I. Journal de Véri
bandits » s'étaient, disait-on, réunis « pour se réjouir » des succès de la veille et concerter la suite de leurs manœuvres. A leur sortie, « lorsqu'on les vit divisés et séparés les uns des autres, on tomba dessus, et Ton s'en empara ». Par ce coup de filet, on réussit à opérer sans bruit une quarantaine d'arrestations. Près de deux cents autres suivirent dans le cours de l'après-diner. La plupart des meneurs furent de la sorte mis sous clé. Dans chaque boutique de boulanger, on plaça deux soldats, fusils chargés, baïonnettes au canon. De grosses patrouilles de cavalerie circulèrent constamment dans tous les quartiers de la ville. Grâce à ces précautions, Ja journée fut tranquille; presque partout le pain fut débité au taux normal, sans que les <k gueux » tentassent de s'y opposer par la force. « Quelques garçons boulangers seulement furent maltraités à coups de bâtons. 9 Les badauds, qui, dès le matin, étaient sortis « pour aller voir l'émeute », en furent quittes pour la course et rentrèrent déçus au logis.
Les principales difficultés, dans cette seconde phase de la crise, provinrent du fait du parlement. Déjà, dans la soirée du 3, les chambres s'étaient réunies pour s'occuper de la situation. Il fut convenu qu'avant toute chose le premier président se rendrait à Versailles « pour pressentir les intentions de Sa
178 AL C(ltCIlA^T DE LA MONAIICIllE.
Majesté ». Ce magislral se mit en roule dès faubc et rencontra à mi-chemin un courrier de cabinet qui portail une lettre du Roi; il lut les lignes que voici : « Je ne doute pas que le zèle de mon parlement ne le porte à agir, dans les circonstances actuelles, pour remédier à des troubles dont je connais les causes secrètes. Comme je m'occupe sérieusement des moyens de les calmer, et que mon parlement pourrait contrarier mes Mies, je désire qu'il ne s'occupe point de cette affaire, pour ne point déranger les opérations de mon conseil. »
Le parlement fut mortiiié du fond comme du loji de cette lettre. Aussi accueillit-il avec un vif mécontentement redit qui, pour juger les coupables de rébellion, instituait une cour prévôtale. Il refusa d'enregistrer, et rendit un arrôt qui contenait un blâme implicite. Après avoir décidé, en effet, contrairement à Tordre royal, que les mutins seraient jugés par la « grande chambre », le parlement plaidait ainsi la cause des révoltés : « Ordonne en outre que le Roi sera très humblement supplié de. vouloir bien faire prendre de plus en plus les mesures que lui suggéreront sa prudence et son amour pour ses sujets, pour faire baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple, pour ôter ainsi aux gens malintentionnés lo prétexte et l'occasion dont ils abusent |)0ur émouvoir les esprits. J> L'arpet, aussitôt placardé dans les rues et dans les
Louis XVI ET TUKGOr,
carrefours, suscita une émotion vive dans la population. Les gens, écrit Hardy, « allumaient des bouts de chandelle » pour le lire dans lobscurité, et les rebelles l'interprétaient comme un encouragement. L'agitation recommença; on vit, dans les faubourgs, des « gueux » insulter les soldats et « leur cracher au nez » en signe de mépris.
Louis XVI, dans cet après-midi du \, écrivit encore à ïurgot». On peut juger par ce billet des inquiétudes que provoquait, en ces circonstances difficiles, Tintempestive opposition de la magistrature : « Je viens de voir, disait le Roi, M. de Maurepas et M. le Garde des Sceaux. Si Tenrcgistrement est forcé, cela sera une terrible porte aux méchants. Si le parlement donne des arrêts contre, cela sera encore pire. Aussi M. le Garde des Sceaux a écrit, sous son propre et privé nom, aux meilleures têtes du parlement pour tâcher de faire enregistrer de bonne volonté... 11 croit que c'est la peur du peuple qui les retient ^ » Turgot, en réponse à cette lettre, rapporta de Paris le texte de l'arrêt dont j ai donné plus haut la partie essentielle. Dès lors, toute illusion tomba, et il fut résolu que l'on relèverait le défi. Des mousquetaires eurent commission d'arracher et de lacérer les placards de l'arrêt sur les murs de la capi-
1. Le conlpôleur général passa ù Paris une parlie de la joiimce du i. '
J. Documents publiés par M. Dubois de l'Eslung.
taie; rimprimeur reçut sommation d'avoir à en briser les planches. Des lettres de cachet furent expédiées aux membres de la cour, leur enjoignant de se rendre à Versailles dans la matinée du lendemain, afin d*Y assister a un lit de justice et d'y « recevoir les ordres du Roi ». C'était, depuis la destruction de l'œuvre de Maupeou, le premier conflit qui s'élevait entre Je parlement et le pouvoir royal.
D'ailleurs, malgré l'excitation, tout se passa plus calmement qu'on n'eût pu s'y attendre. Ijg vendredi 5 mai, à neuf heures du matin, quarante carrosses où, on robes noires*, s'entassaient présidents, conseillers, avocats généraux, procureur général, quittèrent le Palais de Justice et s'engagèrent sur la route de Versailles, où le cortège déboucha vers onze heures. Les magistrats furent reçus au château avec les honneurs habituels et conduits dans la salle des ambassadeurs, où « fut servi, a quatre tables, un magnifique repas, tout en poisson, à cause du vendredi ». Le dîner fut long et copieux; peut-être la chère délicate eut-elle quelque influence sur l'heureuse détente des esprits. A quatre heures, le Roi se rendit dans la salle des gardes du corps, préparée pour la circonstance ; ses frères, les princes du sang, les grands officiers de la couronne et le garde des Sceaux étaient
I. Le Roi avait expressément prescrit cette tenue, car « Sa Majesté, disait-on, n*aimait pas les robes rouges ». — Journal de Hardy.
à ses côtés. Turgot manquait à la séance, étant reparti pour Paris, où, de concert avec du Muy, ministre de la Guerre, il veillait au maintien de l'ordre*
Le parlement, au grand complet, attendait en silence l'arrivée de la Cour. Louis XVI, « assis et couvert », prit alors la parole. Le bref discours qu'il prononça avait été rédigé à l'avance, mais il en oublia le texte au moment décisif : « La mémoire, avouat-il plus lard *, a pensé me manquer au premier discours; j'y ai suppléé comme j*ai pu, sans me déconcerter. » Sa harangue, en effet, fut brève autant que substantielle : « Messieurs, dit-il, les circonstances où je me trouve, et qui n'ont point d'exemple, me forcent de sortir de l'ordre commun et de donner une extension extraordinaire à la juridiction prévôtale. Je dois et je veux arrêter des brigandages dangereux, qui dégénéreraient bientôt en rébellion. Je veux pourvoir à la subsistance de ma bonne ville de Paris et de mon royaume. C'est pour cela que je vous ai assemblés, et pour vous faire connaître ma volonté, que mon Garde des Sceaux va vous expliquer. »
Miromesnil fit en effet l'historique de l'affaire et exposa l'urgente nécessité d'une procédure exceptionnelle. On rcmarcjua tout spécialement cette phrase de son discours : « Lorsque les troubles seront Iota-
X. Lettre du 5 mai 1776, six heures du soir. Documents publiés par M. Dubois de TEstang-.
182 AT COfCHAXT I) K LA MONAKGlilE.
lement calmés, lorsque tout sera rentré dans le devoir et dans Tordre, le Roi laissera» lorsqu'il le jugera convenable, à ses cours et tribunaux ordinaires le soin de rechercher les i^rais coupables, ceux qui, par des menées sourdes, peuvent avoir donné lieu aux excès qu'il ne doit penser dans ce moment qu'à réprimer. » Nous examinerons tout à l'heure le sens de cette mystérieuse allusion. 11 fut ensuite donné lecture de l'ordonnance, cause du litige, et l'on alla enfin aux voix. L'enregistrement ne rencontra que deux oppositions formelles, un conseiller nommé Fréteau et le prince de Conti. « Il y a eu beaucoup d'avis assez modérés, rapporte Louis XVI à Turgol aussitôt après la séance ^ Quelques-\ms ont demandé les anciens règlements, mais le (procureur) général avait beaucoup rabaissé de son impertinence d'hier et avait grande peur, i» Le Roi termina la séance par celte petite allocution : a Vous venez d'entendre mes intentions. Je vous défends de me faire aucunes remontrances sur ce que je viens d'ordonner et de rien faire qui puisse y (Mre contraire. Je compte sur votre fidélité et votre soumission, dans un moment où j'ai résolu de prendre des mesures qui m'assurent que, pendant mon règne, je ne serai plus obligé d'y avoir recours *. » (]es paroles, nu dire de
I. Lettre du 5 mai, six heures du soir. Document» publit»s pnr M. Dubois de TEstniig.
a. Journal de Hardv.
LOUIS XVI i:t tuh#()t. 18;j
Hardy, furent débitées par le jeune prince « avec une force et une fermeté infiniment au-dessus de son Age ». C'est ce que Louis XVI, le lendemain, expliquait lui-mônie à Turgot avec sa bonhomie coutumière : a Le vrai est que je suis plus embarrassé avec un homme seul qu'avec cinquante* ».
f^a séance, tout compte fait, n'avait duré que trois quarts d'heure. Les magistrats reprirent le chemin de Paris, un peu « intimidés », mais « nullement mécontents de l'accueil de Sa Majesté ». L'effet produit sur l'opinion par le lit de justice fut généralement favorable. Les citoyens, se sentant protégés, reprirent assez promptement confiance, a Toutes les nouvelles de Paris sont bonnes, et on a été content de ce qui s'est passé hier^ à ce qu'il me semble, écrira Louis XVI le 6 mai. En revanche, ajoute-t-il, nous devions bien nous douter que le mal gagnerait les campagnes. » En effet, pendant quelques jours, de province on reçut de désolantes nouvelles. \ Fontainebleau, à Sens, et dans toute rile-de- France. « à dix lieues à la ronde » aux entours de la capitale, on signala des émeutes, des pillages, une espèce de jacquerie sur dix points à la fois. Toujours des bandes saccageant sans profit, brûlant, noyant les grains, pour le seul plaisir de détruire, agissant, en un mot, comme d'après un plan préconçu pour
I. Lettre du mai 1775. Documents pub1i(';8 par M. DuboÎH de l'Estan^^.
18'i AU COU CHANT DE LA MONARCHIE.
affamer Paris, accroître la détresse publique el affaiblir ainsi Taulorilc du Roi.
A Paris même et à Versailles, le calme régnait dans les rues; mais, en dépit des forces déployées, des patrouilles et des sentinelles qui donnaient à ces villes Tair de places assiégées, chaque nuit « d* infâmes placards » apposés sur les murs, sans qu'on en pût découvrir les auteurs, glaçaient d'horreur tous les bons citoyens. De ces placards, les uns portaient ces mots : Louis XVI sera sacré le il juin et massacré le 12; d'autres : Si le pain ne diminue pas, nous exterminerons le Roi et toute la race des Bourbons. On découvrit avec stupeur au château de Versailles et sur la porte même du cabinet du Roi une affiche conçue en ces termes : Si le pain ne diminue pas et si le ministère nest changé, nous mettrons le feu aux quatre coins du château ^
En présence de cette persistance et de ces bravades effrontées, on crut nécessaire de sévir. La juridiction prévôtale, jusqu'alors peu active, reçut des ordres rigoureux pour hâter le jugement des personnes arrêtées. Sur environ deux cents prévenus, une quarantaine furent envoyés dans les cachots de la Bastille, où la plupart restèrent plusieurs mois enfermés. J'en ai la liste sous les yeux* : ce ne sont