‹ Au couchant de la monarchieChapitre 91 sur 148 · I. Journal inédit · texte numérisé non relu

I. Journal inédit

sommairement les péripéties principales. D'abord novice chez les Jésuites, puis officier de dragons, tour à tour au service d'Autriche et de Bavière, appelé en France par les soins de Maurice de Saxe, qui s'entendait en hommes, il s'élevait rapidement au grade de lieutenant-général, et sa brillante conduite dans les premières campagnes de la guerre de Sept Ans le désignait, assurait-on, pour le bâton de maréchal de France, quand une querelle avec le maréchal de Broglie arrêta net ce bel essor. Intraitable dans sa rancune, il brisait alors son épée, rendait son cordon rouge, partait pour le Danemark, où, six années durant, il s^'employait avec succès à réorganiser l'armée. Une nouvelle brouille l'amenait à une nouvelle retraite. Il renonçait à la carrière des armes, et se fixait à Lauterbach, en Alsace, dans une terre de famille qu'il n'avait pas revue depuis le temps de son enfance. 'Là, le soldat se faisait laboureur; il cultivait ses champs, vivant chichement, obscurément, en philosophe chrétien — car il était devenu « fort dévot », — employant ses loisirs à rédiger « des mémoires sur le militaire », qu'il envoyait en France aux différents ministres et qui, vierges de toute lecture, s'amoncelaient discrètement sous la poussière inviolée des armoires administratives.

Il avait conservé pourtant, chez ses anciens compagnons d'armes, des partisans et des admirateurs. Ce fut, dit-on, par l'un d'entre eux, le sieur Dubois,

officier du guet à Paris et frère d'un ancien aide de camp du comte de Saint-Germain, que ce nom, un peu oublié, fut suggéré au moment opportun, à M. de Malesherbes. Malesherbes en parla à Turgot, que cette idée séduisit fort, comme nous l'avons vu tout à rheure. Un scrupule l'arrêtait pourtant : comment être assuré que ce quasi- septuagénaire ^ après quinze ans d'absence de France et sept ans d'inaction, gardât toute la vigueur d'esprit qu'on lui avait connue naguère? Ce fut l'objet d'une délibération entre Turgot, Malesherbes et Maurepas. Ce dernier les tira d'affaire : « J'ai dans mon cabinet, proposa-t-ii à ses collègues *, un moyen de le juger. Il m'a envoyé des mémoires faits sur le militaire pendant sa retraite. Lisons-les, et faisons-les lire au Roi. Après, nous déciderons. » Ainsi fut fait; l'épreuve fut favorable. Louis XVI, sur le compte qui lui fut rendu, donna son approbation sans réserve. « Il n'est d'aucun parti, dit-il, et c'est une des raisons qui me le font choisir '. » Sur l'avis des ministres, il consulta la Reine, pour la forme et par déférence. « Celle-ci, quoiqu'elle désirât M. de Caslries, ne marqua pas trop de mécontentement ^ » On doit la croire sincère quand elle écrit le lendemain à sa

I. Saint-Germain avait alors soixante-huit ans. a. Journal de Tabbé de Véri.

3. Lettre de madame de Maurepas à la duchesse d* Aiguillon, du a3 octobre 1773. Arcb. du Marquis de Ghabrillan. k. Journal de Véri.

mère : « Je n*aurai rien à me reprocher pour le choix du nouveau ministre de la Guerre. Je n'ai rien à dire, ni pour ni conlre, ne le connaissant pas. »

Il n'était plus qu'à informer M. de Saint- Germain, lequel était loin de s'attendre à un pareil honneur. Mau repas rédigea le message, qui fut porté à Lanterbach par ce Dubois dont j'ai phis haut cite le nom. Dubois trouva le futur secrétaire d'Etat « dans sa basse-cour, en redingote et en bonnet de nuit, occupé adonner à manger aux poulets* ». Il reçut la nouvelle avec stupéfaction : c Eh! quoi, murmurat-il, la cour de France se ressouvient encore de moi ! » Puis il « pleura de joie et de reconnaissance », et se borna à demander « quelques jours de délai pour se faire faire un habit et acheter une voiture ». N'ayant point de laquais, il prit un paysan cl, dans cet équipage, il s'achemina vers Fontainebleau. Son arrivée fut pittoresque. Il débarqua le jeudi 26 octobre, à la nuit tombante. Personne ne l'espérait si tôt. « il descendit au Cerf^ place du Charbon, où l'aubergiste, ne le connaissant pas, refusa de le loger, l'assurant que, comme le nouveau ministre de la Guerre était attendu, toutes ses chambres étaient remplies par des militaires venus de Paris pour le voir ^ » Il n'insista

I. Lettre du sieur Rivière au prince X. de Suxe, du a 4 octobre 1775. Arch. de TAube.

3. Lettre du sieur Rivière du 27 octobre, et Journal de Tabbô de Véri.

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pas davantage et ce chercha gîte dans une auberge borgne, où il commanda son souper ». Ce fut là que Maurepas, prévenu de l'incident, le fit quérir pour rinstaller dans le logement de feu le maréchal du Muy, où rien, du reste, n'était prêt, et où il dut « faire porter son souper d'auberge p.

MM. de Maurepas et de Malesherbes vinrent le chercher dans la matinée du lendemain pour le présenter à Louis XVI. « Voici, rapporte Tabbé de Véri, son premier propos à M. de Maurepas : a Monsieur, vous m'avez tendu dans ma misère une main secourable\ Ce bienfait ne sortira jamais de mon cœur. Vous m'avez ensuite appelé ici ; ce n'est pas de cela que je vous remercie. Si mes forces et mes talents peuvent suffire à la tâche, j'en serai heureux. Si je n'y fais rien de bon, ma maison de campagne est toujours prôte à me recevoir. » Son entrevue avec le Roi fut d'une simplicité cordiale. Louis XVI, dès qu'il le vit entrer, lui remit de sa main ce cordon rouge auquel il avait naguère renoncé, lui promit une somme assez forte pour « se meubler et monter sa maison i>, lui témoigna l'estime la plus flatteuse et la plus affectueuse confiance. Quand Saint-Germain sortit de la chambre du Roi, « il fut facile de remar-

I. Le comte de Saint-Germain ayant perdu la plus grosse purlie de sa fortune par la malhonnêteté d'un homme d'affaires, Maurepas, dès le début du règne de Louis XVf, lui avait Tait donner une pension sur la cassette du Roi.

quer la joie très vive qu'il éprquvait de son élévation* ».

L'impression première du public, quand il connut le nom du nouveau secrétaire d'État, fut une surprise profonde, c Ce choix est sublime, s*écriait madame de Civrac, et il faut qu'il le soit, car autrement il serait extravagant! » Les jours suivants virent se manifester, dans les sphères politiques, une satisfaction enthousiaste. Toute la France, à cette heure, semblait prise, en effet, d'une folie de réformes, d'une rage d'innovations, que le duc de Croy cotnpare à la mode des « grandes plumes » pour la coiffure des femmes. On se flattait que Saint-Germain serait l'homme qu'il fallait pour assouvir cette fringale de changements. On le savait cassant et absolu dans ses idées, un peu « singulier dans ses mœurs », dénué d'intrigue, sans relations mondaines, sans attaches à la Cour; une légende se formait, qui le représentait comme un homme « sensible et sauvage », un bourru bienfaisant, un ours humanitaire, un Jean-Jacques en bottes et en casque, marchant droit son chemin, sabrant abus et préjugés, sourd aux lamentations des gens à privilèges.

Ces mêmes raisons qui lui valaient la faveur de la foule éveillaient les méfiances de quelques grands sei-

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