‹ Au couchant de la monarchieChapitre 63 sur 148 · I. Journal du duc de Groy · texte numérisé non relu

I. Journal du duc de Groy

a. Pour le récit de la révolte connue sous le nom de Guerre des farines, j*ai consulté le journal de l'abbé de Vérif le journal de Hardy, lea Souvenirs de Moreau, le Journal du duc de Croy, les Mémoires de Soulavie, les Mémoires d'Estcrhazy, la Correspondance secrète de Métra, etc., etc.

3. A Vemon, les émeutiers voulurent, après avoir pillé ses blés, pendre un marchand nommé Planter, qui fut délivré ù grand*peine par la maréchaussée.

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sont pillés; on vole et on emporte, mais surtout on saccage; les sacs sont éventrés, leur contenu est jeté à Teau. Ces bandits sont d'ailleurs méthodiques et disciplinés; ils annoncent leurs étapes avec une précision que les faits justifient : demain a mai, ils seront à Versailles; ils feront le 3 mai leur entrée à Paris. En même temps qu'eux, se répandent dans les villes et dans les campagnes une nuée d'émissaires mystérieux qui, dit Hardy, « persuadaient au menu peuple, pour l'exciter, qu'il allait mourir de faim, parce que l'on portait tout le pain à Paris ». L'autorité, dans cette première journée, parait avoir perdu la tète. La maréchaussée ni la troupe n'ont d'ordre pour intervenir. M. Lenoir, lieutenant de police, réclame des instructions écrites et, en les attendant, ne prend aucune mesure.

Enhardis par l'impunité, les séditieux suivent de point en point leur programme. Le mardi 2 mai au malin, le Roi, sortant pour se rendre à la chasse, aperçoit une grosse foule de gens, de mauvaise mine, des bâtons à la main, débouchant à Versailles par la grand 'route de Saint-Germain et se portant vers la place du Marché. Aussitôt, il rebrousse chemin, rentre au château, dont on ferme les grilles, fait prévenir le prince de Beauvau, capitaine des gardes du corps, qu'il ait à rassembler les troupes, mais avec la défense expresse de les laisser se servir de leurs armes.

Turgot et le comte de Maurepas venaient de partir pour Paris, où Ton craignait un soulèvement. Louis XVI, privé de ses conseillers habituels, avait donc charge, à lui tout seul, d*organsier la résistance. Il se tira d'affaire avec plus de sang-froid qu'on n'eût pu l'espérer. Les princes de Beauvau et de Poix, mandés au cabinet du Roi, reçurent de lui des instructions précises; puis il écrivit à Turgot le billet ci-après , daté de onze heures du matin * : « Versailles est attaqué, et ce sont les mêmes gens de Saint-Germain... Vous pouvez compter sur ma fermeté. Je viens de faire marcher la garde au marché. Je suis très content des précautions que vous avez prises pour Paris; c'était pour là que je craignais le plus. Vous ferez bien de faire arrêter les personnes dont vous me parlez, mais surtout, quand on les tiendra, point de précipitation, et beaucoup de questions. Je viens de donner des ordres pour ce qu'il y a a faire ici, et pour les marchés et moulins des environs. »

L'émeute, pendant ce temps, se déchaînait avec fureur dans les rues de Versailles. Le marché fut pillé. « Des femmes, écrit Esterhazy, spectateur de la scène, ouvraient les sacs de farine, en mettaient dans leurs tabliers, et s'en allaient. » On prit ensuite d'assaut quelques boutiques de boulangerie. Les pajsans

I. Documents pabliés par M. Etienne Dubois de TEstang, dans sa notice sur Turgoi et la famille royale.

qui suivaient les meneurs répétaient avec conviction qu'en agissant ainsi ils remplissaient le vœu du Roi et que, du reste, ils n'en voulaient qu'aux seuls accapareurs. Beaucoup brandissaient des morceaux d'un pain nauséabond, destiné, disaient-ils, à Talimentalion du peuple. Il fut démontré par la suite qu'on l'avait fabriqué exprès, avec du son, du seigle et de la cendre, savamment mélangés et moisis depuis plusieurs jours. Les premiers efforts des soldats ne purent arrêter les factieux. Une forte bande parvint jusqu'au pied du château, poussant des cris confus. Une poissarde montrait son tablier plein de farine gâtée, que, disait-elle, elle voulait porter à la Reine. « Elle avait l'air d'une furie, les yeux égarés, la figure ardente. » Louis XVI se montra au balcon, prononça quelques mots qui se perdirent dans le tumulte, et dut se retirer sans avoir pu se faire entendre. 11 regagna sa cliambrc, troublé, découragé et le visage en larmes.

Enfin parurent les gardes*, le prince de Beauvau à leur tète. On insultai le prince et on le couvrit de farine. On remarquait avec surprise, parmi toute cette canaille, un « officier » du Comtc-d* Artois, le sieur Carré, « chef de gobelet » du prince, excitant

I. A VcraaiUes, d'aprôs M. Gustave Bord, le mouvement fut réprimé par les gardes françaises, appuyés par les gardes suisses et par 3ooo hommes de cavalerie. — La conspiration révolu- fionnaire.

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les rebelles du geste et de la voîx. Une altercation s'ensuivit avec un des gardes du corps, qui le perça d'un coup de baïonnette; on le porta à Thôpital, et on fit le silence sur ce singulier incident*. Beauvau parvint enfin à dominer un moment les clameurs : « A combien voulez-vous qu'on fixe le prix du pain? demanda-t-il dans un intervalle de silence. — A deux sous. — Eh bien! soit, à deux sous. » Cette concession, tout au moins imprudente et qui fut blâmée par le Roi, eut pour effet d'apaiser soudainement l'orage. Les émeutiers, sur cette promesse, coururent aux boulangers, se firent livrer du pain pour le prix annoncé. L'ordre se rétablit dans les rues. 11 n'y eut pas de morts, et pas même de blessés gravement; seulement quelques hommes arrêtés, sur lesquels on trouva des pièces d'argent pour une somme de douze livres, et sur quelques-uns des louis d'or.

Louis XVI, à deux heures de l'après-midi, fit porter à ïurgot une seconde lettre^, où il lui rendait compte des faits passes et des précautions prises : « Nous sommes absolument tranquilles. L'émeute commençait à être assez vive; les troupes qui y ont été les ont apaisés, et ils se sont tenus tranquilles devant eux. M. de Beauvau les a interrogés; la géné-

I. D'apri^s d^autres récits, il fut condamné à mort, mais gracié.

a. Documents publiés par M. Dubois de l'Estang.

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rallié disaient qu'ils n'a> aient pas de pain, qu'ils riaient venus pour en avoir, et montraient du pain d'orge fort mauvais, qu'ils disaient avoir acheté deux sols, et qu'on ne voulait leur donner que celui-là... J'ai recommandé à M. l'intendant de tAcher de trouver ceux qui payaient, que je regarde comme la meilleure capture. Je ne sors aujourd'hui, non pas par peur, mais pour laisser tranquilliser tout. » Au moment d'expédier sa lettre, Louis XVI y mit ce postscriptum : « M. de Beauvau m'interrompt pour me dire une sotte manœuvre qu'on a faite, qui est de leur laisser le pain à deux sols. Il prétend qu'il n'y a pas de milieu entre le leur laisser comme cela, ou les forcer à coup de bayonnettes à le prendre au taux où il est. Ce marché-ci est fini, mais, pour la première fois, il faut prendre les plus grandes précautions pour qu'ils ne reviennent pas faire la loi ; mandez-moi quelles elles pourraient être,

I. Les deux letlres du Hoî qu'on vient de lire furent, on ne snit comment, connues quelques jours plus tard du peuple parisien et diversement commentées, u Bien des gens, rapporte Hardy, ne pouvaient se déterminer & y ajouter foi. « Un caporal, » disaient-ils, qui voudrait rendre compte à son sergent ne 8*y » prendrait pas autrement. De pareilles lettres ne peuvent avoir » été imaginées que pour jeter le ridicule sur la conduite du » souverain. » Tandis que les uns raisonnaient ainsi, d'autres admiraient le naturel et la franchise de ces lettres, assez ressemblantes, selon eux, à celles que le bon roi Henri IV écrivait A son cher Sully, et en soutenaient la réalité. » Journal de Hardy.

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Turgot rentra quelques lieures plus lard à Versailles et se rendit aussitôt chez le Roi, quiTaccueillit avec ces mots : « ÎSous avons pour nous notre bonne conscience, et avec cela on est bien fort ». Tous deux tombèrent d'accord pour révoquer la concession arrachée au prince de Beauvau et rétablirent le coilrs normal du pain*. Ces lignes de Turgot, adressées le soir même à Tabbé de Véri, le montrent calme et de sang-froid, et rendent un juste hommage à l'attitude du Roi : « Vous savez vraisemblablement ce qui se passe. Jamais votre présence ne m'a été plus nécessaire. Le Roi est aussi ferme que moi; mais le danger est grand, parce que le mal se répand avec une rapidité incroyable et que les mesures atroces des instigateurs sont suivies avec une très grande intelligence. Les partis de vigueur sotit d'une nécessité absolue '^. » Turgot expédia également un courrier à Maurcpas, demeuré dans la capitale, pour l'in former do la situation et des dispositions du Roi. On le trouva à TOpéra, où il avait passé sa soirée dans

I. Le lendemain 3 mai, Kur la nouvelle de cet ordre, il y eut encore quelques attroupements dans Versailles. On expédia surle-champ par les rues des patrouilles de gardes du corps, criant qu^il leur ovait été commandé de « tirer sur le premier qui remuerait •. Les chefs de la rébellion venant d^ailleurs de portir pour Paris, cette menace suffît à enrayer tout mouvement séditieux.

■j. A ce billet, Tabbé de Véri répondit par ces lignes : « Tenez ferme dans vos plans, et surtout maintenez-y bien votre maitrc, pour lo bonheur même de sa vie. Si le Roi est ferme en cette occasion, tout iro bien. •

sa loge. C*est Torigine du célèbre quatrain, qu'on fredonna le lendemain à la Cour :

t Monsieur le comte, on vous demande,

On dit qu'on se révoltera.

— Dites au peuple qu'il attende;

Il faut que j'aille à l'Opéra. »

La journée du 3 mai justifia les craintes que Turgot laissait percer dans sa lettre à Véri. Le programme des rebelles se réalisait point par point. Vers huit heures du matin, des bandes parurent sous les murs de la capitale, où elles pénétrèrent en même temps par les trois portes Saint-Martin, de Vaugirard et de la Conférence. Beaucoup d'enfants, de femmes, et aussi, comme on vit plus tard, d'hommes déguisés en femmes. Pour seules armes, de gros gourdins. Une discipline parfaite ; des mouvements combinés avec une intelligente précision. « Leur marche, rapporte un témoin, était parfaitement dirigée dans les principes de Tart militaire, et comme par un général expérimenté. » Les chefs, pour donner leurs ordres, se servaient d'un langage convenu, compris par les seuls initiés. A l'entrée d'une des bandes, « un des gueux ayant demandé : OU irons'nous? — Trois points, et trente-et-un, » lui répondit un autre. Ce mot, répété par trois voix, fut redit d'un bout de la file à l'autre », ot personne n'hésita sur la direction indiquée.

La mauvaise chance fit que, ce matin même, le prix du pain eût encore légèrement monté — « quatorze sols les quatre livres, au lieu de treize et demi la veille », — ce qui nécessairement « faisait crier le menu peuple », et le disposait mal à soutenir les autorités. Par une non moins fâcheuse rencontre, une cérémonie militaire, la bénédiction des drapeaux, avait été fixée à cette même matinée. Le maréchal duc de Biron, qui commandait la garnison, refusa de donner contre-ordre, craignant, allégua-t-il, d'alarmer la population. Par suite, les troupes, massées et concentrées dans un des quartiers de Paris, ne purent agir à temps pour prévenir les premiers désordres.

La plus grosse bande piqua droit sur la halle aux grains, dans Tintentlon avouée de la prendre d'assaut et de « crever les sacs de farine ». Ils la trouvèrent gardée par un peloton de mousquetaires, dont la con- Icnance leur imposa. Ils abandonnèrent leur dessein, se rabattirent sur les marchés et sur les boulangeries, dont ils forcèrent les portes avec des pinces de fer. ]jC pillage, au début, se fit avec une espèce de méthode. On s'emparait des pains en les pavant deux sous, et, sur l'ordre des chefs, on respectait les tiroirs et les caisses. Les bourgeois, ébahis, regardaient et ne soufflaient mot. Les quelques forces policières que l'on rencontrait ça et là gardaient de même ime attitude passive, ayant eu pour consigne « de ne faire feu dans aucun cas, de se laisser plutôt insulter, mal-

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sa loge. C'est l'origine du célèbre quatrain, qu'on (redonna le lendemain à la Cour :

t Monsieur le comte, on vou9 demande.

On dit qu'on se révoltera.

— Dites au peuple qu'il attende;

Il faut que j'aille à l'Opéra. »

La journée du 3 mai justifia les craintes que Turgot laissait percer dans sa lettre à Véri. Le programme des rebelles se réalisait point par point. Vers huit heures du matin, des bandes parurent sous les murs de la capitale, où elles pénétrèrent en même temps par les trois portes Saint-Martin, de Vaugirard et de la Conférence. Beaucoup d'enfants, de femmes, et aussi, comme on vit plus tard, d'hommes déguisés en femmes. Pour seules armes, de gros gourdins. Une discipline parfaite ; des mouvements combinés avec une intelligente précision. « Leur iii^in lir, rapporte un témoin, nlaîl parliiilf'iiitiït dfrij^ri^ tlntis les piinrîpes fie Tiirt niilitairts pL coînnif iiar un ^énrral ex périment*', » Lfîi% chefï^* pour (Inuner leurs orilrrs* se servaient d'un lan^a^ convenu» compris par les seuls initié.^. A Tcntr^ d'une des bandes, « un des gueux ayant demandé : (ht infnS'noKs^ — Troi^ point js, H Itente-Bt^un^ * lui lepi^ndit un :uilre. Ce niof, repétn p-ir trob voil» lut re*lil d'un hont de la lile a l'an Ire », et per^onni! ii'he»iUt sur In dirertion Indiquée.

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traiter par la populace ». On vit même, assure-t-on, « des suppôts de police forcer les boulangers à ouvrir leurs boutiques et à donner du pain aux mutins. Les mousquetaires causaient gaiement avec ceux-ci, et quelques-uns, plus compatissants, leur jetaient do largent pour payer le pain qu'ils avaient enlevé ».

On imagine sans peine que la journée ne garda pas longtemps cette physionomie idyllique. Les séditieux s*animaienl, s'échauffaient au jeu, entraient chez les particuliers, perquisitionnaient dans les caves, pour s'assurer, prétendaient-ils, qu'on n*y recelait point de provision de pain. Une petite troupe s'introduisit, en manière de bravade, dans la demeure d'un commissaire de police de Paris, le sieur Couvert-Désormeaux, place Maubert ; « un petit garçon de dix ou douze ans eut l'effronterie d'entrer dans son cabinet et jusqu'au fond de son jardin, pour faire une perquisition plus exacte » ; le commissaire, tremblant, subit cette visite sans mot dire *. D'autres, plus « malhonnêtes » encore, dévalisèrent quelques boutiques de charcuterie, de pâtisserie, et ne négligèrent pas d'emporter l'argent des comptoirs. A l'abbaye de Saint- Victor, les religieux virent leur couvent forcé et envahi, leurs provisions saccagées et volées. Au faubourg Saint- Laurent, la canaille injuria les soldats du guet, et, comme ils faisaient mine de charger leurs fusils, on

I. Ces détails, comme la pulpart de ceux qui précèdent, sont lires du journal de Hardv, qui assistait à ces scènes.

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leur montra des « débris de pavés », en menaçant d'élever des barricades. Une femme, a qui faisait grand tapage », ayant été appréhendée et conduite dans un corps de garde, ses compagnons la réclamèrent avec des cris si violents, qu'on consentit à la leur rendre, a pour tranquilliser les esprits ». On entendait « de mauvais propos », comme Texhortation à la foule de marcher sur Bicètre, d'enfoncer les cachots, et de lâcher les prisonniers. Le bruit courut, un peu plus tard, que les émeutiers voulaient faire lo siège de la Bastille ; Biron donna Talerte au gouverneur, M. de Jumilhac, qui tint sur pied jusqu'au matin le régiment des mousquetaires*. Une bande alla manifester sous les fenêtres de ThAtel du contrôle général; les hommes montraient du pain moisi, hurlant : « Voici ce quon nous fait manger! » Il fut prouvé, comme la veille à Versailles, que ce pain, fabriqué pour la circonstance, avait été verdi au moyen d une substance spéciale.

Le fait saillant de cette journée fut l'inaction de la police, c Ce qu'on avait bien de la peine à comprendre, observe avec raison Hardy, c'était de voir une populace mutinée absolument maîtresse d'exécuter tout ca* qu'elle jugeait à propos d'entreprendre, sans obstacle, et sans qu'on eût pris aucun moyen pour la contenir, quoiqu'on fût prévenu de la veille

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