‹ Au CongoChapitre 7 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Première chasse à l'hippopotame. — Je joue avec la fièvre, elle me terrasse. — Avocat d'office : acquittement de mon royal client. — Dépari pour le Haut-Congo. — Matadi. — Le chemin de fer, œuvre de Titans. — Sur la route des caravanes. — Rencontre avec le Gouverneur général à Lukongu. — Une mule anti-protocolaire. — Les boys n'en font jamais d'autres. — Prédiction fatale. — Je reçois ma destination définitive pour Lusambo.

Cependant, deux événements marquèrent encore cette période de mon séjour en Afrique. J'eus ma première et ma plus sérieuse fièvre au Congo et je gagnai comme avocat mon premier et probablement dernier procès, au cours duquel je fus assez heureux pour faire acquitter un chef qui avait été condamné à mort.

Pour tranquilliser également ceux de mes amis qui pourraient avoir des inquiétudes sur le sort de mes malles, je dois leur dire qu'elles m'avaient rejoint et au complet.

Je me trouvais donc aussi heureux qu'il est permis de l'être, lorsqu'on est loin des siens. Pendant la semaine, je faisais tirer le canon et le dimanche j'allais tirer le perdreau et la pintade, voire même l'antilope et l'hippopotame. Un samedi soir, j'avais donné l'ordre à trente de mes artilleurs, tous excellents pagayeurs, de se tenir prêts pour le lendemain matin à 4 heures,

afin d'aller surprendre les hippopotames au petit jour, dans une crique que je connaissais bien.

A l'heure dite, je m'embarque dans ma pirogue avec mon express et mon inséparable Pitch.

Tous mes hommes sont à leur posle et me saluent d'un bon : M' Bote ni'iumu. Je sens que leur M'Botè est plein de sympathie ; il me rend très heureux et bien fier, aussi n'est-ce pas seulement des lèvres, mais du cœur, que je leur rends leur M'Botè.

Je m'assieds à l'avant sur un banc ad hoc, mon express sur les genoux. Pitch debout devant moi, les deux pattes sur le bord de la pirogue semble lui aussi guet 1er l'hippopotame.

Nous liions comme un trait dans une demi-obscurité ; c'est charmant dans le mystérieux silence de la nuit.

J'étais bien heureux! et comme toutes mes pensées s'envolent toujours vers certaine ferme du pays brabançon, je me disais : « Si maman me voyait maintenant, seul, la nuit, au milieu de 30 anthropophages (car mes pagayeurs sont des Bangala) en train de chasser l'hippopotame, elle aurait bien peur. » D'un autre côté j'ajoutais : « Si papa pouvait me A^pir, c'est lui qui serait jaloux, lui qui doit trotter toute une journée et se crolter jusqu'aux cuisses pour tuer un lièvre ou quelques perdreaux » et je riais de nouveau car tout me paraissait charmant ce jour-là, la vie elle-même me semblait aimable et légère.

Vers 6 heures, nous étions à la place que j'avais choisie ; le jour naissait. Pendant quelques minutes, les pagayes sont levées et le plus profond silence règne à bord de la pirogue, qui semble endormie sur les eaux.

De tous nos yeux, nous scrutons l'espace quand, tout-à-coup, un de mes noirs montre du doigt quelque chose qu'il croit être des hippopotames ; je suis des yeux la direction indiquée, mais je ne vois rien ; cependant je fais un signe pour que la pirogue s'en rapproche lentement. Muni de mes jumelles, je fouille l'horizon dans cette direction et, après quelques minutes, je vois apparaître pendant quelques secondes, puis disparaître pour reparaître de nouveau de grosses têtes à environ trois cents mètres de nous.

Nous y volons, mais sans bruit. Chacun de nous retient sa respiration. Quant à moi, j'entends les battements de mon cœur tant je suis ému. Pensez donc, c'est mon premier hippopotame : il s'agit de ne pas le manquer !

A dix mètres de nous, une grosse tête hébétée vient de se montrer hors de l'eau. Je vise au milieu du front ; ma balle a porté juste. La bête se cabre comme pour se jeter sur nous, je lui envoie ma seconde balle au cœur et celte masse, désormais inerte, s'effondre pour disparaître sous les eaux.

Mes noirs sont fous ! ils rient, ils crient, ils dansent, ils s'embrassent, ils hurlent, enfin il faut avoir vu cela pour s'en faire une idée.

Les nègres adorent la viande d'hippo, et ils savent que celui que je viens de tirer est pour eux : je le leur ai promis. Seulement, l'hippopotame mort, il faut attendre de quatre à six heures avant qu'il flotte sur l'eau.

Nous sautons donc sur une petite île et nous attendons qu'il reparaisse. Malheureusement, cette île n'était qu'un matais cl le soleil s'élant mis de la partie il s'en dégageait des émanations les plus putrides et les plus dangereuses. J'étais novice, plein de force, de santé et de vigueur, je ne me méfiais donc de rien. J'eus bientôt l'occasion de m'en repentir.

J'étais à peine depuis deux heures sur l'île, quand je Jus pris de maux de tête atroces et de nausées insupporta blés. J'avais joué avec la fièvre, je m'étais moqué d'elle, je l'avais défiée, narguée ; elle prenait sa revanche!

J'appelle immédiatement mes hommes et je leur dis qu'étant malade je désire, de suite, retourner à Borna.

Pour eux, c'était une grosse perte car, indépendamment d'un bon repas, ils perdaient de beaux bénéfices. Ils n'eu firent pas moins voler ma pirogue, et une heure après nous étions rentrés à Borna.

Ceci me l'ut donc une première preuve, que le nègre a du cœur, de la reconnaissance et qu'il est capable de tous les dévouements lorsqu'il est bien traité.

Aussitôt rentré chez moi je me couchai et je fis appeler le docteur Ruyter.

Il était temps : peu après, le docteur coustata que j'avais -12 degrés de fièvre. Il me soigna, je dois le reconnaître, avec un dévouement parfait, venant me voir quatre à cinq fois par jour, et si je suis toujours debout c'est à lui que je le dois.

Je dus garder le lit pendant quinze jours et mon cas fut, parait-il, si grave, que lorsque mes amis rencontraient le docteur ils ne lui demandaient pas comment j'allais, mais bien si je vivais encore.

Enfin, grâce à la Providence, aux bons soins du docteur et à ma robuste constitution, j'en échappai.

Mais quels tristes souvenirs ! quel horrible cauchemar qu'une pareille maladie, à mille lieues des siens, privé de toutes caresses, de toutes consolations, de tous les soins, des êtres chéris qui vous ont élevé, choyé, dorloté.

Pendant le délire, on n'a conscience de rien et l'on se trouve, si je puis m'exprimer ainsi, dans une situation presque privilégiée. Mais lorsque la raison revient et avec elle les pensées et les souvenirs, rien ne peut rendre la désolation de se trouver seul dans une chambre nue, avec un petit boy noir dont on a peine de se faire comprendre.

La première impression est une sensation de stupeur profonde, on ne comprend pas, on se demande comment Ton se trouve là. Mais bientôt les souvenirs arrivent en foule et l'on ne se souvient que trop, hélas !

Puis l'on veut faire un mouvement pour prendre un objet quelconque, la force n'y est plus, vos membres

brisés par la terrible fièvre vous refusent tout service. Oh ! ce moment est terrible et en a dû tuer beaucoup qui n'ont pns eu la force de réagir ; car malgré soi on pense à l'homme fort que l'on était, et se voyant si réduit et si seul, il faut beaucoup de volonté pour avoir le courage de vivre.

Quant à moi, j'éprouvais, je l'avoue, un véritable sentiment de désespoir,mais bientôt reprenant le dessus, j'eusse volontiers crié : « Mais je ne veux pas mourir, moi ! » Oui, ce qui me paraissait surtout impossible, c'était de mourir, comme cola, en arrivant, sans avoir rien vu, rien fait ! C'était trop idiot, je ne le voulais pas. Je crois que celte volonté ferme de guérir fut, en effet, pour quelque chose dans mon rétablissement, car trois ou quatre jours après avoir quitté le lit, j'entrais en pleine convalescence et bientôt je ne conservais plus de ma lièvre que le juste souvenir qu'il fallait pour m'en délier et prendre mes précautions pour l'avenir.

Ma maladie finie, le gouverneur ayant remarqué que j'avais peut-être des dispositions pour la chicane et le bavardage résolut d'essayer nies talents oratoires et sans plus nie demander mon avis que dans l'affaire des canons, il me fit nommer avocat d'office d'un pauvre diable de roi nègre nommé « Nefuku » qui avait été condamné à mort, pour avoir fait prendre la caze (1) à deux de ses sujets, et qui était venu en appel à Borna.

(I) Poison violent que les rois nègres font prendre à ceux de leurs sujets qu'ils soupçonnent d'un crime.

Mon nouveau titre d'avocat faisait beaucoup rire mes camarades, qui me disaient en plaisantant, que je pourrais pérorer tant que je voudrais, que je ne saurais quand même pas empêcher mon client d'occasion d'être pendu.

Aussi, un peu, j'aime à le croire, par compassion et beaucoup, je dois l'avouer, à cause des plaisanteries des camarades je pris la chose au sérieux et je me mis à bloquer et le fait et le droit.

Aussi, le jour où cette a flaire devait se plaider, y avait-il foule au Palais de Justice, on peut dire que tout Borna s'y trouvait; mes camarades étaient intrigués de savoir ce que je pourrais bien dire pour défendre mon loyal client, d'autant plus que j'avais refusé obstinément de leur donner le moindre renseignement à cet égard.

Tout ce que l'on savait, c'est que, usant de mon pouvoir de défenseur, j'avais exigé du gouvernement qu'il convoquât tous les chefs du bas Congo.

.Mon plaidoyer ne fut pas bien long : m'adressant aux membres du jury, je leur demandai si, en âme. et conscience, ils croyaient que lorsque le législateur avait écrit : « Nul n'est censé ignorer la loi » il s'adressait alors aux peuples civilisés ou à de pauvres sauvages qui, en fait de lois, connaissaient les us et coutumes de leur pays. Je leur demandai donc s'ils croyaient que' môme en y mettant de la bonne volonté, il était possible

à mon client de connaître toutes les lois qui nous régissent.

M'adressant ensuite au procureur d'Etat, je le priai de m'indiquer les mesures qui avaient été prises dans le district, pour faire connaître les lois aux indigènes.

Enfin, je leur demandai à tous s'ils estimaient que dans une contrée absolument sauvage on pouvait en quelques années implanter une civilisation de dix siècles et y détruire par un simple arrêté les superstitions et le pouvoir des féticheurs, alors que chez nous, après mille ans de civilisation, nous avons encore des paysans qui croient aux sorciers et au mauvais œil.

Je leur prouvai que dans toute cette histoire, le féticheur seul était coupable, que c'était lui qui avait conseillé de faire prendre et avait préparé la caze.

Je demandai que l'on questionnât séparément tous les chefs que j'avais convoqués, pour savoir si « Néfuku » avait agi suivant les coutumes du pays et si eux connaissaient les lois du blanc sur cette matière.

Tous furent unanimes à répondre qu'ils auraient fait comme « Néfuku », ne connaissant pas d'autres lois.

La bonne foi de mon client était donc évidrnle et je réclamai son acquittement et sa mise en libellé immédiate avec tous les frais à charge de l'Etat. Je fus assez heureux pour faire adopter toutes mes conclusions et c'est encore avec une réelle satisfaction que je donne ci-joint la copie du jugement :

Une rue de Wlatadi un jour lie marché

Aspect de la route des caravanes

LÉOPOLD II, Roi des Belges,

Souverain de l'Etat indépendant du Congo. A tous présents et à venir faisons savoir :

Le tribunal d'appel, composé de Messieurs Fuschs, juge, Monet, Rezette, De Keyzer et Détail, assesseurs, Baerts, procureur d'Etat, et Fischer, greffier ;

Vu l'appel interjeté le trois janvier 1880 dix par le Procureur d'Etat d'un jugement prononcé par le tribunal répulsif de première instance du Bas Congo à charge du nommé « Nef uku », condamnant l'intéressé à la peine de mort du chef d'empoisonnement ;

Vu les pièces de procédure et de jugement ;

Ouï le Ministère public et ses réquisitions ;

Entendu l'intéressé dans ses moyens de défense, présentés tant par lui-même que par son défenseur Monsieur Michaux ;

Attendu que l'appel est régulier dans la forme !

Attendu qu'il n'est pas établi que l'intéressé s'est rendu coupable du crime d'empoisonnement tel qu'il est défini par l'article 6bis du Code pénal ;

Le tribunal :

Reçoit l'appel et y faisant droit ;

Renvoie l'intéressé des fins de l'accusation ;

Met à néant le jugement du 6 décembre 1889 ;

Met tous les frais tant de 1™ instance que d'appel à charge de l'Etat;

Ordonne la mise en liberté immédiate.

Ainsi fait, jugé et prononcé en audience publique, à Borna, le huit février 1880-dix.

Dont coût pour expédition : Un rôle quatre francs.

Le greffier du tribunal d'appel, (Signé) G. Fischer.

Le jugement rendu, je fus immédiatement félicité et complimenté par tous mes camarades. Nous fêtâmes même tant et si bien ce succès judiciaire, qu'en faisant acquitter « Néfuku » j'eus pu être la cause involontaire de la mort d'une demi-douzaine de mes amis.

Enfin, tout est bien qui finit bien, et nous en fûmes quittes pour un mal de tète général le lendemain matin.

Peu de temps après ces différentes aventures, je reçus l'ordre de me tenir prêt à partir pour le haut Congo.

Enfin, mon vœu le plus ardent allait s'accomplir, et moi aussi j'allais ta ter du continent mystérieux ; j'allais éprouver les sensations que vous donne la marche en avant vers l'inconnu et, après avoir contemplé l'immensité des mers, sous ses aspects les plus calmes, les plus enchanteurs ou les plus terribles, j'allais pouvoir me rassasier, m'enivrer de l'immensité des plaines herbeuses, des déserts arides et des forêts vierges.

Mon imagination vagabonde les peuplait à plaisir des êtres les plus fantastiques et mes instincts de chasseur me faisaient rêver des tableaux à faire pâlir d'envie Nemrod lui-même. Aussi mes apprêts furent-ils vite terminés. J'étais bien fier et je me sentais fort.

Jamais en Belgique, lorsque j'endossais mon habit pour assister à un bal ou à une soirée de gala, je ne m'étais senti aussi heureux, aussi content de moi-même, que ce jour, lorsque, ma toilette de voyage terminée et mon bâton à la main, je me contemplai dans la glace.

Il me semblait que j'étais grandi, je me souris à moi-même et pendant l'espace d'une minute je me crus presque beau.

Le 28 février, donc deux mois après mon arrivée à Borna, je fis mes adieux aux camarades et, après avoir

TU

pris congé du major Gambier, je m'embarquai à bord du « Hérou » qui devait me conduire à Matadi. De là, je devais gagner Léopoldville par la route des caravanes.

On m'avait prévenu que, chemin faisant, je rencontrerais le Gouverneur général Janssens et que celui-ci me désignerait le poste que je devais aller occuper.

Jusqu'alors, je ne savais qu'une chose : c'est que j'étais destiné à une station du haut, j'ignorais laquelle.

Quelques heures de bateau nous conduisirent à Matadi. Ici, autres scènes, autres décors, autres acteurs.

Matadi n'était qu'une pierre, un roc, mais une pierre immense, quelque chose de non rêvé qui vous stupéfie. Sentinelle avancée du continent mystérieux, Matadi semblait être un défi jeté par la barbarie à la civilisation.

Maintenant Matadi est une ville comme toutes les autres villes, avec sa gare, ses entrepôts, ses rues, .ses maisons, ses jardins même (car on y a apporté de la terre à dos d'hommes et créé des jardins), avec en plus son originalité, son cachet spécial. En 1890, il n'y avait encore presque rien de fait.

Quatre ou cinq maisons et les ateliers du chemin de fer qui s'essayait à peine. Deux ou trois kilomètres de voies étaient terminés, il est vrai, et cela à force de patience, d'énergie et d'efforts surhumains. Mais à quel prix, ô mon Dieu !

Le travail était si ardu, le climat si malsain, la mortalité telle, que l'on pouvait dire avec raison que

chaque traverse, chaque bille de la voie que- l'on parvenait à placer avait coûté la vie à un homme, recouvrait un cadavre. Qui a vu à ces débuts, ce travail de Titans, a dû, à moins d'être doué d'une seconde vue, douter de la fin.

Véritable miracle de conception et de savoir-faire, le chemin de fer du Congo, que j'ai parcouru lorsqu'il était presque terminé, a droit à toutes les admirations et c'est le cœur bien pénétré que je lui apporte le faible tribut de mon enthousiaste hommage.

Le commissaire du district de Matadi était à cette époque un officier autrichien nommé Danfïelt.

C'était déjà un ancien qui avait eu l'honneur de servir sous Stanley. Lorsque je me présentai chez lui, il était malade et relevait à peine, si j'ai bonne mémoire, de sa dix-septième fièvre hématurique. Il était maigre à faire peur cl jaune comme un citron.

Il me reçut très bien. Il n'avait pas grand'chose à m'olïrir, car la station était pauvre en ce moment, mais il donnait de bon cœur. Comme il n'avait pas de chambre libre, il fit dresser mon lit dans la sienne.

Je ne l'ai connu que quelques heures, mais c'est encore avec reconnaissance et bonheur que j'envoie ce souvenir ému à cet ami d'un jour.

Le lendemain, nos porteurs étant réunis, je pris le sentier de la route des caravanes. Je ne vous décrirai pas ce voyage pédestre de dix-huit jours par monts et

par vaux ; il l'a été trop souvent par des plumes plus autorisées que la mienne. Pour mon compte, je n'ai guère souvenance que des souffrances que j'y ai endurées.

Il s'y trouve, il est vrai, des points de vue admirables et, si l'on était moins fatigué et moins abruti par la chaleur épouvantable qui y règne, on trouverait que c'est bien beau.

Mais allez donc admirer une montagne, quand vous devez la gravir en plein soleil, alors qu'il y a 38° ou 40° à l'ombre, ou encore par une pluie torrentielle qui, rendant le sentier glissant, vous fait reculer d'un pas chaque fois que vous en avancez deux, comme à la procession d'Echternach.

Admirez-vous davantage le cours rapide et impétueux d'un torrent, si vous devez le traverser à gué avec de l'eau jusqu'au ventre? Il vous reste, il est vrai, les orages qui sont splendides, réellement impressionnants; mais comme alors, vous et vos gens, vous avez toutes les peines du monde à empêcher votre tenle de s'envoler, ce plaisir même n'est pas de ceux dont on souhaite le retour.

Pour ma part, au risque de passer pour un profane et de manquer de poésie, je vous avouerai franchement que je n'ai ressenti que les désagréments du voyage sans apprécier les beautés et le pittoresque des sites.

Enfin, tout a un terme, même la route des caravanes ; neuf jours après mon départ de Matadi, j'arrivais à

Lukongu, donc à mi-chemin. Le commandant Van Dorpe y était, à cette époque, commissaire de district, et le Gouverneur général, M. Janssens, de qui je devais recevoir ma destination définitive, y arrivait le lendemain matin. Aussi, à peine le jour a-t-il lui, qu'il y a branle-bas de combat dans toute la station.

Partout on lave, on brosse, on astique. 11 faut être « beau », se montrer sous son aspect le plus avantageux.

Des vedettes ont été placées pour annoncer l'illustre visiteur.

Vers 9 heures, il est en vue du poste d'avis, on sonne le rappel, les troupes s'alignent, les blancs jettent un coup d'oui à leur miroir, tout est en ordre, attendons !

Bientôt 11 parait. Très imposant sur sa mule avec sa belle barbe blanche en éventail.

— Garde à vous ! Apprêtez. Armes !

Tous les blancs se portent en avant, s'arrêtent et saluent militairement. Le Gouverneur veut rendre le salut, mais en ce moment la salve éclate presque dans les jambes de la mule et celle-ci, prise d'une terreur folle, fait un si brusque demi-tour, que M. le Gouverneur nous montre autre chose que sa belle et imposante figure.

Le protocole, en cette occasion, perdit quelque peu de son prestige, mais je vous assure que la plus franche gaité ne fit qu'y gagner.

Bientôt, cependant, M. le Gouverneur reprend son équilibre et nous, notre physionomie la plus officielle :

Carnet de campagne 71

la cérémonie put se continuer sans autre incident remarquable.

Le soir, un banquet nous réunit tous ; le petit incident du matin nous avait mis en gaité et le plus bel entrain ne cessa de régner pendant la fête ; nous étions encouragés d'ailleurs par la bonne humeur du Gouverneur, qui était le premier à rire de sa petite mésaventure.

A la fin du diner, il eut même l'occasion de prendre une petite revanche, et il ne la rata pas.

L'officier qui faisait les fonctions de majordome, peu habitué à héberger aussi illustre et aussi nombreuse compagnie, ne savait où donner de la tête, surtout qu'il n'avait pour le seconder dans ses honorables et difficiles fonctions que des cuisiniers et des serviteurs noirs.

Tout s'était cependant bien passé et monsieur X... commençait à respirer. L'on avait doublé le cap dangereux du potage et des sauces, sans tacher aucun habit. On allait donc servir le café.

Fût-ce un oubli, une distraction, je n'en sais rien, mais le fait est que monsieur X..., avait négligé de se rendre à la cuisine afin de donner ses ordres pour ce dernier service ; il y avait donc une gaffe à faire ; les boys ne manquèrent pas l'occasion.

Bientôt ils apparaissent avec un service tout dépareillé et tout ébréché.

A cette vue, le pauvre X... se trouble, bredouille et finit par déclarer au Gouverneur que la station possède

un service tout neuf qui n'a même jamais servi. Il se lève et veut se précipiter pour aller le chercher, mais le Gouverneur, prenant son air le plus bonhomme, lui dit : « Laissez, monsieur,il faut le conserver,afin de l'étrcnner dans une plus belle occasion. »

Pauvre X..., je ne sais pas si dans son désespoir il eut un instant l'intention de faire comme Yatel, mais ce que je sais fort bien, c'est que le lendemain matin il avait encore l'air tout penaud et qu'il racontait à tout le monde qu'il n'y avait que lui pour avoir une guigne semblable.

Ce soir également, je fus bien innocemment un prophète de mauvais augure.

Le Gouverneur m'avait appris incidemment que j'étais désigné avec le lieutenant Vial pour rejoindre M. Le Marine! au camp de Lusambo ; un peu lancé, je pris immédiatement Vial à partie et je répondis en riant à M. le Gouverneur que moi j'arriverais certainement au camp, mais que Vial resterait en route.

Et comme intrigué, on me demandait sur quoi je basais mes présages, je leur dis que j'avais remarqué cpie Vial ne riait jamais et ne trinquait jamais avec les camarades ; qu'à mon avis, cela dénotait un esprit chagrin et un manque de ressort dans l'organisme et que par conséquent j'estimais que Vial n'était pas fait pour vivre au Congo.

Tous, Vial le premier, rirent bien de ma boutade, ne

Passage d'une caravane dans les rochers

Pont suspendu en lianes dans la région des cataractes

LéojDoldville en ±SSSs

Vue du Port de Léopold ville en 1890

Le portage par chameaux à Léopoldville

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Indigènes faisant le kissalo (marché) avec un bateau en marche

se doutant guère que la prédiction qu'elle contenait devait se réaliser à courte échéance.

Le lendemain matin, ma caravane étant prête à partir, j'allai présenter mes respects au Gouverneur et prendre ses derniers ordres.

Il me tint ce langage :

— « Je vous ai désigné pour le haut Congo, c'est vous » dire qu'à partir de ce moment va commencer pour » vous la véritable vie d'Africain. Ce que vous en avez » vu jusque maintenant dans le bas Congo n'est qu'une » mauvaise copie. Dans cette vie, il y a deux espèces » de gens : ceux qui ont de la chance et ceux qui n'en » ont pas. Si vous êtes de ceux qui ont de la chance, » vous serez bien portant et vos trois ans terminés, » vous retournerez en Europe. Si, au contraire, vous » êtes de ceux qui n'en ont pas, si vous êtes marqué » par le sceau de la fatalité, faites ce que vous voulez, )> vous êtes condamné d'avance et, comme tant d'autres, » vous tomberez victime de la barbarie, martyr de la » civilisation. En tout cas, je vous souhaite de la chance » et même beaucoup. »

Sur ce, je pris congé. Il n'était pas très encourageant, M. le Gouverneur, avec ses gens qui ont de la chance et d'autres qui n'en ont pas. Mais enfin, ses vœux m'ont porté bonheur, puisque, après sept années d'Afrique, ma santé est restée si exubérante qu'elle fait même tout mon désespoir et celui de ma pauvre bête de cheval,

qui, lui, n'a vraiment pas de chance, puisqu'il continue à être condamné à me porter.

Je ne vous parlerai pas de mes nouvelles étapes, c'est toujours la même chose pour changer : des montagnes qu'il faut escalader, des vallées qu'il faut descendre, des torrents qu'il faut traverser, puis remonter pour redescendre encore et ainsi de suite jusque Léopoldville, où j'arrivai au bout de neuf nouveaux jours de marche.

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