‹ Au courant de la vieChapitre 8 sur 15 · LES FAUX CHEFS-D'ŒUVRE DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LES FAUX CHEFS-D'ŒUVRE DE LA MUSIQUE

Les faux chefs-d'œuvre de la musique.

En lisant ce titre, plus d'un lecteur croira que je viens prêter main-forte aux démolisseurs du passé. Telle n'est point cependant mon intention ; respectueux du passé, je respecte même les morts ; ce n'est pas sans un sentiment d'involontaire vénération que j'ouvre ces anciennes partitions, naguère entourées de tant de gloire, plongées maintenant dans l'éternel oubli. En certaines parties, elles ont encore une allure, une majesté qui ne courent pas les rues. D'ailleurs, sait-on si les œuvres qui nous passionnent aujourd'hui garderont, avec le temps, tout leur prestige ? Peut-on savoir ce qu'on en dira dans un siècle ? Les commentaires les plus élogieux d'aujourd'hui ne dépassent pas ce qu'écrivaient, sur Mosé et Semiramide, les littérateurs de leur temps. On y découvrait des mondes ;

mais, ajoutait-on, les Français ne sont pas assez sensibles pour comprendre de telle musique ; les Italiens seuls en sont capables !

Rossini, avec une mélancolie souriante, a vu le public se détacher peu à peu de ses œuvres. Quand on eut l'idée de représenter Sémiramis à l'Opéra, il écrivit une lettre pour dégager sa responsabilité. «Cet ouvrage, dit-il, fut écrit pour un public et pour des chanteurs qui n'existent plus.» Il laissa faire, pour permettre à son vieil ami Carafa de toucher les droits d'auteur, comme chargé de la surveillance de l'exécution à laquelle lui-même refusa d'assister.

La jeunesse est volontiers guerroyante ; souvent, elle s'est attaquée aux chefs-d'œuvre immortels euxmêmes, comme le petit serpent à tête folle de la fable. On n'a pas encore oublié la guerre inutile faite à Racine par les romantiques de 1830. Vacquerie, qui avait écrit : «Ce que j'ai contre Phèdre? les dragonnades des Cévennes ! » mêlant ainsi à plaisir des ordres d'idées bien différents, rendait les armes à Racine sur le déclin de sa vie. Récemment, nous avons vu traiter avec mépris Lamartine, Hugo, Musset qui ne s'en portent pas plus mal. En musique, quand on a commencé à batailler « pour la bonne cause » on croyait devoir faire à Mozart une guerre à laquelle j'avais, dès l'abord, hautement refusé de m'associer.

Le nuage a passé, et l'astre de Mozart resplendit plus pur que jamais.

En ce moment on commence à s élever contre la 9^ Symphonie de Beethoven ; le finale, où éclate insolemment la gaieté des dieux, paraît manquer de distinction à certaines personnes qui confondent la distinction avec V air distingué , « autour >^ avec «alentour». Les ongles s'useront sur ce diamant. D'autres œuvres sont plus attaquables, qui ont cependant droit au respect. On me fera difficilement croire que des œuvres aient charmé ou passionné plusieurs générations, si elles n'avaient eu de sérieuses qualités, faciles à reconnaître d'ailleurs quand on veut prendre la peine de les étudier, et non de les juger sur des exécutions dégénérées qui les défigurent.

Ce n'est pas là ce que j'entends par les «faux chefs-d'œuvre de la musique », Je veux parler de choses ridicules, ou simplement médiocres, que le gros public s'est cru forcé d'admirer, donnant tête baissée dans les panneaux tendus par de trop malins éditeurs.

On a connu, d'abord, les « Valses de Beethoven ». Valses authentiques , écrites par 1 auteur dans son adolescence ; petits morceaux insignifiants et sans charme, ne ressemblant en rien à l'idée moderne de

la valse, dont ils n'ont que le rythme à trois temps. Cela parut au moment où les Concerts du Conservatoire ayant fait connaître les Symphonies, il devenait de bon ton de paraître admirer Beethoven. L'éditeur des Valses donnait à ces admirateurs de bonne volonté, mais de faible estomac, une nourriture à leur portée. Par une suprême habileté, il avait mis en tête du recueil le délicieux «Désir» de Schubert, attribué naturellement à Beethoven. On jouait toutes ces valses très lentement, avec une expression maniérée à l'excès, contrastant de la façon la plus ridicule avec la platitude de la musique.

Dans le même temps florissait la Dernière pensée de Weber.

Une troupe allemande avait représenté à Paris, avec un grand succès, le Freischûtz ; Liszt avait joué dans les salons V Invitation à la Valse ; Weber était à la mode. Alors un éditeur prit une valse de Reissiger, compositeur inconnu en France, et eh fit la « dernière pensée » du compositeur mort à la fleur de l'âge. En jouant ce morceau avec lenteur et force nuances, en ayant grand soin de faire fonctionner les deux mains l'une après l'autre suivant les purs principes de la mauvaise exécution, en tenant la tête de côté et levant les yeux au ciel, les femmes romanesques et mélomanes faisaient de ce morceau, pour les oreilles du

genre Midas, quelque chose de fort attendrissant, J étais enfant alors, j'ignorais tout, de la musique ainsi que du reste, mais mon instinct m'avertissait ; je restais de glace aux Valses de Beethoven comme à la « Dernière pensée de Weber », sans éprouver autre chose qu'un profond ennui.

Une autre mystification a été plus dangereuse, car elle dure encore, c'est ï Adieu de Schubert.

Les premiers lieder de Schubert importés en France furent une révélation. On sait qu'au lieu d'un simple accompagnement destiné à soutenir la voix, ils joignaient pour la première fois — à notre connaissance du moins — au charme mélodique de la partie vocale, l'intérêt d'une partie de piano fortement dessinée. Ces accompagnements mouvementés étant inaccessibles aux mazettes, un éditeur vint au secours de ces dernières en publiant sous le nom de Schubert un lied fait par un amateur. M, de Weihrauch. Le morceau est bien écrit, et ne déshonorait pas le nom de Schubert ; mais, en y regardant de près, la banale simplicité de l'accompagnement, le peu de richesse mélodique du chant qui répète jusqu'à douze ou quinze fois la même note, tout cela met une grande distance entre les deux auteurs. De loin, cela fait illusion. Le succès de \ Adieu fut énorme, dû en grande partie

à une extrême facilité d'exécution que les œuvres authentiques ne présentaient pas ; et puis, on y chantait l'immortalité de l'âme :

« La mort est une amie Qui rend la liberté ; Au ciel reçois la vie, Et pour l'éternité ! »

Quand une femme superbe, douée d'une voix magnifique, disait cela, en terminant sur de formidables notes de poitrine, c'était irrésistible.

Le succès colossal de ï Adieu vint aux oreilles du véritable auteur : M. de Weihrauch protesta de toutes ses forces, avec juste raison, et revendiqua ses droits. Vains efforts ! V Adieu, pour le public, est resté de Schubert ; il le restera jusqu'à la consommation des siècles.

Plus d'un amateur a parlé de Schubert avec enthousiasme, qui ne connaissait de lui que cet Adieu !

La plus étrange de ces mystifications est peut-être celle dont Victor Hugo fut victime. Qui eut l'idée de lui donner, comme étant de Beethoven, une mélodie quelconque, prise, à ce qu'il paraît, dans une Revue des Variétés?

De laborieux chercheurs parviendraient peut-être

à retrouver l'auteur de cette merveille. Très étranger à la musique, comme on le sait, Victor Hugo avala comme muscade la fâcheuse pilule. On lui persuada d écrire des vers sur cette « admirable musique », pour donner au monde le spectacle de la conjonction du grand génie français et du grand génie allemand : et il écrivit Stella, qui ne s'accorde d'ailleurs, ni comme caractère ni comme prosodie, avec cette assez bizarre mélodie :

a AildcUite.

Làhaiit,qui sou.rit?Estceunes.prit?Est-ceii ne fem.uie?

Quel front sombre et doux! Peuplera ge . doux! Est-ca notr*^ Fin.

â - meQui vient à nous? Cet.te figure eu deuil Paraît sur notre

1^ MiJ'^r^r+>j^^J, \i^^=f^

seuil,Et notre antique or.gueil Sort du cercueil. Ses fiers regards vain.

.queursRe'vei]lenttousiescœurs,Lesni(tedaas les buissonsEt les chansons.

La neuvième mesure est superflue ; elle disloque la période et produit un effet analogue à celui d'un vers de treize pieds.

Hugo raffolait de cet air, et se le faisait jouer chaque soir par Madame Drouet. Quand j'eus l'idée d'écrire un « Hymne à Victor Hugo », je pensai qu'il y

fallait mettre quelque chose de spécial au poète, et j'entrepris de faire quelque chose de musical avec cette mélodie légendaire. En supprimant la mesure parasite, en présentant le thème d'une certaine façon :

Flûtes Hautbois et Clax'Jnettes-

en superposant'deux fragments de la mélodie"

en usant, en un mot, de toutes les roueries du métier, je suis parvenu à tirer de ce diamant faux quelques étincelles...

Tant il est vrai que le métier n'est pas inutile ! D'aucuns le dédaignent, n'admettent que 1' « inspiration». L'inspiration, c'est la matière précieuse et indispensable, le diamant brut, le métal vierge; le métier, c'est l'art du lapidaire et du joaillier, ce qui revient à dire que c'est l'Art lui-même. Ceux qui méprisent le métier ne seront jamais que des amateurs.

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