I. Marie- Antoinette^ par Edmond et Jules de Goncoart
toujours étonné », n'était pour ceux qui l'approchaient qu'un objet de pitié. « C'est au fond, j'en suis sûre, une âme d'élite, mandait Marie- Antoinette à sa mère *, mais elle a toujours Tair de tomber des nues. Elle restera quelquefois des mois sans ouvrir la bouche, et je ne l'ai pas encore vue de face. » Madame Louise enfin, la plus jeune, âme pure et bien intentionnée, n'avait cependant pas, en renonçant au monde, renoncé du même coup à tout esprit d ambition et d'intrigue. On l'accusait d'abuser volontiers des privilèges d'un état révéré, pour se mêler des choses du siècle, pour blâmer, conseiller, solliciter surtout et se faire l'instrument de la coterie dévote. « Depuis son entrée aux Carmélites, écrit l'abbé de Vermond, elle ne cesse de fatiguer les ministres. »
Lors du mariage de leur neveu, l'arrivée à Versailles d'une archiduchesse de quinze ans, étrangère à la Cour et en tous points novice, avait éveillé chez Mesdames l'humeur accaparante qui sommeillait au fond de leurs cœurs racornis. Elles s'étaient efforcées, avec un visible empressement, d'attirer la Dauphine dans leur société familière, de façonner à leur image sa jeune inexpérience, d'acquérir ainsi du crédit auprès du futur Roi. Ce manège avait eu d'abord
1. Cette lettre, datée du i4 février 1770 et publiée par Feaillet de Gonches, est de celles dont on ne peut accepter Tauthenticité qne sous réserves. La similitude d^expressions avec certains passages des Mémoires de madame Campan a donné à penser qu eUe pourrait bien avoir été fabriquée après coup.
quelque succès, mais l'intimité dura peu : les petite « cachotteries » des tantes, leurs menées souterraines et leur ton maladroit de supériorité indisposèrent la nièce et l'amenèrent à secouer cette tutelle incommode. On devine quelles rancunes suscita cette brusque retraite. Les années ne firent qu'aggraver l'antipathie née d'une déception réciproque et fondée sur une différence foncière d'idées, de goûts et d'habitudes. « Si les manières de la Dauphine paraissaient trop libres à Mesdames, les leurs paraissaient absolument gothiques à la Dauphine. D'un côté. Ton blâma trop; de l'autre, on n'écouta pas assez*. » Les choses en étaient là, quand survint le changement de règne, excitant, chez les vieilles princesses, un renouveau d'espérance. Reprendraient-elles sur le couple royal l'influence abolie? Quelle serait sur l'àme molle d'un prince adolescent, dans le désarroi des débuts, l'autorité de ces vénérables personnes, de celle surtout qui se flattait d'exercer sur son cœur un empire quasi maternel? C'est le problème qui faisait le sujet de tous les entretiens, à Versailles, à Paris, dans toutes les capitales, le problème qu'un prochain avenir allait provisoirement résoudre.
Pour achever cette revue de la famille royale, il me reste à parler des deux frères de Louis XVI,
I. Hé flexion* hUtorique$ \ur Marle-AntoineUey par le Comte de Provence.
Monsieur, Comte de Provence, et Charles-Philippe, Comte d'Artois. Leur rôle, pour n'être guère en vue, n*est cependant pas négligeable dans les événements qui vont suivre. Le premier de ces princes présentait avec son aîné quelque conformité physique, encore plus lourd peut-être et de plus forte corpulence. L& se bornait la ressemblance : esprit cauteleux, dissimulé, sournois, se plaisant aux petits moyens, intéressé, avide d'argent, le Comte de Provence, en cette première phase de sa vie, était loin de jouir de Testime que lui acquirent plus tard, à Theure du grand naufrage, sa dignité dans le malheur et son sang>froid au milieu des écueils. Les compagnies douteuses qu'il fréquentait de préférence, les stratagèmes qu'il employait pour augmenter son bien, certains bruits qui couraient sur ses sourdes . intrigues» tout cet ensemble était peu fait, comme disait Marie-Antoinette, pour lui valoir « la considération ni l'affection publiques. ». Louis XVI ne l'aimait guère et se méfiait de lui. Certain soir que les princes, dans Tintimité familiale, jouaient une scène de Tartuffe ^ dont Monsieur remplissait le rôle : < Cela a été joué à merveille, dit soudain le Roi à voix haute; tous les personnages y étaient dans leur naturel* ». La Comtesse de Provence, c italienne de corps et d'âme », était douée, avec