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CHAPITRE XIV

La révolte des soldats Batétélas. — Un billet de Lassaux. — Triste retour à Lusambo.— Les causes principales de la révolte.

— A la poursuite des révoltés. — Je perds un temps précieux à Luluabourg. — Le récit des événements par Cassart et Lapière.

— Désastres de Kayéyé et de N'Qandu. — Une page douloureuse à écrire. — J'opère Lapière malgré lui. — Combats du 18 octobre et du 6 novembre.

Dufoiir était parti avec soixante soldats depuis le matin, lorsque, vers 2 heures de l'après-midi, je reçus un courrier de Luluabourg.

C'étaient quatre lignes écrites au crayon, au moyen desquelles Lassaux me prévenait que les soldats de la station s'étaient révoltés, qu'ils avaient tué Pelzer et Cassart et que lui, enfin, était parvenu à se sauver chez les Zapo-Zapes !

Après un premier moment de stupeur profonde, j'envoyai un courrier rapide, afin de rappeler Dufour, qui fut heureusement rejoint et rentra au campement à 2 heures du matin.

Je fis immédiatement désarmer et mettre dans l'impossibilité de nuire les Batétélas qui se trouvaient dans le détachement et, dès le lendemain matin, j'envoyai Dufour, avec 40 Haoussas, à Luluabourg, afin qu'il put porter aide aux blancs qui seraient encore en vie.

Quant à moi, je rentrai le plus rapidement possible à Lusambo, afin de prendre toutes les mesures que comportaient les circonstances.

Ma présence dans cette dernière station était d'autant plus impérieusement nécessaire, que dans l'après-midi même, j'avais reçu un billet de Gillain me disant qu'il partait pour le Lubéfu. Sa lettre m'arrivait deux heures après le billet de Lassaux.

En ce moment, je me trouvais presque seul, et sans cartouche, ayant laissé la plus grande partie des miennes à Lapière et donné celles qui me restaient à Dufour. Ma situation était terrible, car, dans le cas où les révoltés auraient voulu marcher sur Lusambo, je n'avais absolument rien à leur opposer.

Mais, avant de parler de cette triste page de notre histoire du Congo, il est, je crois, indispensable de parler des causes qui ont amené cette révolte.

Elles sont multiples, mais il y en a trois capitales :

La première et la seule dont je m'occuperai fut la mort de Gongo Lutété ;

La seconde fut la faute que l'on commit de laisser tous les anciens hommes de ses bandes réunis et formant des compagnies parfaitement homogènes ;

La troisième fut que la solde des soldats indigènes était très mal réglée à cette époque.

Mais la grande faute fut la mort de Gongo.

Je ne veux incriminer personne, il a été régulièrement jugé et condamné et, certes, les officiers qui ont rendu ce jugement étaient tous de bonne foi et ont été trompés par de faux témoignages. Je les connais tous les trois et, en agissant comme ils l'ont fait, ils ont certainement cru rendre service à l'Etat et faire un acte de justice.

Malheureusement, ils ont été circonvenus et nul doute que c'est cette erreur qui a couvert le Congo de ruines et de cadavres pendant plus de dix ans.

Gongo Lutété, que j'ai connu peut-être mieux que personne, car après avoir battu ses bandes je m'étais fait de lui un ami et avais vécu plusieurs mois presque constamment à ses côtés, Gongo, dis-je, était un homme tout à fait remarquable : doué d'une sagacité extraordinaire, il avait pu s'élever du rang le plus infime à une quasi-royauté, à un pouvoir sans limite sur les bandes les plus sauvages, mais aussi les plus braves du Congo. Dans sa main de ier,elles s'étaient assouplies et n'avaient plus d'autre volonté que la sienne.

Son énergie égalait son courage, et sa perspicacité était telle que les Arabes étaient encore à leur apogée lorsqu'il s'est aperçu que leur règne était bien près de finir et devait faire place à la domination des blancs.

Pour moi, il n'y a pas l'ombre d'un doute : sa bonne foi a toujours été parfaite ; lorsqu'il s'est allié à nous, il l'a probablement fait parce que les circonstances l'y obligeaient, mais il l'a certes fait sans arrière-pensée de

trahison. Si, dans la suite, sa conduite a été incriminée et ses actes dénaturés, cela n'a pu qu'être l'œuvre d'ennemis intéressés à le perdre ou de sous-ordres, funèbres vautours qui convoitaient ses dépouilles.

Personne ne nie, personne n'a jamais nié sa grande intelligence ; ses plus mortels ennemis, eux-mêmes, ont été obligés de reconnaître son génie sauvage.

Ceci admis, la conclusion s'impose d'elle-même : pourquoi voulez-vous que cet homme, à l'esprit vaste et lucide, eût attendu pour nous trahir que les Arabes fussent vaincus, écrasés et que leur cause fût irrémédiablement perdue ; pourquoi aurait-il choisi le moment où nos forces, faibles au début,étaient plus que doublées, où, en un mot, nous étions les maitres de la situation ?

S'il avait voulu faillir à ses serments, pourquoi ne m'avait-il pas attaqué au moment où je livrais bataille à Séfu, au Lomami ? Car il est évident que s'il l'avait fait alors, j'aurais été pris entre deux feux et ma position eût été des plus difficiles, pour ne pas dire désespérée 1

Mais non, au lieu de cela, il nous aide de toutes ses forces, de tout son pouvoir, ses meilleurs guerriers se sacrifient même pour notre cause 1

J'aurais voulu faire le silence sur cette triste affaire, mais cela m'était d'autant moins possible que c'est un épisode appartenant désormais à l'histoire et que, après douze ans, nous en subissons encore les tristes effets.

Le Marinel et Dhanis, par leur politique d'apaisement, étaient parvenus à se concilier les chefs indigènes au détriment des Arabes. Le pays conquis, pacifié, nous était attaché, autant à cause de nos bons procédés et notre esprit de suite et de justice qu'à cause du succès de nos armes, quand, tout à coup, une clameur immense, un cri d'épouvante, de rage, de malédiction et d'horreur, monta de cette terre sanglante et, en quelques jours, se répandit sur tout le territoire.

Ce fut une stupeur pour tous.

« Les blancs, disait-on, n'ayant plus besoin de Gongo Lutété, ont tué leur allié ! leur ami ! leur frère ! !... »

Quelle confiance, après cette mort, voulait-on que les nègres pussent encore avoir en nous ?

A leurs yeux à tous, nous n'étions plus que des forbans, des parjures : la fusillade de Luluabourg n'a été que la répercussion ou l'écho lointain du feu de peloton qui a exécuté Gongo Lutété.

Voyons maintenant la suite des événements.

Dufour étant donc parti pour Luluabourg avec 40 Haoussas et tout ce qui me restait de cartouches, je repris en hâte la route de Lusambo, où j'arrivai le 9 juillet.

Aussitôt que j'avais reçu le billet de Lassaux, j'avais envoyé un courrier rapide à Lusambo afin que l'on prévînt le Commissaire du district, ainsi que tous les chefs de postes, des terribles nouvelles que je venais de recevoir.

Le lendemain soir de mon arrivée, donc le 10, Gillain rentra à son tour à Lusambo.

Nous eûmes aussitôt un long entretien sur les mesures qu'il convenait de prendre.

Nous ne fûmes pas du même avis.

J'aurais voulu marcher sur Kabinda avec les soldats qui nous restaient, joindre mes forces à celles de ce poste et à celles de Lupongu, appeler à moi le capitaine Augustin, qui se trouvait à N'Gandu avec une centaine de « braves » soldats, et réquisitionner d'urgence deux cents soldats à la zone arabe ; ensuite, avec tout mon monde, me porter à la rencontre des révoltés et les anéantir d'un seul coup.

Je crois qu'au point de vue militaire, mon plan était le seul bon. Mais mon chef, qui était non seulement militaire, mais avant tout Commissaire de district responsable, ne fut pas de mon avis. Il m'objecta que l'on n'avait aucune nouvelle des révoltés, donc que l'on ne savait pas s'ils se trouvaient encore à Luluabourg et que, en tout cas, nous devions protéger les missions de Luluabourg et de Kalala-Kafumba. Il ajouta toutefois que si j'apprenais en cours de route leur départ de Luluabourg, il m'autorisait à me rabattre sur Kabinda.

Il n'avait peut-être pas tort, mais je crois que j'avais raison, puisque, le 5 août, Bolhen se faisait battre et tuer à Kayéyé, avec une centaine de soldats et que, le 17 du même mois, Augustin, avec quatre officiers sous ses

ordres, 280 bons soldats et 3 à 400 auxiliaires, subissait le même sort.

Or, en partant de Lusambo, j'avais exactement avec moi : 27 Babouilles, 19 Dahoméens et 55 Balubas. Au total, 101 soldats et une bonne centaine d'auxiliaires dont 30 armés de fusils Albini.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

J'arrivai le 19 au soir à Lui lia bourg, j'y restai jusqu'au 31 à batailler contre les chefs dos environs, qui avajent profité de nos désastres pour se révolter et menacer la mission.

Ce fut peut-être une faute, car si le 17, lorsque j'appris que les révoltés avaient quitté Luluabourg-, je m'étais rabattu à marches forcées sur Kabinda, au lieu de passer mon temps à batailler à Luluabourg, peut-être serais-je encore arrivé à temps pour prendre le commandement des deux détachements de Kabinda et de X'Gandu et éviter ainsi de terribles désastres, mais peut-être aussi aurais-je rencontré les révoltés sur ma route et alors je me serais certainement fait massacrer avec tous mes hommes, sans aucun profit pour personne.

Et puis, pensez donc dans quel état d'esprit je me trouvais depuis le 6 ! !

Le 17, j'apprenais tout à la fois que Gassart n'était pas tué, ainsi que je l'avais cru, et que les révoltés avaient quitté Luluabourg.

Mais, en même temps, il me revenait aussi que tout le pays était en révolte et que les missions que j'avais précisément ordre de secourir étaient attaquées de toutes parts.

Le 18, Lapière me faisait parvenir un billet de Cassart, afin de me mettre au courant des événements et, dès mon arrivée à Luluabourg, je recevais un autre billet du Père Cambier. Je crois ne pouvoir mieux faire que de les transcrire, afin de bien montrer quelle était la situation :

Mon cher Lapière,

On est aux prises ; Du four et moi étions partis chez Sagasch, cela a été chaud, Dufour a pris le village d'assaut. Pendant ce temps, une autre colonne de Gongo mettait le feu chez Urnha, mais on est à leur poursuite. Cela va bien, mais cela n'est pas fini. Un Zapo-Zape et un homme d'Umba sont blessés. — Que Zapo-Zape envoie 25 hommes ici de suite. De suite, de suite une lettre chez le Commandant Michaux ; dites-lui que nous sommes aux prises et qu'il nous faut des cartouches aujourd'hui, aujourd'hui. Dites qu'il ne s'effare pas, je me tirerai d'affaire, mais des cartouches. Quant à vous, soyez sur vos gardes. Si Décola vient, ayez vos hommes armés à côté de vous. Prenez ce qu'il apporte et remballez-le. Non, n'envoyez pas de Zapo- Zapes, tenez-les au contraire chez vous à la station 25. Je ne pourrai revenir, mais demain matin je serai là. Gongo a beaucoup de tués.

Les cartouches aujourd'hui, n'est-ce pas? Employez comme courriers les hommes de Simon et de Matheyus. Les hommes venus avec le courrier de hier recevront une pièce d'américani.

C'est marché aujourd'hui, achetez du manioc et du madimba ; s'il y a du nouveau je vous écrirai.

Bien à vous.

(S.) Cassart.

P. S. Envoyez-moi également de la poudre.

Mission, 7 h. 45.

Mon cher Monsieur Michaux,

Un homme de Umha vient d'arriver pour nous annoncer que les chefs Kipinda, Luadina, Kizassu, Mukenge Nkula, Mukidiba et Tchikango, répondant à l'appel de Gongo, doivent arriver cette nuit et attaquer la mission du côté de Tchitendé pendant que Gongo nous attaquerait du côté de Sagache.

Les chefs Kiemvu, Kanomaï, Chamatenga, Tchikanama ont refusé de répondre à l'appel de Gongo. Ne serait-il pas bon d'envoyer dès maintenant les hommes que vous comptez envoyer demain ?... à votre entière disposition naturellement.

Umba sera demain à Mukabua.

Son envoyé dit que, d'après les renseignements des indigènes, des caisses se trouveraient encore au poste.

Respectueuses amitiés.

(S.) P. Gambier.

P. S. Nous veillerons toute la nuit. Amitiés à tous.

Dans ces conditions, devais-je partir à la suite des révoltés, ou rester à Luluabourg, jusqu'à ce que j'aie conjuré le danger?

Maintenant que je vois la chose avec sang-froid et surtout que je connais les résultats, je pense que j'aurais dû ravitailler Cassart en munitions et partir au plus vite sur Kabinda. En ce moment, j'estimai qu'il y aurait de la lâcheté de ma part d'abandonner des missions en danger ; je craignais que, si elles étaient détruites, l'on me reprochât un manque d'énergie et que l'on fît retomber la responsabilité des faits sur moi, d'autant plus qu'il s'y trouvait des religieuses, donc des femmes blanches. Dans ces conditions, que valait-il mieux faire ?

Avant de continuer mon récit, voyons ce qui s'est passé à Luluabourg et à Mukabua lors de la révolte. Pour cela, je crois ne pouvoir mieux faire que de céder la plume à deux des témoins oculaires ; à Gassart pour Luluabourg, et à Lapière pour Mukabua.

Récit de la révolte de Lualabourg par Cassart

Quelques Batétélas de Luluabourg ayant décidé de se révolter ouvrirent, le 4 juillet 1895, à l'appel du matin, le feu sur les Européens : le capitaine Pelzer, le commis de l'c classe Lassaux et moi. Nous nous trouvions à 25 pas de la troupe. Lassaux eut d'abord le côté éraflé par une balle ; une seconde balle traversa son veston ; quant à moi, j'eus le flanc droit traversé.

Malheureusement, les Batétélas étaient bien pourvus de cartouches ; 8 hommes qui devaient partir en poste le môme jour possédaient chacun 100 cartouches. Il ne nous restait donc qu'une chose à faire : nous mettre à l'abri. Pelzer et Lassaux partirent du côté du village des Zapo-Zapes ; quant à moi, au bout de quelques pas, je dus m'arrêter, déjà affaibli par la perte de sang; des fuyards me dirent que les Batétélas étaient à la recherche des blancs pour les tuer. Je faiblissais de plus en plus et j'eus toutes les peines du monde à me traîner jusqu'à un petit ruisseau se trouvant au fond du ravin près de la station. Pour y arriver, je dus traverser un petit marais, en rampant sur le ventre ; ma soif était

Pécheurs indigènes installant leurs filets

Filet de pêche séchant au soleil

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