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L* ancien cierge de France y par Tabbé Sicard

LOUIS XVI ET TtRGOT. 25ô

surtout Christophe de Beaumont, archevêque de Paris depuis plus de trente ans, qui tirait de cette ancienneté, comme de la pureté de ses mœurs et de sa charité notoire, une grande autorité et une légitime influence, mais qui, par son zcle fanatique, s*était attiré autrefois les sévérités de Louis XV, et que Louis XVI lui-même, en plus d'une circonstance, dut gourmander durement'. Parmi les prélats politiques, les plus en évidence étaient Dillon, archevêque de Narbonne, Boisgelin, archevêque d'Aix, Cicé, archevêque de Bordeaux, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, gens de talent, d'esprit ouvert, habiles à se plier aux exigences du temps, comprenant la nécessité de certains sacrifices, mais auxquels le < parti dévot jf reprochait, non sans apparence, quelques défaillances de doctrine, quelque secrète tendresse pour les « idées nouvelles ».

L'élévation de Turgot et de Malesherbes donnait à ce second parti une force incontestable. En revanche, le premier avait pour lui la majorité des évêques.

I. En décembre 177^, notamment, rarclievéque de Paris ayant refusé les sacrements à un vieux prêtre de Saint-Séverin, suspect de jansénisme, Louis XYI le manda h Versailles et Tapostropha en ces termes : « Le Roi, mon aïeul, vous a exilé plusieurs fois, à cause du désordre que vous avez causé parmi * ses sujets. Je ne vous exilerai point, mais je vous livrerai à toute la sévérité des lois. Je vous donne ma parole royale que je n^en arrêterai point l'activité pour vous. Vous m'entendez, retirez-vous. » — Lettre du sieur Régnier au prince X. de Saxe, du aa décembre 177V Arch. de TAube. — Le fait est également mentionne dans le journal de Hordy.

Bon nombre de ceux-ci voyaient avec effroi siéger dans les conseils du trône deux amis déclarés de l'Encyclopédie. Le mémoire de Turgot sur *la tolérance religieuse leur avait inspiré une vive indignation, et, troublés des pressants périls qui menaçaient rÉglise de France, ils ne voyaient de remède efficace contre Tincrédulité grandissante que dans des mesures de rigueur qui réduiraient l'adversaire au silence. Ce qu'ils réclamaient avant tout, c'était la stricte application des lois, non encore abolies, qui régissaient la librairie. Empêcher par tous les moyens la publication et la vente des audacieux ouvrages dont gémissait Torthodoxie, s'opposer fermement à la diffusion des ('crits non revêtus du privilège et de l'approbation du Roi, tel était, pensaient-ils, le seul moyen pratique d'enrayer la marche ascendante de la doctrine impie, qui, comme l'écrivait l'un d'entre eux, « a initié dans ses mystères les femmes, ce sexe même dont la piété faisait autrefois la consolation de l'Église! »

Vnx plaintes ainsi portées contre la licence de la presse, se joignaient, dans le même parti, les plus vives récriminations au sujet de la tolérance pratiquée par l'autorité envers les protestants. C'était un point qui donnait lieu, depuis quelques années, à d'incessants conflits entre l'épiscopat et l'administration royalo. Les lois farouches édictées un siècle plus tôt contre les reformés n'avaient jamais été ni abrogées

ni adoucies en droit, mais, plus fort que les lois, Tesprit nouveau qui soufflait sur la France en avait peu à peu tempéré la rudesse. Si Ton pouvait, de loin en loin, dans les provinces éloignées de la capitale, citer encore certains faits isolés de persécution religieuse, ces cas exceptionnels se faisaient tous les jours plus rares. Plus le siècle s'avance, plus on voit fréquemment les intendants résister avec énergie aux réclamations des évoques et répudier hautement cette « politique des dragonnades », qui, écrit l'un d'entre eux, « n*a fait que trop de bruit dans la France et dans toute l'Europe^ ». Soit que les religionnaires s'assemblent pour leurs offices, soit qu'ils renoncent ù la méthode ancienne dos « mariages au désert » pour présider ouvertement, en suivant les rites de leur culte, à des cérémonies nuptiales, soit enfin qu'ils bâtissent des temples, comme cela arrive quelquefois, pour toutes ces infractions flagrantes infatigablement dénoncées, la réponse est toujours la même de la part des agents de l'administration : « Il faut user de modération... Il convient de fermer les yeux... Le grand nombre des contrevenants met le gouvernement dans la nécessité de ne point sévir contre les contraventions*, etc. »

Louis XVI lui-même, malgré sa sincère dévotion, approuvait cette manière de faire et répugnait à tout

I. Les Intendants de» province» »ou3 lAtula .VI7, par Ardascheff. a. Arch. nationales — 0< '173.

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procédé de contrainte. Dans une réponse aux doléances d'une délégation des évéques : « Je favoriserai toujours, déclare<t-il, les vues pacifiques et charitables du clergé pour ramener à Tunité ceux de nos frères qui ont eu le malheur d'en être séparés. » Plus explicite encore est cette note de sa main, inscrite en marge d'un mémoire sur la tolérance religieuse : « Des évéques très dignes de confiance m*ont assuré que les surprises de conversions n'étaient pas du tout dans Tesprit de la religion, et qu'elles (les conversions) devaient être le seul ouvrage de la conscience libre et éclairée, pour être louables *. »

Toutes ces questions allaient être soulevées et discutées avec passion dans l'assemblée de 1775. Quelques semaines avant la réunion, l'archevêque de Paris avait fait auprès de Maurepas une étrange tentative, que l'abbé de Véri rapporte dans ces termes : < On sera surpris, écrit-il ^, qu'au milieu de la pente universelle vers la tolérance, il y ait eu un homme assez borné pour proposer de remettre en vigueur les lois les plus rigoureuses contre les protestants. Cet homme est M. de Beaumont, archevêque de Paris. II y a huit jours qu'il est allé trouver M. de Maurepas pour lui dire que le parlement lui paraissait prendre la tournure de la docilité — ce parlement

I. Documents publiés ù la suite des Mémoire» de Soulavie. 3. Journal inédit.

qu'il regardait comme impie et athée, lorsqu'il était jadis opposé à ses violentes diatribes contre le jansénisme, — que, si Ton voulait en profiter, Toccasion était favorable pour rappeler dans une seule loi toutes celles faites depuis François I" contre les protestants, que sûrement cette loi serait enregistrée, et qu'on arriverait par là à cette uniformité de religion que tant de rois avaient tentée pour le bien du royaume. »

Une telle proposition n'était pas pour plaire à Maurepas. D'opinions modérées et de caractère pacifique, ses idées politiques comme son goût du repos le portaient vers la tolérance. Mais, sceptique avant tout, son grand souci était de maintenir l'équilibre entre les partis opposés, «c II ne cherchait, dit l'abbé de Véri, qu'à s'arranger, d'après les sentiments du maître et les avis du conseil, pour ne contredire personne mal à propos. » Il s'appliquait donc soigneusement à garder la balance égale entre les fureurs, orthodoxes de certains membres de l'épiscopat et les tendances libérales de Turgot, dont les principes en cette matière semblaient alors d'une singulière audace. Nous en connaissons les grandes lignes : libre exercice de tous les cultes, légitimité des mariages contractés dans les temples, création de « registres où le juge civil inscrirait naissances, morts, filiations, sans que le mot de religion y soit prononcé », suppression des « certificats de catholi-

cité 1», admission de lous les Français à tous emplois auxquels ils sont reconnus aptes, « sans qu'y entrent pour rien leurs opinions théologiques »; enfin, comme conséquence et pour couronner l'œuvre, rentrée en masse des protestants émigrés depuis Louis XIV et, par ce bienfaisant afBux, augmentation de la richesse et de Tindustrie nationales. Tel était, nous apprend le conQdent de leurs pensées', le programme de Turgot d'accord avec Malesherbes, programme qui, de nos jours, paraît simple autant qu'équitable, mais dont l'exécution complète, en Tan 1773, eût constitué une révolution véritable.

Ces projets, faute de temps, ne furent d'ailleurs pas rédigés, et ils ne virent jamais le jour. Mais, vaguement soupçonnés, annoncés par les nouvellistes, ils augmentaient l'effervescence. Les discussions de l'assemblée prirent, sous l'empire de pette émotion, une allure assez violente. Après deux mois de délibérations, une députation solennelle fut envoyée au Roi pour lui porter des a remontrances ». L'orateur, dans un long discours, « supplia Sa Majesté de daigner considérer de quelle importance il était d'arrêter enfin les coups multipliés que tanl d'écrivains portaient journellemeni à la religion, que la liberté de penser et d'écrire versait le poison sur toutes les classes de la société, que la dépravation

1. Journal de Véri. — Voir aussi VEsjnon anglaiit., t. II, i.'i décembre 1775.

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des mœurs, suite infaillible de la licence des principes, en devenait d'autant plus générale * ». La conclusion était un appel direct à la force : « Sire, vous no serez jamais plus grand que quand, pour proléger la religion, vous emploierez votre puissance à fermer la bouche à Terreur... Le prince est ministre de Dieu, ce n'est pas en vain qu'il porte Tépée! » La réponse de Louis XVI à ces phrases enflammées fut d'une modération habile, jointe à une ironie voilée, 011 Ton reconnaît aisément la manière de Maurepas : « Tant qu'il régnerait, dit-il, son premier soin serait de faire respecter la religion et de veiller au maintien des bonnes mœurs, et il prendrait à cet égard les mesures qu'il croirait les plus efficaces. Il comptait bien d'ailleurs que les évêques y coopéreraient, en donnant, dans leurs diocèses, des exemples propres à ranimer la foi et la pratique des vertus*. »

Même attitude et môme langage, avec un peu plus de froideur, lorsque, quelques semaines plus tard, de nouvelles admonestations vinrent stimuler son zclc « contre les entreprises et l'audace des rcligioniiaircs ». Le cardinal de La Roche- Aymon, qui porta la parole, rappela les engagements contenus dans la formule du Sacre : « Achevez, s'écria-t-il , l'œuvre que Louis le Grand avait entreprise et que

I. Lettre da siear Rivière au prince X. de Saxe, da a8 septembre 1775. Arch. de TAube.

a. Ibidem,

Louis le Bien-Aimé a continuée... Ordonnez qu'on dissipe les assemblées schismatiques... Excluez les sectaires, sans distinction, de toutes les branches de Tadministration publique. » Le Roi, pour toute réplique, se défendit de l'intention de « protéger l'hérésie », affirma son désir sincère de maintenir la foi catholique, mais quant à réprimer, comme on l'y invitait, « les pratiques des religionnaires », il s'y montra peu disposé : « Plus ces entreprises, expliqua-t-îl, étaient multipliées, plus elles exigeaient du Roi de profondes considérations. »

Les prélats durent se contenter de ces assurances (Wasives. Pas plus, du reste, sur cette question que sur les autres points discutés au congrès*, il ne fut adopté de solution précise; et l'archevêque de

I. Une assez vive discussion s'éleva notamment au sujet de l'i'dit de Louis W qui, en réglementant le noviciat dans les ordres religieux, avait fixé ù dix-huit aus pour les filles et à vingt et un ans pour les hommes TAge de prononcer des vœux. Certains ordres prétendaient que, depuis l'application de cette règle, il n*y avoit presque plus de novices, et Tévéque de Gahors se fit le porte-parole de ces réclamations. Le débat fut violent. L'archevêque de Toulouse riposta par une sorte d'attaque contre les ordres religieux, dont il jugeait le nombre excessif, et dont quelques-uns, alla-t-il jusqu'à dire, n'étaient plus qu'une retraite pour l'indolence et l'oisiveté. • Des vœux faits h quinze ans, njouta-t-il, ne sauraient être regardés comme faits avec la prudence et les lumières nécessaires; il serait étonnant que les lois permissent ù un citoyen de disposer de sa liberté pour toute sa vie, dans un âge où elles lui défendent d'aliéner un pouce de terre. • Sur ce sujet comme sur les autres, le débat resta sans issue. — Lettre du sieur Rivière au prince X. de Saxe, du y décembre 1770. — Arch. de l'Aube.

Bourges, qui prononça la harangue de clôture, s'efforga de sauver la mise en répudiant toute idée de persécution et tout conseil de violence : « Ne croyez pas, Sire, que des évoques, des ministres de paix, veuillent armer votre bras contre les sectateurs de Thérésie. Nos frères errants sont nos frères; nous les aimons, nous ne cesserons d'avoir pour eux la charité la plus tendre et la plus compatissante ^ » Tant d'éloquents discours n'aboutirent finalement qu'à un seul résultat : l'assemblée, à la veille de sa séparation, vota, sur la demande du Roi, un « don gratuit » de seize millions, au lieu de dix qu'elle comptait lui offrir. Après quoi, l'on se dispersa*, plus désunis qu'auparavant et « dans un mécontentement général i».

Si la discorde sévissait dans les rangs de l'épiscopat, le gouvernement, au contraire, avait fait preuve, en ces circonstances délicates, d'une réelle unité de vues. Entre le Roi et son conseil, l'accord avait été complet pour suivre une politique modérée et ferme à la fois. Rien ne donnait à supposer que cette harmonie fût précaire. La France s'émerveillait à contempler ce spectacle nouveau et sympathisait avec ceux qui conduisaient ses. destinées. Rarement, il faut le reconnaître, la direction des affaires de l'État avait été remise en des mains plus honnêtes : Turgot,

I. Procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, t. VIII.

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Maleshcrbcs, Maurcpas, Vergennes, pouvait-on rassembler, pour parler le langage du temps, « plus do lumière avec plus de vertus? » — « Voilà quatre hommes, s*écriait Galiani, dont un seul suffirait pour rétablir un empire! » Sa pénétration singulière s'alarmait cependant de cette abondance même : € Dieu sait, ajoutait-il, si tous les quatre feront le bien comme un seul Taurait fait. Ah! que larithmctique politique est différente de la numérique! Je crois voir la conjonction de toutes les planètes; elles s'entre-éclipseront *. »

Que dut-il dire, trois mois plus tard, en apprenant le nouveau choix qui renforçait encore « le ministère réformateur »? Le lo octobre 1770, le maréchal du Muy succombait, presque subitement, aux suites d'une opération douloureuse, subie avec un courage héroïque. A ce sage administrateur, laborieux, appliqué, mais de vue courte et d'inlcUigence limitée, Topinion attendait un successeur d'esprit plus large et d'humeur plus hardie, prêt à porter la hache dans les abus dont fourmillaient nos institutions militaires. Quinze jours passèrent, sans qu'on connut la décision du Roi, quinze jours pendant [lesquels l'intrigue et l'ambition se donnèrent librement carrière. On s'étonnerait, dans une telle occasion, de ne pas voir le baron de Besenval en scène; il ne

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