‹ Au couchant de la monarchieChapitre 67 sur 148 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Changements survenus à la Cour pendant la première année du règne. — Incartades du Comte d'Artois. — Le mécontentement et la retraite de Mesdames. — Commencement de l'impopularité de la Reine. — Menées du duc d'Aiguillon. — Rentrée en scène du parti Choiseul. — L'affaire du comte de Guines ; bruit fait autour de cette querelle. — Bescnval excite le ressentiment de la Heine. — Exil du duc d'Aiguillon. — Mauvais effet de cette mesure sur Topinion publique.

Les derniers grondements de l'émeute coïncident, presque jour pour jour, avec l'anniversaire du règne. Douze mois avaient suffi pour gu*à Tacclamation succédât l'invective et que l'espoir exalté du début lit place à la méfiance de la masse populaire. Il nous faut quitter à présent ces bas-fonds de misère pour des régions bien différentes, j'entends pour ce monde de la Cour, auquel les mœurs de la vieille monarchie donnaient une part si importante à la direction de rÉtal.

Là adssi, la bonne volonté n'avait été que passa-

glire. Des factions, des « cabales », s'étaient bientôt formées, se jalousant, se combattant, se disputant les « grâces », le crédit, l'influence. Un an avait coulé, et tout n'était que trouble, agitation, discorde. « On dit un mal afl'reux de la Reine, écrit au prince Xavier de Saxe un des correspondants qui le tenaient au courant des nouvelles ' . On regarde la Cour comme une pétaudière et on en parle avec une légèreté incroyable. Tout va très mal dans toutes les parties. Les Choiseulistes crient terriblement contre le Roi, les princes du sang s'en moviuent, les anciens parlementaires le détestent, et les nouveaux le méprisent. Voilà le tableau fidèle du jour; il est bien affligeant pour les gens attachés au Roi, qui veut le bien, et qui ne le fera point. »

Le premier rôle, dans la nouvelle pièce qui commence, n'appartient pas aux frères du Roi. Le Comte et la Comtesse de Provence, retirés à l'écart, hors de l'intimité royale, et presque uniquement occupés de sp(3Culations fmancicres, se contentaient, tout en thésaurisant, de fronder à voix basse. Leur malveillance cachée ne dépassait guère les limites de leur petit cercle restreint, composé de gens complaisants, pour la plupart obscurs et sans influence politique. Le Comte d'\rtois montrait moins de réserve. Le

I. Lettres du sieur Poiniès au prince X. de Saxe. Arch. de l'Aube.

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dérèglement de ses mœurs, ses continuelles fredaines, rimpertinence de ses propos, poussaient parfois à bout le débonnaire Louis XVI, l'obligeaient de rappeler à Tordre un jeune écervelé qui ne respectait rien. Mercy en rapporte un exemple, qui peint assez exactement les rapports des deux frères : le Roi, dans une chasse à Versailles, tue par mégarde une poule faisane ; le Comte d'Artois fait aussitôt do même; de quoi le Roi l'ayant repris sur le ton de la plaisanterie : « Mais vous en avez bien tué une vous-même! répond le prince avec aigreur. — Je vous demande pardon. Monsieur, réplique alors Louis \VI, je croyais être chez moi. » — « Cette petite leçon, dit Mercy, n*en imposa guère à M. le Comte d'Artois, qui a trop peu d'esprit, trop de violence et de suflisance, pour pouvoir être ramené à ses devoirs par des voies de douceur*. » Les lettres de l'ambassadeur montrent en effet le jeune prince comme abusant « avec la dernière indécence », fût-ce dans un cercle ofliciel, de la douceur et de l'indulgence fraternelles, « passant vingt fois devant le Roi, le poussant, lui marchant presque sur les pieds, sans la moindre attention et d*une façon vraiment choquante ». La Reine elle-même, quelle que soit sa prédilection pour ce fâcheux beau-frère, est bien forcée d'avouer qu'il va quelquefois un peu

I. Loltrc du 7 octobre 1774. Correspondance publiée par d'Arnctb.

loin : « Il est vrai, confesse-t-elle * , que le Comte d'Artois est turbulent et n*a pas toujours la convenance qu*il faudrait; mais ma chère maman peut être assurée que je sais l'arrêter dès qu'il commence des polissonneries, et, loin de me prêter à des familiarités, je lui ai fait plus d'une fois des leçons mortifiantes. » Les vrais amis de Marie-Antoinette regrettent que ces « leçons i» ne soient pas plus sévères et ne portent pas plus de fruits. Les fréquents lête-à-tête de la souveraine avec le Comte d'Artois, leurs promenades, leurs chasses en commun, leurs mutuelles confidences*, leurs longs chuchotements à l'oreille, toute cette intimité publiquement affichée fait prévoir « le danger prochain que la Reine ne soit compromise par la légèreté du prince son beaufrère* ». Dans tout cela, d'ailleurs, rien autre chose que des étourderies, point d'autre mal que celui d'affaiblir encore, dans l'âme d'un peuple impressionnable, le respect de ses maîtres et le prestige du sang royal.

Mesdames, tantes de Louis XVI, activaient de leur mieux ce travail de désaffection. La période de sagesse, de désintéressement apparent de la politique, qui, après leur petite vérole, avait suivi leur rentrée à Versailles, avait trop peu duré; le naturel avait

I. Lettre du lù noTembre 177^. Correspondance publiée par d*Arneth.

a. Lettre de Mercy-Argenteau du 18 mai 1776. Ibidem,

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vite repris le dessus; les intrigues, les sottes « tracasseries » avaient reparu de plus belle. Quelques rebuffades de la Reine, en aigrissant leur bile, les poussent bientôt aux représailles, mais l'étroitessc de leiir cerveau réduit toute leur opposition à de ridicules taquineries sur des futilités. Ainsi, un beau matin, les deux Comtesses de Provence et d'Artois refusent d'aller faire leur cour à la Reine, comme c'était l'usage quotidien, et l'on apprend que ce refus est l'œuvre de Madame Adélaïde, dont les conseils ont décidé ses nièces à ces façons mausrades. Un mois plus tard, à propos des soupers où le couple royal, contrairement à la mode introduite par Louis XV, a décidé de paraître en commun et de manger à la môme table, vives protestations de Mesdames, scandalisées par cette innovation. Louis XYl, inquiet, bésite, est sur le point de reculer'. Il s'ensuit une scène de ménage, qui se termine par la victoire de Marie-Antoinette, non sans laisser chez les vieilles fdles un nouveau levain de rancune.

La Reine, il faut l'avouer, triomphe sans ménagements. Toute fière d'avoir secoué le joug qui a pesé sur sa jeunesse, elle fait parade de son indépendance.

I. Les lettres de Mercy signalent à ce sujet un petit trait de faiblesse et de dissimulation de Louis XVI, ofiirmant à la Reine qu'il compte, sur cette question, prendre Tavis de Madame Victoire, tandis qu'en réalité il s^était adressé à Madame Adélaïde. Madame Victoire était la plus douce des sœura et la moins malveillante pour Marie-Antoinette,

« Pour mes tantes, écrit-elle, on ne peut plus dire quelles me conduisent! » Et elle ne perd nulle occasion de réprimer leurs « prétentions » et leurs « petites jactances ».

Après de multiples échecs, Mesdames paraissent enfin renoncer à la lutte. Elles se terrent à Bellcvue, ne se montrent plus à Versailles que les jours do parade, affectent un grand détachement de toutes les affaires de l'Etat. Mais on imagine quelles rancœurs fermentent dans leurs âmes ulcérées. Tout, chez elles comme dans leurs entours, proteste contre les usages introduits à Versailles, censure les mœurs et les « façons nouvelles ». Plus Marie- \ntoinetlc est gaie, frivole, facile dans ses rapports avec ses familiers, audacieuse dans ses amusements, inconséquente dans ses propos, plus ses trois tantes sont litres, raides, empesées, austères, plus elles con* servent « le grand ton des belles années du règne de Louis XV * ». Bientôt ce blAme discret ne suffit plus à leur ressentiment. Ce sont d'aigres critiques, des sarcasmes amers sur les toilettes, les ajustements de la Cour, Texcentricité de son luxe. Tout est prétexte au blâme, même les choses les plus innocentes. Quand Marie-Antoinette inaugure la mode des grandes plumes balancées en panaches au-dessus de la tète, Mesdames parlent avec mépris de cet « ornement

î. Mémoires de Soulavie.

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de chevaux », et font des fîforges-chaudes aux dépens de leur nièce. De ces médisances sans portée, elles passent aux insinuations plus dangereuses. Toute Texistence privée de Marie-Antoinette est passée au crible à Bellevue, commentée et dénaturée avec une savante perfidie, et les historiettes scandaleuses, d'abord colportées à voix basse dans le salon des trois princesses, se répandent de là dans Paris, empruntant à cette* origine un semblant d'authenticité qui en décuple le venin. « Ce que lune avançait, l'autre le confirmait, et la troisième rendait l'anecdote incontestable*. » Elles en viennent ainsi peu à peu, dit un contemporain, « aux calomnies atroces et aux propos terribles ». C'est à Bellevue que naît l'appellation qui conduira plus tard la Reine à Téchafaud ; ce sont ses tantes qui, les premières, l'ont baptisée du nom de l'Autrichienne.

Rien jusqu'alors, il faut le proclamer hautement, ne pouvait excuser la violence de ces attaques. Les grandes folies de jeu, les prodigalités ruineuses, les mascarades nocturnes, les escapades au bal de rOpéra, n'avaient pas encore commencé, donnant prise aux légendes dont, par la suite, aucun effort ne pourra dissuader la crédulité populaire. Dans la réalité, on n'avait sous les yeux qu'une princesse de vingt ans, capricieuse, avide de plaisir, exagérant

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