CHAPITRE VIll
Les préliminaires du Sacre. — Turgot et la loléranee religieuse. — Enthousiasme populaire u Reims. — Intrigues du parti Choiseul. — Imprudente conduite de Marie-Antoinette. — Victoire finale de Maurepas et de Turgot. — Renvoi du duc de La Vrillière. — Opposition de Marie-Antoinette à la nomination de Malesherbes. — Portrait de celui-ci. — Son avènement au ministère de la Maison du Roi. — La situation de Turgot parait solidement affermie.
Le mois de mai 1775 avait été, ainsi qu'on vient de voir, fertile en émotions et en agitations diverses. Des émeutes dans la rue réprimées par la force et des intrigues de Cour terminées par un coup d'éclat, c'est dans cette atmosphère d'orage qu'il avait fallu préparer l'événement auguste du Sacre. Deux questions, toutes deux délicates, bien que d'inégale gravité, avaient, au cours de ces préparatifs, occupé Tattention du Roi, mettant aux prises les deux tendances contraires entre lesquelles se débattait perpétuellement le trône, la tradition cl le progrès, l'esprit conservateur et l'esprit de réforme.
Où aurait lieu le Sacre, à Reims ou à Paris, ce fut le premier problème à résoudre. Turgot tenait fortement pour Paris. Il invoquait, pour rompre avec un usage séculaire, des raisons de finance, les énormes dépenses du transport de la Cour et de Taménagement d'une installation provisoire. Sans doute aussi, dans son for intérieur, outre le bénéfice d'une grosse économie, espérait-il tirer de cette dérogation à la coutume ancienne quelques facilités pour supprimer « des pratiques surannées et des superstitions puériles », comme la guérison prétendue des écrouclles par l'attouchement du Roi. La population parisienne, toujours éprise de fêtes et de spectacles, désirait non moins ardemment que le Sacre se fît dans la capitale du royaume. Les fermiers généraux offrirent à cet effet un don gratuit de deux millions et le corps des marchands la moitié de cette somme.
Le parti opposé, le comle de Maurepas en tête, alléguait le péril de briser sans nécessité une tradition dont Torigine se confondait avec celle de la monarchie et qui, depuis Philippe-Augusle, avait été presque ininterrompue. Ne devait-on pas craindre que, dans l'esprit du peuple, il résultât de cette innovation un affaiblissement de prestige pour le successeur de Clovis?
Apres quelques hésitations, ces raisons convainquirent Louis XVI. Néanmoins, en se prononçant
pour Reims, il spécifia sa volonté de diminuer dans la mesure possible le coût de son voyage et les frais du séjour. On rogna en effet sur certains accessoires ; on supprima quelques caisses de bagages, et l'on élimina de la suite de Leurs Majestés quelques personnages secondaires; il fut prescrit que les dames de la Cour n'auraient droit qu'à un seul carrosse pour leurs femmes de service. Cela fait, toutes les grosses dépenses furent maintenues sans changement ; méthode qui, au danger d'une prodigalité réelle, joignait l'inconvénient d'une parcimonie apparente, semant l'irritation et provoquant les gorges-chaudes. On colporta dans tout Paris cette réponse ironique d'un prélat courtisan à une personne de qualité qui désirait faire, du même coup, ses Pâques avec son Jubilé : « Mon Dieu, madame, nous sommes en temps d'économie; je crois bien qu'on peut faire aussi celle-là ».
L'autre point litigieux soumis par Turgot à Louis XVI avait trait au serment du Sacre. Le Roi, d'après la formule consacrée, y prenait l'engagement « d'exterminer de ses États tous les hérétiques condamnés nommément par l'Église ». Personne assurément, en cette fin du xviii* siècle, ne prenait au sérieux une promesse si barbare; nul n'aurait supporté l'idée de la mettre à exécution, et moins que tout autre le prince qui, quelques mois plus tôt, écrivait à Miromesnil à propos d'une requête des
religionnaires de Guyenne * : « Il se peut qu'il y ait des personnes d'un zèle mal entendu qui les tourmentent, et c'est ce que je n'approuve pas; mais il faut qu'ils se tiennent dans les bornes des permissions qu'on leur a données ». Puisqu'il était donc entendu que le Roi ne tiendrait point compte de l'engagement qu'il semblait prendre, puisqu'il s'agissait simple^r ment d'une formalité vainc, n'était-il pas plus digne et plus loyal de rayer ces mots du programme? C'est l'avis que Turgot soutint avec une conviction émue, d'abord de vive voix, au conseil, puis en s'adressant à Louis XVI par une lettre confidentielle. Cette lettre est aujourd'hui perdue, mais, à défaut du texte, il est aisé d'en retrouver l'esprit dans le Mémoire au Roi sur la tolérance religieuse que le contrôleur général rédigea peu de jours après, pour fixer les droits du souverain et pour éclairer sa conscience. J'en citerai seulement quelques lignes, où se trouvent résumées, avec une sobre et concise éloquence, les idées de Turgot sur un si grave sujet : « Vous devez examiner, dit-il, si les engagements contenus dans la formule du Sacre par rapport aux hérétiques sont justes en eux-mêmes; et, s'ils sont injustes, c'est un devoir pour vous de ne pas les accomplir... La religion peut-elle commander, peutelle permettre des crimes? Ordonner un crime, c'est
r. Lettre du aS février 1775.
en commettre un. Or le prince qui ordonne à son sujet de professer la religion que celui-ci ne croit pas, ou de renoncer à celle qu'il croit, commande un crime. Le sujet qui obéit fait un mensonge ; il trahit sa conscience; il fait une chose qu'il croit que Dieu lui défend. »
Ces idées, on en a la preuve, étaient, au fond, très voisines de celles de Louis XVL II n'osa pas toutefois lutter ouvertement contre un préjugé séculaire, braver en face, et du même coup, le persiflage désapprobateur de Maurepas, l'acerbe critique de ses tantes, les colères du « parti dévot ». Plusieurs contemporains assurent que, ne voulant ni modifier la formule ordinaire, ni contracter un engagement qui répugnait à son humanité, il adopta une troisième solution, assez conforme, il faut le dire, à son humeur et à ses habitudes d'esprit : le jour de la prestation du serment, quand il vint à la fameuse phrase, il la prononça à voix basse et en bredouillant de façon à la rendre inintelligible \ Ce qui, plus qu'un tel subterfuge, fait honneur à Louis XVI, c'est ce billet que, la veille même du Sacre, il crut devoir
I. Certoins higtorienfl ont même nyancé que le Roi nvoit entièrement supprimé ces paroles, mais cette usgertion est démentie par le passage suivant du mémoire de Turgot dont j'ai cité plus haut quelques lignes : - Votre Majesté n*ignore pas combien j'ai regretté qa*Elle se soit soumise à des formules d'engagement dressées dans des temps trop dépourvus do lumières. •
adresser à Turgot pour expliquer sa décision ; on ne saurait sans injustice méconnaître ce qui s'y trouve de droiture, de candeur et de bonté touchante : « Reims, lo juin 1775*. Je ne vous ai pas fait appeler, monsieur, pour vous donner réponse à la lettre d*hicr, parce que j'aimais mieux vous laisser un écrit comme gage de ma façon de penser sur votre compte a cette occasion. Je pense que la démarche que vous avez fait (sic) auprès de moi est d*un très honnête homme, et qui m'est fort attaché; je vous en sais le meilleur gré possible, et je \ous serai toujours très obligé de me parler avec la même franchise. Je ne veux pourtant pas, dans ce moment-ci, suivre votre conseil. J'ai bien examiné depuis, j'en ai conféré avec plusieurs personnes, et je pense qu'il y a moins d'inconvénient à ne rien changer. Mais je ne vous en suis pas moins obligé de l'avis, et vous pouvez être sûr qu'il demeurera secret, comme je vous prie de garder cette lettre. — louis, d
Toutes les affaires réglées, la Cour quitta Compiègnc dans Taprès-dîner du 8 juin. La Reine fut à Reims la nuit même; le Roi coucha à Fismes et n'arriva que le lendemain. Le trajet s'effectua sans incidents et dans des conditions généralement heureuses. Une multitude de paysans accoururent des villages voisins