‹ Au courant de la vieChapitre 9 sur 15 · HELENE · texte numérisé non relu

HELENE

Hélène.

Il y a longtemps, très longtemps, j'avais eu cette vision : Hélène fuyant dans la nuit, arrivant brisée, à bout de forces, au bord de la mer, loin de son palais, rejointe par Paris, — la scène de passion, la résistance enfin vaincue, la fuite suprême des deux amants après une lutte désespérée...

Car jamais je n'ai pu voir dans Hélène la femme simplement amoureuse : c'est l'esclave du Destin, la victime d'Aphrodite immolée par la déesse à sa gloire, le prix de la Pomme d'or ; c'est une grande figure dont la faute n'éveille point la raillerie, mais plutôt une sorte de terreur sacrée. Voyez-la sur les remparts d'Ilion, de cette ville sur laquelle sa présence appelle la ruine et le massacre : quand elle passe, les vieillards troyens se lèvent et la saluent. Plus tard, nous la retrouvons chez son époux, faisant en reine les honneurs de son palais, et personne ne songe à lui reprocher son passé, son abandon, les années vécues à Troie, tant

de Grecs morts pour elle ! La fille de Zeus ne trouve sur ses pas que des égards et des respects.

J'avais donc fait le rêve de peindre en musique l'hégire des deux amants ; mais on sait comment la parodie s'en était emparée, avec quel bonheur et quel succès. Faire prendre au sérieux ces personnages d'épopée devenus comiques, de longtemps il n'y fallait pas songer; j'avais remis ce projet à des temps ultérieurs et le temps ayant passé, le projet était sorti de ma mémoire.

Il a suffi d'une demande de M. Gunsbourg, repoussée d'abord, puis reprise avec insistance, pour réveiller mes souvenirs, et me montrer de nouveau Hélène et Paris plus vivants que jamais.

J'eus d'abord l'intention, — idée de paresseux, je l'avoue, — de m'adjoindre un collaborateur ; mais quoi ? un collaborateur aurait voulu peut-être ajouter des idées aux miennes, ôter à ma conception sa simplicité ; je pris le parti de travailler seul.

Seul ! Pas tout à fait, A l'exemple de nos classiques, j'ai pris pour auxiliaire Homère, Théocrite, Eschyle, Virgile, Ovide même. Les érudits feront aisément la part de ce qui leur revient dans Hélène. Sans Virgile, aurais- je osé cette description du palais de Priam, ces toits dorés, ces murs revêtus d'airain poli et brillant, ornés de statues éclatantes, probable-

ment polychromes, cet ensemble qui rend presque vraisemblable ces architectures étranges de Gustave Moreau ! Aurais-je osé le vers :

Dans le sang de ses fils Priam est égorgé ?

Mes notes prises, mon scénario tracé, il ne s'agissait plus que de se mettre à l'œuvre. J'étais alors au Caire l'hôte de S. A. le prince Mohammed Aly Pacha, frère du Khédive, jouissant d'une entière liberté, d'un calme que n'osaient troubler les visiteurs effrayés par d'énormes gaillards superbement costumés et formidablement armés, gardiens de la porte du palais.

Il me serait impossible de dire comment je trouvai, avant toute parole, la première phrase musicale sur laquelle je dus ensuite adapter les vers :

Des astres de la nuit tes yeux ont la clarté !

J'en étais là quand la direction du théâtre Khédival eut l'idée de donner un grand concert au bénéfice des marins bretons et de le composer entièrement de mes œuvres.

Me voilà tout à coup engagé dans des conférences et des répétitions, forcé de me « mettre en doigts » pour payer de ma personne dans cette solennité. Tout cela était incompatible avec un travail dans sa période

initiale et critique. Je plantai là Hélène bien à regret, et quand plus tard je voulus me remettre à la besogne, ce n'était plus possible : j'étais désorienté, désaccordé ! Il me fallut quitter mon délicieux séjour du Caire pour aller chercher au milieu du désert, dans la thébaïde d'Ismaïlia, bain de lumière et de silence, ce qu'on est convenu d'appeler l'inspiration : Ismaïlia, séjour préféré du prince d'Arenberg, est un lieu divin.

C'est la beata solitudo tempérée par un groupe de gens très civilisés des deux sexes, employés de l'administration du Canal de Suez, entourés de leur famille, petite colonie d'élite qui comptait dans son sein jusqu'à deux poètes de talent ! Et comme ces aimables gens sont fort occupés, ils peuplent la solitude sans la troubler.

En douze jours j'avais écrit mon poème et bientôt je m'embarquai à Port-Saïd pour rentrer à Paris, où m'attendaient les préparatifs d'une reprise d'Henri Vni à l'Opéra. Quand cette reprise fut effectuée, je me trouvai fatigué. Mon « instrument à composer » ne fonctionnait plus ; il me fallut huit jours de repos à Biarritz, huit autres à Cannes, pour le remettre en état. Alors je me souvins que la ville balnéaire d'Aixen-Savoie était adossée à une montagne fleurie, entourée d'un merveilleux panorama, d'accès facile, grâce à un chemin de fer à crémaillère, et j'allai

m 'installer sur le mont Revard où j'esquissai presque entièrement la musique d'Hélène achevée à Paris.

C'est ainsi qu'il faudrait travailler toujours dans le calme et le silence, à l'abri des distractions et des importuns, réconforté par les grands spectacles de la nature, entouré de fleurs et de parfums. Ainsi pratiqué, le travail est plus qu'un plaisir, c'est une volupté. On a remarqué une analogie entre l'apparition de Pallas dans Hélène et celle de Brûnnhilde au second acte de la Walkyrie; ces analogies ne m'avaient pas échappé, mais il ne m'a pas été possible de l'éviter.

Hélène appelle à son secours son père Zeus. Que peut-il faire ? venir lui-même ? ce serait une apparition formidable qui briserait le cadre. Lui envoyer Mercure, le messager ? les anciens l'auraient peut-être admis, car Mercure conduit les âmes aux enfers ; mais pour nous, Hermès est un dieu léger de caractère comme d'allure; on ne le voit pas bien menaçant et terrible, prédisant une catastrophe. Au contraire, comme ce rôle échoit naturellement à Pallas, antithèse vivante de Cythérée, fille de Zeus comme Hélène, il n'y avait pas à hésiter.

En art, quand la logique ordonne, il faut lui obéir, sans s'inquiéter d'autre chose. Certes, il est fâcheux de se trouver aux prises avec une des plus belles scènes qui soient au théâtre ; il le serait plus encore de reculer

devant une analogie qu'on n'a pas cherchée, et qui s'impose par la force des choses.

Hélène et Paris, Samson et Dalila, Adam et Eve, au fond, c'est toujours le même drame : la tentation triomphante, l'attrait irrésistible du fruit défendu.

Tout en protestant pour la forme, nous avons pour les vaincus des trésors d'indulgence et même de sympathie.

L'Eglise elle-même se réjouit de la faute d'Adam, O felix culpa ! qui a rendu nécessaire la Rédemption, base de la religion chrétienne.

Supposez qu'Hélène et Paris, terrifiés par les prédictions de Pallas, se disent un éternel adieu, ils emporteraient notre estime, ils ne nous intéresseraient plus. Qui s'est jamais intéressé à Ménélas ?

Cette situation, qui remonte au paradis terrestre, est inquiétante ; il y a là un problème qu'on n'est point parvenu à résoudre jusqu'à présent. Peut-être l'état civilisé dont nous sommes si fiers, très récent par rapport à l'âge de l'humanité, n'est-il qu'un état transitoire, une marche vers un état supérieur où ce qui nous semble obscur nous paraîtra clair, où certaines choses qui nous semblent essentielles ne seront plus que des mots. Espérons. Comme le dit Carmen, cette autre incarnation de la même idée, il est toujours permis d'espérer.

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