Joarnal de Tabbé de Véri
2'i4 AU COUCHANT DE LA MONAACHlË.
Ce langage absolu, ce ton catégorique, troublèrent lieaucoup Maurepas et le jetèrent dans une perplexité cruelle. \u fond, il tenait pour Malesherbes, dont il estimait les talents et honorait le caractère, qu'il savait « sans intrigue », sans arrière-pensée d'ambition, incapable de se pousser au détriment de ses collègues. De plus, il appréciait en lui le magistrat et le parlementaire de race, ce qui avait toujours quelques droits sur son cœur. Il vint trouver Turgot, lui rapporta les paroles de la Reine. Turgot, sur cet avis, eut une inspiration heureuse : il prévint l'abbé de Yermond de ce qui se passait et lui demanda son appui.
De récents historiens ont fait justice des légendes longtemps répandues sur ce lecteur de Marie-Antoinette, placé auprès d'elle, disait-on, par le parti Choiseul, d'accord avec la cour d'\ulriche, pour capter sa confiance, s'emparer de sa volonté et servir l'intérêt de ceux dont il était l'agent. Dans la réalité, Vermond — ainsi nous le révèle ce qu'on a publié de sa correspondance * — parait avoir été un homme simple et modeste, sincèrement dévoué à la Reine, qui ne le goûtait guère, au reste maladroit et médiocre d'esprit, mais rassis, de bon sens et employant sa très faible influence à combattre les fantaisies et les emportements de Marie-Antoinette. C'est sou»
i. Voir le» icltres publiées par d*Arneth à la fin du volume intitulé : Maria Tlicrcsia und Marie-An foinettc.
ce jour qu'il se montra dans cette circonstance délicate. Quand ïurgot Teut mis au courant des propos de la Reine : « Il faut, dit-il', que quelqu'un l'ait échauffée, car elle ne m*a point parlé sur ce ton ce matin. On lui aura dit que M. de Maurepas était faible, et qu'en usant avec lui d'un langage ferme et décidé, elle lui en imposerait. Il ne faut pas que M. de Maurepas lui cède. Je vais lui parler, et vous pouvez assurer M. de Maurepas que, dans quinze jours, elle s'accommodera fort bien de celui qu'il aura choisi. »
Ainsi soutenus, Turgot et Maurepas s'entendirent pour agir sur le Roi et le décider pour Maleshcrbes. Ils y réussirent aisément. Les préventions semées dans l'esprit de Louis XVI contre « Tami des philosophes » tombèrent devant ce qu'ils lui dirent de son intégrité, de sa vertu sans tache et de son mérite reconnu. Restait à persuader l'intéressé lui-même, et ce fut le plus difficile. Timide et défiant de soi-même, amoureux du repos, de la vie simple et du travail discret, Malcsherbes craignait de bonne foi le fardeau du pouvoir, pour lequel, disait-il, il se sentait peu fait. A son ami l'archevêque d'\îx, qui lui disait un jour qu'on gouvernait surtout par l'énergie et par le caractère : a Vous avez bien raison, répondait-il d'un