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LISZT, PIANISTE

Liszt, pianiste.

L'heure de la justice est enfin venue ; à l'occasion du centenaire de la naissance de Liszt, de grands festivals se sont organisés où l'on a entendu ses œuvres dans des exécutions grandioses ; il n'est plus permis de dire que l'auteur de Chrisfus, de Sainte-Elisabeth, de la Messe de Gran, des symphonies Dante et Faust, des Poèmes symphoniques, écrivait de la musique de pianiste; et l'on peut parler du merveilleux virtuose sans risquer de faire tort au génial compositeur.

Musique de pianiste ! mais Mozart était le plus grand pianiste de son temps ! Beethoven fut un pianiste de premier ordre, et Sébastien Bach, le colossal génie, a été un organiste et un claveciniste sans rival.

Malheureusement pour Listz, pianiste prodigieux, tirant de l'instrument des effets inconnus, le

transformant de fond en comble comme Paganini avait transformé le violon, il ne semblait pas qu'il pût s évader d'une aussi puissante spécialité.

Et cependant, ce n'est pas cette virtuosité, si étonnante qu'elle fût, mais son admirable nature musicale qui constituait sa valeur ; alors qu'on l'accusait de faire triompher le piano aux dépens de la musique, il s'efforçait, au contraire, d'y introduire l'orchestre. Par des merveilles d'ingéniosité, substituant à la traduction littérale, et par cela même infidèle, la traduction libre, il arrivait à faire vibrer sur son instrument les sonorités des Symphonies de Beethoven, de la Symphonie fantastique de Berlioz. Dans ses moindres pièces pour piano, dans ses Fantaisies même écrites sur des motifs d'opéra, le sentiment de l'orchestre intervient et donne aux choses les plus futiles en apparence un caractère esthétique.

La plupart de ses inventions étant tombées dans le domaine public, on n'a plus conscience, à notre époque, de la transformation profonde qu'il a opérée, de l'étendue des ressources nouvelles apportées par lui à la technique du piano. Ce fut une véritable révolution ; la puissance de la sonorité parut doublée. Lorsqu'on entend, à distance, telle de ses œuvres, il semble que quatre mains y soient employées.

Par de nouveaux doigtés, il a ouvert un champ

immense aux arabesques dont le piano ne saurait se passer, et qui évoluaient avant lui dans un cercle assez restreint. Ceci dit sans faire injure à Chopin, dont les inventions en ce genre ont été si précieuses.

Il a développé dans des proportions inusitées le rôle de la main gauche.

Dans l'ancienne musique de piano, chaque main a son rôle déterminé d'où elle ne sort guère ; c'est de la musique dualiste, à deux éléments.

Au quatuor, à l'orchestre, c'est autre chose ; la construction musicale y comporte trois éléments (en principe, bien entendu) : le chant, la basse et une partie intermédiaire, plus ou moins complexe,

Liszt voulut transporter cette triade sur le piano, et il le fit au moyen de la main gauche, la dirigeant incessamment des notes graves à celles du médium de l'instrument. La pauvre main gauche n'était pas habituée à cette gymnastique ; pour accomplir ces nouvelles fonctions, elle dut acquérir une souplesse et une agilité dont elle n'était pas coutumière. Cela ne se fit pas sans quelque résistance, bien oubliée aujourd'hui. Certaines compositions de Liszt, qui passaient naguère pour injouables, sont maintenant monnaie courante parmi les jeunes élèves du Conservatoire. Sur le piano comme sur tous les instruments, la virtuosité a fait partout d'énormes progrès.

Ah ! cette virtuosité, en a-t-on dit assez de mal ! l'a-t-on assez combattue, au nom de l'Art, avec un grand A ! Se souvient-on de cette guerre absurde, impie, déclarée aux concertos, fussent-ils de Beethoven et de Mozart ?

Il était impossible d'être plus complètement dans le faux.

En premier lieu, il faut le dire bien haut : en Art, la difficulté vaincue est une beauté. Théophile Gautier a proclamé cette vérité dans des vers immortels ; après un pareil témoignage, la cause est entendue.

En second lieu, la virtuosité est un puissant auxiliaire de la musique dont elle étend le domaine dans d'énormes proportions. C'est parce que les instrumentistes sont devenus tous des virtuoses que Richard Wagner a pu prodiguer ces richesses qui vous ravissent et vous seraient restées ignorées sans le secours de cette virtuosité que vous affectez de mépriser.

Mais la beauté n'existe en pareille matière que lorsque la difficulté est réellement vaincue au point que l'auditeur n'en ait pas conscience. On entre ainsi dans la région de l'exécution supérieure où Liszt régnait en souverain, avec une aisance divine. La puissance, la délicatesse, l'accent du rythme, le charme, il avait tout, avec une chaleur inouïe, une impeccable précision, possédant en outre ce don de suggestion qui

fait les grands orateurs, les tribuns, les entraîneurs des foules.

Quand il interprétait les grands classiques, il ne substituait pas, comme on le fait si souvent, sa propre personnalité à celle de l'auteur ; mais il semblait aller chercher au fond de l'œuvre son véritable sens, qui parfois échappe aux meilleurs exécutants.

Ainsi procédait-il, d'ailleurs, dans ses transcriptions, La Fantaisie sur Don Juan éclaire de lueurs inattendues les profondeurs du chef-d'œuvre de Mozart.

Liszt a laissé d'admirables et terrifiantes études, qui sont d'un grand secours pour le travail du piano. Il avait aussi écrit une méthode. Celle-ci, imprudemment confiée, alors qu'elle n'aurait dû sortir des mains de l'auteur que pour passer dans celles de l'éditeur, a disparu. C'est un malheur irréparable ; par cette méthode, le précieux enseignement se serait perpétué à travers les âges et aurait combattu les mauvais principes que des professeurs consciencieux, mais déplorables, répandent avec abondance à travers le monde.

Ah ! que n'ai-je l'art de peindre avec les mots ! Pendant que J'écris, je revois, chez Gustave Doré, cette grande figure pâle promenant sur l'assistance des regards fascinateurs, tandis que, sous ses mains, en

apparence inconscientes, avec une prodigieuse variété de nuances, murmuraient, grondaient, mugissaient, rugissaient les ondes de la légende : Saint François marchant sur les flots !

On ne reverra jamais, on ne réentendra jamais rien de pareil.

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