‹ Au couchant de la monarchieChapitre 66 sur 148 · Journal de Hardy · texte numérisé non relu

Journal de Hardy

2. Documents pour servir à Vhistoire de la Bévoluiion française^ publiés par MM. d*HéricauIt et Gustave Dord.

point, comme on pourrait penser, de pauvres hères, affolés par la faim, ni des malfaiteurs de métier, mais des bourgeois cossus, des gens de moyenne condition et de profession honorable. Il s'y trouve sept curés, un notaire, un avocat, un gentilhomme, un maître de poste, le garde-chasse du fermier général Bouret. 11 ne fut prononcé en tout que deux sentences de mort, contre les nommés Jean Desportes et Jean- Charles Lesguille, Tun perruquier, l'autre « ouvrier en gaze », tous les deux repris de justice, arrêtés en flagrant délit de vol et de pillage. Condamnés le II mai, ils furent pendus dans Taprès-midi du même jour, avec un déploiement de forces inusité en pareil cas. Au milieu de la place de Grève, furent dressées deux potences d'une hauteur démesurée, afin qu'on les vit de plus loin. Des troupes à pied et à cheval furent échelonnées sur le passage du funèbre cortège ; une double rangée de soldats, baïonnette au fusil, entouraient Timmense place, les uns « tournés vers Textérieur », les autres vers les suppliciés. Ceux-ci firent preuve d'une rare audace, protestant de leur innocence, cherchant à ameuter le peuple et criant « qu'ils mouraient pour lui ». Leurs clameurs persistèrent jusqu'à l'instant suprême et «c sur les degrés de l'échelle ». Cette attitude ne laissa pas de faire effet sur la population. Dès le lendemain, il se trouva des gens pour plaindre les « victimes, immole'ies, disait-on, à la tranquillité publique », tandis

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qu'une inexplicable indulgence couvrail les a vrais coupables ' » .

Il semble que Ix)uis XVI lui-menio ail jusqu'à un certain point partagé ce sentiment. « Si vous pouvez o|)argner les gens qui n*ont été qu'entraînés, vous ferez fort bien, écrivit-il, le jour de la pendaison, à Turgot*. M. de La Vrillière m'a appris les deux exécutions qu'il y avait eu ce soir; je désirerais bien qu'on put découvrir les chefs. »

Ces chefs, quels étaient-ils? C'est un problème qui agita vainement les contemporains de ce drame et qui n'est point encore éclairci de nos jours. Hardy, dans son bon sens bourgeois, résume assez exactement les hypothèses permises : « On se croyait fondé à penser, dit-il, que ces soulèvements avaient pour moteurs des gens de trois différentes classes :

I. La bourgeoisie parisienne, d'abord très eflFrayée, ne larda pas, une fois le calme rétabli, à fronder le gouvetrnement et à excuser les rebelles. « On commençait ù entendre dire, note Hardy le i8 mai, qu'on avait donné trop d'importance à raffaire des troubles, que fort mal à propos le sieur Turgot avait engagé le Roi à une dépense de quinze millions, en demandent trente-cinq ù quarante mille hommes, qu'on avait distribués aux environs de Paris... On entendait même déjà porler d'une amnistie ■ (Journal de Hardy). — Métro, de son côté, rapporte que ces événements devinrent, peu de semaines après la répression, un sujet de plaisanterie pour « la légèreté française », • Les élégantes, dit-il, imaginèrent pendant quelque temps de porter des bonnets d la révolte, » — Chronique tecrète de Métra.

a. Lettre du ii mai 1775. Documents publiés par M. Dubois de l'Estang.

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1° ceux qui pouvaieul avoir faim; *i° les bandits et scélérats qui cherchaient à piller; 3° œux qui se trouvaient intéressés à profiter des conjonctures pour causer du trouble. » Et il exprime le vœu que ces derniers surtout soient découverts et « châtiés avec grande rigueur ». Tout dénote en eflfet rexistence d'un complot, labsencc de tout grief sérieux, — car la cherté du pain n'allait pas jusqu'à la disette, — l'explosion du mouvement sur tant de points différents à la fois, la discipline et la tactique des bandes, la destruction des subsistances par des gens qui, comme dit Voltaire, « pour avoir de quoi manger, jetaient à la rivière tout ce qu'ils trouvaient de blé et de farine », l'or enfin trouvé dans les poches de ces prétendus affamés. Mais si le forfait est patent, il plane un doute sur les premiers coupables. On se livra, sur le moment, à des suppositions multiples, et quelquefois extravagantes. On accusa — chacun suivant ses antipathies personnelles — Sartine, l'abbé Terray, Madame Adélaïde, les fermiers généraux, les Anglais, les Jésuites, tous ceux qu'on connaissait pour opposés à la politique de Turgot. De nos jours, on a dénoncé une tentative de la franc-maçonnerie, et comme un coup d'essai pour servir de préface à la Révolution française. Aucune de ces suppositions n'est d'ailleurs appuyée par dos preuves convaincantes.

Une opinion plus répandue, el à mon avis plus

plausible, incrimine le prince de Conti. Ce cousin do Louis XVI était, depuis de longues années, Tâmc de toutes les oppositions contre Tautorilé royale. C'était un homme hardi, haineux et sans scnipulc. « Il est d'une ambition extrême et ose beaucoup, mandait Marie-Thérèse à Mercy-Argenteau. — Il est le seul parmi les princes du sang qui puisse jouer un nMe dans ce pays-ci, lui répondait l'ambassadeur, mais son humeur trop entreprenante exige qu'il soit contenu dans de certaines bornes. » Conti était violemment hostile au parti des économistes, et tout spécialement à Turgot. En outre, il était compromis dans les spéculations que l'édit récent sur les grains, « en coupant la racine aux tripotages » fructueux et malhonnêtes, avait eu pour objet et pour conséquence d'arrêter. Enfin le signal des désordres était parti du pays de Pontoise, de ce bourg même de risle Adam où se trouvait la résidence du prince. Ces raisons donnèrent à penser qu'il n'était pas étranger à l'afFaire, qu'il avait pu fournir l'argent, le plan et l'état-major de l'émeute.

Turgot en fut intimement persuadé, et ce passage d'une lettre de Louis XVI parait démontrer que le Roi n'était pas éloigné de partager cette conviction : « C'est une chose bien épouvantable, écrivit-il à son ministre', que les soupçons que nous avions déjà,

1, Lettre du C mai. Loc. cit.

et le parti est bien embarrassant à prendre. Mais malheureusement ce ne sont pas les seuls qui en ont dit autant. J 'espère pour mon nom que ce n'est que des calomniateurs. » Le prince Xavier de Saxe, toujours si exactement informe, fait aussi une claire allusion à ce rôle criminel d'un grand personnage de l'État : « Il paraît certain que les émeutes ont été occasionnées, non par la misère et la disette, puisqu'on a déjà vu le pain beaucoup plus cher qu'aujourd'hui sans aucun murmure, mais par la fermentation de quelques esprits, qui tramaient sourdement une révolution générale, et dont on soupçonne des personnes de la plus haute distinction d'èlre les principaux agents * » .

Quoi qu'il en soit, on n'eut que des indices, et la destruction ultérieure, opérée par le Roi, des principales pièces de la procédure* ne permet pas d'asseoir un jugement sans appel.

Ce que l'on ne peut mettre en doute, c'est Texceplionnelle gravite — moins en soi-même que comme symptôme — de cette « guerre des farines », encore si mal connue. Ce n'est pas seulement, comme la Fronde, un soulèvement provoqué et conduit par quelques grands seigneurs, qui veulent forcer la main

I. Lettre du 3i mai 1773, écrite à Tencre blanche. — Arch. de TAube.

a. « Le Roi, dit Soulavie, brûla lui-même les notes et papiers qu*il ayait sur cette affaire. »

rjO AU COUCHANT DE I.A MONAUCUlË.

au Roi pour lui faire changer un ministre. Rien de pareil non plus aux petites séditions locales, si fréquentes sous l'ancien régime, suscitées par la faim et la misère du peuple. Pour la première fois, dans l'histoire de la monarchie bourbonienne, apparaît un mouvement d'ensemble, mené par des chefs inconnus, marchant vers un but mystérieux, et menaçant le trône lui-même. Bon nombre des contemporains curent alors l'instinct du danger et sentirent passer le frisson avant-coureur des catastrophes. « Il faut convenir, dit le nouvelliste Métra, que, dans aucune des émeutes populaires que j'ai vues, les séditieux n'ont été si hardis ni si méchants. Ils ont afliché des placards et tenu des discours infâmes contre les teles les plus respectables. » Le duc de Croy s'épouvante à voir le spectacle nouveau du peuple se dressant contre raulorité royale et essayant, selon son expression, a d'intervenir par la violence dans les affaires de l'État ». Hardy, de son côté, nous fiiit connaître les propos de la bourgeoisie parisienne : « On ne croyait pas que. depuis Texislence de la monarchie française, on eût encore vu un événement tel que celui-ci, dont on avait le malheur d'être le témoin... Les âmes pieuses adressaient à Dieu de ferventes prières et le conjuraient de venir au secours de la monarchie et d'étendre sur elle son bras tout-puissant, qui protège les empires. »

Le bailli de Mirabeau écrit, à la même date, ces

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lignes qui, relues de nos jours, après plus d'un siècle écoule, sont étrangement impressionnantes : « Hien ne m'étonne, si ce n'est l'atrocité et la sottise de ceux qui osent apprendre à la populace le secret de sa force. Je ne sais où on prend la confiance qu'on arrêtera la fermentation des têtes, mais, si je ne me trompe, de pareilles émeutes ont toujours précédé les révolutions. »

Du moins, dans cette tourmente, est-il juste de rendre hommage au sang-froid de Turgot comme il la fermeté du Roi. C'est à leurs efforts combinés, aux sages mesures qu'ils prirent dans un parfait ensemble, qu'on dut de voir si promptement rétablis la paix publique et l'ordre dans la rue. Us désirèrent faire plus encore ; ils eurent à cœur de dédommager de leurs pertes les victimes de l'émeute, dans la pro^ portion compatible avec la situation financière. Un négociant nommé Planter, dont on avait saccagé les bateaux, reçut une somme de 3oooo livres, « ce qui rassura le commerce et arrêta la panique ». Louis XVI adressa cette lettre émouvante au ministre de sa Maison * : a Je sens que les malheureux qui ont été pillés ont droit au moins à des soulagements, puisque l'étendue du mal me mettra dans l'impossibilité de les dédommager en entier. Tout cela coûtera beau-

i. Lettre du 3i mai 1775, au duc de La Vrillière.

coup. 11 faut r<5duire encore, s*il est possible, les frais de mon Sacre... Je ne veux non plus de séjour, que pour peu de jours, à Compiègne; et les sommes destinées à ces différents objets serviront à payer en partie les dépenses qu'exigent la protection et les secours que je dois à ceux de mes sujets qui ont clc la victime des séditieux. »

Malgré toutes ces réparations, il demeura dans les esprits une secrète inquiétude et un trouble durable. Le prestige de Turgot reçut une indéniable atteinte. Des doutes s'élevèrent sur la clairvoyance de celui dont, six semaines plus tôt, on attendait le retour de l'âge d*or, sur Tà-propos de ses réformes, la sagesse de sa politique. Ces méfiances, habilement semées, perfidement entretenues par des adversaires sans scrupule, 'germeront peu à peu dans 1 ame timide du Roi, détruiront enfin l'harmonie entre les deux hommes de ce temps les plus sincèrement passionnés pour le bien de l'État et le bonheur du peuple.

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