X-'a-xx-tilox^e chevaline
Ma préoccupation du jour c'était la chasse et, comnie j'avais des loisirs, je m'en donnais tant et plus ; je l'ai dit plus haut, je trouvais cette existence charmante, ne me doutant pas que cette félicité dût être de si courte durée. Je vivais là comme dans un rêve, quand, un beau jour, le major Cambier me rappela à la réalité au moyen d'un petit pli cacheté, me priant de me présenter le lendemain à son rapport.
En m'y rendant, j'avais une vague appréhension. Je pressentais qu'il allait m'arriver quelque chose qui sortait de l'ordinaire.
Le major était assis à sa table de travail. J'entre, je le salue, il me fait signe de m'asscoir :
— Michaux, me dit-il, je vois dans vos notes que vous avez passé deux ans à l'école d'équitation d'Ypres ; si vous avez bien étudié vos cours, comme je le suppose, vous devez être très fort en artillerie. Ici nous avons une batterie de canons Krupp, mais nous n'avons pas d'artilleurs. Gomme je n'ai pas d'omcier d'artillerie sous la main, vous allez me faire le plaisir de vous occuper de la chose. Je mets pour cela à votre disposition le maréchal-des-logis Bakelman et vous pourrez choisir parmi les soldats de Borna soixante hommes intelligents. Surtout, faites vite et faites bien. C'est tout ce que j'ai à vous dire. Je vous remercie.
Tout cela avait été dit d'un seul trait et sans me donner le temps de placer un mot. De plus, je savais
le major un excellent homme au fond, mais très tenace lorsqu'il avait décidé quelque chose.
Puis le coup avait été si imprévu que j'en étais encore tout étourdi, aussi l'idée ne me vint même pas de répondre quelque chose ; en sortant de chez le major, je me trouvais un peu dans la situation d'un homme ivre qui recevrait tout-à-coup une douche et qui ne saurait pas bien de quel côté elle lui vient.
Tout ce que je voyais de plus clair, c'est que je devais faire quelque chose et que je ne savais par où commencer ; que j'aurais dû être très fort en artillerie, comme me l'avait dit le major et que je ne m'en rappelais pas grand 'chose, ayant bien souvent passé mon temps à faire des farces plutôt que d'écouter les leçons. ,
Enfin, un véritable effondrement.
Rentré chez moi, les idées me revinrent peu à peu et je me dis que probablement Bakelman pourrait me tirer d'affaire puisqu'il était maréchal-des-logis d'artillerie. Je le lis donc chercher et bientôt il m'apparut. Encore un peu plus grand que Meuleman, mais le double plus gros, Bakelman me parut taillé pour porter toute la batterie à lui seul.
Sa bonne ligure et son regard si franc me plurent de suite et, après cinq minutes de conversation, je fus convaiucu que je trouverais en lui un aide précieux et un homme de cœur. Il avait été instructeur dans son
régiment ; ma besogne devenait donc singulièrement facile et même agréable.
Cet après-midi môme, nous recrutions nos hommes et dos le lendemain matin nous leur apprenions l'exercice du canon, leur instruction militaire étant déjà terminée. C'est ainsi que je devins le premier commandant en chef de l'artillerie de l'Elat indépendant du Congo. Nos canons étaient du système Krupp, de 7,5 raccourci. Le canon proprement dit pesait 101 kilogrammes et l'affût, sans les roues, 111 kilogrammes.
Grâce à un système de doubles crochets que nous avions trouvé avec Bakelman et que le brave Sneyers, l'homme indispensable de Borna, nous avait fabriqué, nous étions arrivés à faire démonter nos canons et à les faire charger à dos d'hommes en une minute et demie. Dans le même laps de temps les canons étaient remontés et placés en batterie.
Pour moi, c'était très intéressant, amusant même et, eu peu de temps, j'avais pris la chose tellement au sérieux el tellement à cœur que je crois que si cela avait encore duré quelques mois je me serais persuadé à moi-même que j'étais réellement un officier d'artillerie des plus distingués.
Ici, je suis obligé d'ouvrir une parenthèse pour vous expliquer pourquoi le major Cambier avait éprouvé tout-à-coup le besoin d'avoir, une batterie d'artillerie. A cette époque (commencement de janvier 1890), une
puissance voisine, avec laquelle l'Etat du Congo se trouve maintenant dans les meilleurs termes d'amitié, se croyait lésée par l'Etat, lui faisait grise mine, et, en fin de compte, avait envoyé une canonnière en face de Borna. Or, celle-ci avait poussé le sans-gêne jusqu'à siffler presque toute une nuit.
On n'était pas tranquille à cette époque à Borna. Et voilà pourquoi, à toute éventualité, le major Cambier voulait une batterie coûte que coûte et rapidement.
Ceci dit, je suis naturellement appelé à vous conter deux petits incidents de ma vie comme commandant de la batterie.
Après six semaines d'exercice, l'inspecteur était venu voir ma batterie au tir et avait bien voulu nie féliciter sur les résultats obtenus. Seulement, une chose me chagrinait et me trottait en tète, je n'avais pas de rouleau mobile, donc pas moyen d'apprendre aux hommes à tirer sur un but mouvant.
J'avais parlé de la chose à plusieurs de mes camarades et leur avais dit mon ennui à ce sujet, quand, un midi, vers l'heure de l'apéritif, au moment où nous étions tous réunis sur la terrasse du mess, un troupeau d'antilopes vint se promener sur une montagne en face de nous.
L'occasion était trop belle et la tentation trop forte. J'avais mon but mobile.
— Trompettes, sonnez le rassemblement de la batterie au pas gymnastique.
Trois ou quatre minutes après, j'eus la satisfaction de voir arriver ma batterie au grand complet avec armes et bagages.
En moins de deux minutes, les pièces étaient montées, chargées et pointées et le feu commençait à la plus grande épouvante des antilopes, qui furent littéralement couvertes de pierrailles et de terre et, bien entendu, au plus grand plaisir des camarades qui assistaient à cette chasse, d'un genre nouveau et tout à fait inédit.
Mais tout n'était pas fini : cette canonnade en plein midi avait révolutionné tout Borna, qui n'était pas habitué à se trouver à pareille fête et l'inspecteur, tout comme les autres, s'en trouvant intrigué, avait envoyé aux renseignements.
Evidemment, on les lui donna avec beaucoup d'exagération et d'embellissement.
Il me fit donc appeler pour me demander des explications, que je lui fournis d'ailleurs slir le champ, tout en protestant de mes bonnes intentions. Il fît semblant de me croire, mais me conseilla, pour mes futurs exercices de tir, de choisir un champ un peu plus éloigné du centre de la ville.
Je fus absolument de son avis « Merci, mon major ».
A quelque temps de là, le commandant Fiévet, le lieutenant de Bergh et deux autres officiers dont les noms m'échappent malheureusement, devaient quitter Borna pour aller avec une centaine d'hommes punir
quelques villages pour un méfait dont je n'ai plus souvenance.
La veille, le commandant, en donnant ses ordres, avait dit devant moi que l'on partirait à 6 heures du matin et avait également indiqué la roule que déviait suivre la colonne.
J'avais une revanche à prendre, car tous les jours le commandant me demandait encore en plaisantant des nouvelles de mes antilopes.
Je vais donc trouver Bakclman en lui recommandant le secret, je l'avertis d'avoir à tenir la batterie prête à partir pour 5 heures du matin. Je lui dis aussi de n'emporter que quatre canons et quatre gargousses, une par pièce.
Le lendemain, à l'heure dile, nous étions en route. J'avais, de plus, emporté deux bouteilles de Champagne, six verres et un grand drapeau congolais.
Après une bonne heure de marche, ayant trouvé un emplacement favorable à mes projets, je fais arrêter ma troupe sur la crête d'une colline et après avoir dissimulé soigneusement mes quatre canons tous braqués sur l'étroit sentier venant de Borna et fait coucher mes hommes dans les herbes, je me cache moi-même avec Bakelman.
La consigne de mes hommes était celle-ci : après la seconde salve se lever tous, y compris celui qui avait le drapeau, et crier hourra !
Toutes ces dispositions prises, nous attendons les événements. Bien tôt la colonne apparaît; quatre clairons sont en tète et jouent de joyeuses fanfares, puis viennent le commandant Fiévet et de Bergh,qui causent ensemble, enfin, la colonne suit. Je les laisse approcher à 70 ou 80 mot ies, puis je fais un signe à la première section et deux coups de canons partent ensemble.
Du coup, les clairons se taisent, la dernière note même leur restant dans la gorge et la colonne s'arrête comme pétrifiée. Je fais un autre signe et ma seconde section leur envoie une bordée aussi magistrale que la première.
Les soldats se croient tombés dans une embuscade et filent dans les herbes avec un ensemble admirable.
À ce moment, mon drapeau et mes hommes se lèvent, hurlant leur plus formidable hourra, tandis que, prenant mon sourire le plus ingénu, je m'avance avec Bakelman, chacun une bouteille de Champagne à la main, vers le commandant Fievet.
— Commandant, lui dis-je en faisant sauter un bouchon, comme je savais que vous partiez en expédition, j'ai voulu vous faire une petite surprise, vous faire les honneurs de ma batterie et être le dernier à vous souhaiter bon voyage et bon succès tout en vous offrant un verre de Champagne.
— Bien oui, fi eu, c'est très bien, me dit le commandant d'un air assez maussade, mais regarde-moi un peu ces
imbéciles-là fuyant dans les herbes, va donc en guerre avec des lapins semblables. Dans tous les cas, je te remercie de ta bonne intention, mais une autre fois, quand tu auras encore l'idée de me faire une surprise de ce genre-ci, préviens-moi quand môme la veille.
Le commandant et ses officiers ayant a^rs remis leur colonne en ordre, nous nous quittâmes après une bonne poignée de mains.
C'est égal, on était gai à la batterie en retournant à Borna !
Ce fut mon dernier fait d'armes remarquable comme commandant d'artillerie.