CHAPITRE XV
Rentrée à Lusambo. — Départ de Gillain pour l'Europe. — Grande expédition vers le Sud. — Réception émouvante à Kabinda. — Le tribut volontaire de Lupongu. — Chez Kaiéié.
— Trop de gibier. — Singuliers effets de la foudre. — Un éléphant monstrueux. — Les chutes et les grottes de Bena-Kaya.
— Un marché original. — Invasion de fourmis. — La mort de John. — Arrivée à Muséa. — Départ de la caravane du Katanga.
— Un Haoussa de Delcommune. — Mon cuisinier met le feu au campement. — Le dévouement du soldat congolais. — Beaux spécimens de la race dans les deux sexes : Un soldat. — Un boy. — Mademoiselle Coco.
Aussitôt rentré à Lusambo, je m'occupai de réunir et d'organiser une grande expédition, à la tête de laquelle je me proposais d'accomplir diverses missions d'ordres assez différents.
Ce que je voulais d'abord, c'était faire partir une caravane de ravitaillement pour le Katanga, car ce poste n'avait plus été ravitaillé depuis plus d'un an. La caravane devant passer aux environs de l'endroit où les révoltés s'étaient réfugiés, je voulais l'escorter moi-même, afin de la mettre à l'abri d'un coup de main de la part de ceux-ci.
Ce cpie je voulais aussi, c'était punir les chefs qui avaient fait cause commune avec les soldats révoltés, récompenser ceux qui nous étaient restés fidèles aux heures difficiles, rétablir notre prestige par une exhibition de forces relativement considérables ; visiter tous
les grands chefs de ce vaste pays, afin de nous les attacher ; faire la conquête des Bakuas-Kassassus qui n'avaient jamais voulu se soumettre à l'Etat; enfin battre Kalamba et réoccuper Mukabua et la contrée avoisinante.
Deux mois après ma rentrée, c'est-à-dire le 1er février 1896, je quittais Lusambo, accompagné d'Albert Lapière et de trois cents bons soldats ; nous avions également avec nous plus de quatre cents charges destinées tant au poste du Katanga qu'aux besoins de l'expédition. J'avais également donné des ordres à Swenson, qui devait me rejoindre au poste de Kabinda, avec de Bêche et Geyssens, ainsi que deux cents soldats.
Je profitai de ce qu'un grand steamer, « La Ville de Bruges », se trouvait à Lusambo pour faire transporter mes charges à M'Pania Motombo. Ayant reçu de ce chef les nombreux porteurs qui m'étaient nécessaires, dès le 3 je le quittai pour entreprendre mon long voyage.
Après quatorze jours d'une marche des plus fatigante, par monts et par vaux, nous arrivons en face de Kabinda, l'immense agglomération qui forme le village du grand chef Lupongu.
Ce dernier était pour moi une vieille connaissance, je dirai presque un ami.
Pendant la guerre arabe, il m'avait servi d'auxiliaire
, au grand combat de Ghigé, s'était opposé de toutes ses
forces au passage des révoltés et son village, avait été
brûlé par eux ; enfin, en toutes les occasions, il s'était toujours montré l'allié le plus fidèle de l'Etat.
Aussi loi qu'il apprit mon arrivée, il fît tout son possible pour me recevoir le mieux qu'il put. Des courriers furent envoyés dans toutes les directions, afin de convoquer ses principaux chefs, ainsi que tous ses guerriers. Lorsque, le 16 février, je lis mon entrée dans ce village que j'avais vu brûlé et en ruines quelques mois auparavant, je fus réellement ému.
Sw enson et de Bêche, arrivés la veille avec deux cents soldats, rangèrent leur troupe en bataille eu face du poste, à côté des 120 de Shaw, qui formaient la garnison de Kabinda. Quant à Lupongû, il se porta à ma rencontre, entouré de ses plus grands chefs et escorté de plus de trois mille guerriers armés de fusils, ainsi
q l'un peuple innombrable. Aussi lorsque, clairons
sonnant, tambours battant et drapeau déployé, nous fîmes aotre entrée dans le village, ce fut une scène inénarrable : Une clameur immense, prodigieuse, insensée nous accueillit, tandis que des centaines de tambours battaienl H qu'éclataient des milliers de coups de fusil.
Ainsi escortés, nous arrivons en face du poste. Au moment précis où les trois cents hommes sous les ordres de Swenson présentent les armes et que les clairons sonnent aux champs pour saluer notre étendard, à ce moment, dis-je, un vent se lève sous
ce ciel sans nuage et déploie notre beau drapeau qui flotte maintenant joyeusement et fièrement comme un heureux présage.
Pendant tout ce temps, le canon du poste gronde sur sa butte et nous salue martialement lui aussi de sa voix grave et profonde.
Une larme heureuse me mouilla la paupière ; les yeux fixés sur le drapeau, je me sentis frémir dans tout mon être d'une juste et patriotique fierté, car pour moi ce lambeau d'étoffe représentait à la fois la patrie absente, agrandie par notre fait, le triomphe et la glorification de l'œuvre grandiose et généreuse de notre « Roi », l'œuvre à la réussite de laquelle je m'étais consacré corps et âme.
Avant de quitter Kabinda, où je séjournai avec toute l'expédition pendant six jours, je crois intéressant de vous dénombrer les cadeaux qne je reçus de Lupongu le jour de mon arrivée. Il me donna : 1 bœuf, 5 pointes d'ivoire,
10 charges de cannes à sucre,
10 charges de haricots,
16 charges de sel,
16 charges d'arachides,
37 grands pots d'huile de palme, 100 croix de cuivre,
50 moutons,