit transformer celle-ci en catastrophe irréparable.
Il se trouve donc dans une situation des plus embarrassantes, surtout que les ordres qu'il a réclamés de Borna n'arrivent pas.
Enfin, un courrier venant de Lusambo lui apporte deux lettres. Il nous réunit le soir, nous les lit et nous demande notre avis.
La première est du faisant fonction de Gouverneur général ; elle nous intime l'ordre de nous maintenir sur la défensive sur la rive gauche du Lomami. La seconde est de l'inspecteur d'Etat Fivé qui, lui, écrit de Lusambo; de sa lettre, je copie le passage suivant : « J'apprends à mon arrivée au camp de Lusambo les défaites que vous avez infligées aux Arabes ; nous avons pour devoir de profiter de ces victoires. Maintenez vos positions avec objectif immédiat de vous emparer de Nyangwé. »
218 Au coNgù
Nous sommes unanimes à dire à Dhanis que, puisque les ordres sont contradictoires, c'est à lui de choisir celui qui s'adapte le mieux aux circonstances ; que, dans le cas présent, il n'y a pas de doute que nous devons profiter de nos victoires pour nous emparer de Nyangwé ; chasser à tout jamais les Arabes de leur antre redouté et substituer enfin les bienfaits de la civilisation aux horreurs de l'esclavage et du cannibalisme.
Dhanis ne demande pas mieux que de se laisser convaincre et, à dater de ce jour, la prise de Nyangwé est résolue.
Mais ce n'est pas tout de décréter la prise de Nyangwé; encore faut-il le prendre.
Un fleuve immense et profond au courant rapide, qui, d'une rive à l'autre ne mesure pas moins de 900 à 1,000 mètres, nous sépare et nous n'avons pas même une pirogue à notre disposition.
Toutes les pirogues du fleuve appartiennent à une tribu que l'on appelle les Wagénias.
Ces Wagénias sont des espèces d'amphibies, qui vivent sur l'eau et de l'eau. Ils n'ont pas de villages permanents et habitent de simples huttes avec des herbes et quelques piquets.
Toute leur industrie consiste en la pêche et en transports fluviaux, qu'ils entreprennent pour le compte des riverains. Lorsque la pêche donne mal en un endroit, ils vont s'établir dans un autre.
Chose également remarquable chez les Wagénias, leurs barques ne sont pas la propriété de tel ou tel individu ; elles appartiennent à la tribu et celui d'entre eux qui a besoin d'une barque la prend sans avertir personne et sans en demander la permission à qui que ce soit.
Ces Wagénias servaient d'espions aux deux camps ; après être venus nous conter ce qu'ils savaient des Arabes et avoir été payés pour leurs renseignements, ils s'en allaient rapporter aux Arabes les différentes nouvelles qu'ils avaient pu surprendre dans notre camp et se créaient ainsi de doubles bénéfices.
Nous étions parfaitement au courant de leur conduite, plus productive que loyale, mais, n'ayant pas le choix pour nos espions, nous étions bien forcés de nous en contenter.
Nous les avions souvent plaisantes sur leur commerce en partie double, mais nos plaisanteries les laissaient parfaitement indifférents et ils n'en continuaient pas moins leur petit trafic.
Quant à leurs canots, aussitôt qu'une guerre éclate entre riverains, ils les détachent de la rive et vont les mettre en sûreté à des distances considérables du terrain de l'action.
Dhanis avait, en plusieurs occasions, essayé de leur acheter quelques barques, au taux le plus élevé, toujours sans succès ; car, ils voulaient absolument
rester neutres, se disant que si, par la suite, nous étions vaincus par les Arabes, ceux-ci leur feraient payer cher leur trahison.
Cependant, après le combat du 26 février, ils se rendirent compte que le règne des Arabes était bien fini, que le moment était venu de se déclarer pour celui qui était évidemment le plus fort, et sur de nouvelles instances qui leur furent faites, ils consentirent enfin à nous procurer les canots tant désirés. Ceux-ci se trouvaient en aval de Nyangwé. Scheerlinck et Cerckel turent chargés, avec un détachement de soldats, de les escorter et de nous les ramener.
Les canots, au nombre d'une bonne centaine, nous arrivèrent le 4 mars au malin.
De suite nos soldats sont rassemblés sur la rive et, en quelques instants, ils sont embarqués.
Au signal convenu tous les canots s'élancent et font force de rames, afin de rester le moins longtemps possible exposés au feu des Arabes.
Ce lui certainement un des spectacles les plus impressionnants de toute la guerre arabe, que celui de cette flottille s'élançant à l'assaut d'un camp retranché !
Il faut croire que les Arabes eux-mêmes en furent fortement impressionnés, car, après une première décharge tirée de trop loin, leur résistance mollit. Ce lui presque une désillusion pour nous ; nous trouvions que nous avions pris trop facilement la ville.
Pour mon compte, j'avoue que j'aurais préféré une résistance plus acharnée, car le plaisir de vaincre est toujours en raison directe des difficultés que l'on a eues à surmonter. Or, ici nous étions à peine débarqués qu'ils fuyaient tous épouvantés, résistant à peine et nous donnant plutôt l'illusion d'une chasse à l'homme que les émotions fortes d'une belle bataille.
La ville prise, les canots retournèrent à l'autre rive, a tin de passer les femmes, les boys et les alliés ; comme la ville était très grande, nous nous installâmes seulement dans la partie la plus haute : premièrement parce que c'était la partie la plus saine, secondement afin de ne pas nous éparpiller et de rester bien groupés de façon, le cas échéant, à pouvoir faire face à tous les événements.
Le lendemain de la prise de Nyangwé, nous apprîmes qu'un camp arabe se trouvait à quelques lieues de la ville. Il fut résolu que l'on essayerait de le surprendre pendant la nuit et, comme il eut été dangereux d'exposer des blancs dans une entreprise de ce genre, ce fut Albert Frees, accompagné de 60 soldats et d'un détachement d'hommes de Gongo Lutété qui fut chargé de cette mission.
Il réussit très bien, surprit les Arabes à la pointe du jour et ramena au camp un butin considérable.
Il fut aussi assez heureux pour retrouver et nous ramener les deux enfants d'Hodister, que les Arabes retenaient prisonniers dans leur camp.
Pendant les quelques jours qui suivirent notre prise de possession de Nyangwé,une grande quantité de chefs et de simples indigènes vinrent faire leur soumission ; tous prétendaient n'avoir servi les Arabes que parce qu'ils y avaient été forcés; tous aussi se disaient heureux de la défaite de nos ennemis et nous faisaient les plus grandes promesses de fidélité et de dévouement.
Le tout alla pour le mieux jusqu'au 9 mars. Ce jour-là, je faisais tranquillement la sieste dans la maison que j'avais choisie pour résidence, quand, tout-à-coup, un boy se précipite vers moi, avec mon fusil en s'écriant que les Arabes étaient maîtres de la ville et que l'on tuait les blancs.
Je ne me rappelle pas avoir jamais eu un réveil aussi désagréable, ni avoir été aussi vite sur pied, d'aulant plus que j'entendais une vive fusillade dans toute la ville, ce qui semblait confirmer les dires du boy.
J'étais en manches de chemises, je ne pris pas le temps de remettre mon veston et, saisissant mon fusil des mains du boy, je me précipitai hors de ma maison.
C'était très imprudent de ma part, car je formais ainsi un admirable point de visée.
Heureusement mon clairon était à son poste et, en moins d'une minute, j'eus réuni une poignée d'hommes autour de moi, les autres étant dispersés dans toutes les directions, puisqu'ils ne s'attendaient pas à un appel.
Mais l'essentiel n'était pas d'avoir réuni quelques hommes, la question était surtout de savoir à quoi je pourrais les employer, car l'attaque avait été si soudaine que nous n'avions pas eu le temps de prendre aucune mesure.
Il n'y avait pas de chefs ; on ne donnait pas d'ordres, chacun combattait là où il se trouvait et pour son propre compte. Je crois que l'on n'a jamais vu un gâchis semblable ; personnellement, j'estimai que le plus sage était de garder la position que j'occupais, qui était dominante et qui me permettait de battre une bonne partie de la ville par mon feu ; lorsque je voyais des soldats à la poursuite de quelques indigènes, je les rappelais près de moi, afin de grossir le noyau que j'étais parvenu à constituer.
La bataille dura bien deux heures et nos pertes furent assez considérables ; quant à celles des indigènes, elles furent effrayantes, je n'ose pas risquer un chiffre, car je suis certain que je serais au-dessous de la vérité et cependant je serais encore taxé d'exagération.
Ce fut la dernière bataille à laquelle j'assistai pendant mon premier terme au Congo et, contrairement aux autres batailles, je ne me la rappelle qu'avec tristesse, car je n'ai pas encore tous mes apaisements à son sujet.
Mes hommes et ceux de Gongo, que j'ai questionnés dans la suite, m'ont toujours et tous affirmé qu'ils avaient été attaqués les premiers ; j'aime à pouvoir les
croire, car le contraire serait trop horrible ; mais un doute terrible a toujours subsisté en moi et je me suis souvent demandé s'il était bien possible à l'ennemi, après les défaites écrasantes que nous lui avions infligées, de penser encore à se révolter et à venir nous attaquer chez nous. Je me suis aussi demandé si ce n'étaient pas les gens de Gongo qui avaient imaginé et machiné cette révolte afin de se procurer de la viande pour leurs horribles festins.
J'aime à croire qu'elle fut réelle, et je voudrais bien me persuader la chose à moi-même, mais, malgré tout, le doute, le terrible doute subsiste toujours.
Lorsque le tout fut rentré dans le calme, on fit brûler toute la partie basse de la ville, afin d'assainir celle-ci, éviter le retour de scènes semblables à celles auxquelles nous venions d'assister et rendre notre position plus facile à défendre.
Le lendemain du combat, lorsqu'on envoya des palrouilles pour recueillir les morts, on ne trouva plus un seul cadavre ; les vautours de Gongo avaient précédé nos hommes et déjà ils avaient accompli leur horrible et dégoûtante besogne.
Instruit par mon aventure avec Prigaldien et Duchône au champ de Cliigé, je n'eus garde de me rendre chez lui pendant plusieurs jours ; car les tourbillons de fumée noire qui s'élevaient de son camp, ainsi que les bouffées d'odeurs acres et nauséabondes qui nous en arrivaient
ferr^fûur UtAptU
blWi
Jupûi^l\surip
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Hûun/pIIp /Wpr:>
Batteur de tambour du Manyéma
Tambour du Manyéma
étaient, par elles-mêmes, assez significatives pour me prouver que mes craintes n'étaient pas chimériques.
Le 5 avril, le commandant Gillain, Doorme et cent cinquante bons soldats venaient de Lusambo renforcer l'expédition et, en même temps, Dhauis apprenait que de nombreux renforts allaient encore lui arriver, amenés tant par Chaltin que par Lothaire et Ponthier.