I. Journal inédit de Tabbé de Véri
dirent de plus belle, le poursuivirent dans les corridors du théâtre et jusqu'au fond de son carrosse; les clameurs ne prirent fin que lorsqu'il fut hors de vue. Sans faire tort à la c modestie » du vieux conseiller de Louis XVI, on doit lui supposer assez de clairvoyance pour avoir vite compris qu'un si chaud enthousiasme s'adressait moins à sa personne qu'à la satisfaction donnée à Topinion publique par l'élévation de Turgot au contrôle général. C'est à ce choix, c'est au « philosophe homme d'État » dont on attendait des merveilles — la rénovation du royaume par la destniction des abus et l'accomplissement des réformes — qu'allait, par-dessus la tête de Maurepas, l'ovation populaire. Jamais accession au pouvoir n'avait suscité tant de joie et de si grandioses espérances.
Le nouveau poste dont Turgot devenait titulaire lui fournissait, en effet, le moyen de donner sa mesure. C'était, à cette époque, le plus important / sans conteste de tous les ministères, celui auquel ressortissaient plus ou moins tous les autres. Car le contrôleur général n'était pas seulement l'homme préposé au Trésor public, chargé de percevoir l'impôt, de surveiller l'emploi des fonds et de les répartir parmi les différents services, mais il tenait encore en mains, par mille fils mystérieux, l'administration générale du royaume, et, du centre, son influence rayonnait sur toutes les provinces, par le privilège
qu'il avait de communiquer directement avec les intendants, de leur transmettre, en les interprétant, les ordres du pouvoir suprême*. La gravité croissante, dans le cours du xviii" siècle, du problème budgétaire avait ainsi fait peu à peu, pour emprunter Texpression d'un écrivain du temps, c du chef de la finance la vraie providence de l'État ».
Ce rôle diflicile et glorieux, l'homme qui en recevait la charge plus que tout autre y semblait préparé par ses études, par ses dispositions d'esprit, par les étapes de sa carrière, comme aussi par le sang qui coulait dans ses veines. « C'est une bonne race », disait Louis XV en parlant des ïurgot. Tout justifie cette appréciation royale. Sans discuter, comme certains biographes, si les Turgot descendaient d'un roi de Danemark et se rattachaient au Dieu Thor *, il est tout au moins établi que cette famille normande occupait de longue date un rang prééminent dans l'administration et la magistrature. 1/C père du ministre de Louis XVl, Michel-Etienne Turgot, avait rempli avec honneur les multiples fonctions de conseiller d'État, de prévôt des marchands de Paris, de président du Grand Conseil. A
I. Voir sur ce sujet le livre intéressant de M. P. Ardaschefî, Les Intendante de province aotis Louis XVI.
3. « Turgot, affirme Condorcet, signifie le dieu Thor — Thor goti — dans la langue des conquérants du Nord. » {Vie de Turgot, par Gondorcet.)
son nom respecté son troisième fils, Anne-Robert- Jacqncs, né à Paris le lo mai 1727, allait ajouter de la gloire.
Je n'ai pas à entrer ici dans le détail de sa jeunesse studieuse et de ses succès d'écolier, tant au collège Louis-le-Grand qu'au séminaire de Saint- Sulpice, à la Faculté de théologie, à la « maison de Sorbonne ». Il aspirait à la prêtrise; maîtres et condisciples lui prédisaient l'épiscopat; mais la vocation lui manqua au moment décisif, et de ses travaux scolastiques , interrompus en plein essor au mois de décembre 1750, il ne tira d'autre avantage que le goût de la controverse, l'art de la dialectique, une bonne méthode dans l'argumentation.
I^es dix années qui suivirent sa sortie d'Eglise furent pour Turgot les années décisives; ce fut alors que se formèrent son Ame, son cerveau, ses idées. Le styour passager qu'il lit dans la magistrature — tour à tour substitut, conseiller, maître des requêtes enfin au parlement de Paris — lui laissait des loisirs qu'il partageait entre les plus austères études et Ja fréquentation des plus grands esprits de son temps. Avec Quesnay. Gournay et Adam Smith, il s'instruisit dans la science, alors toute nouvelle, de réconomie politique, où rapidement il allait devenir un maître. Avec Voltaire, dWlembert et Diderot, il s'ellbrçait à rattacher ses théories politiques ou sociales aux principes généraux de la
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philosophie. A leur suite, il entra dans TEncyclopédie; il y écrivit cinq articles, dont Tun, sur V Existence, est encore regardé comme Tun des bons morceaux de ce vaste recueil. Cependant, citoyen dévoué, passionné pour le bien public, il eût souffert de se confiner a jamais dans des spéculations abstraites. 11 accueillit donc avec joie l'occasion qui se présenta, en août 1761, par sa nomination k l'intendance du Limousin, de mettre ses vues en pratique, de travailler, comme disait Catherine II, non pas seulement « sur le papier, qui souffre tout, mais sur la peau humaine, bien autrement irritable et chatouilleuse' ». L'intendance de Turgot offre en effet cet intérêt d'avoir été comme la préface ou, si Ton veut, la répétition par avance, du futur ministère, un stage préparatoire avant l'exercice complet du pouvoir. La province de Limoges devint entre ses mains une espèce de champ d'expériences, où il essaya ses idées sur un terrain restreint, jusqu'à l'heure de les appliquer sur toute la surface du royaume. La longue durée accoutumée de ces sortes d'emplois *, la faculté d'initiative, la large indépendance laissées aux intendants par les mœurs de l'ancien régime, leur per-