DANS LA FORÊT DU MAYOIVIBÇ
tellement violente que je me mis à boire de cette eau stagnante. Arrivé au ruisseau, je pus panser enfin ma blessure et me rafraîchir : il était grand temps, car je sentais la lièvre arriver ; à sa sortie, la balle d'Albini avait lait un trou de la grandeur d'une pièce de 5 francs.
Après beaucoup d'efforts, je pus sortir du ravin et arriver près de la station ; des femmes me rapportèrent aussitôt, mensongèrement, que tout était rentré dans l'ordre à la station et que les blancs s'y trouvaient sains et saufs. Heureusement pour moi, je n'avais plus la force de marcher jusque là.
Des soldats Balubas, ayant appris ma présence, vinrent me prendre ; je voulais me faire conduire à la station, mais ils refusèrent ; deux soldats s'y rendirent pendant que j'étais transporté, au village de Mampuya.
Les deux soldats Balubas me mirent au courant de ce qui s'était réellement passé à la station :
Pendant que quelques soldats étaient à la recherche des blancs, les autres pillaient les magasins. Quand les soldats aperçurent le capitaine Pelzer, celui-ci voulut parlementer, mais ils refusèrent de rien entendre et tirèrent sur lui ; il fut tué, ainsi que l'interprète Soudrai, à la première salve. Les mutins passèrent ensuite près de Lassaux sans le voir ; il ne fut aperçu que lorsqu'il fut arrivé près du village des Zapo-Zapes. Les Batétélas ouvrirent le feu, mais ils ne purent l'atteindre ; ils envoyèrent alors une pointe d'ivoire et des étoffes au
chef Zapo-Zape pour qu'il leur livrât Lassaux, mais Zapo-Zape répondit qu'il préférait la guerre. Les Balubas ajoutèrent que Lassaux était mort en arrivant chez Zapo-Zape ; heureusement, il n'en était rien.
La nouvelle de la révolte fut vite connue dans les environs, et plusieurs chefs des alentours, craignant les Batétélas, voulurent se joindre à eux. Les gens de Kanioka eurent six hommes tués par les Zapo-Zapes, en arrivant près de la station.
Le chef Mukengé vint me dire, sur ces entrefaites, que son oncle Mampuya faisait cause commune avec les Batétélas, que ceux-ci allaient venir, puis se rendre à la mission St-Joseph, chez le Père Gambier.
Je croyais toujours pouvoir parlementer avec les Batétélas, me fiant encore au dévouement de plusieurs d'entre eux, mais personne ne voulait me seconder ; chacun disait que les Batétélas étaient comme frappés de folie subite, qu'ils ne voudraient rien entendre, qu'ils n'oseraient d'ailleurs plus rester à la station, après avoir tué deux blancs.
Mukengé me demanda de me confier à lui et je fus littéralement porté de l'autre côté de la Lulua, car je n'aurais plus su faire un pas. L'interprète Umba et trente Zapo-Zapes venus à ma recherche ne purent même savoir où j'étais, tellement Mukengé se méfiait de son oncle ; j'étais loin de partager ses craintes. Le clairon Katembo put me rejoindre et m'apporter du
papier et un crayon ; j'envoyai tout de suite uu billet au Père Cambier et un courrier à Lusambo. L'après-midi, Uniba était près de moi : Les Batétélas savent que vous êtes ici ; Mampuya vous trompe, dit-il, la seule route libre est celle de la mission ! »
Dans mon billet au Père Cambier, je lui demandais de prévenir Lapière, qui était en poste avec 70 soldats. Lapière devait venir me rejoindre de suite; je demandais de la quinine au Père, car ma blessure me faisait atrocement souffrir et je ne voulais pas me rendre à la mission, craignant d'y attirer les Batétélas.
Mais le Père Cambier ne l'entendait pas ainsi.
Le soir, j'arrivai donc chez le Père Cambier, qui, appréhendant l'arrivée des révoltés, avait déjà fait partir le Père De Clercq avec les Sœurs. Les Batétélas devant venir prendre la mission le soir et comme nous n'avions que quelques soldats, nous nous décidâmes, avec le Père Cambier, à aller rejoindre le Père De Clercq et les Sœurs.
Le lendemain, nous revenions vers la mission ; les révoltés avaient pris une autre route la veille ; j'avais été éloigné des Pères, qui avaient appris que Gongo, chef des Bena-Luluas, voulait ma tête. Ce ne fut qu'à minuit que nous fûmes à nouveau réunis.
Donc, en retournant vers la mission, nous courions un autre danger, puisque Gongo nous barrait la route, mais il eut affaire à plus malin que lui ; le Père Cambier
lui dit des « nioyos » et, grâce à sa diplomatie, Gongo me promit de marcher contre les révoltés ; mais je m'empresse d'ajouter que dès que nous fûmes passés, sa colère fut toute pour ses hommes, parce qu'ils n'avaient pas tiré sur nous.
A peine avions-nous dépassé le village de Sagasch, où se trouvait Gongo, que nous rencontrâmes des soldats Balubas; un billet de Lapière nous apprenait son arrivée de Mukabua avec 60 soldats, mais j'hésitais à croire à cette nouvelle, me disant que, puisque les Batétélas de Luluabourg m'avaient quitté, les autres ne resteraient pas avec Lapière.
Mes prévisions ne furent pas trompées ; un second billet de Lapière nous apprenait bientôt qu'il arrivait seul, tout son monde ayant déserté.
Enfin, nous voilà à la mission. Les Batétélas sont partis, mais toute la contrée est en révolte ; un chef a envoyé une oreille de Pelzer au chef Kalamba pour lui prouver que nous avons été battus et que c'est le moment de venir prendre la station et la mission.
Le chef Gongo entoure la mission. Nous possédons 10 fusils Albini, 14 chassepots, 26 fusils à piston ; le Père Cambier a son express, mais, malheureusement, quelques cartouches seulement. Nous espérons néanmoins tenir tête, en attendant du renfort. Le Père Cambier craint pour les sœurs, car pour lui c'est un homme de fer, né soldat ; ce bon missionnaire aurait
fait un rude général. Quant aux sœurs, loin d'être effrayées, elles considéraient la situation avec calme, et ce calme me les montrait plus braves que nous, car elles n'auraient pu se défendre et ne pouvaient compter que sur nous.
La station de Luluabourg avait subi un vrai pillage : tout était arraché; lettres, papiers de comptabilité, livres, tout était déchiré et éparpillé.
Je fus assez étonné, en arrivant dans ma chambre, de retrouver ma malle bain, une autre petite malle et toute ma correspondance.
22 bœufs, qui s'étaient échappés lors de la fusillade, étaient rentrés à la station ; mon bœuf de monte, mon brave Jules, était là aussi. Mais je ne voyais pas mon chien : je ne pus retenir mes larmes ; pourquoi l'avais-je attaché ce jour-là ?
Lassaux avait procédé à l'inhumation de Pclzer et, malgré notre peu de cartouches, je voulus que les honneurs militaires lui fussent rendus.
Lassaux m'apprit que le courrier que j'avais expédié à Lusambo avait été arrêté, mais que le sien devait être parvenu à destination ; or, il annonçait ma mort ainsi que celle de Pelzer ; je m'empressai donc d'expédier un courrier rapide.
J'avais, d'autre part, expédié un courrier à Konings, qui se trouvait au Kcissaï : lui aussi avait des Batétélas . je le priai de venir me rejoindre le plus tôt possible.
Le 8, je reçus un billet de Lassaux, qui se trouvait à la mission ; celle-ci allait être attaquée, je m'y rendis immédiatement ; c'était une fausse alerte. Là, je reçus un billet m'annonçant l'arrivée du 1er sergent Dufour avec 38 Haoussas ; c'était le premier renfort qui m'arrivait.
Le 9, je me rendis à sa rencontre, il arriva le soir à la station. Quel fut son étonnement en me voyant! Il me croyait mort ; le courrier de Lassaux avait produit son effet, la nouvelle de ma mort était partie pour l'Europe !
Dufour arrivait après une forte étape, aussi ses hommes étaient-ils exténués. Nous n'avions encore pu nous parler qu'un nouveau billet arrivait de la mission : les Béna-Luluas vont attaquer !
Je confie les Haoussas à mon brave ami, le sergent noir Moulonda M'Dougi, que les Batétélas auraient tant voulu avoir avec eux et qui reçurent des coups de feu pour réponse à leurs invitations.
Il fait vite tuer un bœuf pour que les soldats puissent manger de suite ; ceux-ci arrivent peu après nous à la mission.
Les Béna-Luluas ralentissent leur élan, ayant appris l'arrivée des soldats, lesquels n'ont malheureusement que 25 cartouches chacun, trop peu pour que j'attaque, car sans cela et malgré mon petit nombre d'hommes, je n'aurais pas hésité à me porter en avant.
Le 11, je m'installai à la station avec Lapière, en laissant Lassaux, Dnfour avec ses Haonssas et Umba avec ses hommes à la mission.
Le 12, j'avais à la chaîne le chef qui avait fait couper l'oreille à Pelzer, Mampuya et son compagnon.
Avec Lapière, nous travaillions ferme à faire disparaître les traces de la révolte, mais l'on dut continuellement veiller.
Le 17, je reçus un courrier du commandant Michaux qui arrivait avec 130 fusils ! Enfin, j'allais pouvoir me reposer ; il était temps, car depuis le 4, je n'avais pas dormi, toujours en route, porlé en hamac, et ma blessure continuait à me faire souffrir. Le soir, pour la première fois, j'osai me mettre « hardiment » au lit.
A 10 heures, un billet de la mission m'annonçait que l'ennemi était à une heure de la mission et allait l'attaquer. Bah ! je connais l'ennemi ; je sais qu'il ne se risquera pas à une attaque de nuit, aussi je me repose encore une couple d'heures ; je parviens à la mission a 4 heures du matin.
Le commandant Michaux arrivant avec des cartouches, je ne crains plus cette fois de brûler les miennes ; aussi je décide d'attaquer ; je marche au devant de l'ennemi avec Dufour ; Umba, parti en reconnaissance, est déjà attaqué ; je laisse Lassaux et dix Haoussas au Père Cambier. Pour Umba, nous intervenions à temps : il était aux prises avec l'ennemi ;
les balles nous arrivaient de tous côtés, quand, tout à coup, je vois une colonne de fumée du côté de la mission : c'est le village d'Umba qui commence à brûler. L'ennemi avait formé deux colonnes ; celle qui attaquait la mission devait être très forte pour oser attaquer le Père Cambier, car les indigènes connaissaient sa bravoure.
Moi, toujours en hamac, je dus faire prendre le village de Sagasch d'assaut par Dufour ; heureusement, Dufour n'avait pas froid aux yeux : en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il était dans le village et l'ennemi prenait la fuite.
Nous nous rendîmes immédiatement à la mission, où la défense était des mieux organisées : Lassaux avec les Ilaoussas d'un côté, le Père Cambier, bien armé, avec quelques hommes à l'autre aile, et le Père Declercq avec les hommes de la mission, tous armés de longs bâtons pointus, entouraient les sœurs. L'ennemi avait déjà perdu beaucoup d'hommes quand nous arrivèrent encore 100 Zapo-Zapes. Les Bena-Luluas durent battre en retraite. Lassaux continua une savante poursuite ; jusque midi, nous n'eûmes que quelques blessés, malgré les grandes pertes qu'éprouva l'ennemi.
Le 19, je rentrai à la station, où le commandant Michaux était déjà arrivé avec mon ami Palate; eux aussi m'avaient cru mort; quelle fête de revoir le commandant Michaux avec qui j'avais fait la guerre
arabe, qui était rentré en Europe avec moi, et qui n'avait jamais cessé de me témoigner la plus grande amitié! Quelle joie aussi de revoir Patate, mon vieux camarade de régiment !
A 9 heures du soir, nous entendions des roulements de tambours; c'était Konings qui arrivait de Wisman- Falls; il avait voulu arriver avec ses Batétélas, mais, en cours de route, ceux-ci avaient voulu se révolter. Prévenu par le caporal Monkédé, Batétéla également, Konings avait pris ses précautions et, au moment où les Batétélas avaient voulu tirer, six d'entre eux avaient été tués; les autres avaient pris la fuite.
J'aurais encore pu recevoir du secours de Luébo, car le Directeur de la Société des Produits Végétaux, M. Marins Baudoin-, ancien sergent-major et vieil africain, m'avait écrit pour se mettre à ma disposition ; aller au feu aurait été un plaisir pour lui; mais, Baudour pouvait aussi empêcher un soulèvement du côté de Luébo, où il avait la plus grande influence; lui à Luébo, c'était la tranquillité assurée de ce côté.
(S.) GASSART, F.
Récit de la révolte des soldats de Mukabua par Lapière.
Le 2 juillet, je quitte Mukabua avec 20 soldats pour me rendre chez le chef Ghamatinga, en désaccord avec un de ses parents. Il y a quatre jours de marche.
Le 4 au soir, je reçois une lettre du Père Declercq de la mission Saint-Joseph me disant qu'une révolte de soldats vient d'éclater à Luluabourg.Le capitaine Pelzer est tué et les deux autres blancs sont en fuite, de plus les révoltés se sont emparés des magasins d'étoffes et ont pris possession des armes et des munitions. Le billet disait également que c'étaient les soldats Batétélas qui s'étaient révoltés, que la mission allait être attaquée d'un moment à l'autre ; le Père m'appelait à son secours.
Singulière situation que la mienne Ma force
publique se compose de 28 Batétélas, de 17 Manyémas et de 35 Bahibas. J'avais avec moi, en ce moment, 12 Batétélas, 4 Manyémas et 4 Balubas et je me trouvais au village de Kalomo, à cinq heures de marche de la mission ; je ne pouvais donc porter aucun secours aux Pères. Aussi la nuit même, je reprends la route pour retourner à Mukabua, il y a dix heures de marche de là.
Vers 2 heures du matin, j'arrive au village de Kiéfu, sur la rive droite de la Lutchacha ; je suis obligé de m'arrêter ici, le passage de la rivière n'étant pas praticable la nuit. Le 5 au matin, j'envoie deux Manyémas au poste avec l'ordre de rappeler tous mes hommes, bien entendu en y laissant les hommes de mon interprète pour garder la station.
Ici, j'ouvre une parenthèse : les soldats Batétélas sont, pour la plupart, des anciens guerriers de Gongo Lutété ;
bons et courageux, armés d'armes rayées, ils en font de la besogne ; il y avait des Batétélas dans tous les postes, souvent en majorité ; d'ailleurs, c'étaient les soldats préférés par tous les blancs. Grands et vigoureux, aussi intelligents que braves, on les portait aux nues naturellement. C'étaient les Batétélas que je prenais de préférence pour aller en palabre, car j'étais sûr qu'ils ne me lâcheraient pas ; je suis certain qu'ils se seraient fait tuer à mes côtés.
Durant le restant de la nuit, je suis resté plongé dans d'amères réflexions ; il y avait deux résolutions à prendre : désarmer mes Batétélas pour me porter avec les autres soldats au secours de la mission ; ou bien les laisser armés et marcher avec eux. La question, je dois l'avouer, m'a donné la fièvre. Les désarmer n'était certes pas chose facile à faire avec les autres soldats, dans lesquels j'avais peu de confiance et puis, en définitive, étaient-ils responsables de ce qui s'était passé à Luluabourg ? Je résolus de jouer gros jeu, ne pas les désarmer ; d'ailleurs, je n'avais que 12 Batétélas avec moi ; leurs camarades qui se trouvaient encore au poste se seraient certainement révoltés en apprenant ma façon d'agir.
La journée du 5 se passe dans des transes du reste faciles à comprendre, je n'avais aucune notion exacte de ce qui s'était passé à Luluabourg et les indigènes ne savaient rien ou plutôt ne voulaient rien me dire
Notez bien que j'étais en pays ennemi, où j'avais fait la guerre depuis novembre 1894. Enfin, je prends mon courage à deux mains et je rends compte de la situation à mes soldats ; ceux-ci étaient aussi bien et peut-être mieux renseignés que moi. Ils me répondent qu'ils ne sout nullement responsables, ni complices des actes commis à Luluabourg et qu'ils ne me quitteront pas, quoi qu'il arrive. Que pouvais-je exiger davantage ?
Le 6 au matin, je vois arriver tout le personnel de mon poste, les femmes de soldats en tète. Naturellement, je fais aussitôt sonner le rassemblement, criant aux soldats de se ranger à ma droite, les femmes à ma gauche. Inutile, on ne m'écoute plus, on ne m'obéit plus,
on ne me connaît même plus ! Moment terrible et
pénible à la fois. J'étais habitué à être obéi d'un geste, mes gens me respectaient et m'aimaient beaucoup.
Je cherchais vainement à comprendre la cause de ce désordre, quand les trois caporaux vinrent me rappeler à la situation, me donnant comme explication que les soldats ont peur et n'osent plus retourner à Luluabourg.
Je m'efforce en vain de leur faire comprendre qu'en restant avec moi ils n'ont rien à craindre et tout à gagner; qu'au contraire, en m'abandonnant,ils se rendent complices des révoltés de Luluabourg. Rien n'y fait, ils ne veulent rien entendre et je vois, à mon grand désespoir, les soldats et leurs femmes prendre hâtivement la route de la mission.
Le caporal Batétéla me force pour ainsi dire à les suivre, c'est d'ailleurs ce qui me reste de mieux à faire.
Je me mets donc en route avec eux et, à un moment donné, je longe la colonne pour me mettre en tète comme d'habitude ; ou me laisse marcher et c'est pendant ce temps-là que tous mes effets ont été pillés.
Enfin, vers 10 heures, nous traversons le village de Kalomo (où j'avais reçu la fatale nouvelle l'avant-veille) et une demi-heure plus tard nous arrivons devant la Miauw (rivière de 10 à 15 mètres de large).
A ce moment-là, les Manyémas, qui se trouvent en . tète, font des difficultés pour me laisser passer le premier, prétextant qu'il y a des indigènes sur l'autre rive qui se tiennent cachés dans les broussailles, qu'il est plus prudent de laisser aborder quelques soldats d'abord.
Je me rends à cette raison qui me paraît logique et je fais partir la première pirogue portant une dizaine de soldats ; je passe ensuite à l'autre rive avec mes boys. Pensif, je m'assieds, livré à de tristes pensées, attendant que tous mes gens aient fini de passer. 11 était décidé que je partirais en avant avec quelques hommes jusqu'au village de Tsbikadama. Je quitte donc la rive accompagué de 4 Batétélas, de 3 Balubas et de mes boys.
A peine ai-je fait 100 mètres que les autres soldats que j'avais laissés à la rive, me voyant suivi de quelques hommes et craignant sans doute une trahison de leur
part, leur crient de s'arrêter s'ils ne veulent pas recevoir des coups de feu, de me laisser partir seul, accompagné de mes boys, sans me faire le moindre mal. Il se produit aussitôt une certaine hésitation chez mes soldats ; inquiets, ils s'arrêtent, Je me retourne en leur demandant ce qui les retient, s'ils ont peur de me suivre ? s'ils ne connaissent plus leur chef? s'ils vont l'abandonner sur la route en pays ennemi ? Ils avaient les larmes aux yeux et je vous avoue que, de mon côté, j'étais on ne peut plus ému ; c'étaient précisément mes sept soldats préférés que j'avais eus à mes côtés à chaque combat. Quelques-uns d'entre eux avaient même été assez grièvement blessés ; enfin, ils me répondent que j'avais toujours été bon pour eux, un véritable père, seulement qu'ils ne pouvaient pas abandonner non plus leurs frères. Là-dessus, ils sont partis sans même tourner la tète. J'étais à ce moment à l'entrée de la forêt, je suis allé m'asseoir près du petit ruisseau et là je suis resté bien longtemps indécis, ne sachant plus que faire.
De mes 80 soldats, il ne m'en restait plus un seul, tous m'avaient abandonné jusqu'au dernier.
Mon poste allait, d'un moment à l'autre, retomber entre les mains de Kalamba.
Une femme appartenant à mon interprète vient me prévenir que le caporal de mon poste (un Manyéma) excitait les soldats à venir me tuer, sous prétexte qu'un blanc tué serait un ennemi de moins plus tard ;
seulement, les Batétélas s'y étaient opposés énergiquement, menaçant le caporal de l'amarrer s'il donnait suite à son projet.
Je poursuis alors ma route, une vingtaine de minutes me séparent du village qui se trouve sur la hauteur.
Ii me fallait quitter le sentier et marcher avec précaution, car un indigène caché derrière un arbre pouvait me lâcher un coup de fusil en traître et j'avais pour toute arme un fusil de chasse, que mes anciens soldats avaient bien voulu me laisser, mais dont ils avaient eu soin d'emporter les cartouches. Ensuite, une autre difficulté à surmonter : au village où je devais passer, comment les gens allaient-ils me recevoir ? Je leur avais fait la guerre dans le temps, leur chef avait même fait plusieurs mois de chaîne au poste ; s'ils allaient se venger maintenant et me livrer à Kalamba, ce qui leur serait facile, puisque me voilà sans défense ?
Il n'y avait pourtant pas de temps à perdre ; reculer, c'était la captivité et les atroces supplices des Bachilanges ; marcher en avant, n'avais-je pas les mêmes dangers à craindre ? Machinalement, je suis la direction du village à travers broussailles et marais et j'arrive bientôt en vue des premières cases. De là, je découvre une colonne en marche, suivant la route de Kanova ; c'était tout le personnel de mon poste ; nos deux directions forment un angle droit. J'entre ensuite dans le village, le cœur me battant bien fort; il fallait
cependant payer d'audace. Le chef du village vient à ma rencontre, me demandant ironiquement où sont mes soldats. Je lui réponds qu'ils sont partis pour faire la guerre et que je viens m'installer dans son village eu attendant leur retour. Il me répond en souriant qu'il connaît toute l'affaire et qu'il sait parfaitement bien tout ce qui s'est passé à Luluabourg. D'ailleurs, ajoutet— il, je n'ai rien à craindre chez lui. Il me conduit comme d'habitude sous l'abri que j'avais fait faire et me fait apporter à boire et à manger ; je mourais de faim ; je n'avais plus rien pris depuis la veille ; ces nouvelles m'avaient coupé l'appétit. Le chef vient ensuite gravement s'asseoir à mes côtés ; je lis dans ses yeux qu'il a de mauvaises nouvelles à m'apprendre. Il me demande aussitôt si je sais ce qui est arrivé à la mission.
Inquiet, pressentant de nouveaux malheurs, je le presse de questions, lui demandant de me raconter rapidement tout ce qu'il sait. Il me dit que quatre de ses hommes viennent de revenir de Luluabourg et qu'ils ont vu la mission en feu ; les révoltés ont mis les cinq sœurs à la chaîne et ont coupé la tète aux Pères ; ils se sont ensuite jetés sur les étoffes, après avoir mutilé tous les enfants de la mission. Gela me paraît invraisemblable ; je fais appeler les quatre hommes, qui m'affirment avec force gestes que c'est bien ainsi. Donc, plus de doute possible, que vais-je faire maintenant?
1—.& Goliatti HosrsiX
Punaise des bois
Femmes indigènes attendant Touverture du marché à Nyangwé