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CHAPITRE XII

Cassart et moi quittons Nyangwé pour rentrer en Europe. — Une chasse à l'hippo en compagnie du Père De Decken.— Une situation difficile à décrire !.... — Dibué prend dans ses griffes une des jambes du juge Desagher. — Quelqu'un qui essaie de

nous épater ! — Brackman mystificateur ! — Brackman

mystifié ! — Le salut de Pétition. — Arrivée de ma ménagerie à Anvers. — Dibué, après avoir été offert au Roi, devient pensionnaire du Jardin zoologique d'Anvers.

Notre terme de service, à Cassart et à moi, était fini depuis longtemps ; Dhanis nous fit appeler tous deux, nous remercia des services que nous lui avions rendus ; il nous dit qu'en ce moment il avait assez d'olïiciers, pour pouvoir se passer de notre aide, et il nous engagea lui-même à venir prendre en Belgique un repos que nous avions bien gagné.

Nous partîmes donc, Cassart et moi, et comme le bateau m'avait apporté assez bien de matabiches de M'Puttu, toute la route du retour se fit gaiment, je dirai presque luxueusement.

Je n'ai jamais fait un voyage plus agréable au Congo, d'autant plus que je n'avais à m'occuper ni de politique, ni de palabres, et que Cassart s'était chargé des porteurs, de ses bagages et des miens.

Grâce à lui et pour la première fois au Congo, je pouvais jouir, mon étape terminée, des douceurs du « farniente ».

En arrivant à Lusambo, nous eûmes la chance et la joie d'y rencontrer Paul Le Marinel qui était revenu en Afrique, avec le grade d'inspecteur d'Etat, le bon, le brave Père De Decken et le juge Desagher : Nous fîmes route avec eux jusque Léopoldville.

Ce voyage en steamer fut charmant. Avant de nous embarquer, nous avions passé une huitaine de jours à Lusambo, ce qui m'avait permis de faire la connaissance du Père De Decken ; lorsque nous nous embarquâmes, nous étions déjà une bonne paire d'amis.

Un jour, cependant, nous faillîmes nous brouiller, et j'avoue qu'avec tout autre moins idéalement bon que lui, la chose serait arrivée infailliblement. Voici en quelle circonstance :

Notre bois de chauffage pour le steamer étant épuisé, le capitaine avait relâché assez tôt dans l'après-midi, afin que ses hommes pussent faire assez bien de bois pour le lendemain. Or, il se faisait que l'endroit où nous venions d'aborder était précisément l'un de ceux du Kassaï où les hippopotames se trouvaient en très grand nombre.

Dans la conversation, le Père De Decken, ayant dit qu'il n'avait jamais eu l'occasion de tuer un hippopotame, l'inspecteur lui répondit : « Cela s'arrange très bien ; comme Michaux est un spécialiste dans l'espèce, je ne doute pas qu'il veuille vous piloter dans votre petite expédition ; d'ailleurs, ajouta-t-il, cela me fera

plaisir de faire une distribution de viande à nos hommes; ils l'ont bien gagnée. »

Je ratifiai immédiatement la proposition de Le Marinel; bientôt une pirogue fut armée et nous fûmes prêts à partir.

Gomme nous voulions faire les honneurs de la chasse au Père De Decken, nous l'avions placé à l'avant, j'étais derrière lui, enfin Cassart était derrière moi.

Il avait été convenu que le Père De Decken tirerait le premier, mais, comme je dirigeais la chasse, c'était moi qui devais lui dire quand il devrait faire feu.

Bientôt, nous sommes en vue d'un troupeau. J'avais l'habitude, lorsque je chassais seul l'hippopotame, de laisser approcher ma barque sans bruit et au fil de l'eau jusque 20 à 25 mètres de l'hippo, que j'avais choisi pour ma victime, puis je lui mettais ma balle au milieu du front, s'il était de face ; entre les oreilles, s'il était vu de derrière, ou à la naissance de l'oreille, s'il se présentait de profil, et neuf fois sur dix le coup était mortel à ma première balle.

A peine avons-nous aperçu les hippopotames que le Père De Decken me demande déjà s'il faut tirer, et nous en étions encore au moins à 300 mètres. Je me mets à rire et lui réponds qu'il a encore tout lé temps de réciter un chapelet. A 80 mètres, même question de sa part. Croyant alors m'apercevoir que le Père De Decken est légèrement ému, je me propose de lui jouer, ce que je

pense être un bon tour, sans réfléchir aux conséquences qu'il peut avoir pour nous tous, et je fais amener la barque à dix mètres de l'hippopotame avant de lui donner le signal convenu.

Probablement trop surexcité, le Père De Decken vise mal et blesse seulement l'hippopotame, qui était un vieux maie, vétéran du fleuve. L'hippo, rendu furieux, plonge et essaye de renverser la barquette, qu'il soulève hors de l'eau.

Le Père De Decken, perdant la tête, veut se sauver par l'arrière en s'écriant qu'il ne sait pas nager. Juste à ce moment notre ennemi revient à la surface et, empoignant l'avant de la barquette dans ses terribles mâchoires, essaie de la faire chavirer. Quelques secondes d'hésitation et nous sommes perdus. Aussi n'hésitai-je pas un instant; empoignant le Père De Decken par le cou, d'une brusque secousse je l'envoie rouler au fond du canot, puis, d'un coup d'express tiré à bout portant, je tue le monstre.

Lorsque le Père De Decken se releva un peu meurtri et passablement confus, j'avoue qu'il n'était pas content et vraiment, il n'y avait pas de quoi l'être ; je crois même qu'il parvint à me bouder pendant près d'une heure. Mais cet homme était si idéalement bon, qu'avant le soir il m'avait déjà pardonné, et je suis persuadé que, si dans la suite quelqu'un avait critiqué en sa présence ma sotte plaisanterie, il eût été le premier

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à me défendre et à prétendre que les torts étaient de son côté.

C'était un homme admirable, possédant toutes les qualités du cœur et de l'esprit et paraissant ignorer tous les petits côtés de la vie, sachant toujours s'effacer, afin de mettre les autres mieux en vue ; sa charité n'avait de borne que la mesure de ses moyens.

Je sais que ma plume est bien peu autorisée pour célébrer de pareilles vertus ; aussi n'est-ce pas son panégyrique que je veux faire, c'est une simple dette de reconnaissance affectueuse que je paie à sa mémoire.

Le 3 juillet, nous abordions à Léopold ville et je mis encore la bonté du brave Père à une rude épreuve.

M'étant rendu à terre, je constatai avec beaucoup de satisfaction que deux caisses de Champagne et une caisse de liqueurs fines s'y trouvaient encore à notre adresse. Ces trois caisses m'auraient embarrassé pour faire la route des caravanes ; une me suffisait largement ; à cet effet je décidai, séance tenante, d'en vider deux à Léopoldville et de faire profiter mes camarades de la station de cette manne inespérée qui leur arrivait sous forme de Champagne. Tous applaudirent à mon idée qu'ils appelèrent géniale et, comme il ne faut jamais remettre au lendemain les bonnes résolutions, nous convînmes de mettre la mienne en pratique sur le champ.

Aussi, lorsque, vers 2 heures du matin, je regagnai la cabine que je partageais à bord avec le Père De Decken, me trouvais-je dans une situation assez difficile à décrire, surtout lorsqu'on parle de soi.

Un Anglais dirait, par exemple, qu'ayant bu trop de thé, il s'en trouvait dérangé. Pour moi, qui suis Belge et ne renie nullement mon origine gauloise, j'avoue franchement que je m'étais quelque peu piqué le nez.

Je me trouvais précisément dans cet état de béatitude extrême qui arrive quelquefois après un bon dîner et qui nous fait, sans effort, aimer notre prochain comme nous-mème, trouver tout le monde charmant et tous nos amis sans défaut.

En me rendant au bateau, je pensai tout à coup à mon ami le Père De Decken et je me rejDrochai amèrement de l'avoir négligé pendant toute la journée.

Il me vint alors une idée qui me parut lumineuse ; « Pourquoi ne prendrions-nous pas un bon et dernier verre ensemble avant de nous coucher ? » Car, dans mon idée, le Père De Decken ne pouvait pas encore se reposer à pareille heure!... En arrivant à bord, j'eus une déception ; le Père dormait ou faisait semblant de dormir. Je ne me décourageai pas pour si peu.

Je commençai par l'éveiller, afin de lui présenter toutes mes excuses sur ce que j'appelais mon manque de camaraderie à son égard et comme il m'affirmait (et je suis certain qu'il était sincère) qu'il ne regrettait

absolument pas de ne pas m'avoir accompagné à terre, je lui dis que, afin de bien me prouver qu'il ne m'en voulait pas, il devait se lever pour boire une dernière bouteille avec moi.

Ce fut en vain qu'il protesta, m'afïirmant qu'il ne m'en voulait nullement et que nous pourrions, sans inconvénient, remettre la chose au matin ; je ne voulus rien entendre, le pauvre homme dut se lever et boire avec moi. Je le proclamai alors le meilleur des amis et, après avoir trinqué ensemble au Roi, à l'œuvre du Congo, etc.... notre bouteille étant vide, je permis à ma victime d'aller se reposer, et me couchai content des autres et de moi-même, bien persuadé que je venais de combler une lacune et que j'avais dignement réparé mes torts.

Quelques jours plus tard, nous étions sur la route des caravanes et il me souvient de certain soir où nous faisions la causette après le diner non loin de l'endroit où mon léopard, l'ami Dibué, était attaché. Tout à coup, Desagher pousse un cri terrible : je m'aperçois non sans émotion que Dibué tenait une des jambes du juge entre ses pattes. Lâchez ! !... criai-je, en bondissant vers mon léopard. Mais déjà Dibué avait fait un saut de plusieurs mètres en arrière et riait à sa façon, en nous montrant un admirable casse-noisettes, du bon tour qu'il avait joué au juge. Celui-ci n'avait pas reçu la moindre égratignure et bien que je lui eusse fait observer qu'il n'était

pas convenable de parler mal d'un absent, il n'en continua pas moins dans la suite à soutenir mordicus que, ce jour-là, mon léopard avait voulu lui enlever un mollet.

En venant d'Europe, j'avais fait la route par Lukongu; en rentrant je désirais beaucoup suivre celle de Manyanga et descendre en pirogue les rapides du fleuve, afin d'éprouver des sensations tout à fait neuves.

Gostermans, alors commissaire de district à Léopoldville, nous accorda sans aucune difficulté, à Cassart et à moi, l'autorisation que nous sollicitions, ajoutant toutefois qu'il était des plus heureux de nous obliger, mais que les sensations dont nous nous montrions si avides nous paraîtraient peut-être un peu fortes.

Il avait parfaitement raison et je puis vous assurer que ni Cassart ni moi, nous n'eûmes plus, dans l'avenir, le moindre désir de recommencer l'expérience, d'autant plus que le blanc qui commandait alors la station de Manyanga avait probablement peu de notion de sa responsabilité : il avait chargé notre barque au point que nos rameurs indigènes ne voulaient pas partir.

Si nous n'avions pris la sage mesure de faire débarquer en cours de route les vingt soldats qui nous servaient d'escorte et leur faire suivre la voie de terre, nous aurions certainement tous péri en route. La descente telle qu'elle se produisit même avec notre canot allégé n'en fut pas moins très périlleuse et je

n'hésite pas à reconnaître qu'en plusieurs occasions, j'ai été réellement ému.

Pendant la route de Isanghila à Matadi, nous fîmes avec Cassart une petite rencontre qui nous divertit beaucoup. Suivant notre habitude, lorsque nous étions en route, nous étions tous les deux vêtus, des pieds à la tète, de toile bleue, telle qu'en portent nos chauffeurs et nos mécaniciens pendant l'été : c'est ce qu'il y a de plus commode pour voyager et puis,., c'était tout ce qui nous restait de costume.

Au croisement de deux routes, nous rencontrâmes un jeune officier tout flambant neuf et dont le costume d'un blanc immaculé faisait valoir sa belle prestance. A première vue, on reconnaissait l'homme heureux de vivre et qui se sent au dessus du commun des mortels. A notre mise plus que modeste, il nous prit sans doute pour des ouvriers du chemin de fer et, lorsque nous le saluâmes, il nous rendit notre salut d'un petit air protecteur et bon enfant.

Au commencement, nous cheminâmes silencieusement et l'un derrière l'autre, comme c'est l'habitude au Congo. Mais bientôt notre jeune coq, dont le cœur débordait d'allégresse et qui eût volontiers chanté sa gloire naissante aux échos d'alentour, n'y tint plus et, s'adressant à Cassart, il se mit à lui conter dans ses moindres détails qu'il venait, avec un peloton, de faire une reconnaissance des plus dangereuses aux environs,

qu'il était resté dix jours en route ! Qu'un jour même, il avait dû faire arrêter le chef du village et, qu'à la suite de cet acte de vigueur nécessaire, il avait été attaqué et avait dû faire la guerre ! Et il aurait fallu entendre comme il prononçait ce mot : « la guerre » ; il le faisait sonner comme une fanfare.

Gassart, qui est un farceur de premier ordre, avait pris sa mine la plus ahurie et ne cessait de faire entendre des exclamations plus admiratives les unes que les autres aux récits des hauts faits de notre jeune ami, qui, grandi d'une coudée et se rengorgeant dans son triomphe, ne doutait nullement nous avoir épatés. Quant à moi, je ne disais rien, m'abstenant le plus possible de regarder Gassart de crainte d'être pris d'un fou rire, que je sentais toujours près d'éclater.

En arrivant en face de Matadi, un canot vint nous prendre pour nous faire passer le fleuve. Aussitôt que nous sommes en vue, le clairon sonne et environ cent cinquante soldats se rassemblent et s'alignent sur la berge pour nous recevoir. A cette vue, notre sous-lieutenant pâlit. Non, c'est trop ! il ne s'attendait pas à tant d'honneur. Nous sommes prêts à aborder, un commandement retentit et toute la troupe salue juste au moment où nous débarquons.

Notre officier rend le salut, mais en ce moment, il dut certainement se demander si le sergent noir qui commandait le détachement était devenu fou, puisque,

passant près de lui, sans s'en occuper, il vint se camper devant moi et, après rn'avoir présenté l'arme et rendu l'appel, me demanda si je désirais passer l'inspection du détachement. Je remerciai et fis rompre les rangs.

Ce détachement avait fini son terme; j'avais été chargé de le rapatrier et, étant arrivé avant moi à Matadi, il y attendait évidemment mes ordres.

Quant à notre homme, je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi penaud de ma vie, surtout lorsqu'après s'être présenté, nous lui déclinâmes, à notre tour, nos noms et qualités et que Gassart, toujours sérieux, lui eut dit presque confidentiellement que, nous aussi, nous avions eu quelques petites aventures.

En arrivant à Borna, nous rencontrâmes, parmi les passagers, le commandant Tobbac qui descendait des Falls, le commandant Nilis et le docteur Brackman qui venaient d'Europe.

Ce dernier était bien le plus grand fumiste que l'on puisse rêver et toute la ville de Gand se rappelle certes encore deux de ses farces pendant qu'il y était étudiant. Raccntons-les comme il nous les raconta.

Un jour, le bruit se répandit à Gand que le ministre de l'instruction publique devait venir visiter l'Université ; on citait même le jour et l'heure de son arrivée. Mais si tout le monde connaissait ces données, personne, en revanche, ne savait de qui venait la nouvelle. Enfin tant de personnes affirmaient la chose avec conviction

qu'au jour dit il y avait foule à la gare, où l'on avait dû organiser un service d'ordre spécial ; plusieurs professeurs de l'Université s'étaient même, dit-on, rendus à la gare pour recevoir Monsieur le Ministre.

A l'heure dite, le train de Bruxelles entre en gare, salué d'une immense acclamation... et l'on voit descendre d'un compartiment de 3e classe maître Brackman, habillé des vieilles défroques de ministre, qu'il avait achetées chez un brocanteur.

Il paraît que la gare se vida avec une rapidité étonnante, personne évidemment ne tenant à être classé parmi les dupes.

Un autre jour, ses amis reçurent une lettre de fairepart annonçant sa mort, ainsi que son inhumation pour tel jour, à telle heure.

Au jour dit, comme il était très aimé et avait beaucoup d'amis, la rue était pleine de monde qui s'étonnait bien un peu de voir que la porte, toute tendue de noir d'ailleurs, ne s'ouvrait pas pour leur permettre d'aller déposer leur carte.

A un moment donné, au lieu de la porte d'entrée, ce fut la fenêtre du balcon qui s'ouvrit et Brackman y apparut en manches de chemise.

Après avoir remercié ses camarades d'être venus si nombreux à ses obsèques, il leur dit qu'il avait tenu à constater par lui-même quels étaient ceux d'entre eux qui se seraient réellement dérangés, le cas échéant,

pour lui donner cette dernière preuve d'amitié ; maintenant que l'expérience était faite, il les priait tous de ne plus se déranger, lorsqu'il serait réellement mort.

Notre ami Brackman vous étant connu, je ne puis m'empècher de vous conter une petite aventure qui lui arriva de par mon fait à Borna et vous narrer comment le roi des mystificateurs fut à son tour mystifié.

A mon arrivée à Borna, on m'avait logé au premier dans une maison neuve qui venait d'être achevée et est maintenant habitée par les sœurs, mais qui, à cette époque, était encore inoccupée. Dans une grande chambre, à côté de la mienne, on avait logé Nilis et Brackman.

J'avais remarqué, au bout de la cour, une grande annexe et j'y avais enfermé mon léopard. Ayant ensuite fait tenir avec un cadenas, le bout de sa chaîne, longue de dix à douze mètres, à un poteau en fonte qui se trouvait au milieu de la place et constaté qu'il se trouvait des grillages en fil de fer devant les fenêtres, j'étais parti complètement rassuré.

Le premier jour, tout se passa en effet le mieux du monde et, le lendemain après-midi, lorsque sur l'invitation du major Pétillon, je me rendis à Ghinkakassa, pour visiter le fort, j'étais bien tranquille sur les frasques de mon ami Dibué. Mais si l'homme propose, ce fut cette fois le léopard qui disposa.

Contre l'annexe où j'avais logé Dibué, on avait accolé un petit bâtiment sur la porte duquel les Anglais ont l'habitude de marquer un W qu'ils font suivre d'un G.

Or, il se fit que Brackman eut la malencontreuse idée de se rendre au susdit petit endroit, précisément au moment où Dibué, s'ennuyant dans une solitude à laquelle il n'était pas habitué, avait résolu de prendre un peu l'air et de s'informer de ce qui se passait aux environs.

Il avait son premier prix de voltige, ce fut donc un jeu pour lui de sauter sur la fenêtre ; comme il n'y a que le premier pas qui coûte, il eut vite fait, d'un léger coup de griiTe, de partager le grillage en deux et de sauter dans la cour.

Sa chaîne étant assez longue, il se mit donc à se promener en tous sens, quand tout à coup, intrigué par une porte derrière laquelle il devait se passer quelque chose, il introduisit une griffe dans l'interstice et, tirant à lui la porte, l'ouvrit toute large. A la vue de Dibué, Brackman pousse un cri ! (et voilez-vous la face, pudique Albion ! !) sans s'occuper de son indispensable, qui, le traître, abandonnant son maître, s'est écroulé sur ses talons, il se hisse un étage plus haut, où, par ses cris, il eut vite fait d'ameuter la moitié de Borna. Tous se tordaient, se déclarant impuissants à venir en aide à ce nouveau révolutionnaire de 1789.

Un petit cousin de mon ami Dibué

oiseau servent;

nruwir^i

Une barge et son remorqueur

Quant à Brackman, il faillit devenir fou, lorsqu'on lui dit que j'étais parti pour Chinka et que, en envoyant même un courrier rapide, je ne serais pas de retour avant deux heures !

Heureusement pour lui, la chaîne de Dibué lui permettait d'arriver avec sa patte juste au seuil de la retraite de Brackman, mais il lui était impossible de faire un pas de plus.

La position du docteur, tout en n'étant pas très agréable, je l'avoue, n'était donc nullement dangereuse.

Après un certain temps, Dibué s'était couché et mettant sa bonne tête sur ses grosses pattes, avait fermé les yeux et semblait s'être endormi dans un bienheureux sommeil.

Brackman crut pouvoir en profiter, sinon pour s'en aller, du moins pour mettre un peu d'ordre à sa toilette. Mais à peine était-il descendu que Dibué ouvrait un oeil et faisait une risette qui eut le don de faire bondir Brackman sur son perchoir.

Enfin, des camarades ayant prévenu Gassart de ce qui se passait, celui-ci accourut. Dibué le connaissait très bien, puisque depuis des mois nous vivions ensemble; sur son injonction, il daigna regagner ses pénates et Brackman put regagner sa chambre.

Mais la comédie n'était pas finie, elle ne faisait que commencer.

Vers le soir, étant rentré à Borna, les camarades m'eurent vite mis au courant de ce qui s'était passé le matin ; Tobbac, « Deus ex machina » de la comédie qui se préparait, vint m'avertir en grand secret que Brackman se trouvait à l'hôtel, où il ne cessait de déclamer contre moi et ma sale bête de léopard, disant que le lendemain matin il irait se plaindre au gouverneur.

Il me dit aussi qu'une cabale était montée contre c e roi des farceurs ; on lui avait fait croire que j'étais un alcoolique et que, lorsque j'avais bu, j'étais très dangereux, très méchant, capable de tout, que si, par conséquent, je revenais pris de boisson, comme c'était malheureusement probable, de mon excursion à Chinka, le mieux était de ne pas m'exciter ; sans cela, les plus grands malheurs étaient à craindre.

Mis ainsi au courant du rôle que j'avais à jouer, un quart d'heure plus tard je me rendis à l'hôtel d'où, du pied de l'escalier je m'écriais : Où est Brackman! je veux

voir Brackman ! du coup, les camarades paraissent

atterrés et disent à Brackman : « Gela y est!... Il est saoul !... Nous allons en voir de grises !... »

A ce moment, je fais mon entrée dans la salle et, marchant droit à Brackman, tout en ayant soin de faire tomber une chaise sur mon passage, je lui demande : (( Est-il vrai, Brackman, que tu as calomnié Dibué et que tu l'as traité de sale bête ? »

Sans lui donner le temps de répondre, je continue :

— Brackman, tu as tort! Dibué est un agneau, la plus douce des bètes, et si vous avez eu une palabre ensemble, c'est que tu lui auras manqué d'égards. D'ailleurs, je veux remettre les affaires, nous allons prendre quelques bouteilles de Champagne avec les camarades, puis je te présenterai à Dibué, et comme il te doit une réparation, je le forcerai à se coucher comme un chien sur ta descente de lit, et à te servir de gardien pendant toute la nuit ! »

Brackman s'écrie qu'il ne veut ni excuses, ni présentation avec Dibué, que c'est inutile que l'affaire est

oubliée ! que sais-je enfin.

Mais je ne veux rien entendre.

— Garçon, m'éeriai-je, apportez quatre bouteilles de Champagne.

Tous ceux qui sont présents paraissent désespérés et, derrière moi, lèvent les bras d'une façon tragique.

Brackman essaie de me raisonner, mais je ne lui réponds que par un : « Buvons, Brackman ! tu verras tantôt comme lu avais mal jugé cet amour de léopard ! »

Enfin des camarades m'attirent dans un coin, pendant que d'autres conseille!) I à Brackman de s'esquiver, lui promettant de mettre tout en œuvré pour me faire renoncer à mes projets.

Le docteur parti, nous faillîmes tous devenir malades de rire. Mais ses tourments n'étaient pas encore finis :

Environ une heure après son départ, on était allé me chercher une chaîne d'une couple de mètres de long et tous les camarades s'étant cachés dans les fourrés aux alentours de la maison pour être témoins du dernier acte, je commençai à monter l'escalier en laissant traîner la chaîne derrière moi tout en criant : « Viens, Dibué, je veux te raccommoder avec Brackman ! »

Mais aussitôt nous entendons des cris : « Au secours ! à l'assassin ! » et des bruits de meubles que l'on déplace.

C'était Brackman qui déménageait tous les meubles de sa chambre, afin de se barricader !

Après avoir été frapper à sa porte et l'avoir fait languir pendant une dizaine de minutes, je redescendis avec ma chaîne,tout en disant : «Viens, Dibué,Brackman a un trop mauvais caractère ce soir, nous reviendrons demain ! »

Le lendemain matin, Brackman se trouvait à sa fenêtre et pérorait devant une vingtaine de personnes à qui il contait les divers incidents de sa nuit tragique, quand le Gouverneur qui faisait sa promenade quotidienne passa précisément par là. Voyant un rassemblement, il s'approcha et demanda au docteur ce qui paraissait exciter sa colère.

Sans se faire prier, celui-ci recommença tout le récit de sa triste odyssée ; à son grand dam, le Gouverneur, au lieu de s'indigner, riait de bon cœur, car il connaissait déjà toute la farce de la nuit ; et lorsqu'il lui demanda.

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avant de s'en aller, s'il était bien certain d'avoir couru tous les dangers qu'il disait, Brackman dut penser, à part loi, que le Gouverneur avait une singulière façon de veiller sur la vie de ses administrés.

Je ne sais si, par la suite, on lui a appris qu'il avait été mystifié, mais, en tout cas, celui qui se sera chargé de la chose aura, je crois, eu fort à faire pour le persuader que les dangers qu'il avait courus n'étaient que chimériques.

Quelques jours plus tard, en compagnie de l'Inspecteur d'Etat Fivé, du juge Desagher et du commandant Daenen, je rentrais par le bateau qui fait relâche à Lisbonne.

Quant à Cassart, il avait consenti à convoyer ma ménagerie et il rentrait par le bateau ordiDaire.

Pendant que j'étais à Borna, Pétillon avait appris que j'avais été le premier commandant d'artillerie de Borna et, la veille à table, il avait dit que lorsque je passerais devant le fort, celui-ci me saluerait d'une façon tout à fait spéciale ; comme il n'en avait pas voulu dire davantage, nous étions tous assez intrigués, puisque le protocole lui interdisait de faire tirer le canon.

Le lendemain donc, au moment où nous passions en face du fort, il salua du drapeau et fit éclater treize fortes mines qu'il avait fait préparer à cet effet.

Je ne connais que lui pour avoir de ces attentions si délicates, pour faire de ces trouvailles charmantes.

Ce sont de ces riens qui vont droit au cœur et dont le temps lui-même n'efface jamais le souvenir. De nouveau et de tout cœur : merci, Major.

Je n'ai rien à dire de la traversée, si ce n'est que sur le navire se trouvait avec nous un négociant portugais, qui était resté vingt-trois ans factorien à St-Paul de Loanda et y avait gagné une fortune de 350,000 francs.

Se trouvant récemment veuf, il avait réalisé ses fonds et, accompagné de ses Irois charmantes jeunes filles, qui avaient de dix-sept à vingt ans, s'en retournait à Lisbonne afin de jouir d'un repos qu'il avait bien gagné.

Or, il advint qu'il se mit à jouer sur le bateau et, en arrivant à Lisbonne, il ne lui rcslait plus un centime !

Mon voyage de retour s'accomplit alors sans autre péripétie.

A peine étais-je rentré en Belgique de quelques jours que le bateau ordinaire du Congo, par lequel revenait Cassait, était annoncé ; je dus partir en toute hâte, afin de me trouver à Anvers lors de son arrivée. Non seulement il m'amenait un de mes boys, mais encore toute ma petite ménagerie, composée de mon chien Pileh, d'an léopard, d'un singe et de cinq perroquets.

Aussitôt que le bateau accoste, je monte à bord et, après avoir remercié Cassart, qui a pris soin de toutes mes bêtes pendant la traversée, je me mets en devoir de les débarquer.

J'étais accompagné de mon père, d'un de mes cousins, de sa femme et de ses deux petites filles.

Midi étant sonné depuis longtemps, nous avions tous faim et primes la résolution de nous restaurer au plus près. L'hôtel du Rhin, si j'ai bonne souvenance, se trouvant en face du débarcadère, nous nous y rendîmes.

Pour nous rendre à l'hôtel nous devions quelque peu ressembler à Robinson Suisse, ou tout au moins à des gitanos : j'ouvrais la marche avec Dibué, que je tenais en laisse, mon père et mon cousin suivaient portant entre eux une grande cage d'où mes cinq perroquets faisaient entendre leurs cris harmonieux; enfin, fermant la marche, ma cousine portait le singe et mes deux cousinettes, toutes blanches, avaient entre elles mon petit boy tout noir.

Je ne vous étonnerai guère en vous disant que notre entrée à l'hôtel fit sensation.

Pendant le diner, ne sachant que faire de Dibué, je l'avais attaché au pied de l'escalier.

Nous venions à peine de manger notre potage, que le propriétaire de l'hôtel, entrant en coup de vent dans la salle à manger, s'écrie : « Partez, monsieur ! Partez vite avec votre léopard, car, depuis que mes locataires savent que cette bête se trouve dans la maison, c'est une fuite générale. Partez, si vous ne partez pas immédiatement, dans une demi-heure mon hôtel est vide ! »

Quoique cela ne me sourît guère de m'en aller avec un potage pour tout dîner, il fallut bien me rendre aux instances de l'hôtelier et, après avoir donné rendez-vous à ma petite caravane, j'allai détacher Dibué afin de le conduire au Jardin zoologique.

Malheureusement, j'avais compté sans la police : celle-ci, ayant vu un nombreux rassemblement devant l'hôtel, s'était informée du motif qui l'avait provoqué et, lorsque escorté de Dibué je voulus sortir, je trouvai devant moi un commissaire de police et cinq ou six agents qui s'opposèrent formellement à notre sortie, sous prétexte que l'on ne pouvait pas promener des animaux dangereux en rue.

— Alors, leur demandai-je, que voulez-vous que je fasse ? L'hôtelier ne veut pas me laisser rentrer, vous ne voulez pas me laisser sortir, je ne puis cependant pas m'éterniser sur le seuil de l'hôtel ! Et puis, ajoutai-je traîtreusement, mon léopard a très faim et, si je ne puis pas lui donner de suite à manger, il pourrait tantôt devenir dangereux.

Du coup, mon cercle d'investissement s'élargit d'un cran et, comme ces messieurs, par charité bien entendu, ne voulaient pas laisser avoir faim à Dibué, ils me dirent (pie cela n'était pas très réglementaire, mais qu'enfin, pour sortir de cette situation, si je voulais monter avec mon léopard dans un fiacre qui nous conduirait au Jardin zoologique, ils m'autoriseraient à partir.

J'acceptai évidemment leur proposition avec enthousiasme et un agent ayant été chercher une voiture, je convins avec le cocher que je lui donnerais dix francs pour sa course ; après ni'èlre installé avec Dibué, je demandai aimablement au commissaire, s'il ne tenait peut-être pas à m'accompagner ; mais il me remercia de mon offre, m'affirmant qu'il avait toute confiance en ma parole.

Pendant la route, le cocher s'était assis sur le bord de son siège, le corps penché le plus possible en avant et, de temps en temps, il jetait un coup d'ceil peu rassuré sur ses deux clients.

A un moment donné, il me vint à l'idée que, puisque je ne pouvais pas dîner, un cigare m'aiderait à prendre patience ; mais, n'en ayant plus en poche et comme nous passions précisément en face d'un magasin, je frappai avec le doigt sur la vitre afin que le cocher put m'en aller chercher.

Mais, du coup, celui-ci abandonne et son cheval et ses rênes, saute de la voiture et se sauve au moins à dix mètres.

Voyant alors que rien de particulier ne se passe dans son véhicule, il revient vers nous et je lui transmets poliment ma requête. Mais lui, tout à fait furieux cette fois, s'écrie pour toute réponse : « Tu sais Môssieu, tu vas pas tenir le fou avec moi et te payer mon tête, zelle ! Si tu recommences encore une fois ton sale blague,

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hé bien, toi et ton sale bête ira te promener oùsque tu veux ! »

Je me le tins pour dit et comme je n'avais pas l'envie de recommencer à palabrer avec la police, je mis tous mes soins à empêcher mon compagnon de route de gratter dans la direction de notre irascible et poltron cocher.

Quelque temps après, nous faisions notre entrée au Jardin zoologique, où nous fûmes admirablement reçus. Je prévins le directeur que je désirais faire cadeau de mon léopard au Roi et je lui demandai l'autorisation de le laisser quelques jours chez lui ; il accueillit ma requête le plus gentiment du monde. Aussi, dans la suite, ce fut avec plaisir que je lui fis présent de mon léopard ; voici en quelle circonstance : Ayant été appelé chez le Roi, je lui offris Dibué. Sa Majesté me remercia beaucoup de mon cadeau, qu'Elle voulut bien qualifier de peu ordinaire, mais Elle me dit que, ne possédant pas ma poigne, il Lui serait peut-être difficile de se faire obéir. Sa Majesté ajouta que cela pourrait occasionner des désagréments aux personnes qui iraient lui faire visite au palais et qu'enfin, puisque le léopard se trouvait au Jardin zoologique d'Anvers, le mieux encore était de l'y laisser.

Après réflexion, je dus convenir que le Roi avait raison, mais, en ce moment, j'aimais tellement mon cher Dibué, qu'il me paraissait impossible que quelqu'un

ne l'aimât pas ou que l'on pût faire un plus beau cadeau à qui que ce fût.

C'est le motif qui m'avait déterminé à l'offrir à Sa Majesté.

Après avoir mis Dibué en sûreté, j'allai retrouver ma famille qui, ayant fini de se restaurer, était venue à ma rencontre.

En route, mes parents estimèrent que, malgré son beau pagne, mon boy serait cependant plus présentable vêtu à l'européenne ; voulant me faire une surprise, ils eurent vite fait de l'habiller des pieds à la tête.

Je les remerciai et les félicitai de leur heureuse inspiration. Au moment où nous arrivons avenue de Kayser, qui était pleine de monde, mon gamin se met à remplir les mêmes fonctions que le plus ancien citoyen de Bruxelles. J'avais oublié de lui dire qu'en Europe il y avait des endroits spécialement réservés à cet exercice.

Malheureusement, sa petite opération terminée, mon bonhomme ne s'y retrouve plus pour remettre son ajustement en ordre; voyant que la foule, qui s'était quelque peu amassée autour de lui, riait de sa mésaventure, il se mit à pleurer. Quant à moi, je riais de trop bon cœur pour pouvoir lui porter secours; ce fut ma cousine qui, en bonne mère de famille, ne put se résoudre à laisser plus longtemps l'enfant dans l'embarras et remit enfin de l'ordre dans sa toilette.

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