I. Journal de Véri
mais elle retrouva le lendemain sa ^âce coiJtumière, et, comme Tavait prédit Vermond , quinze jours avaient à peine passé» que le meilleur accord semblait régner entre la Reine et le nouveau ministre.
Il faut, en bonne justice, faire honneur avant tout de ce bon résultat à Malesherbes lui-même, à cette séduction inconsciente qui émanait de sa personne et à laquelle nul n'échappait. De petite taille, le corps replet , le chef couvert d'une « perruque magistrale », son manque de distinction physique était largement compensé par une physionomie ouverte, des yeux brillants et gais, un air de bonté, de franchise, une voix douce et prenante, une simplicité de façons, une cordialité chaude, qui gagnaient tous les cœurs. Sa belle humeur imperturbable^ son aménité de langage, que relevait une pointe de malice innocente, sa foncière modestie, sa large tolérance, et jusqu'aux distractions constantes dont il était le premier à sourire, attiraient au Bonhomme^ comme on le surnomma à la cour de Versailles, des sympathies qu'une plus longue connaissance changeait vite en admiration. « J'ai vu pour la première fois, s'écriait lord Shelburne après l'avoir fréquenté à Paris, ce que je ne croyais pas qui pût exister : c'est un homme dont l'âme est exempte de crainte et d'espérance, et cependant est pleine de vie et de chaleur. Rien dans la nature ne peut troubler sa paix,
rien ne lui est nécessaire, et il s'intéresse vivement à tout ce qui est bon*. »
Cet homme exquis deviendrait-il un grand ministre? C'est ce dont on pouvait douter, car sa nature un peu rêveuse était plus propre à Tétude qu'à Taction, et son détachement de toutes choses, où Ton reconnaissait un sage, le détournait de cette persévérance, faute de laquelle les plus généreux eflbrls restent vains, les meilleures intentions stériles.
Pour le présent, la réunion dans un même ministère de Malesherbes et de Turgol, c'est-à-dire des deux hommes, selon l'expression générale, « les plus vertueux, les plus éclairés de leur temps », déchaînait de toutes parts comme une immense vague d'espérance. « C'est le règne de la vertu, du désintéressement, de l'amour du bien public et de la liberté », écrivait madame du Deffand. « Voilà donc le règne de la raison et de la vertu, faisait écho Voltaire. Je crois qu'il faut songer à vivre ! » Julie de Lespinasse se départait de son pessimisme ordinaire pour entonner un hymne d'allégresse : « Vous le verrez, leur ministère laissera une profonde trace dans l'esprit des hommes. Le mauvais temps pour les fripons et pour les courtisans ! » Et le sceptique Mercy prophétisait une ère de prospérité pour la
I . Lettre de mademoiselle de Lespinasse aa comte de Gnibert, du 32 septembre 177-V Ed. Asse.
France : « M. de Malesherbes annonce une juslico qui déconcerte les gens de Cour et une humanité qui enchante les gens du commun. L'unité de ses vues avec celles de M. Turgot va produire une grande réforme dans les abus... Les ministres de France cheminent d'accord vers le bien. »
Les premières semaines de juillet 1775 brillèrent comme un point lumineux dans la vie de Turgot. La nomination de Malesherbes lui apportait, sur les sommets périlleux du pouvoir, le réconfort d'une Ame toute semblable à la sienne et le bienfait de la plus solide amitié; la paix semblait assurée au dehors; les récoltes s'annonçaient bien et promettaient de réparer le déficit des années précédentes; les factions désarmaient, découragées par leurs échecs, momentanément impuissantes; la Reine, revenue de ses préventions, se rapprochait tous les jours davantage de ce qu'elle reconnaissait enfin pour « le pai^^ des honnêtes gens ]» ; la confiance du souverain, répondant à celle du pays, permettait les pensées d'avenir et les projets d'ensemble. C'était l'heure des belles illusions, c'est-à-dire, à tout prendre, du seul bonheur réel dont l'homme connaisse ici-bas la douceur.