‹ Au couchant de la monarchieChapitre 69 sur 148 · I. Lettre du ao avril · texte numérisé non relu

I. Lettre du ao avril

a. Corrapondance iittèraire, janvier 1775.

de domination qui, du temps même de sa jeunesse, lors de sa mission à Rome, faisait dire au Saint- Père, en lui désignant un fauteuil : « C'est à vous de décider, vous êtes Pape ! » C'étaient aussi la même âpre ambition, le même appétit du pouvoir, la même assurance convaincue, partagée par tous ses intimes, que lui seul était assez fort pour gouverner la France et pour tenir tête à l'Europe, et par suite la même volonté de remonter, par tous les moyens, sur la scène.

Dans la brillante cohorte de ceux qui s'attachaient à sa fortune, deux personnages , à cette époque, se distinguaient par leur audace et semblaient mener la partie. C'était d'abord une femme, la comtesse de Brionne, née de Rohan-Rochefort, alliée à la maison d'Autriche, belle, intelligente et hardie, maîtresse, disait-on, de Choiseul, et fort avant dans les bonnes grâces de Marie-Antoinette. C'était ensuite le baron de Besenval, ce type achevé du politicien courtisan, Suisse de naissance et Gascon de tempérament, hâbleur intarissable, tranchant sur tout et se mêlant de tout, brouillon honnête, intrigant sans avidité et conspirateur sans malice, téméraire aujourd'hui dans les entreprises politiques comme il l'était jadis sur les champs de bataille, unique pour secouer à propos la nonchalance naturelle de la Reine, pour lui soufQer, au moment opportun, le goût et le courage d'agir. La comtesse de Brionne . et le baron de Besenval, étroitement liés tous deux avec le Comte

3l)6 AU COUCHANT DE LA MONAUCUm.

cV Artois, l'avaient facilement entraîné dans la cause du duc de Choiseul, comptant sur le jeune prince comme sur un précieux auxiliaire quand sonnerait l'heure de la bataille.

La première escarmouche eut lieu au commencement d'avril. La comtesse de Brionne remit à Marie- Antoinette un mémoire anonyme qui peignait au vif les dangers de la situation présente et désignait nettement Choiseul comme le seul moyen de salut. La Reine communiqua le mémoire à Louis XVI, qui le lut sans mot dire, puis, quelques jours plus tard, pressé de questions par sa femme, répondit d'un ton péremptoire : « Qu'on ne me parle jamais de cet homme M » Le coup direct ayant manqué, on recourut à une attaque de biais. L'animosité de la Reine à Tégard du duc d'Aiguillon oflFrait un terrain favorable. Si l'on obtenait que le Roi renvoyât publiquement, exilât de la Cour, l'ennemi personnel de Choiseul et le chef du parti adverse, ce serait, non seulement la satisfaction d'une rancune, mais « un coup de tonnerre » qui frapperait les timides d'une terreur salutaire, avertirait Maurepas que son crédit était fragile et lui ferait sentir la puissance de la Reine. Ce serait, en un mot, la brèche dans la muraille avant l'escalade du pouvoir.

I. Correspondance iecrèie de Métra. — Journal de l'abbc de Véri.

LOUIS XVI ET T U n G O T . 207

Le 20 avril, dûment stylée par Besenval, la Reine eut avec Louis XVI une longue explication. Elle fit connaître sans détours ses griefs contre d'Aiguillon , le peignit comme l'inspirateur de la cabale formée contre l'épouse du Roi, et « demanda avec vivacité que le duc, sans être exilé, fût au moins envoyé dans ses terres, avec défense de revenir de quelque temps à la Cour* ». Louis \VI, embarrassé, parut d'abord y consentir. Il se ravisa le lendeniain, fit observer que « M. d'Aiguillon se trouvant à la veille d'avoir une affaire judiciaire avec le comte de Guines, il ne serait pas juste d'obliger ce duc à s'éloigner dans un moment où sa présence à Paris lui devenait nécessaire pour se défendre contre son adversaire ». Cette défaite, selon l'apparence, avait été suggérée par Maurcpas. Quelle qu'en fût l'origine, elle ferma la bouche à la Reine, qui, satisfaite d'un premier avantage, attendit patiemment, pour renouveler l'attaque, l'échéance fixée par le Roi.

a L'affaire du comte de Guines », alléguée par Louis XVI pour retarder sa décision, fit un si grand bruit en son temps, eut de tels contre-coups sur la situation, le personnage lui-même qui en fut le héros joua un rôle si considérable, en l'occasion présente comme quelques mois plus tard, dans les coulisses

1, Lettre de Mercj-Argentcau du ao avril 1775. Correspond dunce publiée par d'Ârncth.

de la scène politique, que je dois interrompre un moment mon récit pour tenter d'éclaircir ce singulier et obscur épisode *.

Adrien-Louis de Bonnières , comte de Guines, militaire distingué, avait, en Tan 1768, quitté Tarméo pour la diplomatie. De Berlin, où il débuta, il fut nomnié, deux ans après, ambassadeur à Londres par le duc de Choiseul, dont il était Tintime ami. Ses qualités d'esprit et de bonne grâce, sa courtoisie de grand seigneur, lui valurent, dans les premiers temps, les sympathies de la société britannique, mais des imprudences de conduite lui attirèrent bientôt de graves désagréments. Ce fut d*abord sa liaison afGchée avec lady Craven, une mère de sept enfants, qu'il voulut engager à quitter son mari; celui-ci riposta par une « demande en dommages et intérêts», et Ton put craindre un procès d'adultère, fertile en divulgations scandaleuses. Cette affaire à peine étoufiee, il en éclatait une autre, bien plus retentissante encore. Le comte de Guines avait pour secrétaire un sieur Tort de La Sonde, à son service depuis plusieurs années, homme hardi et entreprenant, « âme damnée » de son maître. On découvrit un beau matin que le dit secrétaire se scr>'ait de sa position

I. Pour le procès da comte de Guines, j'ai consulté le journal de Hardy, les Archives nationales (K. iG&), les archives du marquis de Ghabrillan, les Souvenin de Moreau, la Correipontlance de Mercy-Argenteau publiée par d^Arneth, et la plupart des mémoires et correspondances du temps.

et de sa connaissance des secrets de la politique pour jouer, comme dit Hardy, « au fameux jeu de la hausse et de la baisse^ nom que Ton donne à Londres aux profits à faire proportionnellement à la valeur des papiers royaux ». Il ajoutait, dit-on, à ces spéculations la pratique de la contrebande. Malgré tous les atouts qu'il avait dans son jeu, les résultats furent déplorables. Une plainte fut déposée par des banquiers et négociants auxquels il devait do grosses sommes, et un mandat fut lancé contre lui. L'ambassadeur, sur ces nouvelles, expédia à Paris ce compromettant subalterne, avec promesse, dit-on, « qu'il arrangerait l'affaire en son absence », Mais Tort était à peine en France, que Guines le faisait arrêter et mettre à la Bastille, où il fut retenu huit mois.

On ne trouva d'ailleurs aucune preuve contre lui ; il sortit de cachot en décembre 1772, exaspéré contre son ancien chef, qu'il accabla bientôt de dénonciations. « Aujourd'hui libre, lit-on dans un factum rédigé en son nom, son premier devoir est de faire connaître aux cours de France et d'Angleterre, et à tout le public instruit, les horreurs que M. le comte de Guines a débitées sur son compte, dans la vue de se mettre à couvert des torts qu'il a à se reprocher lui-même et dont il doit craindre avec raison les suites... » Ce préambule était suivi d'une série d'articulations, d'où résultait que Tort n'aurait été que

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le prête-nom et l'agent de l'ambassadeur, que ce dernier, « pour réparer les brèches énormes faites à sa fortune i», avait imaginé de jouer sous un nom supposé, sauf à ne pas payer si les choses tournaient mal. A ce premier réquisitoire vinrent ensuite s'ajouter d'autres imputations, d'une égale gravité : malversations, gains illicites, divulgations dans un intérêt personnel des secrets de l'État. Lancée à Ix)ndres et à Paris à plusieurs milliers d'exemplaires, soutenue par un mémoire du fameux avocat Gerbier, représentant les intérêts des banquiers britanniques, cette plainte fit un affreux tapage. Guincs riposta avec vigueur, niant tous les méfaits reprochés et chargeant son ex-secrétaire du double crime de « vol d'argent et de papiers d'État ».

Je ne mentionne que pour mémoire une complication qui surgit et qui aggrava le débat, la plainte que d'Aiguillon, ministre alors des Affaires étrangères, porta contre Gerbier, le plus célèbre avocat de Paris, intendant des finances de Monsieur, frère du Roi, accusé par le duc de subornation de témoins. Gerbier, « décrété au Chàtelet », ne parvint à se justifier qu'après des tribulations innombrables.

Pendant deux longues années, une pluie de brochures, de factums, s'abattit sur Paris, énervant l'opinion et épaississant le mystère. Les amis mêmes du comte de Guines ne savaient plus trop que penser : « Le mémoire de M. Tort, écrivait madame du

DefTand, est d'une audace qui en impose; mais il me semble qu*il ne prouve rien, quoiqu'il donne de violents soupçons... Je tiens que ce pauvre M. de Guines est le plus malheureux de tous les hommes. » — « M. de Guines peut avoir raison, concluaient les mauvais plaisants, mais il n'en a pas moins eu Tort pendant trois ans. »

La lutte, malgré tout ce fracas, était demeurée jusqu'alors dans les limités d'un conflit judiciaire, lorsque la passion politique s'en môla fort mal à propos et d'une querelle privée fit une affaire d'État. Le comte de Guines, soufflé par le parti Choiseul, s'avisa soudainement que le duc d'Aiguillon, successeur de Choiseul au ministère des Affaires étrangères, avait été l'instigateur et le « moteur caché » du coup dirigé contre lui, ou du moins Tavait desservi, au lieu, comme c'était son devoir, de soutenir l'envoyé du Roi. Un billet violent, adressé à Louis XVI et lu au conseil des ministres, mit d'Aiguillon en cause et demanda justice d'un aussi mauvais procédé. D'Aiguillon riposta en termes non moins vifs; ses partisans entrèrent à leur tour en campagne et jetèrent feu et flammes contre le comte de Guines. Le conseil, saisi par Vergennes, délibéra en présence de Louis XVI sur ce nouveau litige et ne décida rien. Par ce billet confidentiel, adressé par Maurepas à son neveu d'Aiguillon, on devine l'embarras du Roi dans cette forêt d'intrigues : « M. de Vergennes, écrit

Maurepas*, lut hier au conseil vos deux lettres, et je fus surpris du peu d'effet qu'elles produisirent. Cela ne m*a pas empôch6 de reporter ce matin au Roi et de lire en entier votre première lettre, où vous levez les masques, et la seconde, où vous demandez justice du billet du comte de Guines, et d'insister fortement pour une réparation que je crois juste. On (le Roi) m'a répondu qu'o/i ne pouvait empêcher l'affaire de suivre son cours, qu'on lui avait fait dire très fortement (à Guines) qu'o/i était mécontent du billet, mais qu'o/i ne voulait pas faire du bruit de cette affaire. On a môme ajouté, d'un ton à me fermer la bouche, que vous ne deviez pas chercher de nouvelles affaires. Je ne puis trop vous recommander le silence en ce moment, i»

Le conseil était bon; mais Guines ni d'Aiguillon ne pouvaient désormais limiter une affaire qui devenait, comme remarque un contemporain, une sorte de « champ clos i» pour la lutte des partis. Besenval, partisan de Guines, définit assez justement le caractère de ce duel politique : « La Reine protégeait ouvertement le comte de Guines, et le duc d'Aiguillon avait pour lui MM. de Vergennes et de Maurepas... Les ministres agissaient en dessous et portaient des coups fourrés. La Reine les parait, en allant directement au Roi et en faisant, d'un mot, révoquer le

I. Lettre dictée par Maurepas à sa femme pour le duc d^AiguilIon. Arch. du marquis de Ghabrillaii.

lenciemain, ou quelques heures après, ce qui avait été accordé par la haine ou par la méchanceté... )^ Ces derniers mots ont Irait à un grave incident, qui, au printemps de 1775, jeta dans des perplexités cruelles les membres du conseil du Roi. Le comte de Guines, pour noircir d'Aiguillon et prouver sa propre innocence, avait eu permission de mettre sous les yeux du procureur général du Châtelet certains extraits de sa correspondance diplomatique avec le ministère français. Il voulut plus encore; il prétendit faire imprimer et livrer au public le texte même de ces dépèches, « faute de quoi, disait-il, il serait impossible que sa défense fût jamais claire aux yeux de TEurope, au tribunal de laquelle on Ta livré ».

On imagine le sursaut du comte de Vergennes devant une telle violation des traditions et des convenances. Les notes qu'il fit parvenir à Louis XVI pour combattre cette prétention sont empreintes de bon sens et de modération : « S'il s'établit, observet-il*, qu'il peut survenir des cas où un ambassadeur du Roi sera autorisé à rendre ses dépêches publiques, quel est le ministre de n'importe quelle cour qui osera se permettre désormais de traiter confidentiellement avec aucun ministre du Roi? La familiarité de la conversation, la chaleur des discours, emportent

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