ASPECT DE LA BROUSSE
Sentier sous bois dans la grande forêt
90 chèvres,
700 charges de maïs,
800 charges de manioc,
910 poules.
Les six jours que je passai à Kabinda furent employés à organiser définitivement l'expédition, à rendre la justice, ainsi qu'à recevoir les nombreux chefs des environs, qui tous étaient venus me faire visite.
Le 22, nous quittons définitivement Kabinda, mais en deux colonnes, car nous sommes trop nombreux pour voyager ensemble : notre ravitaillement serait trop difficile.
Nous nous réunirons de nouveau à M'Pafu, afin de traverser avec loulcs nos forces la région dangereuse.
Le 21, j'arrivai avec ma colonne chez le grand chef Kaiéié. C'est le seul chef de cette contrée qui, avec Lupongu, nous soit resté réellement fidèle pendant les jours douloureux de la révolte de nos soldats.
Lors du combat qui s'est livré le 5 décembre 1895, près de son village, il a fait enterrer le plus décemment qu'il a pu notre malheureux camarade le lieutenant Iiolhen, et, lorsque les autres chefs de la « contrée » lui disaient qu'il avait tort de se ranger du côté des blancs, puisque ceux-ci n'avaient plus de soldats et que leur régne devait être considéré comme fini il leur répondit avec conviction qu'évidemment les blancs traversaient une crise épouvantable, mais que certainement aussi,
ils reviendraient un jour en nombre et qu'alors ils puniraient ceux qui se seraient révoltés.
Je passai 48 heures chez lui ; après avoir fait son éloge, en présence d'un peuple immense, je lui remis un très riche présent, afin de bien montrer à tous que, si nous savions punir nos ennemis, nous savions aussi récompenser dignement ceux qui nous étaient dévoués.
Eu quittant Kaiéié, nous abandonnons les montagnes pour entrer dans le pays des grandes plaines, aux marais profonds et perfides, mais aussi dans le pays de la chasse. Pendant plus de trois mois, il ne se passa pas un jour sans que j'abattisse au moins une belle pièce de gibier. A la fin, je ne tirais plus que ce qui était nécessaire à notre table, ou encore quelques très grosses pièces que je distribuais à mes hommes.
11 y avait trop de gibier, c'était trop facile à tirer et l'on n'avait plus le plaisir de la surprise.
Le 2 mars, il m'arriva une singulière aventure :
Dans la matinée, nous avions rencontré une rivière nommée Lubimbi, large en cet endroit de 12 mètres environ, très profonde, et dont les eaux grossies par la pluie roulaient avec une violence extrême.
Nous avions mis plus de trois heures pour construire un pont et ma caravane étant passée, j'avais établi mon camp sur l'autre rive.
Vers 5 heures du soir, un orage épouvantable se déchaina au-dessus du camp. J'étais assis dans ma
tente, sur ma malle-bain, quand, soudain, un coup de tonnerre éclate et je suis jeté à terre hors de ma tente. La foudre était tombée sur un arbre à environ vingt mètres de l'endroit où je me trouvais et avait produit les effets les plus singuliers : deux femmes qui pilaient du manioc en dessous de l'arbre avaient été renversées sans ressentir aucune espèce de douleur, tandis qu'une douzaine de poules qui se trouvaient au même endroit avaient été tuées sur le coup.
Deux fusils appuyés contre l'arbre avaient eu leur crosse fendue d'une façon identique, tandis qu'aucune partie en fer n'était dérangée. Enfin Lapière, qui avait sa tente beaucoup plus près de l'arbre que la mienne, ne ressentit pas la moindre secousse.
Quant à moi, j'éprouvais une douleur assez vive dans la jambe gauche et je boitai môme assez fort pendant deux jours.
Le 4, nous aperçûmes de l'autre côté de la Luembé, a environ 500 mètres de nous, un éléphant énorme. Je n'ai jamais vu un monstre semblable; chacune de ses défenses pesait certainement plus de 70 kilogs. Je lui ai envoyé quelques coups de fusil, mais sans résultat apparent. La distance était trop grande.
Le 8 mars, nous arrivons au village de Bena- Kaya, qui se trouve à cheval sur la Luembé, et le lendemain, la caravane de Swenson vient nous i (joindre.
C'est dans ce village que j'ai pu admirer, tout à la fois, les plus belles chutes et les plus belles grottes que j'aie jamais vues. Nous sommes allés les visiter dans l'après-midi du 9.
Pour arriver aux chutes, nous sommes obligés de dégringoler la montagne en nous accrochant à des lianes, tant la descente est raide et difficile, mais, en arrivant au pied des chutes, nous sommes largement payés de nos peines par le spectacle terrifiant et grandiose qu'il nous est permis d'admirer.
La Luembé qui, en cet endroit, a environ 40 mètres de large, se laisse choir tout d'une venue et avec fracas d'une hauteur d'environ vingt-cinq mètres dans un vaste entonnoir rocheux.
L'eau tombe avec une telle violence qu'il se forme au-dessus de la chute un nuage permanent que l'on aperçoit à une très grande distance.
Au sortir de cet entonnoir, les parois des rochers formant ses rives se resserrent en un long couloir, n'ayant pas plus de dix mètres de large, où la rivière se précipite avec une force irrésistible. C'est effrayant, Aertigineux.
Voulant me rendre compte de la force du courant, j'ai fait jeter par mes hommes plusieurs gros arbres dans la rivière. Lorsque ceux-ci se maintenaient dans le fil du courant, ils passaient devant nous avec la rapidité de l'éclair et en décrivant des embardées
fantastiques, mais lorsqu'ils se présentaient en travers à l'orifice du couloir, eu moins d'un dixième de seconde ils étaient réduits en miettes, on peut dire pulvérisés.
Nous allâmes ensuite visiter les grottes sous la direction du chef du village. Nous avons commencé par descendre pendant plus de dix minutes, puis nous avons parcouru un grand nombre de couloirs et de salles sur lesquels venaient se greffer un nombre incalculable d'autres. Enfin, après plus de deux heures de promenade souterraine, nous sommes revenus à la surface. Notre guide nous a affirmé que nous n'avions pas parcouru la dixième partie des grottes.
Nul doute que, dans un temps plus ou moins rapproché, lorsqu'elles seront mieux connues, l'on se rendra en excursion aux grottes et aux chutes de la Luembé, de la même façon que l'on se rend aux chutes du Niagara. Ici, l'on aura deux attractions extraordinaires au lieu d'une.
C'est également à Béna-Kaya que j'assistai au plus curieux marché que j'aie jamais vu.
Lors de notre arrivée,tous les gens du village s'étaient retirés dans leurs grottes. Comme notre campement dominait celles-ci de plus de vingt mètres et que le bruit des chutes rendait toute conversation impossible, voici ce que nos hommes avaient imaginé : au moyen de longues et flexibles lianes, ils laissaient descendre des mitakos, des perles ou des étoffes jusque près des
indigènes, ceux-ci remplaçaient ces marchandises par des poules ou des poissons fumés. Si le soldat était satisfait de l'envoi, le marché était conclu ; dans le cas contraire, le soldat laissait redescendre les poules ou les poissons en y ajoutant autant de petits bâtonnets qu'il désirait d'unités en plus ; si l'indigène consentait, il ajoutait à son envoi ce qu'on lui réclamait et l'affaire était faite ; dans le cas contraire, il retournait au soldat son envoi et le marché en restait là. Le comble, c'est que ni le chef du village ni moi n'eûmes à intervenir une seule fois ; toutes ces relations commerciales furent établies avec une entière bonne foi de part et d'autre.
Le village de Béna-Kaya est également très curieux. Los cases se trouvant sur la rive droite servent d'habitations exclusivement aux esclaves;quantaux chimbeks de l'autre rive, c'est le quartier des nobles, des guerriers et des hommes libres.
Chaque partie du village est entourée d'une double et formidable enceinte formée de jeunes palmiers, de ronces et d'épines s'enchevêtrant les unes dans les autres et présentant un mur de feuillage impénétrable. Un couloir fortifié relie les deux bornas et cache le seul passage à gué qu'il y ait.
Donc si les assiégés faiblissent d'un côté, il leur reste tout le temps voulu pour passer dans l'autre borna, tandis que l'ennemi serait obligé de passer la rivière pour aller de nouveau les assiéger, ce qui est quasi-
impossible, la Luembé formant des rapides des deux. côtés. Et dans le cas où ils seraient vaincus, soit par la ruse, soit par le nombre il leur resterait toujours les grottes inaccessibles, qui sont leur plus certaine planche de salut.
La coiffure des indigènes de cette contrée est aussi bizarre que variée. Ces guerriers ont les cheveux légèrement ondulés sur le dessus de la tète et portent la tresse derrière exactement comme les perruques des anciens seigneurs de chez nous. Cette tresse est garnie de eauris ; c'est la plus élégante de leurs coiffures et la plus propre, car toutes les aulres sont enduites à l'huile de palme et répandent une odeur peu agréable.
D'autres uni la tète couverte d'une centaine de petites tresses qui parfois se réunissent vers le sommet de la tète, et y sont maintenues par quelques perles ou retombent à droite et à gauche.
D'autres aussi ont les cheveux artistement tressés en une dizaine de mèches raides qui forment une couronne A-ers le sommet du crâne. (Ce sont surtout les hommes libres). Enfin il y en a d'autres encore qui ont tous les cheveux ramenés derrière la tête, où ils forment un gros bourlet et sont réunis par un anneau de cuivre. Quant aux femmes, elles ont tous les cheveux en longues tresses bouclées entremêlées de eauris; ces tresses retombent des deux côtés ; le tout est fortement enduit d'huile de palme mélangée à de la terre rouge.
Quant à leurs costumes, les hommes portent un petit pagne en madiba (fibres de palmier) qui leur vient au-dessus du genou. Les femmes portent par devant un tout petit pagne qui est attaché à la corde qui leur serre les reins ; derrière, elles ont également un pagne long et étroit qui leur tombe sur les talons, ce qui fait qu'en marchant le vêtement flotte de droite à gauche. C'est d'un efl'et tout à fait bizarre.
Dans cette contrée il se trouve de nombreux pièges au gibier. Ce sont des fossés larges d'un mètre sur trois de longueur. Ces fossés ont environ trois mètres de profondeur et vont en se rétrécissant vers le fond. Dans le fond il se trouve des pieux apointés vers le sommet ; le tout est recouvert de broussailles, ce qui fait que la bête qui tombe dans ces trous s'empale le plus souvent et dans tous les cas s'enfonce de plus en plus en raison des efforts qu'elle fait pour en sortir.
On rencontre de ces traquenards dans les plantations et même souvent dans le sentier. Nos soldats eurent la chance d'y découvrir plusieurs belles antilopes capturées de cette façon.
En quittant les chutes et jusqu'au village de Muséa, où nous arrivâmes vingt jours plus tard, rien de bien intéressant à signaler, si ce n'est une aventure assez désagréable qui advint à mon ami Lapière.
Une nuit donc, mon camarade se reposait tranquillement des fatigues de la journée, quand, tout à coup, il