Ibidem
330 AL COCCUANT DE LA MONAncUIE.
Malesherbes, semble-il, n*essaya même pas de la lutte. Discuter, se fâcher, imposer ses résolutions, mil rôle lie convenait moins à ce charmant rêveur, aussi cloquent et habile dans le maniement des idées que gauche et désarmé dans la bataille contre les hommes. Sa démission, de ce moment, fut arrêtée dans son esprit ; ce fut bientôt chez lui un désir maladif. M au repas, loin de le retenir, |)arail avoir tout fait pour l'y encourager. En écartant le seul allié que le contrôleur général conservât dans le ministère, en isolant Turgot dans le conseil du Roi, il se sentait sûr de sa chute, et il se saisit de Tatout avec son astuce ordinaire.
On ne sait à quelle date précise Louis \VI fut informe de la décision de Malesherbes. La lettre qu'on va lire indique du moins qu'au début de cette crise il n'y eut pas d'explication verbale entre le Roi cl son ministre. Cette lettre, écrite par Malesherbes à Louis XVI au mois d*avril 1776', est empreinte d'une émotion grave qui gagne le lecteur, et je me reprocherais de ne pas citer en entier ce qui en est parvenu juscju'à nous.
« Sire, il y a huit jours, j'ai osé représenter à Votre Majesté que c'est un étal fâcheux et embarrassant que
I. Le broaiUon, malheureusement incomplet, de cette lettre, que je crois inédite, fnit partie de la belle collection de M. (■ uslave Bord, qui a bien voulu me le communiquer.
celui d'un de vos ministres, qui, n'ayant reçu aucune autre preuve de mécontentement de Votre Majesté, est privé de la liberté de lui parler à Elle-même sur tout ce qui doit le plus l'intéresser. J'ose ajouter aujourd'hui que l'état incertain où je àuis nuit aux affaires de votre service dans mon département, surtout dans celui de Paris, où les subalternes ne savent à qui ils doivent obéir, du ministre actuel, ou de celui qu'ils imaginent devoir ôtre son successeur.
» Une troisième considération m'engage encore h demander à Votre Majesté la permission de m'expliqucr avec Elle-même. Je quitte le ministère pour les mômes raisons qui me faisaient craindre d'y entrer; mais, dans ce moment décisif où il faut tout dire à Votre Majesté, je me crois obligé de lui avouer que mon amour pour la liberté et mon peu d'ambition n'étaient pas les seules causes de ma répugnance. Il est vrai que j'aime la liberté, mais je ne crains pas Je travail, et Votre Majesté peut croire, d'après la conduite que j'ai eue toute ma vie, que je suis aussi sensible qu'un autre à la gloire la plus flatteuse, qui est celle de rendre au Roi et à l'État des services utiles... Je ne me suis donc refusé si longtemps à la place éminentc à laquelle on voulait m'appeler, que parce qu'il m'élait démontré que je ne pourrais pas y remplir l'attente que Votre Majesté avait conçue de moi.
» J'en suis con^aincu plus que jamais, depuis que
j*ai vu les aiTaircs de plus près. Or, Sire, je ne puis m'empèclicr d'observer que les raisons qui font désespérer à un ministre de pouvoir faire le bien méritent d'être connues du Koi; cl, si je n'ai pas pu vous servir aussi ulilemtînt que je l'aurais voulu, étant en place, il me semble que je suis dans le moment où je puis vous en rendre un plus considérable, en vous exposant au vrai la situation de mon administration»... »
L'audience réclamée par Malesherbes eut lieu à quelques jours de là*. Des paroles qui s'y échangèrent, nous connaissons seulement la phrase mélancolique échappée à Louis XVI en acceptant la démission de ce bon serviteur : « Vous êtes plus heureux que moi, vous pouvez abdiquer! » Le Roi exigea seulement l'engagement que cette affaire reslAt socrclc pendant quelques semaines', et il pria Malesherbes de garder ses fonctions jusqu'au jour de son remplacement. I^ promesse fut faite et tenue; mais, malgré les précautions prises, l'événement s'ébruita vite dans le monde de la Cour, et les compétitions surgirent pour recueillir la succession ouverte.
1. liC brouillon s'arrête sur celte phrase, a. Journal de Hardy.
3. « Jusqu^à la Pentecôte •, spécifie Turgot dans la lettre à Tabbé de Véri dont il sera question plus loin.