GOUNOD
Gounod.
(Discours pour l'inauguration du monument de Gounod au parc Monceau.)
Si quelque chose pouvait nous consoler de ne plus voir parmi nous le maître bien-aimé, ce serait la contemplation de ce marbre vivant où les traits du génial artiste renaissent dans cette matière incomparable, faite pour incarner les dieux et les héros, où le ciseau d'un de nos grands sculpteurs nous rend présent encore un de nos grands musiciens, où la beauté de l'art s'ajoute à celle de ce visage que ceux qui l'avaient vu, ne fût-ce qu'une fois, ne pouvaient oublier. Mais qui nous rendra le regard clair, malicieux et bon ? Qui nous rendra le sourire, qui nous rendra cette voix charmeresse, cette conversation dont chaque phrase était un enseignement, dont chaque mot étincelait
(1) Ce discours n'a pas été prononcé.
comme les facettes d'un diamant ? O Temps ! dans ton vol implacable, que de richesses tu nous emportes, trésors que rien ne remplacera jamais !
Etrange carrière que celle de Gounod ! Comme tous les créateurs, combattu dès ses débuts, naviguant obstinément contre vent et marée, il était dans sa destinée de ne connaître jamais le calme des succès incontestés, de la gloire tranquille ; et c'est au milieu de tempêtes rarement interrompues par de courtes accalmies qu'il a été chef d'école, qu'il est devenu le musicien le plus populaire de la France.
Créateur, ai-je dit : il l'a été plus que personne. En vain Marguerite, Juliette, Mireille sont-elles filles de Gœthe, de Shakspeare et de Mistral ; parallèlement aux créations des poètes, le musicien a fait naître les siennes, qui lui appartiennent en propre ; créations moins complètes, mais plus proches de nous, plus accessibles à la foule et, de par la nature même de la musique, ayant le don d'ubiquité. L'Angleterre seule comprend pleinement la Juliette de Shakspeare ; l'Allemagne, la Gretchen de Gœthe ; la Provence, la Mireille de Mistral ; pour le grand public du monde entier, Mireille, Marguerite et Juliette sont filles de Gounod. Plus simples que celles des poètes, animées de cette vie intense qui est la vie musicale, elles entrent dans notre existence journalière, elles nous admettent dans
leur intimité. Elles ont quitté leurs riches vêtements, elles montrent leur cœur à nu, elles nous font vibrer à l'unisson de leurs sentiments les plus intimes et les plus cachés, laissant à leurs illustres sœurs les brillants ornements de la pensée. Ecoutez Marguerite lorsqu'elle chante :
... Ceux dont la main cruelle me repousse N'ont pas fermé pour moi la porte du saint lieu ; J'y vais pour mon enfant et, pour lui, prier Dieu.
Ecoutez les simples accords qui accompagnent ses derniers mots, nous révélant dans un frisson la douleur à jamais inconsolée, nous laissant entrevoir les profondeurs inquiétantes et mystérieuses de la vaste cathédrale ; et dites s'il est un autre art qui sache, avec si peu de chose, atteindre à de tels effets, et si beaucoup de musiciens ont su y atteindre !
Cette cathédrale de Faust ne semble-t-elle pas un lien entre l'auteur draniatique et le chantre sacré, dont l'orgue mis sous vos yeux est la symbolique évocation ? De ce chantre sacré, l'œuvre est immense ; deux sommets le dominent, la Messe de Sainte- Cécile, le Requiem de Mors et Vita, écrits, l'une au commencement, l'autre à la fin de la carrière de l'auteur : celle-là, parée de tout l'éclat d'un matin lumineux, celui-ci, doré par les feux splendides du
couchant; œuvres admirables, où le sentiment d'une foi sincère s'allie à des formes parfaites, à un sens vocal qui se montre de plus en plus rare de nos jours, pourchassé par la fée dominatrice et jalouse de la musique instrumentale. Et pourtant la voix n'est-elle pas l'instrument vivant, l'instrument divin ? A ceux qui l'auront aimée et servie, non dans ses erreurs, mais dans sa beauté, elle donnera en échange la palme immortelle. Les instruments changent et passent ; la voix reste. On peut chanter encore Palestrina et Roland de Lassus, et notre Jennequin ; il serait impossible de ressusciter la musique instrumentale du seizième siècle, dont les organes, merveilles de lutherie, ne sont plus que de précieux bibelots, relégués dans les collections et les musées.
O grand maître ! tu nous as montré le chemin, à moi et à tous mes frères d'armes; tu nous as guidés, encouragés, alors que la voie était obscure et douteuse ; tu as renversé les obstacles, nous n'avons eu qu'à marcher courageusement sur la route que tu avais péniblement tracée. Grâces te soient rendues, et gloire à jamais !
SARASATE
Sarasate.
Il y a bien longtemps de cela, je vis un jour arriver chez moi, frais et jeune comme le printemps, Pablo de Sarasate, déjà célèbre, dont un soupçon de moustache ombrageait à peine la lèvre. Il venait gentiment me demander comme la chose la plus simple d'écrire un concerto pour lui. Flatté et charmé au dernier point, je promis et tins ma parole avec le Concerto en la majeur, auquel on donne, je ne sais pourquoi, le titre allemand de Concertstûck. J'écrivis ensuite pour lui le Rondo capricioso en style espagnol et plus tard le Concerto en si mineur pour lequel il me donna de précieux conseils auxquels est due certainement en grande partie la faveur dont jouit cette œuvre auprès des exécutants.
Ceux qui ont assisté autrefois à mes soirées musi-
cales du lundi n'ont pas oublié l'éclat qu'y apportait mon illustre ami, éclat tel que pendant plusieurs années aucun violoniste ne voulut consentir à se faire entendre chez moi. Tous étaient effrayés par l'idée d'affronter la comparaison. Et il n'y brillait pas seulement par son talent, mais par son esprit, par la verve intarissable de sa conversation toujours intéressante et savoureuse.
En promenant à travers le monde mes compositions sur son archet magique, Pablo de Sarasate m'a rendu le plus signalé des services et je suis heureux de pouvoir lui donner publiquement, avec le tribut de mon admiration, celui de ma reconnaissance et de mon amitié qui le suit au delà de la tombe.