LA FERME DE LUSAMBG
Luluabourg détruit, la mission également, je restais donc seul blanc, ne sachant plus à qui me fier.
J'envoie tout de même un courrier à la mission pour annoncer mon arrivée avec quatre boys ; peut-être les gens de Tshikadama ont-ils exagéré, peut-être aussi ont-ils menti.
Vers 2 heures et demie, je reprends la route, il me reste encore cinq heures de marche à faire pour arriver à la mission.
En arrivant près de la mission, j'enverrai un de mes boys en avant pour voir ce qui se passe ; si ce qu'on m'a raconté est vrai, je pourrai toujours me cacher dans la brousse en attendant les événements.
Je continue ma route, songeant à la situation qui m'était faite, puis je pensais à tout ce qui était arrivé à Luluabourg, à la mission Saint-Joseph, les sœurs à la chaîne et à la merci de ces misérables.
A 6 heures, j'arrive au villag3 de Tshikudi qui, en m'apercevant, vient à ma rencontre porteur d'un
billet Je le lui arrache des mains et je lis, à ma
grande joie, que tout est tranquille à la mission, que les révoltés ne donnent plus signe de vie et enfin que le Père Gambier m'attend avec impatience.
J'étais on ne peut plus content et j'aurais bien embrassé le chef Tskikudi. Je me remets de suite en route, entièrement réconforté cette fois. Vers 7 heures et demie, j'arrive à la mission, exténué, n'en pouvant
plus. Là, je retrouve Gassart et Lassaux, les deux blancs de Luluabourg ; nous voici donc, tous réunis, à l'exception de notre malheureux chef, le capitaine Pelzer.Je conte les différentes péripéties de mon voyage. Le Père Gambier conte également tout ce qui s'est passé ; quant à Gassart, il a passé aussi de bien mauvais moments.
Nous veillons toute la nuit, car nous craignons que les soldats de mon poste ne viennent attaquer la mission au chant du coq et, pour toute défense à leur opposer, nous n'avons que six soldats Balubas de Luluabourg qui nous sont restés fidèles.
Le jour de la révolte, les Pères, craignant pour la mission, étaient partis pour mettre les sœurs en lieu sûr ; les indigènes se montrant méfiants, ils avaient jugé prudent de regagner la mission d'autant plus vite qu'ils venaient d'apprendre que les révoltés n'étaient plus à Luluabourg. Il s'en est fallu de peu que les Sœurs et les Pères ne tombassent entre les mains du chef Gongo Tshitengé ; ils sont donc revenus à la mission le 6 et, détail curieux, ils ont retrouvé tout dans l'état où ils l'avaient quitté ; rien n'avait été dérangé, même la table qu'ils avaient abandonnée au déjeuner ; personne n'avait touché à quelque chose.
Enfin, le 7 au matin, quand le jour a paru, nous avons tous éprouvé un grand soulagement ; les espions envoyés par le Père Cambier sont venus nous dire que
les révoltés avaient tous passé la Lulua et prenaient le chemin de Kalala-Kafumba. Là se trouve également une mission, celle du Père Garmyn ; heureusement, un courrier est déjà parti pour l'avertir. Le lendemain, je pars pour Luluabourg, qui se trouve à deux heures et demie de marche de la mission. La vue de la station, que j'avais quittée au mois de novembre, m'a fait mal au cœur. Toutes les maisons des blancs, dévastées, saccagées, étaient dans un triste état ; il y avait des paperasses dans tous les coins de la station. J'ai été voir la place où est tombé le capitaine Pelzer, frappé de plusieurs balles ; la terre était encore humide du
sang qui avait coulé Une lettre de son frère, qu'il
venait de recevoir au dernier courrier, était tachée de sang et tombée de sa poche sans doute pendant le meurtre.
Voici les faits qui se sont passés à Luluabourg : Le 1 juillet, au matin, les soldats se trouvaient à l'appel en armes, les trois blancs étaient présents. A un moment donné,les soldats Batétélas ont commencé à tirer sur les blancs, ont blessé Cassart à la hanche et Lassaux au côté ; ceux-ci sont parvenus à s'échapper ; quant au capitaine Pelzer, les soldats l'ont poursuivi avec acharnement. Alors, il s'est arrêté, leur demandant ce qu'ils voulaient. Les révoltés l'ont écouté quelques instants et lui ont répondu qu'ils n'avaient plus d'ordre à recevoir, qu'ils étaient maîtres de la station ; alors ils
l'ont blessé à la tête ; le capitaine Pelzer est tombé ensuite, atteint en pleine poitrine, et les Batétélas l'ont achevé à coups de crosse. Immédiatement après, les révoltés ont abattu le mât de pavillon, ont pris possession du magasin de poudre et des munitions, ensuite ont pillé les magasins de marchandises et se sont partagé les effets des blancs ; une grande partie des bœufs, les moutons, les chèvres, les poules, tout a été massacré à coups de fusil. Quant aux femmes, qui n'étaient pas de leur nationalité, elles ont été mises à la chaîne.
La nuit s'est passée en danses et en orgies et, le 5 au matin, les révoltés ont passé la Lulua, chargés de butin ; tout ce qui était lourd et encombrant a été jeté dans la rivière : ivoire, argent, croisettes en cuivre, malles.
Ils ont quitté Luluabourg aussi précipitamment parce qu'ils craignaient que du renfort ne vînt de Lusambo, malgré les sentinelles qu'ils avaient postées sur toutes les routes pour intercepter les billets, puis ils avaient hâte de se joindre à mes soldats. Ils se sont rejoints au village de Kalala-Kafumba. Mais ce qui est in explicable, c'est qu'ils n'ont pas incendié une seule case de la station et n'ont pas détruit un seul arbre fruitier, ni caféier, ni citronnier, rien.
Ce qui parait également incompréhensible, c'est qu'ils n'ont pas été piller la mission, si proche, et où ils savaient bien qu'il y avait beaucoup d'étoffes et de marchandises.
Dans tous les cas, le jour de la révolte, la plus grande partie d'entre eux se sont mis en route dans le dessein de piller la mission, tandis que les autres Batétélas gardaient le butin et les femmes.
Ils sont même arrivés jusqu'au Mikalaïe (petit ruisseau à une heure de marche des Pères). Là, ils ont rebroussé chemin et sont revenus aussitôt à Luluabourg. Voilà ce qui est étrange. Ils n'avaient pas de défense à craindre de la mission et puis ce n'est pas cela qui les aurait retenus.
Le 8 au soir, je suis revenu à la mission, où je suis encore resté deux jours ; ensuite je suis revenu à la station pour la défendre en cas d'attaque ; j'étais à la tête de 5 fusils rayés et de quelques Zapo-Zapes. (Leur chef est un de ceux qui n'ont pas abandonné le blanc au moment critique).
Le 12, M. Dufour nous arrive de la route de Lusambo avec 40 Haoussas munis de 30 cartouches et va camper à la mission, une attaque des indigènes devenant de jour en jour plus imminente.
Le 4, j'étais seul à Luluabourg, lorsque la mission se trouve attaquée par le chef Gongo Tshitengé. Après un combat acharné, nos soldats ont repoussé les Bachilanges et les ont poursuivis à deux heures de là en leur causant des pertes sérieuses.
Le 19, le commandant Michaux nous arrive de Lusambo avec une centaine de fusils et des auxiliaires :
il laisse quelques soldats à Luluabourg et va s'installer avec tout son monde à la mission.
(S.) A. LAPIÈRE.
Les faits qui se sont passés à Luluabourg et à Mukabua étant connus, je continue mon récit.
Parti le 1er août de Luluabourg, j'arrive le 8 à Kalala- Kafumba.Le chef nous étant très dévoué, j'essaie d'avoir par lui des nouvelles des révoltés, mais il ne sait rien de précis, si ce n'est que la mission a été complètement détruite ainsi que le poste de Kaiéié où le sergent Dehacse a été tué par ses soldats. Il croit aussi que les révoltés se sont dirigés sur Kabinda.
Je pars donc pour Kabinda, où j'arrive le 16.
Le village est rasé. Shaw, le chef de poste et le chef Lupongu, venus à ma rencontre, m'apprennent que, le 5, Bolhen, Shaw et Fromont, aidé des chefs Lupongu et Pania Motombo, ont livré un combat aux révoltés à Kaiéié, mais qu'ils ont été écrasés et que Bolhen a été tué.
Les Batétélas après avoir pris le poste militaire y ont trouvé tout ce qui leur était nécessaire et entre autres choses, le ravitaillement destiné au Katanga, soit 70 ballots d'étoffes, 30 caisses de perles, des chobox de vivres et 50.000 cartouches. C'est avant d'arriver à Kabinda qu'ils ont livré leur premier combat aux blancs ; combat dont l'issue était d'ailleurs à prévoir.
Quelques porteurs Angolais armés de la veille ne pouvaient pas tenir tète aux Batétélas, tous vieux soldats aguerris. Il est vrai que ces porteurs étaient soi-disant soutenus par un millier d'auxiliaires du chef Lupungu, mais ces derniers aux premiers coups de feu ont lâché pied avec un ensemble vraiment touchant, laissant les malheureux blancs aux prises avec l'ennemi. Aussi le désastre fut-il complet ; le lieutenant Bolhen fut tué et horriblement mutilé, Fromont parvint à échapper au massacre ; quant au lieutenant Shaw, chef de poste de Kabinda, il réussit non sans peine à gagner la forêt poursuivi par les révoltés.
Heureusement ceux-ci perdirent ses traces, grâce à une t rai née de sang, d'un soldat blessé qui s'était également réfugié dans le bois ; ils cessèrent leur poursuite se disant que le blanc avait son compte et était allé mourir sous bois.
Shaw passa une nuit terrible au fond d'un ravin, dans un infect marais, n'osant faire le moindre mouvement de crainte d'être découvert, car le combat terminé, les Batétélas avaient établi leur campement sur la lisière même de la forêt à proximité de la place où il se tenait.
De temps en temps, les sentinelles placées sur le bord du ravin déchargeaient leurs fusils dans le fond et les balles venaient lui siffler sinistrement aux oreilles.
Le lendemain, je repartais pour N'Gandu, espérant que Augustin, aidé des forces de la zone arabe, avait pu tenir les mutins en respect; mais le 21, en arrivant à Kolomoni, j'appris que dans la journée du 17, Augustin avec 5 blancs, 280 soldats et 3 à 400 auxiliaires, avait livré bataille près de N'Gandu et qu'il avait été battu et tué, ainsi que de Franken et Langeroi.
Dans ces conditions attaquer les révoltés avec mes seules forces était pure folie puisqu'ils disposaient de plus de 000 fusils Albini. Il ne me restait donc plus qu'une chose à faire, me rabattre sur Lusambo afin de protéger cette station contre un coup de main de leur part et y attendre des renforts.
C'est ce que je fis. J'arrivai le 2 septembre à Lusambo.
Quatre jours avant notre rentrée, un steamer avait amené 250 soldats de renfort, conduits par le lieutenant Sweuson.
Le 5, Gillain, Swenson, de Bêche et 250 soldats quittaient Lusambo. Le 7, mes hommes étant un peu reposés et mes pelotons étant reformés, je partis à mon tour et je rejoignis Gillain, le 12, à Mukundji ; nous arrivâmes le 17, tous ensemble au Lomami, à l'ancien poste de N'Gandu.
Les révoltés étaient établis sur l'autre rive et ils y avaient dressé trois tentes prises aux blancs, comme pour nous narguer. Ayant bien repéré le but, j'envoyai
avec mon Mauser une dizaine de balles dans les tentes.
Le procédé dut être trouvé peu courtois par ces messieurs, car, quelques minutes après, les tentes avaient disparu.
Le lendemain et les jours suivants, j'envoyai également quelques obus dans leur campement. Cette manière de faire dut leur déplaire souverainement, car quelques jours après notre arrivée, ils levèrent le camp et allèrent s'établir à Lukoléka, qui se trouve à trois heures de marche de leur ancien campement.
Jusqu'au 8 septembre, nous restâmes les uns et les autres dans l'expectative. A cette date, il fut convenu que nous irions les attaquer.
Gillain, étant très malade, me remit le commandement des troupes et je m'occupai aussitôt de leur faire passer le Lomami.
Le passage nous prit toute la matinée et une partie de l'après-midi ; comme il était trop tard pour nous mettre en route, nous campâmes à une heure de marche de la rive, remettant le combat au lendemain matin.
J'en arrive à la page qui, pour moi, est la plus douloureuse de mon récit. Vingt fois j'ai pris la plume et vingt fois aussi je l'ai rejetée, découragé. Aussi, est-ce la rage au cœur et des larmes pleins les yeux que je vous crie, ne voulant plus reculer : « J'ai été vaincu et ce fut ma faute ! ! »
C'est si facile d'écrire une victoire ! Votre plume
court court d'elle-même sur le papier et vous fait,
tout en courant, escalader fossés, tranchées et parapets, comme si, elle aussi, elle avait hâte d'arriver au « hourra » final !
Tout autre chose est d'écrire une défaite ! Votre petite vanité vous fournit toujours des excuses pour chacune de vos fautes, vous suggère des mots qui sont presque des synonymes de ceux que vous devez employer et vous avez besoin de toute votre conscience pour ne pas dénaturer la vérité.
Quant à moi, j'ai promis de tout dire, et quoi qu'il m'en coûte, je dirai tout :
Ma nuit du 8 au 9 fut atroce ; j'eus la fièvre tout le temps et, lorsque je me levai, un peu avant la pointe du joui', j'étais moulu, éreinté, découragé ; j'avais la perceplion très nette que, ne me trouvant pas en possession de la plénitude de mes moyens, je serais battu. Aussitôt que nous fûmes tous sur pied, je fis ce que je n'avais jamais fait.
Moi, l'homme autoritaire, qui n'avais jamais pris conseil de personne, et qui, en toute autre circonstance, n'aurais pas même admis que l'on pût m'en donner un, je réunis mes blancs pour avoir leur avis sur la façon dont nous allions attaquer !
La plupart furent d'avis que, pour en finir, il fallait envelopper l'ennemi, que le mieux était donc de nous
partager en deux colonnes, afin de l'anéantir en le prenant entre deux feux.
Bien que je fasse d'un avis tout à fait opposé, désirant garder toutes mes forces dans ma main, j'eus la faiblesse, je dirai même la folie, de céder.
Il fut décidé que Swenson et de Bêche, avec 230 soldats et le canon Krupp, prendraient une route, tandis qu'avec Lapière, Dufour, Palate, Droven et le Nordenfeld ainsi que 191 soldats et 25 auxiliaires, je prendrais l'autre route.
Il fut également convenu que la première colonne qui arriverait en face de l'ennemi tirerait un coup de canon et que la seconde répondrait immédiatement par un autre coup de canon, afin de faire connaître l'endroit où elle se trouvait.
Ces dispositions prises, nous nous mîmes en route.
D'après les renseignements que nos guides nous avaient donnés, nous nous trouvions à environ trois heures de marche de l'ennemi.
Partis de notre campement à 5 heures et demie, nous devions donc être en présence vers 8 heures et demie. Or, à 10 heures et demie, nous n'avions encore rien vu.
Mon appréhension était terrible, car je me disais que Swenson était peut-être déjà aux prises avec l'ennemi et que peut-être aussi, il serait écrasé avant que je parvinsse à lui porter secours. Toutefois, comme ni
mes hommes ni moi n'avions entendu aucun coup de fusil, je finis par me rassurer, me disant qu'il s'était probablement caché aux environs, attendant mon signal pour attaquer.
Vers 11 heures,nous arrivons sur le bord d'un plateau, d'où nous distinguons le village des révoltés, qui se trouve en contre-bas à environ 800 mètres de nous et à la lisière de la forêt.
La vallée qui nous en sépare est traversée par un ruisseau aux rives marécageuses. Je fais aussitôt déployer deux pelotons en tirailleurs sur la crête du plateau et, après avoir pointé soigneusement le canon, moi-même j'envoie un obus dans le village des révoltés, afin de donner le signal convenu à Swenson.
J'attends pendant dix minutes, pas de réponse !
J'envoie un second obus, suivi d'un troisième
toujours même silence de la part de ma deuxième colonne.
Persuadé alors que nous avons été trahis et voyant qu'un mouvement tournant se dessine sur ma droite, de plus étant bien persuadé que toute retraite est impossible, la mort dans l'âme je donne le signal du combat.
Dufour et Lapière, le premier avec 31 hommes, le second avec 44, devaient attaquer de front.
Palate, avec deux pelotons, formant un ensemble de 70 hommes, devait s'opposer au mouvement tournant.
J'avais remis le canon à Droven, avec une garde de 2ô fusils appartenant à des auxiliaires.
Enfin, j'avais avec moi 46 vieux soldats, formant réserve et destinés à parer à toutes les éventualités.
Bientôt, les deux pelotons de Dufour et de Lapière sont aux prises avec l'ennemi, qu'ils refoulent môme jusqu'aux premières maisons des révoltés ; mais, à ce moment, un second contingent étant entré en ligne, je sens qu'ils vont faiblir, s'ils ne sont promptement secourus.
Je commis ici ma seconde grande faute de la journée : Au lieu d'envoyer Palate avec ses hommes au secours de Dufour et de Lapière, je le laisse en réserve et, voulant ranimer mes hommes par ma présence sur la ligne des tirailleurs, je m'y précipite avec mes vieux soldats, persuadé que je l'emporterai de haute lutte, puisque, jusqu'à ce jour, il m'a suffi de vouloir pour que mes hommes, éleclrisés par ma voix, se jettent avec rage sur nos ennemis affolés !
Il n'en fut rien, hélas ! Au bout de 25 minutes, sur un ensemble de 131 hommes engagés, 42 étaient tués et 38 blessés : plus de la moitié étaient donc hors de combat. De plus, Palate venait d'être tué d'une balle au front, Lapière et Dufour étaient blessés tous les deux ; ma réserve, privée de son chef, s'était évanouie sans avoir été engagée et mon canon, sur lequel je comptais beaucoup, ne tirait pas, Droven ayant perdu sa corde tire-feu !
A ce moment, nies hommes furent tout à coup pris d'une panique épouvantable ; ni prières, ni menaces ne purent les retenir : ils lâchèrent pied de toutes parts. J'espérais les rallier au ruisseau, derrière la réserve ; mais, comme je l'ai dit plus haut,celle-ci s'était dispersée sans même avoir été engagée.
Désespéré, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, puisque je n'avais plus quinze hommes autour de moi, je leur donnai l'ordre de se porter au plus vile au Lomami, afin d'y arriver si possible avant les révoltés, protéger la retraite et le passage de ma malheureuse colonne.
Sur la route du retour, nous fûmes assez étonnés de voir que l'on ne nous poursuivait pas.
Nous eûmes plus tard la clef de l'énigme : Swenson était arrivé sur ces entrefaites, avait pris l'ennemi à revers, et celui-ci, surpris, n'avait fait qu'une faible résistance, puisque Swenson n'eut qu'un seul blessé dans son détachement.
Donc, en somme, la victoire nous restait, vu que Swenson avait pris l'ennemi en déroute et en fuite. Mais, si les troupes de l'Etat étaient victorieuses, je n'en avais pas moins, moi personnellement, subi un échec.
Cette journée fatale me pèse encore comme un horrible cauchemar et me gâte souvent le plaisir que j'ai à me reporter aux jours heureux que j'ai passés au Congo.
Aussi je vous jure que je donnerais dix ans de ma vie pour recommencer cette bataille, dans les mêmes
circonstances, avec les mêmes éléments mais en
prenant d'autres dispositions.
Le lendemain de ce jour néfaste, comme nous n'a Avions pas de médecin, je fus obligé de soigner moi-même nos nombreux blessés ; or, je l'ai déjà dit, parmi eux se trouvaient Dufour et Lapière.
Ce dernier avait un biceps presque entièrement enlevé; la blessure était hideuse et toid autour pendaient des morceaux de chair morte.
Je me rends donc chez lui, avec ma boite à outils, suivi d'un soldat portant les médicaments.
Mon ami Lapière était dans sa chaise longue, le bras • ■il écharpe. En me voyant entrer, il se lève d'un bond et, -ans répondre à mon salut, s'écrie :
« — Qu'allez-vous faire, commandant? »
« — Albert, lui dis-je, tu le vois bien, je viens te soigner. »
« — Oui, seulement je vois aussi que vous avez tout votre attirail de couteaux et de ciseaux, mais je vous jure bien que vous ne me couperez rien du tout. »
Ce fut en vain que, pendant plus d'une demi-heure, j'essayai de lui faire comprendre que, si l'on ne coupait pas toutes ces chairs mortes, la gangrène se mettrait dans la plaie, c'est-à-dire qu'il était perdu sans rémission.
Dans son entêtement de malade, il ne voulait rien entendre et ne cessait de répéter : « Vous ne me couperez rien du tout ! »
Voyant qu'il était impossible de le convaincre, je résolus d'employer les grands moyens :
<( — Albert, lui dis-je, puisque tu ne veux pas être raisonnable, je vais faire appeler quatre soldats et te faire ficeler, après quoi je t'opérerai. »
— « Vous ferez cela ? me dit-il. »
— « Mais certainement, je le ferai, puisqu'il n'y a que ce moyeu là pour te sauver. »
— Et s'il ne me convient pas à moi d'être sauvé ?
— Je te sauverai malgré toi.
— Alors, dans ce sale pays, on n'est plus même maître de sa peau ?
— Certainement non, tu appartiens entièrement à l'œuvre que tu sers, et tu sais aussi bien que moi qu'en ce moment surtout, la vie d'un blanc est trop précieuse pour qu'il lui soit permis de se sacrifier bêtement.
— Eh bien, finit-il par me dire, puisque c'est comme cela, et puisque vous avez la rage de couper, coupez donc, mais surtout faites vite et ne me faites tenir par personne. »
Un quart d'heure après, le pansement était terminé. Au bout d'un mois, mon ami Albert était guéri.
Depuis cette époque, je me suis souvent amusé à lui rappeler qu'il me doit la vie. Mais chaque fois aussi il
Aspect de ist forêt vierge
Gobelet en bois sculpté du Kassaï servant à boire le malafu
ne manque jamais de répondre : « Gela se peut, mais vous ne m'ôterez jamais de la tète que vous n'aviez pas le droit de m'opérer malgré moi ! »
Mais reveuons aux révoltés. Huit jours après notre combat livré aux Batétélas, donc le 16 septembre, Lothaire arrivait de la zone arabe avec 700 soldats, 8 blancs et 150,000 cartouches ; réunis, nous avions donc plus de 1,000 fusils à opposer à l'ennemi.
Les révoltés s'étaient réfugiés dans une foret dont la route formait une succession de clairières. Il fut décidé que nous irions les y attaquer. Toutes nos forces réunies, nous nous mîmes en marche dès le 18.
Toutes les clairières furent défendues, jusqu'au campement, mais la véritable bataille se livra à la première. L'ordre de marche était celui-ci : Doorme, avec les troupes de Kassongo ; puis moi avec les troupes du Kassaï-Lualaba, enfin Lothaire avec les autres troupes de la zone arabe.
Dans cette journée, c'est Doorme qui eut à soutenir le plus fort de l'attaque et il le fit avec un courage et un brio dont on ne peut trop le féliciter. Les autres pelotons qui furent engagés par la suite ne l'ont été que successivement et lorsque les munitions de Doorme étant presque épuisées, on dut retirer petit à petit ses hommes de la mêlée pour les remplacer par des troupes fraîches et bien pourvues de cartouches. C'est donc à Doorme, en grande partie, que revient le succès de cette journée.
Les révoltés s'étaient enfin dispersés ; nous perdîmes pendant quelque temps leurs traces.
Un nouveau coup d'audace de leur part nous donna bientôt de leurs nouvelles ; nous apprenons en effet que, réunis aux gens de Dibué et de Kolomoni, ils ont attaqué et détruit une caravane de la zone arabe, commandée par quatre blancs qui nous apportaient, entre autres choses, vingt-trois caisses de cartouches.
11 fut décidé que nous irions les attaquer sans retard ; dès le 6 novembre, nous étions en présence.
L'ordre de marche restait le même qu'au combat précédent,mais, lorsque nous fûmes en contact, Swenson fut envoyé sur noire droite avec 130 hommes et de Bêche sur notre liane gauche avec 70, afin d'empêcher tout mouvement tournant de la part de l'ennemi.
Ceci fait, nous nous reportâmes en avant ; Doorme commandait l'avant-garde; je le suivais avec 150 hommes, enfin venait Lothaire, avec le gros des forces de la zone arabe.
Bientôt, nous entendîmes une fusillade endiablée sur notre flanc droit ; Swenson était donc certainement aux prises avec l'ennemi; mais quelle était la force numérique de celui-ci ?
A tout hasard, Lothaire envoya à Swenson le sergent Spilliart avec 70 soldats afin de le renforcer, et la marche se continua en avant. En arrivant sur le plateau qui se trouvait devant nous, ne voyant pas d'ennemis et
entendant que la fusillade sur notre droite ne ralentissait pas, je lis arrêter la marche en avant, et, après nous être consultés avec Lothaire, il fut décidé que celui-ci et Doorme continueraient leur marche en avant, tandis que moi, avec les 150 soldats qui me restaient, j'irais me rendre compte par moi-môme de ce qui se passait chez Swensou. Il était temps : J'arrivai juste à point pour recueillir Spilliart et ses hommes en pleine retraite et près d'être eiiATeloppés, au moment môme où Swenson, qui avait affaire à presque toutes les forces des révoltés, allait à son tour être débordé et certainement massacré avec la plus grande partie de son monde.
Nos forces réunies eurent assez vite fait de rétablir le combat ; l'ennemi fut culbuté et la poursuite se continua jusqu'au soir.
Quant a Lothaire et à Doorme,ils ne trouvèrent devant eux, que les bandes de Dibué et de Kolomoni.
Si donc l'honneur du combat du 16 octobre revient à Doorme sans conteste, ce furent Swenson et Spilliart qui assurèrent la victoire du 6 novembre, car, sans leur résistance opiniâtre et énergique, je ne serais jamais arrivé à temps pour les dégager.
Dès le lendemain de ce combat, Lothaire et moi formâmes une colonne de 300 hommes pris parmi les officiers et les soldats les plus valides des deux détachements et la lançâmes, sous les ordres de Swenson, à la poursuite des fuyards. Ce fut sans résultat, car
ceux-ci parvinrent à nous faire perdre leurs traces ; ce ne fut que plusieurs mois après ces derniers événements que j'appris d'une façon certaine qu'ils s'étaient réfugiés et reformés au Nord-Est de Kassongo-Niembo.
Le 17 novembre, je quittai Lothaire. Tandis qu'il regagnait la zone arabe, je rentrai à Lusambo, où j'avais à reprendre le commandement du district; Gillain repartait pour l'Europe, son terme étant expiré depuis longtemps.