I. i juin 177A
pu décider Louis XVI à rapporter Tordre d'exil. Aux prières du prince de Conti, il opposait des raisons de convenance : cùl-il été décent de « changer précipitamment les dispositions du feu Roi », quand les cendres de ce dernier n'étaient pas encore refroidies? A Marie- Antoinette, il demandait « un délai de deux mois », promettant, ce temps écoulé, d'exaucer son désir.
Brusquement, le lo juin, volte-face et changement à vue. A la suite d'une scène conjugale où s'étaient succédé les reproches et les larmes, Louis WI se laissait fléchir et accordait la grâce immédiate de Choiseul. Mais, par un de ces retours habituels aux âmes faibles, il se vengeait de sa défaite en défendant que Ton envoyât à Ghanteloup pour y annoncer la nouvelle. Le zèle du prince de Bauveau enfreignit cette défense. Choiseul, informé par exprès, montait le lendemain en berline et prenait la route de Paris.
Il y fut le lendemain 12 juin, sur les huit heures du soir. L'accueil qui lui fut fait eut quelque chose de triomphal. Une foule nombreuse, savamment surchauffée, courait à sa rencontre à la Croix de Berny; une dépu talion de poissardes lui apportait, avec des fleurs, un compliment de bienvenue; de violentes acclamations retentissaient sur son passage. « M. de Choiseul, écrivait une de ses ferventes*, a été reçu
I. Lettre de madame Cramer à M. de Constant, citée par M. G. Maiigras dans son livre sur La disgrâce du duc de ChoiseuL
LOUIS XVI liT TUHCOT. 70
dans Paris comme Kolre-Seigneur à Jérusalem. On montait sur les toits pour le voir passer... » Agitation organisée et popularité factice, dont Choiseul lui-même n*est point dupe, car, avant d'arriver, il s'occupe du retour et commande des chevaux à Blois pour le ramener prochainement dans sa terre. De fait, tout ce tapage avait indisposé Louis XVI ; le duc s'en aperçut quand le lendemain, à neuf heures du matin, il fit sa visite à la Muette, où résidait la Cour. C'est à peine si le Roi lui adressa quelques paroles maussades : « Monsieur de Choiseul, vous avez bien engraissé... Vous avez perdu vos cheveux... Vous devenez chauve. » Ces mots dits d'une voix brève, une révérence embarrassée du duc, ce fut tout Tenlretien. La réception chaleureuse de la Reine iil contraste avec cette froideur : a Monsieur de Choiseul, lui dit-elle, je suis charmée de vous voir ici. Je serais fort aise d'y avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous en soyez témoin. » Monsieur se montra réservé, le comte d'Artois aimable'. Le surlendemain, Choiseul reprenait la route de Chanteloup, pour ne revenir à Paris que dans l'hiver suivant. Nous l'y verrons, dans la coulisse, justifier par son jeu caché les défiances instinctives du Roi.
f . Souvenirs de Moreau, du marquis de Valfons ; Chronique secrète de l'abbé Baudeau ; Correspondance de Mcrcy-Arg^enteau ; Correspondance secrèie de Métra; etc., etc.
80 AU COLCHANT DE LA MUNARCUIB.
Pour le présent, le retour de Choiseul et la fin d'un injuste exil ne |)ouYaient qu'ajouter à la satisfaction publique. A chaque acte du nouveau règne, c'était comme un concert de prévisions heureuses. On louait l'activité laborieuse du jeune Roi, son exactitude aux conseils et son sincère amour du bien. On admirait la courtoise dignité de ses discours aux grands corps de l'Etat — Chambre des Comptes, Cour des Monnaies, députation de l'Académie — venus le 5 juin à la Muette présenter leurs hommages. On attendait avec une curiosité toute spéciale la ré[>onse que ferait le Roi a la harangue des membres du parlement de Paris, afin d'en tirer quelque indice sur ses dispositions à l'égard de ces magistrats. Ses paroles brèves, intentionnellement vagues, contentèrent tout le monde et laissèrent l'espérance à tous : « Je re<:>ois avec plaisir, dit-il, les respects de [mon parlement. Qu'il continue de remplir ses fonctions avec zèle et intégrité, U peut compter sur ma protection et sur ma bienveillance. »
Il n'est jusqu'aux dames de la Halle qui n'eussent sujet de se féliciter. Louis XVI tint, en effet, à les recevoir en personne, au risque de scandaliser le duc de La Vrillière. Aux représentations du ministre de sa Maison, il répliqua par ces lignes touchantes : a Cette question n'en peut faire une. D'abord elles verraient un déshonneur au contraire; ensuite les
hommages de ces braves gens ne sont pas de ceux qu'on reçoit avec le moins de plaisir... Je ne dois pas oublier que je suis le roi de tous, grands et petits, et que l'art de se faire aimer est le moins coûteux de tous les moyens de gouvernement. »
Le public remarquait avec le même plaisir la bonne tenue, la simplicit<> de la Cour. Le séjour à la Muette offrit vraiment l'image d'une existence bourgeoise dans une famille unie. Chaque jour, le Uoi faisait une longue promenade à pied, tantôt avec la Reine, tantôt avec ses frères, escorté d'une suite peu nombreuse, « sans fusils ni hallebardes », au mépris de toute étiquette. Le peuple, à son passage, l'accablait de bénédictions, de vivats enthousiastes*. Une égale popularité allait à Marie-Antoinette. Si l'on néglige quelques saillies d'humeur, qu'on pardonnait à sa jeunesse, elle montrait de la coquetterie à gagner l'affection de tous. Rencontrant un major des Gardes avec lequel, étant Dauphine, elle avait eu jadis quelques difficultés, elle l'abordait franchement : « ]\ous avons eu l'un et l'autre des vivacités, disaitelle avec un sourire; les vôtres sont oubliées, je vous prie d'oublier les miennes* ». Ses défauts mêmes, en cette lune de miel de son règne, l'aidaient à conquérir le cœur de ses sujets. Rieuse, élégante, frivole, elle