‹ Au couchant de la monarchieChapitre 20 sur 148 · Journal de l'avocat Barbier · texte numérisé non relu

Journal de l'avocat Barbier

3. Diaprés d^autres récits, Maurepas aurait été informe d*abord par d^Argcnson, que La Vrillière ayait suit! de près.

Bourges, troii, sept années plus lard, il obtenait la permission de regagner Ponlcharlrain et Paris. Li défense subsista de rentrer à la Cour; celle interdiction fut maintenue jusqu'à la fin du règne, et Maurepas, pendant \ingt-cinq ans, ne reparut pas à Versailles.

Son insouciance et sa gaité le servirent dans ceite longue épreuve. « Le premier jour, je fus piqué; le lendemain, j étais consolé », a-t-il écrit en rappelant sa disgrâce. Les consolations de l'amitié lui furent aussi d*un grand service. Peu d'hommes eurent plus d'amis que le comte de Maurepas, et, comme il leur était fidèle, il en fut pavé de retour. Sa belle demeure de Pontchartrain, située à peu de distance de Versailles^ ne désemplissait pas d'une brillante compagnie; c'était comme un centre animé où affluaient toutes les nouvelles politiques et mondaines. Sans rancune et sans amertume, le maître du logis suivait attentivement la marche des afiaircs, marquant les points, se divertissant de bon cœur aux fantaisies de la Fortune, et se répandant en bons mots qui, colportés dans le public, maintenaient son renom d'homme d'esprit. Ainsi, dans la pénombre, mais non dans l'isolement, terminait-il paisiblement sa vie, en observateur détaché, en philosophe vieilli, qui se contente de sa place au parlerre, et a renoncé pour toujours à reparaître sur la scène.

On est généralement enclin à' juger du mérite des gens d'après le succès de leur œuvre. De là, sans doute, la sévérité excessive de ceux des contemporains de Maurepas qui furent les spectateurs de ses dernières années. Us ont trop durement insisté sur ce que sa nature comportait réellement d*égoïsme, d'indifférence et de frivolité, en négligeant les qualités dont une étude plus impartiale nous amène à lui tenir compte. Si son savoir était peu étendu, il suppléait à cette lacune par la clarté d'esprit et la facilité d'apprendre; peu capable d'application, ennemi des méditations longues, nul cependant ne démêlait d'une main plus souple et plus experte le nœud embrouillé d'une aflaire, ne simpliGait plus rapidement des problèmes qui semblaient d'une complexité redoutable, n'improvisait avec une plus ingénieuse adresse la solution moyenne qui mettait tout le monde d'accord. 11 y faut ajouter du bon sens naturel, un jugement généralement droit, le don précieux d'entrer dans la pensée d'autrui, de [)énélrer et d'éclaircir, en leur prêtant une forme heureuse, les idées, souvent nébuleuses, des novateurs et des réformateurs, de donner de la vie, de l'intérêt, du charme, aux plus austères recherches et aux plus arides discussions. Sa belle humeur n'était jamais vulgaire et son aisance n'impliquait point de familiarité. Ce mince petit vieillard, au masque étroit, aux traits fins, au visage f«sé, ï^vait hke paonti^, i^ Voccasjon, d une froideuF

ironique, d*une raideur de maintien, qui imposaient à ses contradicteurs, les laissaient comme déconcertés et les réduisaient au silence.

Son principal défaut — grave, il est vrai, pour un homme au pouvoir — était l'absence de caractère et de ténacité. Trop semblable en cela au prince dont il allait diriger la jeunesse, il discernait nettement le bien, il le désirait de bonne foi; le courage lui manquait pour le réaliser. L'âge ne fit qu'aggraver cette disposition naturelle. Que de fois on le vit, dans les conseils du Roi, plaider tout d'abord une cause juste, la soutenir avec éloquence par des arguments persuasifs, puis céder tout à coup, par lassitude, par terreur de la lutte, et passer au camp opposé avec désinvolture. « Cette manière de tout obtenir de lui, dit un mémorialiste', avait été découverte par quelques-uns de ceux qui avaient intérêt à capter son suffrage et à lui faire adopter leurs projets. » Lui tenir tète obstinément, c'était vaincre presque à coup sûr.

De cette faiblesse, personne n'usa avec tant d'avantage que la femme qu'il avait associée à sa vie. Par rinfluencc qu'elle eut sur son époux et par le rôle qu'elle joua pendant son ministère, la comtesse de Maurepas appartient à l'histoire. Elle était, comme

I, Mémoires du prince de Montbarrey.

j'ai dit plus haut, la fille du duc de La Vrillière, mariée toute jeune, au sortii* du couvent*. Sans charme, sans beauté, sans véritable intelligence, elle prit, dès le premier moment, sur son brillant époux un ascendant qu'elle garda, sans faiblir, durant tout le cours de sa vie. L'esquisse dénuée de bienveillance qu'a tracée d'elle madame de La Ferté-Imbault donne le secret de cet étrange empire : « Son extérieur, ditelle, est repoussant; elle n'a nulle instruction, point de conversation. Cependant elle a de l'esprit naturel, mais elle n'en fait usage que pour gouverner ceux qui en ont infiniment plus qu'elle, et elle y est toujours parvenue... Elle a une suite pour obliger ceux qu'elle aime, qui est des plus rares et des plus précieuses. Elle pense un an de suite, s'il est nécessaire, sans distraction, à la chose où elle veut réussir, et elle ne néglige aucun moyen. Elle connaît parfaitement, par le seul instinct, les gens à qui elle a afTaire, et elle force avec politesse tout ce qui l'environne à la considérer et à la craindre ^ .»

t. Le mariage fat célébré le 39 avril 1718.

3. Souvenir» de la marquise de La Ferié-Imbaalt, Archives du marquis d'Estampes. — En regard de ce malicieux portrait, ▼oici celui, beaucoup plus favorable, que trace de madame de Maorepas son intime ami, Fabbé de Véri : « La nature lui a refusé les charmes de la figure, les grâces de Tesprit et Tagrément da premier abord. Mois elle lui a donné un sens droit, un jugement vrai, un sentiment noble, un sens délicat pour les convenances, une Ame constante dans ses plans, un oubli d'elle-même, un désir toujours soutenu de faire plaisir aux autres, un attachement invariable pour ceux qu'elle aime. Les

Vieille aujourd'hui, courbée par Tâgc et couvcrle d* infirmités, elle régnait comme aux plus beaux jours sur le cœur d'un époux, que les mauvaises langues de la Cour avaient d'ailleurs toujours représenté comme affranchi par la nature de toutes tentations d'inconstance. Philémon et Baucis, ainsi les avaient surnommés les familiers de leur demeure. Le retour éclatant de M. de Maurepas à la t<^te des affaires, en rompant inopinément celte idylle attardée, provoqua d'abord les soupirs de la châtelaine de Pontchartrain : « 11 n'y a plus de Baucis à Versailles, disait-elle mélancoliquement. Je ne vois plus M. de Maurepas; tout ce travail le tuera M » Ce chagrin, à vrai dire, sera de brève durée. Le jeu excitant de l'intrigue et l'enivrement du pouvoir la consoleront promptement de sa tranquillité perdue.

M. de Maurepas, pour sa part, ne traversa pas cette courte période de regrets. A quitter le séjour d'exil, il montra autant d'allégresse qu'il avait, à le supporter, témoigne de patience et de résignation. Habitué dès l'enfance à regarder la politique comme son élément

apparences chez elle refroidissent quiconque la connaît faiblement, et une plus sérieuse connaissance lui attache fortement tous ceux qui vont au delà des premières visites. Il n'y a point d'àme comme la sienne. C^est par là qu*à son Age de soixanteseize ans, elle est aussi chérie de ses amis anciens et nouveaux que la plut agréable des jeunes femmes. Elle a la oonfianc^ entière de son mari. » Journal inédit de Tabbé de Yéri, f . Sout'pnirt d$ Fé\ici$^ par ma44me 4o GenlU,

Louis xvi Et tu r go t. 5â

naturel y il s'y retrouvait avec joie et s*y mouvait avec la même aisance que s'il en fût sorti la veille. Ceux qui le virent dans ces premièresjournées le trouvèrent « rayonnant», Tesprit libre, sans inquiétude. L'abbé Baudcau, qui le rencontra le 20 mai sur le « cours » de Versailles, fut frappé de sa tournure leste et de son allure dégagée*. Sa plume caustique le décrit alerte et pimpant, « bien rasé, bien poudré, bien rajeuni, ayant l'air de penser profondément à rien ».

I. Chronique secrète de Tabbé Bandeau. Revue rHrotpective, l. III.

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