‹ Au CongoChapitre 8 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée à Léopoldville. — Mort tragique de Vial. — En route pour Lusambo. — Impossible de franchir la barre. — Hospitalité charmante des Pères de Bergh S'°=Marie. — Mon ami le Père a U ». — Plus fort que le diable ! — Les distractions du Père Ferdinand. — Le Congo et le Kassaî. — Nous servons de festin aux moustiques. — « Baron, où est la lune » ?

Je précédais Vial de quelques heures, ou du moins je le supposais. J'auuonçai même son arrivée imminente et l'on retarda le dîner d'une demi-heure à son intention.

Pauvre Vial, il ne devait pas le partager avec nous, et à ce moment môme il se mourait seul, sans secours, sans une parole d'amitié, sans la pression d'une main affectueuse au milieu de nègres curieux ou indifférents, qu'il ne pouvait comprendre et dont il ne pouvait se faire comprendre.

Nous l'attendîmes en vain toute la soirée et le lendemain matin nous nous apprêtions à aller à sa recherche, quand ses porteurs arrivèrent à la station avec son cadavre, qu'ils transportaient dans une couverture transformée à cet effet en hamac. Je ne pouvais en croire mes yeux.

Etait-ce bien lui que j'avais quitté la veille plein de force et de santé ? Toute la station fut bien vite en émoi. Tout le monde courait, tout le monde questionnait et les pauvres diables de nègres, tout interloqués, ne

savaient à quel fétiche se vouer. Enfin, le calme s'étant quelque peu rétabli, nous sûmes que notre ami avait commis l'imprudence de voyager sans son casque en plein soleil et qu'il était tombé comme foudroyé, mort d'insolation.

Il était déjà tout noir et la décomposition ayant commencé son œuvre, on dut l'enterrer ce jour même. C'est à peine si l'on eut le temps de lui confectionner une boite ressemblant à un cercueil.

Un enterrement esl toujours triste. Mais celui-ci fut lugubre.

Non seulement le pauvre était mort seul, sans consolation, mais de tous ceux qui l'accompagnèrent à sa dernière demeure, j'étais le seul qui le connût un peu. Il était, je crois, de famille catholique, et ce fut un pasteur protestant qui récita les dernières prières sur sa tombe.

Cette mort nous pesa à tous, à moi surtout, comme un horrible cauchemar,et maintenant encore, après dix-sept ans, je ne puis y songer sans un frisson d'effroi.

Je passai près d'un mois à Léopold ville en attendant le steamer qui devait me conduire à Lusambo et, contrairement aux autres stations où j'avais partout reçu l'accueil le plus flatteur, le plus empressé, je n'eus pas à me louer de mon séjour dans celle-ci.

Le monsieur qui y commandait alors n'avait rien trouvé de mieux, afin d'humilier les officiers, que de

créer deux tables. A la première, qu'il présidait^ les officiers ayant rang de capitaine étaient seuls admis. Quant aux lieutenants et sous-lieutenants, ils devaient manger à la seconde, où se trouvaient également tous les ouvriers de la station, dont quelques-uns peu éduqués et peu recommandâmes-

Je refusai uet de me plier à un ordre que je considérais comme préjudiciable à ma dignité et je déclarai que l'on avait à me servir chez moi ou à me donner les moyens de regagner la côte. De plus, j'informai qui de droit en très haut lieu de ce qui se passait et j'eus la satisfaction d'apprendre trois mois après que des ordres formels avaient été donnés pour que pareils abus de pouvoir ne se reproduisissent plus.

Il y avait cependant de braves cœurs à Léopoldville comme partout ailleurs et les charmantes causeries que j'avais avec le commandant Nankin, qui commandait la force publique, et le capitaine du génie Carton, qui avait la direction du port, me distrayaient de mes ennuis et me faisaient prendre mon mal en patience.

Enfin le bateau fut prêt et nous pûmes embarquer.

Je devais faire le voyage à bord du « Stanley » en compagnie d'un sous-officier appelé Vcrdick. Le capitaine du bord était un Danois, nommé Matsen, et le mécanicien s'appelait Deman. Nous avions aussi à bord environ 150 soldats, 2 canons et de nombreuses charges en destination de Luébo et de Lusanibo,

De plus, un petit steamer, la « Ville de Verviers » devait naviguer avec nous, ou tout au moins, nous retrouver pour la couchée. Doorme, un camarade des chasseurs à cheval, en était le seul passager et, comme il était destiné au district du Kassaï, il devait nous quitter à Luébo.

Le tout alla bien jusqu'à l'embouchure du Kassaï,mais là, les eaux étaient si fortes et notre chargement était si complet, (pie nous ne pûmes jamais franchir la barre.

Le capitaine Malsen prit donc le parti de nous débarquer à la mission de Bergh-Sainte-Marie et de retourner à Léopold ville à bord de la « Ville de Verviers » pour chercher de nouveaux ordres. C'est ainsi que pendant huit jours nous devînmes, Doorme, Verdick et moi, les hôtes de la mission.

Le supérieur était le père de Bac, mais mon camarade était le père Huberlan, le père U, comme nous l'appelions familièrement, le même qui devint plus lard provicaire apostolique à Borna et y mourut.

Nous fûmes reçus on ne peut mieux et ces bons pères firent tout ce qui était en leur pouvoir pour nous faire passer le plus agréablement possible ces quelques jours d'attente.

Le jour et quelquefois la nuit, j'allais à la chasse ou à l'affût avec le père U, et le soir nous chantions ou encore nous tournions une manivelle; un aristophon nous jouait ses plus belles polkas et ses valses les plus entraînantes.

Je nie souviens même qu'un soir, ayant pris le père U à bras le corps et le portant dans mes bras, je fis tout une valse avec lui.

La valse finie, le pauvre père U tomba tout étourdi sur un fauteuil. Nous nous tordions de rire ; le père U prétendit que ce jour-là j'avais été plus fort que le diable, puisque ce dernier n'avait jamais pu le faire danser.

Un autre jour je me récriai de ce que les pères que je savais très pauvres nous servaient du vin à table tous les jours au dîner.

— Tais-toi, me dit le père U en me poussant du genou et en me montrant le père supérieur du coin de l'œil. Il ne nous en donne jamais que lorsqu'il y a des invités.

Enfin ils furent charmants et leur hospitalité aussi large que leurs moyens le leur permettaient.

Ce fut là, et bien entendu avec le père U, que je fis ma première chasse au buffle. Celle-ci est très dangereuse et le cœur me battait un peu le jour où, à 4 heures du matin, nous allâmes nous poster sur un de leurs sentiers qui mènent au fleuve et par lesquels ils ont l'habitude de passer au petit jour lorsqu'ils vont se désaltérer.

Nous étions là depuis une heure environ et je commençais à sommeiller, quand tout à coup j'entendis un bruit de diable et, un buffle qui nous avait probablement éventés, passa près de nous à fond de train. Il passa même si près, qu'il faillit renverser le père U.

Je n'ai jamais été aussi saisi et je nie demande encore comment cela se fit, mais aucun de nous deux ne songea à lâcher son coup de fusil. Il faut croire que je n'étais pas encore bien aguerri à la vie d'Afrique.

Fatigués ! de mauvaise humeur ! nous regagnâmes la mission, où, pour nous consoler, on ne nous épargna pas les plaisanteries sur nos exploits cynégétiques.

Il nous fallait une revanche ; le lendemain matin le père U et moi décidons de passer le Kassaï pour aller chasser du côté où se trouvait l'ancien poste de Kwamouth. Doorme se joint à nous et le père Ferdinand demande aussi à nous accompagner.

Ce dernier, excellent homme du reste, convenait beaucoup mieux pour faire un moine cloitré qu'un missionnaire. Toujours en conversation avec le ciel, c'est à peine s'il s'apercevait de ce qui se paseait sur la terre.

A l'heure dite, donc, nous sommes tous les quatre sur la berge prêts à nous embarquer en pirogue pour faire la traversée, qui est très difficile et même dangereuse, à cause de la rapidité du courant.

Nous avions déjà fait un bon bout de chemin quand nous nous apercevons que le père Ferdinand avait oublié ses cartouches. Il fallut donc faire demi-tour et cela ne contribua pas à nous mettre de très bonne humeur.

Nous nous mettons en chasse et après„trois heures de marche fatigante, nous nous décidons au retour, presque

Un vapeur accostant à la rive

Buffles tués dans Sa Savane

DLi-iCt du Kassaï en 1889

bredouille : une pintade et deux perdreaux pour nous quatre !

Avant de partir, nous nous asseyons sous un arbre et mangeons quelques papayes pour nous rafraîchir, puis nous nous embarquons sous un soleil de plomb.

Nous avions fait presque la moitié du trajet lorsque le père Ferdinand s'aperçoit qu'il a oublié son fusil contre l'arbre où nous nous étions reposés. Il fallut donc de nouveau faire demi-tour. Je vous laisse à penser si nous étions heureux et satisfaits. Enfin, tout bien en place, et après avoir constaté dûment que le père Ferdinand n'avait plus rien oublié, nous nous embarquons.

Mais quelle n'est pas notre surprise et notre joie de voir que pendant notre retour à terre une immense bande de canards est venue s'abattre sur le banc de sable qui se trouve au milieu du fleuve. Il y en avait bien mille.

Nous allons donc pouvoir, en peu d'instants, faire une chasse magnifique. Nous convenons de nous approcher le plus près possible des canards, puis tous ensemble de tirer nos deux coups dans la bande.

Le père U est en avant dans le canot (c'est lui qui doit donner le signal), puis vient le père F, puis moi et ensuite Doorme.

Nous nous félicitons déjà de notre manœuvre, quand à environ 80 mètres des canards un coup de feu éclate.

C'est le père F, qui vient de tirer et son coup de fusil est parti si près de la tête du père U, qu'il fait tomber son chapeau. Le père U se retourne furieux et s'adressant au gaffeur :

— Cette fois-ci, dit-il, je dirais bien imbécile !

Quant à moi, je n'ai rien dit, mais j'étais dans une rage telle qu'il me semblait que cela m'aurait fait un sensible plaisir de jeter cet incorrigible distrait par dessus bord.

Quant à lui, il était réellement malheureux des mésaventures dont il était cause, et je suis certain que, rentré dans sa cellule, il s'est donné la discipline pour se punir des péchés de colère qu'il nous avait fait commettre involontairement. On m'a dit depuis qu'il était mort. Il aura probablement oublié quelque jour de respirer. C'était d'ailleurs un saint homme, et nous lui avons pardonné ses distractions.

Enfin, des ordres nous arrivèrent de Léopoldville et après nous être délestés d'une partie de notre chargement et l'avoir confié aux pères de la mission, nous primes congé de ceux-ci et pûmes continuer notre voyage.

Mais avant de partir, qu'il me soit permis d'ouvrir ici une petite parenthèse pour rendre hommage à ces braves gens et les remercier de nouveau de tout ce qu'ils ont fait pour nous. Jamais hospitalité ne fut plus large, plus franche, plus sympathique et ils en avaient

double mérite puisque je l'ai dit plus haut, ils n'étaient pas riches.

La plupart d'entre eux, si ce n'est pas tous, hélas ! ne sont plus.

Ils sont partis pour un autre monde. Puissent-ils avoir trouvé la récompense qu'ils ont si bien méritée ! Ce devoir de reconnaissance accompli, en route pour Lusambo.

Que vous dire du voyage, si ce n'est vous parler du fleuve, de ses affluents, le Kassaï, la Lulua et le Sankuru, ainsi que de leurs riverains ?

Les deux rives du Congo sont des plus accidentées et vraiment superbes- On dirait qu'un grand architecte, voulant attacher son nom à une œuvre impérissable, s'est complu à en faire un chef-d'œuvre inimitable.

A droite et à gauche, d'immenses collines affectent à plaisir les formes les plus bizarres et les plus fantastiques.

Tantôt, elles sont très hautes et arides, formées de rochers superposés de différentes couleurs (j'en ai vu qui étaient rouges, blanches et noires), ou encore parfois de teintes uniformes. Elles sont, du moins le plus grand nombre, taillées à pic et baignent fièrement leur pied dans le lit du fleuve, qu'elles semblent vouloir défier.

D'autres fois, elles se font mignonnes, sont couvertes d'une végétation des plus variées et affectent toutes les formes d'un parc immense et féerique.

Quant au fleuve, on dirait qu'il a honte de se laisser vaincre, de se sentir emprisonné ; dans sa colère impuissante, il veut remplir tous les espaces que les collines lui ont laissés.

Si elles ne lui marchandent pas trop la place, son cours est calme et majestueux, de ce calme profond qui sied si bien aux forts. Mais se resserrent-elles, il devient rageur, et on le voit aux tourbillons profonds qu'il forme dans sa course. Les collines empiètent-elles sur son domaine en jetant d'énormes rochers dans son lit, sa rage alors ne se contient plus et il devient terrible. On l'entend mugir à plusieurs lieues de distance et les siècles eux-mêmes n'ont pu apaiser sa rage impuissante.

Quant au Kassaï, il est certainement moins imposant que le Congo, quoique son volume d'eau soit aussi considérable, mais, s'il n'a pas la majesté imposante du premier, il n'en a pas non plus les fureurs.

Son cours est calme, ses rives peu montueuses et il roule ses eaux sur un lit de sable. Comme un bon bourgeois, il a peu de prétention à l'esthétique, il paraît cossu, sage et tranquille. C'est un patriarche qui a le souci et la fierté de sa nombreuse famille et il nous la présente, sous forme de canaux enserrant d'innombrables îles, de toutes formes et de toutes couleurs.

Ses rives hospitalières sont peuplées de toute la faune congolaise.

Mais l'aïunial que, entre tous, l'on rencontre le plus, celui qui semble le plus s'y complaire, qui paraît le mieux s'y trouver dans ses domaines privés, c'est incontestablement l'hippopotame, car le Kassaï,avec ses nombreuses îles herbeuses et ses rives basses, semble avoir été créé expressément pour lui. Aussi, en a-t-il fait son séjour de prédilection et est-ce par centaines que l'on peut en compter les familles. Il y en avait tellement à cette époque, qu'ils constituaient même des obstacles pour les petits steamers, auxquels ils faisaient parfois courir un véritable danger.

Amateur de chasse comme je le suis, je vous laisse à penser si je m'en donnais à cœur joie dans ce véritable Eden pour le chasseur.

Tous les jours, lorsque le steamer stoppait pour faire du bois, je partais en pirogue pour la chasse et, amourpropre de chasseur à part, je puis affirmer que je ne suis jamais rentré bredouille.

Je pourrais même citer quelques tableaux réellement merveilleux, mais je craindrais que certains confrères ne les prennent trop pour des histoires... de chasse.

Cette belle passion me joua, un jour, ou pour mieux dire un soir, un assez mauvais tour : Suivant mon habitude, j'étais parti vers 4 heures en pirogue; or, à cet endroit, le Kassaï forme des centaines de petites îles. Tout au plaisir de la chasse, j'avais oublié l'heure et, lorsque le soleil se coucha brusquement à l'horizon,

vers 6 heures, et que je voulus regagner le steamer, nous nous égarâmes dans les nombreux chenaux formés par toutes ces îles.

Continuer notre route, c'était risquer de nous éloigner davantage du steamer ; de plus la navigation devenait très périlleuse, car des hippopotames s'y trouvaient par centaines et, comme il faisait très noir, nous ne les voyions pas ; mais rien n'était plus impressionnant que de les entendre émerger à quelques pas de nous et respirer bruyamment.

L'un d'eux vint même heurter le bord de la pirogue et faillit la faire chavirer. J'en avais réellement la chair de poule et je donnai immédiatement l'ordre d'aborder.

Nous débarquâmes sur une petite île herbeuse, absolument dépourvue de bois et où nous n'eûmes par conséquent pas même le triste privilège d'allumer du feu pour réchauffer nos membres engourdis par l'humidité de la nuit et nous préserver plus ou moins de la visite des moustiques et des hippopotames.

Tous les malheurs semblaient s'acharner sur nous : il y avait un brouillard des plus intenses et des plus froids ; tous les moustiques du Kassaï semblaient s'y être donné rendez-vous et s'acharnèrent si bien sur nos malheureuses personnes, que, le lendemain matin, nos figures étaient gonflées au point que c'est à peine si on apercevait encore les yeux.

carnet de campagne 87

Les hippopotames nous régalèrent d'un concert infernal qui ne prit fin qu'avec la nuit : à chaque instant, nous les entendions sortir de l'eau ou s'y replonger, ce qui nous tenait dans des transes continuelles par la peur que nous avions d'être écrasés.

Enfin, le jour parut et avec lui finirent nos souffrances. Au steamer, on s'était bien douté de notre mésaventure et, dès le petit jour, le capitaine fit siffler le navire et tirer des coups de fusil pour nous indiquer la route ; nous n'eûmes donc aucune peine à le retrouver.

Longtemps encore je me souviendrai de cette nuit sans sommeil, où j'ai été gelé, mangé par les moustiques et où j'ai risqué d'être noyé d'abord, puis piétiné par les hippopotames.

A mon arrivée à bord, mes camarades me plaignirent beaucoup de mes mésaventures de la nuit, mais au fond, je crois qu'ils avaient surtout une furieuse envie de rire, en voyant mon air déconfit et ma figure bouffie par les piqûres des moustiques. Ils auront dû s'en donner à cœur joie lorsque, retiré dans ma cabine, je fus me reposer des fatigues et des émotions de la nuit.

Je leur pardonne d'ailleurs bien volontiers et j'avoue qu'à leur place j'aurais fait comme eux.

Mais continuons notre voyage jusque Luébo où nous devions laisser notre ami Doorme.

Nous fîmes un crochet, ce qui me permit de visiter la Lulua et la station de Luébo.

Sans avoir la prétention de faire grand et d'en imposer par le volume de ses eaux, comme le Congo ou le Kassaï, la Lulua est cependant très jolie, coquette surtout, car elle change de parure à chaque instant ; mais toujours gracieuse, tant dans son cours que dans ses courbes, elle semble n'avoir d'autre préoccupation que de vous plaire. Luébo, lui, n'est plus qu'une simple station commerciale que l'Etat a cédée à une Compagnie.

Cette station est toute petite, mais, située dans l'angle formé par la Lulua et le Luébo, elle se présente très bien ; entourée de ses beaux caféiers et citronniers, elle a son cachet spécial et tout à fait original.

Nous y séjournâmes 24 heures et y fûmes très bien reçus ; je pus constater que la station était parfaitement tenue et qu'elle faisait un chiffre d'affaires énorme,gràce à son gérant d'alors qui était très aimé des indigènes et dont je regrette de ne pouvoir citer le nom, celui-ci m'échappant complètement.

Notre déchargement terminé, je fis mes adieux à mon vieux camarade Doorme et en route pour Lusambo. Cependant, avant de le quitter, il faut que je vous conte une mésaventure qui lui était arrivée en cours de route.

Il faisait, comme je vous ai dit, le voyage à bord de « La Ville de Verviers », petit steamer de 12 tonnes ayant pour pilote un Acra du nom de Danky.

Un jour donc que Doorme, la pipe à la bouche et debout à l'avant du navire contemple les berges du

Congo, il reçoit tout-à-coup un choc formidable ; le steamer est presque soulevé de l'eau et tout l'équipage, y compris Doorme et Dauky, roule pêle-mêle au fond du steamer.

Comme Doorme, effrayé à juste titre, demande ce qui se passe, Dauky lui répond de son air le plus naturel :

— « Ce n'est rien, master, n'ayez pas peur, je sais bien ce que c'est. C'est un rocher qui se trouve sous l'eau, je le commis bien, allez ! c'est la troisième fois que je vais dessus. »

Enfin, puisque nous en sommes aux historiettes, je ne puis m'empêcher de vous en conter encore une qui nous advint en cours de route.

Comme nous n'avions pas de cuisinier à bord du <( Stanley », j'avais déniché parmi mes Haoussas un individu qui parlait uu peu de français, et comme il m'avait affirmé qu'il avait déjà fait cuire des moambes, préparé des chikuangues et rôti des chiens dans son pays, je lui avais donné le titre et les fonctions de cuisinier en chef de l'expédition.

C'était bien le plus grand voleur que j'aie jamais connu et je crois qu'il eût rendu des points à n'importe quelle cuisinière pour faire danser l'anse du panier.

Lorsque je le fis appeler pour lui confier ses délicates fonctions, il se présenta à nous avec une vieille buse et en redingote, mais bien entendu pieds nus et sans pantalon.

En vertu de son chic, nous lui donnâmes le nom de baron, nom qui lui resta dans la suite et dont il était d'ailleurs très fier.

Un soir donc, nous étions réunis sur le pont et, comme la lune n'était pas encore levée, nous discutions l'endroit probable où elle allait nous apparaître.

Gomme nous ne parvenions pas à nous mettre d'accord, je dis aux camarades que le plus simple était de nous adresser à un nègre, vu que ces enfants de la nature sont habituellement très experts sur ces sortes de choses.

J'appelle donc baron.

— Baron, lui dis-je, où est la lune maintenant?

Il se trouble, bredouille, et comme il avait probablement quelque nouveau larcin à se reprocher, il finit par me dire :

— Je n'en sais rien, monsieur. Je vous jure que ce n'est pas moi qui y ai touché et si vous ne la retrouvez pas, c'est qu'il y aura encore un des boys qui l'aura mangée.

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