I. Mémoire» do Soulnvie
les modes, roulant dans sa cervelle légère des plans de fentes, de distractions mondaines. La souveraine ne voit point de mal à ces passe-temps inoffensifs. C*est de bonne foi et sans malice qu'elle écrira en badinant à son ami d*enfance, le comte Xavier de Rosenberg* : « Mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du Roi, qui n'a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce auprès d'une forge; je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts, qu'il ne désapprouve pas. » Louis XVI n'avait guère, en effet, que d'indulgents sourires pour cette frivolité gracieuse. A peine, de loin en loin, risquait-il timidement un conseil de sagesse, sous le couvert d'une galanterie, comme le jour où, choqué de l'immensité des panaches qui surmontaient la coiffure de sa femme, il lui offrait, « pour remplacer les plumes », une aigrette de diamants. Il avait grand soin d'ajouter qu'elle pouvait accepter ce bijou sans scrupule, puisqu'il n'avait entraîne nulle dépense, n'étant composé que des pierres « qu'il possédait autrefois comme Dauphin '^ ».
Par malheur, le public français ne jugeait pas les choses avec cette sereine bienveillance. Habitué
I. LcUpc du 17 avril 177"». Correspondance publiée par d^Arneth.
a. Correspondance secrète de Métra. 9 janvier 1775.
LOUIS XYI ET TUBGOT. 201
depuis plus d'un siècle à Taustérité morne de l'existence des reines de France, au formalisme étroit qui régnait dans leur cour, il s*étonnait d*abord, et se scandalisait ensuite, de ces façons inusitées, de cette gaîté pimpante, de ces allures simples et familières qui semblaient faire de la souveraine l'égale, presque la camarade de ceux qu'elle mêlait à ses jeux. Il en vint peu à peu « à regarder la Reine du môme œil qu'il voyait les maîtresses du feu Roi* ». Les propos imprudents de Marie-Antoinette avivèrent cette hostilité. On colporta des railleries déplacées sur l'économie de Turgot, qui, disait-elle, pensait sauver l'État en rognant çà et là quelques valets d'office et quelques marmitons. Le peuple en vint à se persuader peu à peu que Marie-Antoinette, non seulement combattait les réformes indispensables, mais qu'elle était, en grande partie, la cause du gaspillage des deniers de l'État, responsable par conséquent du fardeau croissant des impôts, bref qu'elle « tirait ses plaisirs de la substance du peuple ». Ainsi naquit l'impopularité, qui s'aggravera bientôt jusqu'à la plus injuste haine. Le Comte de Provence, dans le sagace écrit que j'ai déjà cité, précise les étapes successives de la désaffection publique : « L'enthousiasme * que Marie-Antoinette avait excité à son arrivée en France dura dans toute sa force
1. Hé flexions historiques par le Comte de Provence. Loc. cit. 3. Ibidem,
jusqu*cn 1770. Ensuite il commença à diminuer, et bientôt il s'éteignit tout à fait. Ce fut alors que les libelles, les chansons commencèrent à paraître contre elle, et qu'on osa la comparer à Messalinc pour la débauche et pour la cruauté. »
Exactement instruite de ce revirement populaire et mise au fait de ces diflamations; la Reine en attribuait Todieux à son ancien et implacable ennemi, le duc d'Aiguillon. Sans doute ne se trompait-elle qu'à demi dans cette supposition. Le duc, depuis sa chute, retiré à Paris, embusqué aux aguets dans son fastueux hôtel, environné d'une petite cour de gens qui, enveloppés dans sa disgrâce, partageaient ses rancunes, passait, non sans raison, pour le chef du parti opposé à la Reine et pour l'instigateur caché de la campagne organisée contre elle. Qu'il y ait eu, comme on l'a cru, une conspiration positive, il n'en existe aucun indice certain. Mercy-Argenteau est sans doute assez près de la vérité quand il écrit ces lignes : « Pour bien des motifs, le duc d'Aiguillon est soupçonné d'avoir eu part aux écrits anonymes répandus contre le gouvernement, et particulièrement en vue de nuire à la Reine. Il se pourrait qu'à cet égard plusieurs différents partis eussent visé au même but, sans s'être concertés.,, » Et revenant, à quelque temps de là, sur le compte du même personnage, il le dénonce comme « l'acteur principal
dans les intrigues secrètes tramées contre la Reine ». La plupart des mémoires du temps confirment cette accusation.
L'attitude agressive du duc tirait une spéciale gravité de sa parenté proche avec la comtesse de Maurepas, dont nous connaissons Tinfluenco sur l'Ame de son époux. Une tendre intimité, dont ses lettres font foi S unissait la comtesse à sa nièce, la duchesse d'Aiguillon. Elle ne perdait nulle occasion de servir secrètement la cause de sa famille, de mettre le Mentor en garde contre les préventions de Marie- Antoinette, a J'ai fait lire vos lettres à M. de Maurepas, mande-t-elle à la duchesse ; il prend aussi vivement que moi tout ce qui peut intéresser M. d'Aiguillon... Au nom de Dieu, qu'il (le duc) se calme! Tous les honnêtes gens lui rendront justice. » Un peu plus tard : a Je suis pénétrée de douleur que vous croyiez que M. de Maurepas ne met pas toute la vivacité qu'il doit aux affaires qui vous intéressent- M. d'Aiguillon doit savoir mieux que personne qu'on no fait pas parler les rois comme on veut... Nous serons toujours occupés de saisir le moment qui pourra vous être utile. » Cette connivence, cette alliance clandestine de madame de Maurepas avec le parti d'Aiguillon n'avaient pas échappé à Merc>- Argenteau, non plus que le danger qui en pouvait
t. Lettres de Tnnnéo 1775. Archives du marquis de Ghabrillan.
résulter pour la Reine, comme en témoigne ce passage d'une de ses lettres à Tlmpératrice * : « L'exministre en question (d'Aiguillon) a pris tout l'ascendant qu'il a voulu sur l'esprit de sa tante, et cette femme, qui dirige son mari, n'a cessé d'exciter sa jalousie du crédit de la Reine, d'où sont provenues les manœuvres cachées qui ont paru depuis quelque temps. »
Malgré le dépit de la Reine, sa frivole insouciance* l'eut probablement détournée de Féclat d'une rupture publique, sans la constante excitation d'un i>arti actif, audacieux, qui poussait à une guerre ouverte. Dès les premiers jours de janvier 177^, Choiseul, quittant son domaine de Clianteloup, s'était installé h Paris pour y passer l'hiver. En son hôtel de la rue Richelieu, rouvert comme aux beaux jours d'an tan, il avait aussitôt repris ses anciennes traditions d'hospitalité magnifique. Il fut, toute cette saison, l'homme en vue, le héros du jour : « Tous les soupers à l^aris, dit La Harpe*, depuis son retour, sont des fêtes en son honneur. » Les années, les malheurs n'avaient rien enlevé à son charme, rien rabattu de son orgueil. C'était toujours cetlc physionomie spirituelle, ce « nez au vent », comme en quête d'aventures, cette cordialité de surface légèrement teintée d*ironie, cet instinct do conquête et