UNE JOLIE FAMILLE
Les enfants de ZAPO-
XJrx xnarcHé ±xx«a.iê;èixe
Cratère d'un ancien volcan du Kivu transfermé en lac
XJix géant cL& la forêt
est réveillé en sursaut par son chien, qui sautait comme un fou d'un bout de la tente à l'autre.
Il l'appelle, mais le chien n'entend rien et saute de plus belle. Croyant à la présence d'un serpent, Lapière se lève en hâte et fouille partout sans rien voir. Tout à coup, il se sent des piqûres par tout le corps; regardant plus attentivement, il s'aperçoit enfin que sa tente est envahie par une légion de fourmis, il y en avait partout ! Il dut travailler avec ses soldats pendant plus de deux heures pour s'eu débarrasser et si une pluie des plus opportune ne s'était mise à tomber, je ne sais comment il s'y serait pris pour mettre en fuite ces hôtes incommodes.
Détail assez curieux : j'avais ma tente à quelques mètres de la sienne et, non seulement je ne fus pas dérangé par les fourmis, mais je n'entendis même rien ; ce fut seulement le matin que j'appris la mésaventure de mon ami.
A quelques jours de là, j'eus un gros chagrin : mon pauvre John, mon brave chien de chasse, avait vu tant de gibier depuis quelques jours qu'il en avait gagné la fièvre ; il en mourut. Ce fut certainement une des plus grandes peines que j'aie ressenties en Afrique. C'était mon compagnon inséparable. Il était doué d'une intelligence hors ligne et d'un dévouement sans pareil. Aussi était-il aimé et cajolé par toute l'expédition. Je l'aimais comme un ami et je l'ai pleuré comme tel.
Le 26, la route est fort longue ; nous n'arrivons au village de Lulu que vers deux heures de l'après-midi. Sur la route il ne se trouve pas le plus petit ruisseau ; on n'y rencontre pas la moindre goutte d'eau. Heureusement qu'on nous a prévenus et que nous avons pu prendre nos précautions.
Il fait une chaleur suffocante ; nous traversons d'immenses plaines formant de légers mamelons; le terrain est argilo-ferrugineux et pierreux, les herbes sont peu élevées et la réverbération est très forte ; grâce aux provisions d'eau que nous avons eu la précaution d'emporter, nos porteurs et nos gens ne souffrent cependant pas trop.
Vers une heure, nous voyons dans le lointain de hautes montagnes ; il y a certainement un village dans les environs, car nous marchons dans de belles plantations; aussi nos hommes reprennent-ils courage. En effet, le village ne se trouve plus loin et nous y arrivons une demi-heure plus tard. Après avoir traversé une forêt très épaisse, où nous découvrons de nombreux pièges et où nos hommes prennent plusieurs bêtes dans les fossés, le sentier descend très raide et nous voyons le village à nos pieds. Il n'est pas très grand ; il s'y trouve environ deux cents cases. Il n'y a pas non plus de borna, mais il est défendu de trois côtés par une brousse impénétrable tandis que le quatrième côté l'est par un vaste marais. A l'entrée du village, le chef fait mine de vouloir susciter des difficultés pour nous laisser entrer,
donnant coninie prétexte que les cases sont très petites et trop peu nombreuses, pour abriter notre immense caravane ; il dit aussi qu'on est occupé à préparer le tribut, en deux mots, il nous invite à camper à la porte.
Je lui réponds que mes hommes sont trop fatigués pour établir un campement et passant outre, je prends possession du village, l'assurant que lui et ses gens n'avaient rien à craindre, ni pour eux ni pour leurs biens. Quelques heures après il était tout à fait rassuré.
C'est dans ce village que j'ai vu les plus nombreux et les plus beaux fétiches, une immense tête creuse avec deux grandes cornes servant au féticheur qui se l'adaptait sur les épaules ; il y avait encore plusieurs fétiches ayant au moins un mètre de hauteur, et représentant l'un un homme et l'autre une femme avec un pot, battant le manioc, ainsi que plusieurs autres sujets très originaux et tous fort bien sculptés. La canne du chef était formée de cercles en cuivre allant en spirales de bas en haut ; elle était aussi surmontée d'une tète de femme très finement sculptée; il y avait également une massue dans le même genre, ainsi qu'une superbe pagaie, véritable merveille. Cette contrée est d'ailleurs très riche en objets de collection.
En arrivant à Muséa, j'eus une assez grande déception : je croyais bien y rencontrer le grand chef de la contrée Kassongo-Niembo, d'autant plus qu'il devait, me semblait-il, nous garder une grande reconnaissance, puisque
c'était grâce à l'appui que lui avait donné Gillain qu'il avait pu régner.
Je tenais beaucoup à le voir, ayant plusieurs questions importantes à traiter avec lui. Malheureusement, à mon arrivée, je trouvai son village complètement abandonné.
Voulant avoir l'explication d'un fait que rien ne me faisait prévoir, je donnai l'ordre à mes soldats de tâcher de s'emparer, sans lui faire aucun mal, d'un des indigènes de la contrée.
Je fus servi à souhait ; dans l'après-midi, on m'amena, plus mort que vif, tant il avait peur, un indigène qui rodait aux environs du camp ; c'était précisément un des petits chefs de Kassongo.
Après avoir réconforté mon homme et lui avoir fait quelques petits cadeaux afin de le mettre à son aise, je le « cuisinai » de mon mieux et bientôt j'appris toute la vérité.
Kassongo, après le départ de Gillain, loin de nous être reconnaissant de l'immense service qui lui avait été rendu, n'avait rien trouvé de mieux que de faire alliance avec les Kiokos, ces terribles esclavagistes du Sud, qui, par leur profession, étaient nos ennemis naturels.
Lorsque la nouvelle de mon arrivée parvint à Muséa, il s'y trouvait précisément une caravane immense de Kiokos ; ceux-ci avaient déterminé Kassongo à se retirer avec eux dans un borna formidable, qu'il possédait à quelques jours de marche de sa capitale.
Je résolus d'aller l'y retrouver, afin de le forcer à se déclarer avec nous ou contre nous.
A Muséa, je donnai un jour de repos à mes hommes. Les porteurs de l'expédition de ravitaillement du Katanga en avaient surtout grand besoin.
Comme, de cet endroit il n'y avait plus rien à craindre de la part des révoltés, il fut aussi convenu que le lendemain, 1er avril, MM. de Bêche et Ghyssens termineraient leur voyage avec leurs propres forces, tandis qu'avec Lapière, je continuerais ma reconnaissance du pays et mes visites aux grands chefs de la contrée.
Le soir, un petit banquet nous réunit ; le lendemain matin, après avoir fait nos adieux aux camarades et leur avoir souhaité bon voyage, je fis ranger les deux troupes en face l'une de l'autre. On rendit d'abord les honneurs au drapeau, puis, sur un signe, la caravane de Bêche s'ébranla, pendant que ma musique jouait ses marches les plus entraînantes et que mes soldats saluaient les partants de leurs plus formidables hourras!
De Bêche marchait en tête avec quelques soldats ; venaient ensuite 400 porteurs avec un soldat intercalé de temps à autre ; enfin Ghyssens, avec quelques hommes, formaient l'arrière-garde.
Cette caravane avait vraiment belle allure ; nous formions le vœu que le destin lui fût propice...
Le 2, nous quittâmes également Muséa ; nous étions obligés de revenir sur nos pas pendant plusieurs jours, car nous n'avions pas de route directe pour nous
rendre au borna de Kassongo-Niembo et à Motombo Mukulu.
Au moment où je m'apprêtais à quitter le village, on m'annonce qu'un ancien soldat Haoussa, qui s'était échappé des mains des indigènes, vient d'entrer dans le camp.
En effet, peu de temps après, on m'amène un grand et fort gaillard, portant une barbe énorme, les cheveux retombant en longues boucles frisées de chaque côté de la tête et ayant pour tout costume un petit pagne indigène.
Sans son tatouage, il eût été impossible de le reconnaître. Ainsi accoutré, il avait l'air vraiment comique ; aussi fût-ce par un immense éclat de rire que nous l'accueillîmes, Lapière et moi.
Nous le finies asseoir et il nous conta son histoire : Il était venu dans cette contrée avec Delcommune, en 1892 ; il tomba malade et, comme il ne pouvait plus suivre la colonne, son chef l'avait confié à un chef du village près de Muséa, qui l'avait toujours très bien traité. Seulement, depuis quatre ans, il n'avait plus entendu parler des blancs. Il nous dit aussi qu'il avait appris notre arrivée lors de la fuite de Kassongo, et qu'il s'était esquivé à son tour, afin de venir nous rejoindre.
Chose assez curieuse : il était toujours porteur de sa médaille avec son numéro de matricule ; inutile, je crois, d'ajouter qu'il fut reçu avec enthousiasme par les autres Haoussas, qui le croyaient mort depuis longtemps.
Xous arrivons, le 4, au grand borna de Kassongo- Niembo, mais celui-ci est également vide.
Pendant quatre jours, je suis resté sur place, espérant toujours que Kassongo m'enverrait un émissaire quelconque, vain espoir : ce chef est une espèce de fou dont il n'y a rien à attendre.
Du borna de Kassongo au village de Motombo- Mukulu, il y a dix-sept jours de marche assez ennuyeuse à cause de nombreux marais.
Pendant cette longue marche, il ne nous arriva qu'une seule aventure, qui mérite d'être rapportée.
C'était lors du passage de la Luembé : la rivière est très large et très profonde en cet endroit (exactement 48 mètres de large). M'étant établi dans un village à proximité de la rivière, j'avais envoyé Lapière avec tous les hommes valides pour faire un pont, et j'étais resté au campement avec les malades et les éclopés.
Mes hommes n'étaient pas partis depuis une heure, que notre cuisinier met par maladresse le feu à la case, où il est établi. En un rien de temps, le feu prend des proportions énormes et menace de détruire le village ainsi que nos marchandises et nos munitions ; le moment étant critique, je fais sonner l'alarme ; quelques minutes plus tard, j'ai la satisfaction de voir arriver mes hommes, qui avaient réellement volé à notre secours et parviennent, après un travail acharné et parfois dangereux, à se rendre maîtres de l'incendie.
C'est dans des circonstances comme celle-ci, lorsqu'il est livré à sa seule initiative et que tout dépend de son bon vouloir, que l'on peut le mieux apprécier tout ce qu'il y a d'admirable dévouement et d'abnégation absolue dans le soldat congolais.
Le soldat congolais est un être primitif, admirablement doué, capable des actes les plus follement braves et des dévouements les plus complets.
Toute la question est de le traiter en homme et non en brute ; de savoir lui parler, de lui expliquer ce que l'on attend de lui, en un mot, de lui témoigner de l'amitié et de la confiance, de le rehausser à ses propres yeux. Quand on le conduit de cette façon, on peut tout lui demander, car il n'est aucun sacrifice qui soit au-dessus de son courage discipliné. C'est le bon chien qui n'a d'autre volonté que celle de son maître et qui, au besoin, se fait tuer pour lui.
Quelques exemples que j'ai pu constater de visu viendront je crois, avec à propos, soutenir la justesse de ma thèse.
Le premier se rapporte à un de mes soldats que j 'avais dû faire punir; le suivant a trait au dévouement d'un petit boy; enfin le troisième montre l'intelligence, la charité d'une petite négresse.
Un matin j'avais dû faire appliquer la peine du fouet (appelée chicote au Congo), à un de mes soldats nommé Amissi, pour une faute grave concernant la discipline.
Or, dans le courant de la journée, nous avions précisément à traverser une rivière large et profonde, au courant rapide.
Mes homnies avaient de l'eau jusqu'à la poitrine, et craignant une chute de celui qui me porterait, je m'apprêtais à entrer dans l'eau, quand mon homme puni le matin vint ni'ofîrir de monter sur ses épaules afin de me faire traverser la rivière.
J'avoue que j'eus une seconde d'hésitation, car je me dis que rien n'était plus facile pour lui, que de simuler uu faux pas et de me faire boire une tasse de mauvais bouillon.
Je résolus cependant de tenter l'aventure, et sans rien montrer de mon appréhension,je montai sur ses épaules.
Il prit des précautions inouïes pendant tout le passage afin de ne pas tomber, et me déposa indemne sur la berge opposée.
Le soir, au campement, je le fis chercher et lui demandai comment il se faisait que c'était précisément lui, qui s'était présenté pour me faire passer l'eau.
<( Ma punition de ce matin, me dit-il, je l'avais méritée et lorsque vous vous êtes trouvé au bord de l'eau, j'étais le seul présent qui fût assez fort pour vous faire traverser la rivière sans accident. »
« C'est bien, lui dis-je, je vois qu'il y a en toi de l'étoffe pour faire un bon soldat, prends cette chèvre et tu la partageras avec tes camarades. »
Dans la suite, il ne se fit plus jamais punir, et il devint même un des meilleurs, parmi la troupe d'élite qui composait mon escorte particulière.
L'autre trait se rapporte à un pauvre enfant appelé Arthur N'tété, que j'avais trouvé sur un champ de bataille et qui depuis ce jour ne voulut plus jamais me quitter.
L'ayant ramené avec moi en Europe, je résolus d'en faire un homme, et loin de l'exhiber comme un singe savant, je l'envoyai au catéchisme ainsi qu'à l'école.
Il était impossible de trouver un meilleur élève et un meilleur cœur.
Bien que Namur, ma ville de garnison, soit séparée de 27 kilomètres du village où il habitait avec mes Parents, sa plus grande récompense était de venir en bicyclette le dimanche matin, afin de me montrer son bulletin de la semaine.
Ce brave enfant faisait donc 54 kilomètres pour recevoir une caresse et un encouragement, et me montrer qu'il était digne de l'intérêt que je lui portais.
Le fait suivant le dépeindra d'ailleurs mieux que tous les discours.
Eu 1901, lorsque s'organisa l'expédition qui devait partir en Chine, j'avais eu l'honneur d'être choisi pour commander la colonne montée.
Arthur avait entendu parler vaguement de la chose.
Quelques jours plus tard, j'avais obtenu l'autorisation d'aller passer quelques heures avec mes vieux Parents.
Il vint me trouver.
« Cela est-il vrai, Commandant, que tu vas partir pour la Chine. »
« Je le crois, Arthur ; une expédition s'organise à cet effet et j'en fais partie. •»
« Alors, je pars avec toi ? »
« Cela n'est pas possible mon ami ; l'expédition ne se compose que de soldats, et comme tu es trop jeune pour t'engager, tu ne recevrais ni solde, ïii ration de vivres. Et puis peut-être faudra-t-il faire la guerre ; il y aura donc beaucoup de dangers à courir. »
<( Commandant, me répondit-il, je veux aller avec toi. Les dangers ne sont pas plus grands pour moi que pour toi et tu as besoin de quelqu'un qui t'aime bien, pour te soigner. De solde, je n'en ai pas besoin, et pour ma nourriture, tu me donneras du pain et les restes de ta table, cela me suffira ! »
Enfin, il me reste à vous parler de Mademoiselle Coco.
Coco tout comme Arthur N'tété était un pauvre mioche trouvé dans les herbes après une bataille et que mes soldats m'avaient rapporté.
Elle avait la plus curieuse petite frimousse de singe que l'on puisse imaginer ; mais on oubliait vite qu'elle
était laide,lorsque ses yeux immenses vous regardaient, tant ils reflétaient d'intelligence et de bonté.
Lorsqu'on me l'apporta, elle n'avait guère que 7 à 8 ans. (*)
De suite elle sut se rendre utile, peu après nécessaire et bientôt indispensable.
La brave petite Coco me rendait plus de services à elle seule que tous mes boys ensemble.
Dans les commencements que je l'avais chez moi, aussitôt qu'elle m'entendait appeler un boy, elle accourait, écoutait ce que je disais au boy, puis allait voir où le boy allait prendre l'objet demandé.
Bientôt ce fut elle qui montra aux boys les objets qu'ils ne trouvaient pas assez vite.
Plus tard elle ne se donnait plus la peine de le leur montrer et à moins que le poids ne fût trop lourd pour ses petits bras, elle me l'apportait elle-même.
Enfin elle n'était pas chez moi depuis un an que je lui avais confié toutes mes clefs.
Mais où Coco était incomparable, c'était lorsque nous étions en expédition. Outre mes effets personnels, j'avais alors avec moi parfois 60 ou 80 caisses contenant toutes espèces de marchandises ou de vivres, devant servir soit à faire des présents aux chefs, soit à alimenter notre cuisine. Et bien, comment Coco s'y prenait-elle ? je n'en sais rien, mais le fait est que bien qu'elle ne sût évidemment ni lire ni écrire, je ne l'ai jamais vue se
(*) 7 à 8 ans au Congo représentent 10 à 12 ans en Belgique.
tromper de caisse, ni de clef pour ouvrir le cadenas ! c'était réellement prodigieux.
Quant à son bon cœur il égalait au moins son intelligence. Vu les immenses services qu'elle me rendait, j'étais amené à lui faire assez souvent de petits cadeaux tels que un pagne, quelques perles etc
Or malgré mes largesses il n'y avait pas une femme, pas une fille d'un de mes soldats, qui fût aussi pauvre que Coco.
Une femme était-elle, ou se disait-elle malade, Coco lui faisait cadeau de son nouveau pagne, soit pour la consoler, soit pour qu'elle eût plus chaud. Une autre avait-elle un gosse, Coco lui donnait ses perles pour faire un collier au moutard.
Un jour que je lui reprochais assez vertement ses largesses, lui disant qu'après mon départ elle serait elle-même très pauvre, et qu'elle était folle de donner ainsi tout ce qu'elle possédait, elle me répondit simplement :
« Oh maître, si tu voyais comme ils sont heureux !!....»
Brave petite Coco! toi aussi et sans le savoir,
par pur instinct, tu avais une .âme d'élite, une âme toute pétrie de bonté, de dévouement et de charité !
Qn'es-tu devenue depuis mon départ?
Puisses-tu avoir trouvé un peu de ce bonheur que tu prodiguais si volontiers aux autres et que tu méritais si bien pour toi-même ! ,