CHAPITRE XVI
Chez Motombo Mukulu. — Coutumes bizarres. — Le grand chef Mata Yamvo. — Conduite héroïque d'Albert Lapière. — Filles d'Eve !... — Chez Kayéyé. — Une cérémonie pénible et impressionnante. — Un homme pris au piège. — Succession de combats acharnés. — Mort de N'Gongo. — Capture de M'Pogna. — Fuite de Kalamba. — Prise d'un drapeau Kiokos. — Mœurs et croyances Bachilanges. — Réception du Père Cambier. — Une messe militaire. — Retour à Lusambo. — Cruelle déception
A plusieurs jours de marche de son village, Motombo avait fait nettoyer la route, afin de faciliter notre marche. Nous étions encore à plus de trois heures du village que nous recevions déjà une députation de ses principaux chefs, envoyés à notre rencontre pour nous souhaiter la bienvenue.
Quoique très vieux, il vient nous recevoir en personne, porté sur les épaules d'un grand et fort gaillard. Sitôt arrivé près de nous, il met pied à terre et nous salue, nous disant que nous pouvons, ainsi que nos hommes, nous considérer comme étant chez nous. « Demandezmoi tout ce que vous voulez, me dit-il, et je vous le donnerai. »
Il me prie aussi de rester deux ou trois jours chez lui, afin de me présenter ses sous-chefs, qu'il avait fait appeler.
C'est avec plaisir que je fais droit à sa requête, car mes hommes ont besoin d'un peu de repos.
Pendant les trois jours passés dans son village, l'amabilité du vieux chef ne se démentit pas une seule fois; aussi est-ce avec regret que nous avons quitté notre amphitryon.
Avant de nous séparer et afin de lui faire honneur, j'ai passé avec lui en revue les 400 soldats de l'expédition, puis je les ai fait défiler. Inutile, je crois, d'ajouter qu'il a été aussi enthousiasmé qu'ahuri.
Le pauvre vieux n'avait jamais rêvé machine guerrière aussi formidable ; à chaque instant, il me prenait les mains et se déclarait mon meilleur ami.
En quittant le village de Motombo, je me rendis chez le Mata Yamvo, où j'arrivai après cinq jours de marche.
Le nouveau Mata Yanrvo a établi son village sur la rive gauche du Koïla.
Avant de décrire mon entrevue avec ce chef, je crois nécessaire de dire quelques mots de sa personne.
Le chef actuel est le quatrième du même nom, mais si son prestige est toujours immense sur son peuple qui l'adore, ses territoires sont beaucoup diminués en comparaison de ceux de son arrière-grand-père, le grand Mata Yamvo, qui, fondateur de la dynastie et empereur du Lunda, régnait sur un territoire trois ou quatre fois grand comme la Belgique.
Porte d'entrée d'un village fortifié
indigène lançant la sagaïe
Indigène tirant à l'arc
Figure d'une des nombreuses danses indigènes
Cuisine indigène
Ce chef avait plus de cent mille hommes armés de fusils à pierre ; il n'a pas été, comme beaucoup l'ont cru, battu par les Kiokos, mais lâchement assassiné par eux.
Voici en quelles circonstances :
Depuis toujours, le Mata Yamvo était en relations commerciales avec les Kiokos, auxquels il achetait sa poudre et ses fusils.
Comme bien l'on pense, ces derniers, qui sont bien les plus affreux esclavagistes et les pires forbans du monde, enviaient ses immenses richesses, son stock considérable d'ivoire et ses nombreux esclaves.
Un jour donc, ils se rendirent chez lui en très grand nombre et, comme le Mata Yamvo avait donné une fête magnifique en l'honneur de leur chef, ils l'assassinèrent traîtreusement et se mirent à tirer sur tous ses sujets, qui, surpris sans défense, furent en grand nombre massacrés ou faits prisonniers.
Les deux premiers successeurs du grand Mata Yamvo furent des princes sans énergie et la plupart de leurs grands feudataires se rendirent indépendants.
Celui que je vis est beaucoup plus énergique ; il est déjà parvenu à grouper à nouveau tout un peuple autour de lui.
Comme c'est un ennemi héréditaire des Kiokos et que moi-même je hais de toute mon âme, de toutes mes forces, ces bandits qui ont tant fait souffrir toutes nos
malheureuses populations du Sud de l'Etat, je tenais énormément à me mettre en rapport avec lui, afin de nous liguer ensemble contre ces hordes dévastatrices.
Sachant qu'il n'avait jamais vu de blanc, ni eu de rapport avec aucun d'eux, je fis tout ce que je pus afin de ne pas l'alarmer par une visite inattendue.
Je lui envoyai donc un émissaire avec un présent, afin de le prévenir de ma visite et de l'assurer de nos bonnes intentions à son égard.
La veille de notre arrivée, nous rencontrâmes le soldat que j 'avais envoyé en ambassade ; il nous dit que le Mata Yanivo était très bien disposé pour nous, mais que, n'ayant jamais vu de blanc, il en avait peur.
Je campai sur une espèce de tertre qui se trouvait à environ trois kilomètres du village et j'envoyai mon interprète en chef afin d'aviser le Mata Yamvo de mon arrivée très prochaine. Les pourparlers furent interminables ; enfin, mon interprète vint me dire que les gens du Mata Yamvo, craignant une trahison de notre part dans le genre de celle des Kiokos, ne consentaient ni à laisser venir leur chef, ni à nous recevoir dans leur village.
J'avoue que j'étais très embarrassé ; ce fut Lapière qui me tira d'embarras par un geste d'une bravoure antique dans son héroïque simplicité.
— « Commandant, me dit-il, vous n'obtiendrez rien de ces gens-là, ils sont trop craintifs. Laissez-moi partir
avec quelques hommes et j'irai leur dire que je me remets comme otage parmi eux pendant que leur chef viendra vous faire visite. De cette façon, ma tête répondant de la sienne, peut-être bien aura-t-il confiance et pourrez-vous vous mettre en relations avec lui. »
J'hésitai beaucoup à accepter l'offre généreuse de mon ami ; mais, comme il insistait et que des intérêts absolument majeurs étaient en cause, je le laissai partir.
Sa mission réussit parfaitement. Déjà le chef et son frère étaient en route vers notre bivac lorsque des gens de leur escorte ayant entendu un appel de clairon, furent repris de nouveau par leur peur et forcèrent le chef et son frère à faire demi-tour.
Albert dut donc revenir au camp, sans avoir réussi ; le pauvre garçon en était réellement malheureux. Désirant, coûte que coûte, entrer en relations avec le grand chef, je résolus alors d'aller le visiter moi-même le lendemain matin.
Dès le point du jour, je me mis en marche avec 20 soldats d'élite ; quand je dis : « mis en marche », c'est une façon de parler, car Lapière m'ayant prévenu que j'en avais pour une bonne demi-heure à patauger dans les marais avec de l'eau jusqu'à mi-jambe, je m'étais muni d'un hamac, afin de ne pas me présenter devant le Mata Yamvo crotté comme un barbet.
Le marais passé, nous arrivons en face du borna, qui est réellement formidable : un fossé très large et très
profond nous en sépare et, pour arriver à la porte d'entrée, on doit franchir une passerelle formée d'un tronc d'arbre équarri.
L'intérieur du borna est également des plus remarquable : il s'y trouve d'immenses allées très droites, plantées de palmiers et bordées de milliers de jolies cases, soigneusement entretenues.
C'est certainement le plus beau et le plus soigné des villages que j'aie vus au Congo.
Les cases sont très différentes de celles des autres contrées : elles sont rondes, peu élevées et faites de fine paille très bien tressée. Le toit a la forme d'un parapluie et est lui aussi très bien travaillé.
Bien qu'il n'ait que deux doigts d'épaisseur, il est absolument impénétrable et semble pouvoir défier de très nombreuses saisons.
La route que je suis est très large et bordée des deux côtés par plusieurs rangées de cases.
Les femmes que je rencontre sont occupées à battre le manioc dans de jolis mortiers en bois. Elles ne paraissent nullement effrayées en me voyant passer. Elles arrêtent simplement leur travail, s'avancent nonchalamment jusqu'au bord de la route où elles se campent et les poings sur les hanches se mettent à bavarder avec leurs voisines tout comme les commères de chez nous; il ne leur manque réellement qu'un tablier et un balai.
Après avoir marché environ un kilomètre, nous arrivons à une place immense, couverte d'un peuple innombrable et au bout de laquelle se trouve un abri colossal, ayant la forme d'un champignon.
C'est là que m'attend le Mata Yamvo.
A mon approche, toute cette foule s'est levée comme un seul homme et s'est tue respectueusement. Un large couloir est ouvert au milieu et bientôt le chef vient à ma reucontre.
C'est un homme magnifique qui marque environ 40 ans ; sa taille moyenne est bien prise, la physionomie est des plus attrayante ; elle fait songer à l'ancien type syrien. On voit de suite que l'on a'afîaire à un homme intelligent : je ne doute pas un instant que j'aurai vite fait de le convertir complètement à mes vues.
En arrivant sous l'abri, il me conduit à un siège, préparé pour moi et recouvert d'une magnifique peau de lion ; lui-même s'assied sur un siège plus bas, recouvert d'une même peau, tandis que son frère et une foule d'autres chefs prennent place en demi-cercle sur des peaux de léopard ; la foule s'installe, comme elle le peut.
Mais tout cela se fait avec un ordre parfait et dans le silence le plus absolu.
Après que le Mata Yamvo m'a souhaité la bienvenue et que je lui ai répondu de mon mieux, l'assurant de mes bonnes intentions à son égard, lorsqu'enfin tous
les salamalecs officiels sont finis, je lui fais dire par mon interprète que j'ai un autre sujet plus important à traiter avec lui, mais que je désire lui parler en particulier, son frère et mon interprète devant être seuls témoins de l'entretien.
Il me fait alors entrer dans son lupongo particulier et, pendant plus de deux heures, je lui expose ce que je veux faire et ce que j'attends de lui.
Il me comprend très bien, entre complètement dans mes vues et nous devenons bientôt une bonne paire d'amis.
La palabre terminée, il me fait visiter tous ses appartements, qui dénotent, par leurs ornements et le fini de tous les objets qui s'y trouvent, une civilisation et un goût rare chez leur propriétaire.
Après quoi, nous dînons ensemble et je passe toute l'après-midi avec mon nouvel ami.
Mais comment vous parler du Mata Yamvo sans vous parler de ses filles, de ces êtres étranges qui m'ont ébloui et charmé ?
Leur teint vieil or et leur galbe de statue antique en faisaient réellement, à cette époque, une troupe de nymphes égarées au Continent noir.
Loin d'avoir le nez épaté, d'être lippues et d'avoir les cheveux crépelés comme presque tous les spécimens de la race nègre, elles avaient au contraire le nez aquilin; la bouche et les lèvres étaient d'un contour admirable,
leur chevelure opulente et ondulée s'épandait librement sur leurs reins fièrement cambrés, leur démarche était souple et gracieuse, et leurs yeux immenses, semblables à des diamants noirs, nous fascinaient par leur éclat.
Leur costume lui-même s'harmonisait admirablement avec leur beauté sauvage ; il se composait d'une espèce de longue chemise blanche sans manche, tombant tout d'une venue, ainsi que d'une longue pièce d'étoffe, dans laquelle elles se drapaient avec une suprême élégance et qui laissait à découvert le bras droit et le bas des jambes.
Filles d'Eve, elles avaient de leur mère toutes les curiosités. Elles voulaient tout voir, toucher à tout, et, par leur familiarité ingénue, ne laissaient pas d'embarrasser parfois ceux auxquels leur intérêt s'attachait.
Mais laissons ces séductrices et reprenons notre récit.
Huit jours de marche nous séparaient du village de Kaiéié.
La route fut assez monotone.
Le costume du chef Muéni-Musenghi nous divertit cependant beaucoup : il se présenta à nous affublé d'un ancien jupon de femme venant d'Europe, confectionné en satiD noir avec volant, d'un veston taillé dans des mouchoirs à ramages, et coiffé d'un chapeau en feutre mou garni de plumes de toutes nuances et de toutes dimensions. Enfin, derrière lui, un esclave portait un immense parasol rouge, surmonté d'une tête de femme sculptée !
En un mot, il était si réussi que — j'en demande bien pardon au protocole — lorsqu'il m'apparut, je ne pus m'empêcher de partir d'un immense éclat de rire.
Il n'en fut d'ailleurs nullement offusqué : bien au contraire, il prit mon hilarité pour une amabilité et se montra tout heureux de l'effet produit.
La veille de mon arrivée à Kayéyé, je fus rejoint par vingt soldats de Luluabourg sous la conduite d'un caporal. Celui-ci me dit qu'il avait reçu de Légat la mission d'aller occuper le village de Kanda-Kanda, qui se plaignait d'être menacé par une forte bande de Kiokos.
Le caporal, ayant appris mon arrivée, était venu me rejoindre afin de prendre mes ordres.
Le 14 mai, nous arrivons au village de Kayéyé vers 9 heures.
Le chef, accompagné de tous ses guerriers, vient à notre rencontre en grande ponipe et nous souhaite la bienvenue. Il a fait construire, à notre intention, un grand et bel abri, qui nous servira de salle à manger, ainsi qu'un grand nombre de cases pour nos soldats ; ceux-ci n'ont donc qu'à s'installer.
Dans l'après-midi, il vient me payer un magnifique tribut. Je lui fais dire alors que je le recevrai à nouveau le lendemain matin, afin de m'entretenir avec lui des tristes événements dont son village a été le théâtre lors de la révolte. Voici comment il me conte la chose : Pelzer avait fait placer deux blancs en poste chez
Kayéyé. Quand la révolte des soldats éclata à Luluabourg, ceux-ci, après avoir pillé et brûlé la mission de Kalala-Kafumba, se sont portés sur Kayéyé, qu'ils ont détruit de fond en comble.
Un des blancs est parvenu à se sauver ; le second, le sergent Dehase, ayaiit appris par les indigènes l'arrivée des soldats révoltés, s'est résolument porté à leur rencontre avec les soldats de son poste, mais, en route, son caporal lui a traîtreusement tiré dans le dos un coup de feu qui l'a traversé de part en part. Dehase a encore fait quelques pas dans les herbes, puis est tombé mort.
Plus tard, les gens de Kayéyé, ayant retrouvé son cadavre, l'ont entouré de nattes et l'ont enterré à la place même où il était tombé.
Je résolus de donner à notre pauvre ami une sépulture digne de lui.
Le lendemain matin, j'envoyai donc Lapière avec un peloton, afin qu'il pût, sous la conduite du chef, retrouver les restes du pauvre garçon, les envelopper dans de riches étoffes et les ensevelir.
Quand Lapière m'eut fait prévenir que tout était prêt, j'envoyai un autre peloton avec un drapeau aux confins du village, afin de faire escorte au cortège ; puis je fis rauger tous mes soldats et tous mes porteurs sur la route qu'il devait suivre.
Aussitôt que le convoi apparaît, mes clairons sonnent
aux champs, nos tambours battent et toute la troupe présente les armes, pendant que le cortège défile lentement.
Arrivé au bord de la fosse que j'ai fait creuser en face du chimbeck principal du chef, on dépose le corps et je lui adresse un suprême et dernier adieu au nom de la famille, des amis et de la patrie absente.
On le descend ensuite dans la fosse ; puis tous les soldats, tous les porteurs et tous les gens de Kayéyé, qui sont armés de fusils, viennent successivement, par groupes de dix, tirer une salve sur la tombe.
Pendant l'après-midi, je donne également des ordres pour que tous les hommes de mon détachement, ainsi que tous les hommes de Kayéyé, aillent chercher de grosses pierres ; ou forme ainsi un tumulus qui atteint bientôt des proportions énormes ; je fais surmonter le tout d'une croix portant le nom du défunt ainsi que la date de sa mort.
Je crois qu'il y a peu de blancs au Congo qui ont une tombe pareille à celle-là.
Cette cérémonie, à laquelle j'ai donné le plus d'apparat possible, doit avoir produit une impression profonde et durable sur l'esprit des indigènes.
Partis le 17 mai de Kayéyé, nous arrivons le 22 à Kanda-Kanda.
Pendant la route, une aventure bien désagréable faillit arriver à Lapière.
Nous campions sur un plateau où les indigènes avaient creusé par centaines des pièges à gibier. Ces pièges consistent en fosses ayant plus de trois mètres de profondeur et allant toujours en se rétrécissant ; au fond se trouve un pieu dont la tête est effilée.
Ces pièges étaient si admirablement dissimulés que l'œil le plus exercé ne pouvait les apercevoir.
Lapière, en voulant se rendre dans ma tente, mit le pied en plein dans un de ces trous ; si un de ses hommes ne l'eût saisi vigoureusement par le bras, il eut certainement dégringolé dans le fond, où il risquait de se faire empaler !
En entrant chez moi, il était encore tout ému ; j'avoue qu'il y avait de quoi l'être....
Un peu plus tard, son chien, moins heureux que son maître, alla donner tête baissée dans un de ces traquenards. Les soldats essayèrent de retirer la pauvre bête en lui jetant des nœuds coulants au risque de l'étrangler. N'y parvenant pas, un d'eux se laissa descendre dans le trou au moyen d'une longue perche et en retira le chien, l'air tout penaud de sa mésaventure.
Plus tard encore, c'est un Haoussa qui tombe dans un piège avec tout son fourniment ainsi que son chien. Heureusement pour notre homme, il n'y avait pas de piquet dans cette trappe. On dut travailler assez longtemps pour le retirer de sa position plus ridicule
que critique, au milieu des rires et des moqueries de ses camarades.
Quaud nous arrivâmes à Kanda-Kanda, le chef se présenta à nous en véritable gentleman.
Il était beaucoup mieux habillé que nous.
Il était vêtu d'un complet en cheviote gros bleu et d'un chapeau mou gris perle tout neuf !
Il nous reçut très bien ; lui aussi nous fît préparer un magnifique campement, dans lequel nous n'eûmes qu'à nous installer.
Je restai quatre jours à Kanda-Kanda, afin de donner à mes hommes un repos bien gagné.
De chez lui, je me rendis chez notre ami Kalala- Kafumba, chez qui j'arrivai le 4 juin, au bout de dix nouveaux jours de marche.
Après avoir fêté ce chef qui s'était toujours montré parfait pour nous, je partis pour le village de Kichimbi, où j'arrivai le 8.
Ici finissait ma longue randonnée pacifique.
Après avoir récompensé avec joie, avec bonheur, tous les dévouements que j'avais rencontrés sur ma route, le devoir m'ordonnait de m'occuper maintenant de mon second rôle : celui de justicier.
Si, pendant nos désastres, beaucoup de chefs nous sont restés fidèles, d'autres, au contraire, en ont profité pour tuer nos courriers, piller nos caravanes et attaquer les missions ainsi que nos alliés.
Parmi ceux-ci, les plus dangereux étaient : N'Gongo, grand chef Bachilange, et M'Pogna, chef de tous les Bakuas-Kassassus.
Tous deux, établis aux portes de Luluabourg, étaient en révolte ouverte envers l'Etat depuis longtemps, mais, comme tous deux également possédaient des bornas formidables et plusieurs milliers de fusils, le poste de Luluabourg n'avait jamais eu les forces suffisantes pour les déloger de leurs repaires de bandits.
Ils se croyaient si sûrs de l'impunité que N'Gongo s'était flatté qu'il clouerait toutes les têtes des blancs de Luluabourg à son màt de pavillon.
Il était donc nécessaire de faire un exemple éclatant. Voulant me mettre en paix avec ma conscience, je leur envoyai un homme de Kichimbi, leur demandant si, oui ou non, ils voulaient faire leur soumission à l'Etat et payer une amende pour leurs crimes passés.
Ils me firent répondre qu'ils ne me craignaient pas et que, si j'étais trop poltron pour aller les attaquer, ce seraient eux qui viendraient m'attaquer dans mon camp.
C'était tout à la fois trop de crimes et trop d'insolence : quoique aimant la paix par dessus tout, j'allais encore une fois être obligé de faire couler le sang à flots. Il faut croire que c'était ma destinée au Congo. Dès le 12, nous arrivons à six heures de marche du grand village de N'Gongo.
J'envoie une reconnaissance, qui revient peu de temps après me disant que tous les indigènes se trouvent cachés aux environs de la route et dans la forêt que nous devons traverser le lendemain pour nous rendre au borna de N'Gongo.
Craignant, si je restais en place, une attaque de nuit, et bien qu'il fût près de midi, je donnai quelques instants de repos à mes hommes, je les fis manger, puis... en avant !
Le combat fut acharné, les indigènes se défendirent, de clairière en clairière, avec un courage inouï, et ce fut seulement vers le soir qu'ils lâchèrent pied définitivement pour se retirer dans le grand borna de N'Gongo.
Mes pauvres hommes étaient éreintés.
A 4 heures du matin, je les fais réveiller en silence. Au point du jour, je fais attaquer le borna, qui était formidable, par trois côtés à la fois.
Les indigènes firent une défense des plus héroïque, mais leur chef, N'Gongo, ayant été tué, ils finirent par se débander et nous pûmes enfin nous emparer de la place.
Aussitôt le borna pris, je fis arborer le drapeau de l'Etat sur le màt de pavillon de N'Gongo, ce même mât sur lequel le chef s'était vanté de faire clouer les têtes des blancs de Luluabourg !
La mort de N'Gongo dut certainement produire,sur les gens de la contrée, une impression énorme, car celui-ci passait aux yeux des indigènes pour être invulnérable.
Restait maintenant le chef M'Pogna.
Après avoir donné un jour de repos à mes hommes, je me mets en marche pour le dénicher.
Sur la route, nous ne rencontrons personne, ce chef ayant préféré garder tout son monde sous la main, afin de mieux défendre son borna.
Le 20, nous arrivons de bon matin, dans un petit village en face du borna.
Notre avant-garde y est attaquée assez vivement par environ un millier de fusils.
Je fais immédiatement partir deux colonnes afin de les contourner et je fais traîner le combat pour donner à mes gens le temps de se placer.
Le moment arrivé, je fais pousser vigoureusement en avant et quand les hommes de M'Pogna veulent se retirer dans leur borna, nos deux colonnes d'assaut les suivent de si près que l'ennemi n'a pas le temps d'en boucher la porte : nos hommes y entrent à la suite des fuyards.
Un combat acharné ne s'engage pas moins dans les rues du village ; il est près de midi quand nous sommes définitivement maîtres de la position.
Dans la poursuite, nos hommes furent assez heureux pour s'emparer du grand chef M'Pogna ainsi que de plus de 800 prisonniers.
Je restai cinq jours dans le village pour bien affirmer ma victoire et, pendant ce temps, je reçus
la visite d'un grand nombre de chefs des environs : tous venaient me faire des protestations d'amitié et de fidélité à l'Etat.
Notre double victoire eut une répercussion énorme dans toute la contrée.
Le 1er juillet, je rentre à Luluabourg, où j'espérais bien pouvoir me reposer un peu.
J'y étais à peine depuis quelques jours, quand, j'apprends que Kalamba a été rejoint par les débris des forces de N'Gongo et de M'Pogna, qu'il a de plus avec lui une nombreuse bande de Kiokos et de Bihénos, ainsi que les dix soldats Batétélas des Wisman-Falls ; enfin qu'il se trouve à la Miauw,c'est-à-dire à cinq heures de marche des missions et à 7 heures de Luluabourg, avec environ 8,000 fusils à pierre et 25 Albini.
Ce vieux lutteur veut donc encore une fois sacrifier au dieu des batailles.
Le danger étant pressant, dès le lendemain matin me voilà de nouveau « sur le sentier de la guerre », comme dirait Gustave Aimard.
Je crois que ce fut grâce à la rapidité de ma marche en avant que les missions furent sauvées* car, ainsi que je l'ai su par la suite, Kalamba s'apprêtait justement à les piller lorsqu'il apprit mon départ de Luluabourg.
Contrairement à mes prévisions, nous ne sommes pas attaqués au passage de la Miauw et toute ma troupe peut la traverser sans être inquiétée, l'ennemi s'étant retiré sur la rive gauche du Lubilache,
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Trophée représentant les cinq drapeaux
pris aux Arabes et aux Kiokos pendant les batailles des ;
7 Février 1892, 23 Novembre 1892 et 3 Juillet 1896
Un architecte... un briquetier... un maçon... un menuisier... un forgeron... un planteur... un soldat... un chef d'orchestre le Père CAMBIER !
Une demi-heure après le passage de cette rivière, mon avant-garde, commandée par le 1er sergent Heurion, débouche dans une immense clairière. Heurion, tout fraîchement débarqué d'Europe, en était à sa première bataille.
Il se porte une centaine de mètres en avant ; il était occupé à donner des ordres pour faire fouiller la lisière opposée, quand, tout à coup, une salve éclate et cinq de ses hommes roulent par terre.
Le pauvre garçon est tellement saisi, tellement interloqué, qu'il reste debout au milieu du chemin, comme pétrifié, ne bougeant plus. HeureusemeDt pour lui, j'arrive précisément avec le canon Nordenfeld, me suivant à quelques mètres.
— Eh bien Heurion ! devenez-vous fou ? En tirailleurs, que diable ! et en avant !
Du coup, mon homme reprend ses esprits et exécute l'ordre donné ; je fais immédiatement mettre mon canon en batterie. Dès le 2e coup, la distance exacte étant trouvée, il tire sans relâche, donnant ainsi de l'air à mes autres pelotons et leur permettant de déboucher à leur tour et de se porter sur la ligne des tirailleurs.
Heureusement, je n'ai avec moi que de vieux soldats très aguerris ; en quelques minutes, chacun a gagué le poste assigné et nous pouvons faire partout face à l'ennemi, bien que celui-ci nous attaque de trois côtés à la fois,
Les Bachilanges et leurs alliés se défendirent avec un courage que j'admirai malgré moi.
Ils jouaient leur dernier va-tout et ils se battirent comme des lions.
Quoique j'eusse avec moi 400 bons soldats et un canon, j'avoue que j'eus besoin de tout mon monde pour les forcer à la retraite.
Celle-ci fut quelque chose de démoniaque : lorsqu'ils lâchèrent pied, ils se précipitèrent presque tous sur la même route et comme ils se trouvaient là en masses profondes, je les fis poursuhrre par des feux de salve et à coups de canon. Leurs pertes furent effrayantes et je crois bien que, maintenant, Kalamba ne se risquera plus dans de nouvelles aventures.
Lorsque les pelotons que j'avais lancés à la poursuite des fuyards furent rentrés, je rassemblai les blancs qui avaient pris part à la bataille et, comme j'avais eu la précaution d'emporter quelques bouteilles de Champagne avec moi, je leur proposai de vider une coupe au Roi, ainsi qu'à la belle victoire que nous venions de remporter.
Tous ensemble, nous parlions des divers incidents de la bataille, quand je m'aperçus que Heurion restait à l'écart et paraissait plutôt triste, au milieu de l'allégresse générale.
— « Eh bien ! Heurion, lui dis-je, qu'avez-vous donc » ?
— (( Commandant, me répond-il, me permettez-vous de vous demander quelque chose » ?
— « Mais certainement. Que voulez-vous » ?
— (( Avez-vous été content de moi, ce matin » ?
— « Très content ; au début, vous avez été un peu interloqué, mais après, vous vous êtes montré très crâne. »
Sa réponse alors fut typique.
— « C'est que, me dit-il, j'avais terriblement peur d'avoir eu peur ! »
La bataille finie, j'allai réinstaller mon ami Lapière à son ancien poste de Mukabua et, après l'avoir aidé dans le gros œuvre de reconstruction, je repris la route de Luluabourg.
Ainsi que je l'ai dit plus haut cette bataille fut l'une des plus sérieuses que je livrai au Congo.
Ce fut également dans cette bataille que je conquis mon deuxième drapeau sur les Kiokos, mon cinquième en comptant les trois drapeaux arabes que j'avais pris à ceux-ci à la bataille de Chigé sur le Lomami.
Comme je n'ai malheureusement pas d'enfant à qui je puisse les léguerj'ai remis ces cinq drapeaux à Monsieur le Ministre de la Guerre, afin qu'il les fît déposer au Musée de l'Armée.
C'est avec fierté que je donne la copie de la lettre que je reçus à cette occasion ;
Monsieur le Commandant,
Je tiens à vous remercier bien vivement, de l'hommage que vous avez bien voulu faire au Gouvernement, des drapeaux que vous avez conquis sur V ennemi au cours de la campagne arabe. Ce n'est pas sans émotion que je les ai reçus de vos mains, car ils sont les précieux témoignages de la plus glorieuse des expéditions coloniales où nos officiers ont montré de quels éléments était composée V Armée belge.
Je les ferai déposer au Musée de V Armée, où ils rappelleront toujours le souvenir de ceux qui ont, à une heure critique, répondu à l'appel de Léopold 11 et honoré leur pays, par la grande œuvre libératrice à laquelle ils consacrèrent leur épée.
Je suis heureux qu'il me soit donné de recevoir ce précieux dépôt des mains d'un vétéran qui a vécu au Congo, ce que nos enfants appelleront plus tard l'époque héroïque, et je vous prie de recevoir, Monsieur le Commandant, avec l'expression réitérée de ma reconnaissance^' assurance de mon affectueux dévouement.
Le Ministre de la Guerre, (Signé) BROQUEVILLE.
Bruxelles, 19 Mars 1913.
Mais revenons à Kalamba et aux Bachilanges.
La tribu des Bachilanges est une des plus peuplées de tout le territoire du Congo et il n'y a pas de doute que dans le passé elle ait été une des plus florissantes et une de celles qui se rapprochait le plus de la civilisation.
Malheureusement son chef Kalamba a profité de l'autorité absolue dont il jouissait pour instituer la religion du chanvre dont il s'est proclamé lui et sa sœur grand prêtre et grande prêtresse ; il a de cette façon complètement abruti la plus grande partie de ses sujets.
Chaque fois que Kalamba voulait donner une fête (et il en donnait souvent) il convoquait tous ses grands vassaux.
Il s'asseyait alors ayant sa sœur Marna Sambi à ses côtés et tous ses chefs réunis en demi-cercle autour de lui, chacun à la place que lui octroyait le protocole Congolais.
Sur un signe de Kalamba toutes les jeunes filles du village venaient danser devant leur auguste maître au son des madimbas. Cette danse d'abord lente se précipitait peu à peu pour finir dans une sarabande effrénée ; pendant ce temps l'une des jeunes filles de Kalamba apportait l'immense calebasse officielle et après s'être agenouillée la déposait sur le giron paternel. Cette calebasse était immense et recouverte de centaines peut-être de milliers de clous dorés.
Le frère de Kalamba remplissait alors de chanvre, un fourneau en terre cuite qu'il adaptait ensuite dans une ouverture ad hoc de la calebasse, tandis qu'une de ses filles y versait de l'eau. Marna Sambi au moyen d'une petite pince en fer saisissait alors une braise et allumait la pipe de son auguste frère.
Kalamba aspirait alors quelques longues bouffées de chanvre puis les yeux désorbités et injectés de sang, se mettait à tousser furieusement comme s'il avait avalé de travers.
Il passait alors la calebasse à celui de ses vassaux
à qui il voulait faire le plus d'honneur et celle-ci passait alors de bouche en bouche jusqu'à ce que le fourneau fût vide.
La même cérémonie se renouvelait alors et ainsi de suite jusqu'à ce que Kalamba et tous ses invités fussent complètement abrutis.
Mais si Kalamba voulait que ses sujets s'enivrassent au moyen du chanvre, d'un autre côté il leur défendait sous peine de mort de boire du malafu (vin de palme). Pour être sûr d'être obéi il avait fait couper tous les palmiers de son immense contrée, privant par le fait même ses sujets non seulement de malafu, mais encore d'huile de palme, cependant si précieuse pour toute la race nègre.
En plus de la religion du chanvre qui fut introduite par Kalamba, les Bachilanges croient aussi aux fétiches ainsi qu'à la métempsycose.
Chacun d'eux a son fétiche particulier ainsi qu'une foule d'amulettes qui doivent les unes lui donner la fortune, les autres le rendre invulnérable etc
Lorsqu'un vol a été commis, ils forcent celui qui est soupçonné de tremper sa main dans de l'eau bouillante. Si celui-ci est brûlé, il est considéré comme coupable ; s'il ne l'est pas, il est reconnu innocent et celui qui l'a accusé doit lui payer une indemnité.
D'autres fois, celui qui accuse prépare une drogue (la caze) et la fait boire à l'accusé. Si celui-ci en meurt
il est déclaré coupable ; s'il en échappe, l'accusateur doit lui payer une forte amende.
Mais le plus curieux, c'est que jamais aucun ne refuse de se soumettre à ce curieux jugement et que bien souvent ils retirent leur main de l'eau bouillante sans la moindre trace de brûlure.
Ainsi que je l'ai dit, ils croient aussi à la métempsycose et ils affirment sans sourciller que lorsque l'un d'eux en a assez de demeurer parmi les hommes, il se change à son gré soit en léopard, soit en éléphant, eu lion, etc
Albert Lapière m'a conté à cet effet l'histoire suivante : Un éléphant étant venu se promener dans les plantations du poste de Mukabua, les soldats du poste l'avaient abattu à coups de fusil.
Les indigènes des environs accourus aussitôt au poste affirmèrent à mon ami avec un sérieux parfait que le pachyderme n'était autre qu'an certain chef des environs qui avait disparu depuis quelque temps et qui, fatigué d'être homme, avait déclaré qu'il allait se faire éléphant.
Ceci dit, je continue mon récit.
Gomme je devais me rendre à proximité de la mission S'-Joseph, le Père Gambier envoya un de ses missionnaires à ma rencontre, me demandant avec insistance de bien vouloir passer avec mes troupes par la mission, car il avait amassé de nombreux vivres à notre intention
et désirait fêter un peu nos soldats, qui l'avaient si bien défendu pendant les moments critiques.
Je ne crus pas devoir refuser cette petite satisfaction à mes braves soldats.
Nous fûmes reçus on ne peut mieux ; pendant les deux jours que nous restâmes à la mission, tous mes hommes furent réellement « dorlotés » par les Pères et par les sept Sœurs qui se trouvaient là.
Le lendemain de notre arrivée étant un dimanche, je résolus de faire une surprise que je savais devoir être agréable à ces pauvres femmes qui venaient de passer pendant des mois par toutes les angoisses qu'il est possible d'imaginer.
Dès sept heures sous prétexte d'inspection, je fis rassembler mes soldats en armes.
Tous sous leurs glorieux haillons (il y avait huit mois qu'ils étaient en campagne) avaient tout à la fois l'air fier et hardi ; l'intrépidité était peinte sur leur bonne et loyale figure et à la façon dont leurs yeux s'hypnotisaient dans les miens, je sentais leur désir ardent de n'avoir d'autre volonté que la mienne et aucune parole n'était nécessaire pour que nous sentions réciproquement que nos cœurs battaient à l'unisson.
Tout au plaisir de les inspecter, de les aimer et de me sentir aimé d'eux, j'oubliais le but qui me les avait fait rassembler, lorsqu'un bruit argentin vint traverser l'espace et me rappela à la réalité du moment. Ding !
ding! ding ! ding! C'est la cloche de la
mission qui à toute volée, de ses notes claires et vibrantes invite les nouveaux prosélytes à assister au divin sacrifice.
Quelques instants après, par la porte de l'Eglise large ouverte, j'aperçois le Père Carnbier qui vient de monter à l'autel ; tous ses néophytes ainsi que les religieuses sont à leur banc habituel. C'est le moment.
En avant Marche, et prenant la tête de la colonne
j'entre suivi du drapeau, des clairons, des tambours ainsi que d'une compagnie ; les autres compagnies se massent à la porte de l'Eglise, celle-ci étant trop petite pour les contenir toutes. Aussitôt entré, je me place dans le chœur. Les soldats sont formés sur deux rangs.
Je regarde alors autour de moi : Le Père Carnbier me parait un peu nerveux ; les soeurs sont émues et l'une après l'autre, essuient une larme furtive ; les enfants des missions regardent curieusement et paraissent oublier leur chapelet, qu'ils tiennent distraitement à la main ; les soldats ont l'air interloqué et l'on se rend parfaitement compte que leur imagination est fortement frappée par ce mystère qui leur paraît d'autant plus formidable qu'ils n'y comprennent rien.
Le Père qui joue de l'harmonium a, sans le savoir, scandé sa mesure en accompagnant les Psaumes, il semble vouloir jouer une marche militaire.
Mais bientôt je suis arraché à mes réflexions par la sonnette du petit nègre qui fait l'office d'enfant de chœur.
C'est le moment où le sacrifice d'amour vient de s'accomplir et où le Pontife dans un geste de bénédiction, élève l'hostie et l'offre à l'adoration des fidèles.
A mon commandement toute la troupe présente les armes et notre beau drapeau pour la première fois s'incline, taudis que mes clairons sonnent et que mes tambours battent aux champs.
En ce moment l'Eglise tremble, c'est notre canon qui placé juste en face du chœur, vient lui aussi d'envoyer son impressionnant salut. L'effet fut indicible sur ces pauvres femmes ; toutes pleuraient ; à la sortie de la messe, elles vinrent me remercier avec effusion; l'une m'assura même que je lui avais procuré la plus douce émotion qu'elle eût ressentie dans son existence.
Je sais que mon geste ne fut pas protocolaire, que quelques esprits chagrins me reprocheront peut-être d'avoir fait assister mes soldats noirs à la messe, alors que je n'en avais pas le droit.
Je sais cela très bien, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il m'a été donné de procurer quelques instants de bonheur à sept pauvres femmes belges qui, pendant plus d'un an, avaient vécu un horrible cauchemar et avaient passé par toutes les tortures morales, des vierges menacées dans leur honneur... Ceux chez qui
la tète guide toujours tous les mouvements me condamneront certainement, mais je suis certain aussi que j'aurai les suffrages de ceux qui croient que, même en service, on peut parfois écouter la voix du cœur.
Je passai quelques jours seulement à Luluabourg, tout heureux de pouvoir me reposer, après plus de deux ans de voyages et de combats continuels ; je pris ensuite la route de Lusambo, où j'arrivai le 1er août.
Ici encore, une terrible déception m'attendait.
Un steamer, arrivé depuis quelques jours, m'apportait l'ordre de réunir tout ce qui restait de soldats Batétélas ou Balubas à Lusambo et de partir de suite pour aller coopérer avec Dhanis à la guerre qui se préparait contre les Mahdistes.
J'eus un véritable moment de découragement et de colère ; je fus sur le point d'envoyer ma démission et de rentrer en Europe.
Mais je me ressaisis et je me dis que, puisque j'étais soldat et que moi le premier j'exigeais l'obéissance absolue de mes sous-ordres, je n'avais qu'une chose à faire, donner l'exemple de la discipline, quoi qu'il m'en coûtât.