‹ Au-dela du RhinChapitre 4 sur 65 · tome i · texte numérisé non relu

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d'Interlaken il se plaignait à de jeunes femmes de combattre dans les rangs français contre la liberté allemande; il voulait la conquérir d'un coup, quand, au théâtre de Munich, les applaudissemens prodigués au marquis de Posa réclamant la liberté de la pensée, le poussèrent précipitamment hors de la salle pour signer sur-le-champ l'abolition de la censure. Le régime constitutionnel lui parut aussi une occasion de popularité. Mais c'est surtout aux arts, à des monumens nouveaux et immortels dont il veut peupler Munich , que le roi Louis semble confier la perpétuité de son nom. Il demande la gloire aux travaux des sculpteurs et du peintre , aux efforts de l'architecture, à l'acquisition des merveilles mutilées de l'art antique. L'amour de la gloire est louable dans tout homme , surtout dans un roi : mais il ne saurait se passer du consentement et des dons de la nature pour arriver à se satisfaire un peu. Or, Louis de Bavière n'a reçu de la grâce de Dieu que le trône; et sous sa couronne, il manque de la royauté du génie. Son esprit est médiocre, non pour avoir écrit de méchans vers , Frédéric en faisait de détestables, mais parce qu'il ne montre dans son gouvernement ni persévérance , ni solidité, ni grandeur. Il a cessé d'aimer la liberté après en avoir embrassé le culte avec l'enthousiasme d'un noble enfant des universités. On l'a vu récemment afficher contre la France une haine ridicule et vraiment pitoyable dans un prince de Bavière qui devrait avoir bonne mémoire des bienfaits de Napoléon. Le roi Louis est irrésolu,

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inconstant , défiant. L'ingratitude de son organisation physique ne le laisse pas sans inquiétude et sans amertume ; il bégaie, entend mal et ne voit pas bien . Il est vrai qu'au milieu de ces infirmités il trouve l'appui de la reine , femme pleine de grâce et de bienveillance, que bénit la Bavière, et qui vient au secours de son mari avec la plus aimable délicatesse. Néanmoins le roi n'est pas heureux, car la malignité du sort lui a donné plus d'ambition que de puissance.

L'art partage avec la philosophie l'honneur die décorer Munich , et quand nous visitions tour à tour la demeure de Schellinget la Glyptothèque , nous sentions comme des affinités secrètes entre les marbres d'Egineet le génie de ce moderne Platon. Le Vatican peut seul en Europe donner sur le monde antique des impressions plus profondes que la Glyptothèque de Munich. Le musée de peinture n'égalera pas en harmonie et en nouveauté celui que la sculpture habite. Les fresques de Schnorr et de Cornélius sont humides encore dans la nouvelle résidence, palais dont la magnificence semble déborder la royauté qui le construit. En général, Munich est dans un élan de croissance qui réclame de nouveaux efforts et les faveurs de la fortune ; s'il lui arrivait de s'arrêter et de s'interrompre dans l'ambition de son développement , elle se trouverait un jour sans force , mais non pas sans quelque ridicule , entre la modestie et la grandeur. Cela nous conduit à qualifier la situation politique de la Bavière.

Parmi les fautes qui ont été commises dans la

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dernière repartition d hommes et de provinces faites à Vienne après les désastres de la France, il faut compter l'adjonction à la Bavière du cercle du Rhin. Cette partie de la monarchie bavaroise qui lui est annexée surpasse en fécondité , en civilisation , le centre de la monarchie même. En certains points les extrémités sont plus nobles que le cœur. L'habitaat des provinces rhénanes est plus vif, plus intelligent que le Bavarois ; il aime plus la liberté , à Landau il regrette la France. 1/ association de Munich fat de Speyer blesse la nature des choses ; elle a jeté le gouvernement bavarois 4lâns d'indignes persécutions contre l'amour de la liberté ; tout cela' est violent , inepte.

ta diplomatie européenne est tombée dans une autre erreur , quand elle a commis à la Bavière le d apporter à la Grèce la civilisation moderne. •Cette tâche est au-dessus des forces du Bavarois, * dont la nature loyale, mais polie, et pour ainsi parler un peu pâteuse , n'a pas l'énergie nécessaire à une puissance initiatrice. Puisque Ton voulait donner â la Grèce des leçons et un appui contre la Russie , il fallait choisir entre les trois seuls foyers de force et de lumière, assefc riches et assez énergiques pour «e répandre au loin , Londres, Paris et Berlin. Ces trois nations avaient seules la vigueur capable d'élever et de protéger la Grèce. Mais on a évité de donnera un état puissant l'occasion d'une gloire utile â tous, comme si la grandeur et la vérité des choses se payaient de ces petites raisons !

Dans une guerre générale où elle ne serait pas notre alliée , la Bavière se trouverait dans de sérieux embarras ; elle ne pourrait défendre contre nous ses provinces du Rhin ; nous pourrions aller porter en Grèce nos flottes et nos soldats. La monarchie bavaroise ne saurait se sauver de l'étreinte de l'Autriche qu'avec l'appui de Berlin ou de Paris. Si elle se lai* sait entraîner encore dans une coalition contre la France , elle serait à la merci d'une bataille. En tout cas , sa situation n'est pas dans la mesure de ses forces , c'est trop pour elle d'avoir à s'occuper du Rhin et d'Athènes.

Rester intérieurement l'ennemie de l'Autriche, attendre le moment où doivent se détraquer les parties de cet empire , être prêt a devenir le centre et la force de l'Allemagne méridionale et constitutionnelle , s'assurer à jamais l'amitié de la France en lui rendant Speyer et Landau, voilà la véritable politique de la Bavière.

Si j'étais roi , je n'aurais jamais consenti à céder Sakbourg : c'est trop beau pour être abandonné. Cette contrée qui a passe du sceptre de la Bavière à celui de l'Autriche a des enchantemens qui demandent pour les quitter un héroïque courage. A quoi bon partir pour aller ailleurs? La nature vous retient avec instance; la pensée devient plus lente, et ne vous sollicite plus au changement ; la religion catholique présentant à chaque pas ses images engage le cœur à la foi naïve , à l'oubli du monde , aux illusions superstitieuses. En vérité , à Salzbourg on per-

drait la mémoire du siècle , sans deux avertissemens qui parlent haut , le berceau de Mozart et le tombeau de Paracelse. Penser à Mozart, c'est penser à tout ; le musicien vous rejette dans l'univers , dans la vie , et Don Juan vous arrache aux mystiques langueurs. Dans l'année 1541, un homme vint frapper a la porte de l'hôpital de Saint-Etienne; il était-pauvre, souffrant , malheureux ; on lui donna un lit et du pain , mais quelques jours après , il n'avait plus besoin ni de l'un ni de l'autre , il mourut. Il put se reposer enfin de son enthousiasme et de ses travaux, du ravage des passions et de la science , de ses conceptions sur la solidarité des astres qui roulent dans les cieux et des destinées qui s'accomplissent sur la terre, de ses pressentimens sur l'harmonie qui doit régner entre la nature , ouvrage de Dieu , et Tame , sanctuaire de l'homme. Enfant du dix- neuvième siècle , ne méprise pas Paracelse.

A vingt lieues de Salzbourg, Linz offre un autre caractère ; c'est une ville de commerce et de guerre , c'est un entrepôt, c'est une forteresse. Linz a un chemin de fer qui va se perdre en Bohême, une riche manufacture de draps et de tapis, une forte garnison, le Danube pour fleuve, une ceinture de montagnes, une belle jeunesse, des femmes magnifiques, la richesse, comme récompense de son industrie, le plaisir, comme but de son activité. On ne rêve pas dans cette ville aux choses idéales et platoniques : on y prend un avant-goût de la vie de Vienne. J'appellerais volontiers Linz le faubourg de la capitale de

l'Autriche qui a déjà tant de faubourgs. Enfin nous voici au cœur de la monarchie des Césars, nous voici à Vienne. '

On éprouve dans Vienne je ne sais quelle langueur. Il circule dans cette ville un souffle de mollesse et de plaisir qui vous gagne, et vous pénètre. Le peuple mange, boit, se promène et dort ; il s'estime heureux. La noblesse demeure dans ses châteaux et dans son orgueil. Une nature resplendissante enveloppe une population dont les mœurs sont bienveillantes et faciles, dont les plaisirs sont la musique, la danse, la promenade et la bonne chère. Aujourd'hui, Vienne est encore la même ville dont Eneas Sylvius traçait au seizième siècle la peinture, dont il disait : « C'est par charretées que l'on apporte à Vienne les œufs et les écrevisses, le pain, la viande, le poisson et les volailles de toute espèce, et, toutefois à la chute du jour, il ne reste plus vestige de ces provisions... On n'exige aucun droit de ceux qui vendent du vin dans leurs maisons ; aussi presque tous les citoyens tiennent-ils cabaret. Us chauffent leurs étuves, y font la cuisine, et y reçoivent les ivrognes et les filles de joie Le nombre

de courtisanes est très cousidérable. Outre cela, il y a peu de femmes qui se contentent de leurs maris. Un siècle après, Guy-Patin disait de Vienne : «Vienne est une ville de plaisir, s'il y en a au monde ; etcomme je prétends qu'à moins d'être Français, il faudrait souhaiter d'être né Allemand, de même je dis qu'à moins dépasser lavie à Paris , il la faudrait passer à Vienne.»

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Il est singulier de voir la capitale d'un aussi grand empire destituée d'un caractère moral dont la précision puisse la désigner entre tontes les autres villes. Londres, Berlin, Paris ont leur génie et le montrent aux yeux. Vienne est un corps immense dont on cherche l'ame; je rappellerais, pour ainsi parier, une ville athée. Elle est sans unité ; elle réunit dans mm sein le Hongrois , le Bohême, le Grec, l'Italien, l'Allemand ; elle enveloppe tout dans sa variété anarchique et ses trente-deux foubourgs, sauf un esprit qui lui appartienne. A peine si à Terttour et dans l'enceinte de la magnifique cathédrale de Saint-Stéphane, le génie primitif de la cité parait quelquefois. Tout s'est évaporé au vent du Danube, de cet fster, fleuve bien moins allemand que le Rhin ; tout a révêtu aux rayons du soleil, je ne sais quel prisme italien, grec, ou slave ; ce qui s'y produit le moins, c'est le génie germanique.

Étrange cité ! le bonheur matériel y siège. La justice positive des rapports civils n'est pas absente, le peuple est bon, la bourgeoisie bienveillante, elle aime les concerts, la campagne, les bords du Danube et le poulet frit ; les arts ont dans le château impérial (Burg) etlespalais de la noblesse leurs merveilles et leurs trésors ; les médailles, les statues et les tableaux ne manquent pas ; des savans et des poètes dont toute littérature pourrait s'honorer, accueillent l'étranger avec une grâce affectueuse ; la haute aristocratie a des causeries dont l'élégance ne saurait guère être effacée par aucune autre société de l'Eu^

rope. Eh bien! au milieu de ces choses agréables, lame ne saurait être contente à moins de se laisser tout-à-fait engourdir.

Que manque-t-il donc à Vienne ? II lui manque la liberté de la pensée ; ou plutôt l'absence de la pensée s'y fait voir. Tout y est permis, tout y est possible, sauf de diriger son esprit sur les graves et mâles objets d'où dépendent les destinées de l'homme et du genre humain. Des spéculations profondes à Vienne? erreur t De l'enthousiasme? folie! Il faudrait écrire sur les poteaux de la route de Vienne : On ne pense point ici.

La monarchie autrichienne exerce une vaste et sourde proscription contre le génie z elle ne le tue pas, elle le déprime. Uti poète avait commencé de Balancer dans les divins pays de l'imagination et de l'idéal : un instant, on le laissa faire, puis on l'avertit, on l'inquiéta, on l'invita amicalement de ne pas se rendre suspect par trop de verve et d'impétuosité; quand le poète voulait lever les yeux au ciel, il rencontrait autour de lui les regards immobiles d'une inquisition secrète ; il a fini par comprendre que la monarchie lui dictait le silence : il se tait, il vit ainsi, ou plutôt il meurt tous les jours, sans se plaindre et sans chanter.

Comme au temps de Wan-Swieten et de Métastase, la médecine et l'opéra sont l'objet des soins et des faveurs de la cour et du pouvoir. La musique, la danse et les sciences naturelles ont seules conservé le privilège de l'innocence.

La politique du cabinet de Vienne est habile et laborieuse; M. le prince de Metternich montre, dans la gestion de la monarchie, un talent peu commun. Il a pour but l'immobilité de l'empire et de l'Europè ; il s'attache à ce que rien ne remue, et quand il ne peut prévenir un changement, il travaille à ce que du moins ce soit le dernier. « Le maintien de ce qui subsiste doit être le premier comme le plus important de nos soins, écrivait M. de Metternich à un ministre d'une des cours de l'Europe ; par là nous entendons non-seulement l'ancien ordre de choses qui a été respecté dans quelques pays, mais encore toutes les institutions nouvellement créées. Dans les temps actuels, le passage de l'ancien ordre au nouveau est accompagné d'autant de dangers que le retour du nouveau à ce qui n'existe plus (1). M. de Metternich n'a pas le thème politique d'un Alberoni ou d'un Richelieu, il ne veut rien envahir, mais tout conserver, et dans cette immobilité, si artificiellement entretenue, il dépense beaucoup de génie. Il a pour les faits un respect idolâtre ; il déteste les mouvemens des peuples, mais si une révolution est triomphante, il aimera mieux la reconnaître que de la corriger par une autre révolution. Il n'adore en politique que le repos, il n'a pas de Dieu ; il rit intérieurement des sollicitations et des espérances fanatiques des serviteurs des royautés proscrites; sans les décourager, il les ajourne toujours ; l'usurpation

(1) Mon Portefeuille, par le marquis de Salvo.

qui dure est à ses yeux une légitimité qui commence. Au milieu de l'Europe il demeure impassible, froid, poli, ironique, incrédule ; il n'a pas la grandeur que donne la foi, mais il a toutes les habilités et les ressources d'un inaltérable athéisme.

Cette politique n'est pas arbitraire, elle est prescrite par l'état de la monarchie. Jamais empire n'a été composé de parties plus dissemblables; il rénnit la Lombardie et la Hongrie, Venise et Prague ; autour des états héréditaires, de l'archiduché d'Autriche, se groupent forcément la Styrie haute et basse, le Tyrol, la Bohême, la Moravie, une partie de la Silésie, la Hongrie, la Transylvanie, l'Esclavonie, la Croatie septentrionale , la Gallicie orientale , le royaume d'illyrie, la Dalmatie, et les iles de la mer Adriatique. Quel est le ciment qui pourrait toujours tenir ensemble ces pièces de rapport? A peine si la pensée la plus vaste et la plus ardente en aurait la puissance.

Elle appartient à l'Autriche cette Milan fondée par nos pères, par les Gaulois d'Autun, qui passa de la domination romaine à celle des Ostrogoths; reine, au dixième siècle, des républiques lombardes, arrachée par Charles-Quint à la France, et dont Napoléon termina, en 1810, la blanche cathédrale commencée par Galéasse dans la première année du quatorzième siècle. L'empereur non plus d'Allemagne, mais d'Autriche, gouverne aussi Venise et yenge Maximilien. Cependant Rome contemple ce spectacle dans une obéissance imbécile, tant elle a

dans la mémoire et dan» le cœur qu'elle fut la ville de Mari us et dHildebrand !

La patrie de Jean Hus et de Jérôme appartient aussi à l'Autriche. La Bohême que l'acte fédécatif de 1815a incorporée dans la confédération germanique, se repose de ses antiques agitations, de ses révoltes de Ziska> de sa guerre de trente ans, des bataille» de Napoléon, dans les travaux d'une industrie dont les progrès sont récens. Prague, qu'on nous a dit ressen*bler à la vieille Moscou , voit se presser entre ses églises et ses palais une population qui n'a guère d'autre souci que le retour quotidien de ses jouissances et de ses plaisirs. Elle fut troublée en par une agitation extraordinaire ; elle vit accourir chez elle déjeunes Français venant saluer un enfant qu'ils appelaient leur roi. Jamais on ne commit un acte d'insubordination et de guerre civile avec une gaité plus bruyante et plus comrounicatrve. Nos jeunes compatriotes faisaient plus de bruit dans Prague que tous les Bohémiens, qui n'avaient jamais vu de sédition si aimable et si élégante. J'y rencontrai un camarade qui déjà au collège disputait avec moi sur la légitimité et la liberté; il me conta spirituellement tous les détails de l'expédition sentimentale : il était sans fanatisme, j'avais de la tolérance; nous nous quittâmes en riant. Cependant la légèreté de . ces jeunes gens était digne de blâme, car elle aggravait en Europe la preuve de nos dissensions intestines. Français, quand serons-nous unis?

La race slave forme la majorité des habitant de la

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Bohême. Le Hongrois frémit sous ta domination autrichienne. Il adore a la diète de Presbourg les maximes de sa vieille constitution , et sa défiance ne veut rien y changer. Vienne lui refuse dans les tribunaux et au théâtre l'usage de l'idiome national (le Maggyare). Le paysan du Tyrol est plus attaché à ses montagnes qu'à l'Empire. L'Autrichien seul est dévoué à l'Autriche.

Vienne a pour adversaires naturels la Russie , la Prusse , et la France ; ces trois puissances marchent nécessairement sur elle.

La Russie pense que le protectorat de la race slave lui convient mieux qu'au duché d'Autriche. Elle nourrit l'espoir d'attirer un jour à elle tout ce qu'il y a de Slaves sous la domination de Vienne; elle les flatte sourdement. Elle inquiète aussi la ville du Danube par la possession de la Pologne et bientôt de Constantinople : quand le czar aura succédé au sultan, il n'y aura plus pour Vienne de Sobiesky (1).

La Prusse n'a pas encore pris toute la Silésie : elle médite d'envahir la Saxe et de pousser l'aigle noire jusqu'aux confins de la Bohême : elle enveloppe l'Allemagne dans son système de douanes et exclut

(1) Depuis long-temps l'Autriche sent les dangers dont la menace la Russie. « Le prince de Kaunitz, qui se trouvait aussi à Neustadt, eut de longues conférences arec Sa Majesté prussienne, dans lesquelles, étalant avec emphase le système de sa cour, il le présenta comme un chef-d'œuvre de politique dont il était l'auteur; il insista ensuite sur la nécessité de s'opposer aux vues ambitieuses de la Russie, et déclara que jamais l imtome i. 6

l'Autriche de la solidarité des intérêts germaniques. Vienne , par représailles , cherche assidûment à compromettre Berlin dansdecommunesentreprisescontre la liberté de l'Allemagne. Ces inimitiés secrètes éclateront un jour par de vives ruptures.

L'Autriche blesse la France par l'inique détention de l'Italie qui doit un jour dans Rome relever son indépendance et sa liberté. Que les Français et les trois couleurs paraissent sur la cime des Alpes , les vallées italiques retentiront d'un cri d'allégresse et de bataille qui pourra faire sourire Napoléon dans sa tombe. Italie, n'accuse pas la France ; si tu ne Tas pas encore vue descendre, c'est qu'à la façon des héros, elle dort avant de combattre.

Enfin , l'Autriche a devant elle le génie même du siècle : elle en est troublée , elle se compare , elle a peur. Cet esprit d'innovation et de liberté l'alarme et la confond , elle se voit sans idées , sans alliances naturelles , sans unité , sans avenir , sans ces fidélités de peuples qui peuvent désespérer la trahison et la fortune; voilà pourquoi elle embrasse le repos et l'immobilité avec fureur et désespoir ; voilà la raison de sa politique; voilà aussi la cause du pieux et

pératrice-reine ne souffrirait que les armées russes passassent le Danube, ni que la cour de Pétersbourg fît des acquisitions qui la rendissent voisine de la Hongrie. Il ajouta que Tunion de la Prusse et de l'Autriche était Tunique barrière que Ton pût opposer à ce torrent débordé qui menaçait d'inonder toute l'Europe, m Frédéric— Mémoires de 1763 jusqu'à 1775.— Chap.l", pag. 47-48.— Edition de Berlin.— 1788.

tendre respect dont elle entoure son vieil empereur, le bon François (guter Franz), qu'elle aime pour sa simplicité , pour sa longue vie traversée par tant d'épreuves , et couronnée par des prospérités qui ne lui survivront pas. Le dix-neuvième siècle sera • fatal à la monarchie autrichienne (1).

En entrant de la Bohême dans la Saxe , je méditais comment cette Saxe , toujours illustre par l'effort du courage, de la nature, delà religion et de la science, n'avait jamais pu saisir une domination durable dans les affaires européennes. Elle a donné Luther au monde ; c'est beaucoup : elle a par Witikind opposé le génie d'une résistance héroïque aux cruautés triomphantes du grand Karl ; mais elle n'a jamais pu rencontrer la grandeur politique. C'est qu'elle perdit l'unité, dès le quinzième siècle, par le par* tage de l'électorat dans les deux branches ErnesHne et Albertine,et cependant jamais pays ne dut davantage concentrer ses forcés; enclavé entre le Brandebourg, la Bavière et la Bohême, il ne pouvait sauver son intégrité que par une cohésion énergique. Si Maurice eût vécu, la Saxe eût étonné l'Allemagne. Il est surprenant qu'au-delà du Rhin un poète de génie n'ait pas encore composé un drame avec la vie de cet homme.

Un jeune prince se laisse aller aux séductions de

( 1) La mort de l'empereur François ouvre la série do vicissitudes que doit éprouver dans notre siècle la monarchie autri-

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la gloire et du génie ; il sert Charles-Quint , il foule aux pieds pour lui la liberté de P Allemagne et la foi nouvelle pourtant chère à son cœur; il se fait l'instrument le plus actif de la défaite des princes réformés et de la ligue de Smalkade ; il est récompensé par Pélectorat de Saxe : mais une fois couronné, il se sent un autre devoir que la reconnaissance ; il songe à P Allemagne, à la liberté, à la religion ; il conçoit de s'en faire le représentant et le vengeur; il prépare en silence un éelat terrible; il trompe Charles-Quint, le grand trompeur de l'Europe, il trompe-Granvelle, un des plus raffinés politiques du siècle ; enfin il se décide, il court surprendre Pempereur dans Inspruck; il le manque de quelqnes heures, mais toujours il le contraint de fuir la nuit, à travers les ténèbres et des torrens de pluie, de traverser les Alpes à la lueur des flambeaux par des sentiers détournés , et d'aller cacher dans la Carinthie ses angoisses, sa goutte et son désespoir. L'Allemagne a tressailli. La réforme a trouvé son Achille ; elle arrache à Charles-Quint la convention de Passau, et les yeux fixés sur Maurice, elle attend de nouveaux triomphes. Un an après , Maurice recevait la mort en achevant sa victoire eontre Albert de Brandebourg, prince furieux, toutours funeste à l'Allemagne; Maurice mourait à trente-deux ans, à cet âge de maturité pour les grandes choses. Durant sa courte vie , il avait mêlé dans son caractère l'héroïsme germanique et la ruse italienne; il s'élevait sur le déclin de Charles-Quint ; il lui eût succédé dans la gloire, peut-être sur le trône

impérial , et fa Saxe eût ainsi donné à la réforme chrétienne, non-seulement un Moïse, mais un César. Voilà pour le drame un autre Wallenstein : pourquoi n'y aurait-il pas un autre Schiller?

Le nerf de l'unité a toujours manqué a la Saxe autant dans sa politique que dans son territoire. A la fin du dix-septième siècle , ses princes abjurent le protestantisme pour l'appât du trône de Pologne : princes impoli tiques qui s'affublaient du catholicisme dans la patrie de Luther ! Elle eut tour à tour pour ennemis et pour Tainqueurs Charles XII et le grand Frédéric ; elle eut pour ami Napoléon qui l'entraîna dans sa chute.

Au congrès de Vienne , il se donna un curieux spectacle de convoitises et d'avidités politiques. Le roi de Saxe n'avait abandonné Napoléon que le dernier: il avait été contraint après la bataille de Leipsick de quitter ses états, et il attendait au château de Frederichfeld, à quelques lieues de Berlin, ce que les souverains rassemblés décideraient de sa couronne. Le prince de Hardenberg demandait l'incorporation- de la Saxe à la Prusse, en s'appuyant sur les principe* du droit des gens, sur l'intérêt politique de l'Allemagne, sur l'intérêt de la Saxe elle-même. Le principe du droit des gens invoqué par la Prusse était le droit de conquête; elle citait Grotius et Wattel aûn de prouver que la conquête est un titre légal pour acquérir la souveraineté d'un pays. On frémissait à Berlin à l'idée de rendre le prix de la victoire dont

on s'était nanti rapidement. La Saxe a été conquise,

écrivait en 1826 M. de Stein (1), par six mois de combats et de luttes sanglantes. Le roi a été fait prisonnier le 18 octobre dans Leipsick emporté d'assaut; il avait perdu la couronne, il avait cessé de régner : son consentement n'était pas nécessaire pour ratifier la perte de ses états. L'Angleterre favorisait les prétentions de la Prusse; la Russie ne les contrariait pas; mais l'Autriche ne pouvait consentir à laisser la monarchie prussienne étendre ses limites jusqu'aux frontières de la Bohême : et Louis XVIII avait recommandé au prince de Talleyrand de défendre le principe dé la légitimité dans la personne du roi de Saxe. Aussi une fois passées les plus vives effervescences de la victoire et de la colère, il devint impossible à la Prusse de s'approprier la Saxe entière : elle n'en put emporter que des lambeaux : elle n'eut pas Dresde, elle n'eut pas Leipsick, mais elle eut la troisième partie du territoire qu'elle érigea en duché de Saxe, et huit cent mille ames sur une population de deux millions d'hommes.

Aujourd'hui la Saxe est un des pays les plus civilises del Europeet les plus dénués d énergie politique. Une instruction saine circule partout : ce pays en a le goût et la longue habitude. Ce n'est pas en vain que, depuis le seizième siècle, la réforme a remué les esprits; la civilisation morale a fleuri sous l'influence de l'esprit évangélique. Mais tant de dons

(1) Die Briefe des Freiherrn, von Stein an den Freiherru yon Gagernvon 1813- 1831. Stuttgardt, 1833.

heureux ne peuvent constituer à cette terre l'unité politique qui lui manque ; la patrie de Luther est morcelée (1), sans force, et sans autre avenir que d'obéir un jour à la monarchie de Frédéric.

Cependant, au milieu de l'impuissance de la Saxe, Berlin fut contrarié il y a quelques années par l'invasion du régime constitutionnel à Dresde. Au mois de juin 1830, la Saxe avait encore son ancien gouvernement : mais dès 1817 les états du royaume avaient demandé que la vieille constitution fût révisée; des écrivains donnèrent l'appui de l'opinion à ces sollicitations légales que ce concours rendit plus vives. Les esprits étaient échauffés; quelques troubles avaient éclaté à Dresde, dans la soirée du 25 juin 1830, au milieu des processions et des fêtes qui célébraient le troisième anniversaire séculaire du jour où la confession d'Augsbourg avait été remise à Charles-Quint; des émotions plus turbulentes encore s'étaient manifestées à Leipsick, quand arriva la nouvelle de la révolution de Paris et de la France. Le peuple, la bourgeoisie, et une partie de la jeune noblesse l'accueillirent avec enthousiasme : Leipsick fut le théâtre d'une nouvelle effervescence ; on y cria : Privent les princes protestant, vive Paris, vive le roi de Prusse, acclamations décélant l'instinct d'un peuple qui voulait réunir la religion, la liberté et la puissance. Dresde prit feu de son côté. Enfin le 13

(1) La Saxe est partagée en royaume de Saxe, grand-duché de Saxe-Weimar, duché de Saxe-Meiningen Hildbourghausen , duché de Saxe-AUenbourg, duché' de Saxe-Cobourg-Gotha.

septembre 1830, un décret royal annonça l'adoption que faisait le roi du prince Frédéric, en qualité de co-régent (mit-regent), et la renonciation du prince Maximilien au trône en faveur de son fils. En même temps M. de Lindenau était nommé premier ministre. M. de Lindenau représente la liberté loyale et modérée dont voudrait jouir le tiers-état de la Saxe; il a l'amour du bien, l'expérience des affaires, la connaissance des théories et des constitutions, l'esprit élevé : s'il savait plus les hommes, s'il se défiait davantage de leurs passions mauvaises et luttait contre elles avec une volonté plus entêtée, on pourrait l'appeler un grand homme d'état. La constitution nouvelle,

wm

d'initiative dans le pouvoir législatif, et ne leur a oc* troyé qu'une faculté fort restreinte d'ajourner leur consentement aux impôts.

Dresde n'a pas été nommé sans justice la Florence de l'Allemagne. Dans ces deux villes l'art est la consolation d'un éclat politique éclipsé. Le musée saxon regorge de beautés et de chefs-d'œuvre t là seulement on connaît le Corrège et l'on reçoit de ces miracles de la couleur une révélation nouvelle de la puissance de l'art. Dresde est une ville ouverte et riante comme la capitale d'un grand empire qui n'aurait rien à redouter, ou plutôt elle est ouverte comme un champ de bataille, et semble une proie riche et facile à la merci d'un vainqueur. Le peuple saxon n'a pas tant l'ambition de la prépondérance politique que l'amour de sa foi et de ses mœurs reli-

gieuse?. Il a donné la réforme à l'Allemagne et veut en garder dans ses foyers l'autorité souveraine. Il supporte difficilement le catholicisme de ses princes; entre lai et la maison royale la différence du culte

Si le prince Frédéric est populaire, c'est qu'il passe pour incliner à la réforme et vouloir l'embrasser un jour. Il faut voir chaque dimanche la famille royale assister aux pompes de la religion catholique au mi* lieu du silence moqueur d'un peuple blessé dans sa foi. Pour comble de disgrâce, la musique sacrée est chantée par une de ces voix sans caractère et sans sexe, qu'à peine on entend encore à Rome : quel tact! un castrat pour des oreilles saxonnes! dans la. patrie de Luther ! :»

Nulle part la pensée ne pourrait trouve*» plus d'afi» mens que dans Leipsick. Le commerce, la science et la guerre y tiennent toujours l'esprit actif par leurs occupations et leurs souvenirs. Toutes les na-» tions envoient des représentai & leipsick : la Rus* sie, l'Angleterre, la Turquie, la Pologne* la France: on y apporte tous les fruits du travail et de l'industrie pour les échanger. Au nouvel an* à la Saint-Michel, à Pâque, les coramerçans de tout pays se ren-contrent. Cependant la ville est riante et joyeuse ; elle féte ses hôtes avec empressement, on y spécule en se divertissant; les plaisirs viennent s'offrir an milieu de tous les trafics; on les achète aussi. Là science tient son bazar à Leipsick; elle y entasse ses conceptions, ses rêveries, ses pauvretés, ses riches-

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ses; elle y accouple là philosophie et le roman, l'histoire, le mysticisme, la chimie, l'apologie du despotisme, la défense dè la liberté; c'est le produit brut dé l'esprit humain associé au coton et au café. La Tille possède une université et n'a pas toujours assez de place pour loger ensemble les écoliers et les marchands. La science et le commerce se disputent le terrain. Enfin l'histoire vivante, cette large biographie des grands peuples et des grands hommes, déroule là ses pages qui sont des champs de bataille. D'abord à cinq lieues de Leipsick tomba Gustave- Adolphe, il y a deux siècles. A Bautzen, Napoléon Vainquit encore, presque pour la dernière fois; victoire indécise, n'ayant plus le front radieux et l'œil étincelant, dernière condescendance de la fortuné qui enfin le 18 octobre à Leipsick se tourna contre nous avec autant de promptitude que 1 les canons des Saxons. L'Allemagne fut un moment incrédule au bruit de sa propre victoire; elle n'osait se fier à la renommée, tant il lui semblait difficile de surmonter Napoléon. Enfin elle se leva dans Fivresse de la vengeance et' de' la certitude; elle se précipita sur les pas de l'homme qui gardait son génie, mais qui per* dait son bonheur. Mais l'Allemagne a-t-elle recueilli toute la moisson due à ses efforts et à son sang? elle a sauvé son indépendance, mais a-t-elle trouvé la liberté? Dieu et les rois lui doivent encore la moitié de son salaire.

J pray thee, stay with us; go not to Wittcmberg.

Je t'en prie, reste avec nous : ne retourne pas à Wittemberg, dit la mère d'Hamlet an prince de Danemarck. Les fictions créées par le génie contractent sous son empreinte une telle réalité, qu'elles préoccupent l'esprit avec le même empire que l'histoire elle-même. A Wittembergon se souvient d'Hamlet; on «st certain, qu'il a été un des étudians de cette université, ce triste et aimable jeune homme sur la tête duquel Shakspeare a mis toutes les mélancolies du genre humain : là il s'occupait de philosophie avant de méditer sur le crâne d'ïorick et sur la poussière d'Alexandre; là il se débattait aveo la métaphysique avant de croiser le fer avec Laërtes; la métaphysique! cette fille si vigoureuse et si fière, dont la force a toujours aimé les étreintes et qui n'a jamais été outragée que par l'impuissance! Les Allemands portent à Shakspeare une reconnaissance orgueilleuse pour avoir montré Hamlet , cet autre Oreste des traditions du nord, s'élevant dans Witteraberg avec les disciplines germaniques. L'anachronisme n'est rien ici.

L'université de Wittemberg fut instituée en 1508, et n'attendit pas long-temps la célébrité. Huit ans après, un homme en avait fait l'adversaire de Rome, l'école et le siège d'un christianisme nouveau : il collait ses thèses factieuses aux murailles de l'université; par ses cris il remuait l'Allemagne, il consternait le Vatican. Dans l'ancien cloître des Augustins nous avons visité la chambre de Luther, nous avons vu la place où il avait coutume de s'asseoir et de mé-

72 AU-DELA HIT RHIIf.

diter comment il changerait la religion et l'Europe. Nous y avons trouvé le nom de Pierre-le-Grand tracé par ce Russe illustre ; sympathie naturelle : Pierre devait aimer Luther; même tempérament , même audace, même génie; l'empereur créait on peuple, une capitale, un empire; le moine créait une nouvelle manière d'adorer Dieu. Pour aller au cloître des Augnstins, on passe devant la maison cà mourut Mélanchthon, cet homme si pur, si flexible et si tendre, dont les éternelles incertitudes ne firent jamais suspecter la candeur et la sincérité, et qui put manquer de caractère impunément, sans dommage pour sa mémoire, tant l'Allemagne savait que les inconstances et les variations de Mélanchthon étaient de continuels hommages à la vérité qu'il poursuivait toujours ! Wittemberg est vraiment la patrie du seizième siècle; c'est de là qu'il est parti comme un torrent pour aboutir à tous les points de l'Europe; tout est muet aujourd'hui; mais ce silence rend encore plus sensible le retentissement du passé: on écoute l'histoire sans être troublé. Pourquoi donc la statue de Luther érigée au milieu de te grande place n'est-elle pas belle? On a eu raison de la frapper en airain, car pour cet homme, le marbre était trop délicat; mais le génie manque à l'œuvre : il faut un artiste qui, s inspirant de l'image si vivante laissée par le pincean de Cranach, rende à l'Allemagne son Luther factieux, habile, savant, emporté, patient, brutal, contemplatif, éloquent, aimant le vin, les

femmes et la musique (1), inspiré volontaire, politique religieux.

Huit heures de poste vous amènent dons Potsdam: Potsdam et Witteroberg, deux mondes! deux siècles! La théologie et la guerre! Luther et Frédéric! Potsdam est tout ensemble une ville de guerre et de plaisance; les troupes et les maisons s'y alignent avec la même régularité, et rien ne vient troubler la dou* ble uniformité de l'architecture et de la discipline au milieu d'une nature pittoresque dont les beautés sont vraiment exceptionnelles dans les sables du Brandebourg.

On connaît mieux Frédéric après avoir vu Sans- Souci. On y trouve non plus le roi, mais l'homme. Frédéric n'a pas voulu élever un palais pour les représentations de la royauté, une imitation de Versailles; il 6'est bâti une maison à sa convenance, où il pût travailler et se reposer à sa guise. Sans-Souûi est un bâtiment d'un seul étage. La chambre à coucher où mourut le héros, sa bibliothèque, sont d'une simplicité antique; là tout élève Famé et l'esprit, le silence des lieux, la sérénité paisible de la nature, le souvenir de la visite de Napoléon et de la présence de yoltaire. A une des extrémités de la maison était la chambre du philosophe : mais le philosophe se trouvait trop près du roi; l'espace était trop petit

(1) Wer nicht liebt Wein, Weib«r, ynd Gesang, der bleiUt èin Narr, sein Lebenlang. Lu tuer,

tomi i. 7

pour réunir ces deux puissances faites sans doute pour s'estimer et s'adorer, mais de loin.

En entrant à Berlin par la porte de Brandebourg, il est impossible de n'être pas frappé d'un aspect de force et de grandeur. Une longue et large avenue plantée de tilleuls, des deux côtés, unter clenLinden, vous conduit au centre de la ville. Le premier monument qui frappe vos regards est l'arsenal avec les statues des généraux Bulow et Scharnhorst; Blùcher est en face et seul. L'université vient après l'arsenal. Plus loin on aperçoit le musée dont la construction récente, magniûque et commode, atteste un culte intelligent de l'art; seulement, à l'exception de quelques chefs-d'œuvre, la collection acquise d'un seul coup n'est pas toujours digne de son habitation* En transportant à Berlin les tableaux de Dresde, on aurait un des plus beaux musées de l'Europe. Le palais du roi, élevé sous le règne de plusieurs princes, sépare la ville de Frédéric de l'ancienne ville. La statue du grand-électeur, sur un des ponts de la Sprée, rappelle celle dj notre Henri IV sur la Seine, et, comme elle, représente des souvenirs qui ont plus d'un siècle.

Berlin avec ses larges rues , ses maisons neuves et alignées, a quelque chose des beaux quartiers de Londres, moins l'immense population qui se déploie sur les bords de la Tamise ; même il faudrait verser cent mille hommes de plus dans la capitale de la Prusse ; elle en a besoin et , telle qu'elle est aujourd'hui, peut les contenir.

4SPECT GÉNÉRAL. 75

Au surplus, ne cherchez point ici tant la beauté des monumens que la force et le mérite des hommes. A Berlin , pas de nature , peu d'art ; des hommes et des idées ; l'armée et l'université ; la science et la guerre •

La volonté a créé la Prusse : l'esprit et le fer la défendent. Frédéric pourrait sortir de son tombeau de Potsdam; il retrouverait sa Prusse avec ses s oldatset ses savans, sa discipline et son intelligence, et son adhésion ardente au régime de la force qui civilise.

Dans aucun autre endroit de l'Europe, l'effort du travail et de la pensée ne se fait plus sentir qu'à Berlin; les ressorts de l'empire et de l'esprit y semblent toujours tendus, trop peut-être : on dirait que la moindre négligence et la moindre distraction peuvent tout compromettre et tout perdre; mais cet emploi si fier de 1 énergie et de la volonté a du charme pour l'intelligence et lui procure de vigoureux plaisirs. N'allez point à Berlin si les voyages ne sont pour vous qu'une diversion futile à l'uniformité d'une molle existence, et si les excitations de la pensée vous sont une sensation, trop impétueuse et trop mordante : l'ennui vous gagnerait, ou plutôt vous seriez jeté dans un monde dont les qualités mâles et sévères vous opprimeraient ; mais allez à Berlin si vous aimez le spectacle de la force, la fierté des armes, la profondeur de la pensée, le culte ferme et persévérant de la science, les exaltations orgueilleuses de l'intelligence ; si vous vous plaisez à chercher la raison des

76 Àt-DELA DC RBIft.

eboses, la suite des traditions ét des destinées du monde; si la grande histoire et la forte métaphysique vous émeuvent; si les causes, les mystères et les délicatesses de la rel igioii ébranlent votreame intimement; si encore vous aimez les longues conversations qui s'alimentent de science et de poésie, où une imagination active, savante et mobile, peut parcourir avec vélocité le cercle entier des idées et des passions humaines. On cause admirabletnentà Berlin, autrement mais aussi bien qu'à Paris. C'est dans ces deux capitales que la vie de l'intelligence européenne a le plus d'ardeur et de puissance. L'esprit à Berlin va plus directement à son but, avec plus de précision, de rigueur ; à Paris, avec plus de grâce et d'abandon , mais il arrive aussi ; à Berlin plus de profondeur sur un point donné ; à Paris plus d'étendue sur toute la surface. Le Prussien met dans ses idées la même discipline et la même tenue que dans ses armées et ses pratiques militaires; c'est la même exactitude et la même roideur;le Français manie toujours la science ou la force avec une confiance facile; nos soldats et nos penseurs laissent parfois la négligence s'introduire dans leurs exercices et dans leurs méthodes, parce qu'ils se croient sûrs de pouvoir ressaisir d'un seul coupla position nécessaire. Nous avons cru remarquer dans l'homme du Brandebourg un mélange de la précision britannique et de la vivacité française, sans que ces deux élémens aient suffisamment trouvé un équilibre harmonieux ; quoi qu'il en soit, la Prusse est aujourd'hui la tête du corps germanique, et si Mu-

nich et Dresde sont les musées de l'Allemagne, si Vienne en est l'auberge et la promenade, Berlin en est l'arsenal, le salon et l'université.

La monarchie prussienne a pour devise : Suum eutque, mais elle s'est formée elle-même par des usurpations successives , la conquête et la guerre l'ont créée. Les chevaliers del'ordreTeutonique emportèrent au treizième siècle la possession de la Prusse à la pointe deFépée; Thorn et Marienbourg étaient la résidence de ces terribles porte- glaives : ils prévalurent durant trois siècles ; en 1528 , la paix de Crakovie les abolit en réalité, et la Prusse devint un duché héréditaire sous le protectorat de la Pologne. Un siècle après, elle appartint à la maison électorale de Brandebourg ; encore un siècle après, elle devint royaume; aujourd'hui elle est une des cinq grandes puissances de l'Europe ; voilà comment s'élèvent les empires.

La Prusse orientale, la Prusse occidentale , le Brandebourg, la Silésie, la Poméranie, le duché de Posen , une partie de la Westphalie , les Etats de Clèves, une partie de la Saxe, le duché du Rhin, composent la monarchie prassienne,laborieux assemblage , élevé par la conquête et le temps, et toujours à la merci des chances inconnues des temps et de la guerre.

La monarchie de Brandebourg ressemble à un de ces corps élancés dont la vie jeune et irrégulière n'a pu trouver encore son assiette, son embonpoint et son harmonie; elle se fatigue à toucher en môme

temps les bords de la Baltique et les bords du Rhin ; il est peu commode de régir à la fois Dantzig et Cologne; elle le sait, aussi les conquêtes qu'elle médite ne sont pas lointaines; elle désire Leipsig et Dresde qui avoisinent sa capitale : Gœttingue, Hanovre et Brunswick ne lui déplairaient pas.

En 1801, le premier consul de la république française offrait le Hanovre à la Prusse pour prix d'une amitié sincère. La Prusse désirait cette proie, mais sans oser la prendre. En 1803 , le prince de Hardenbergavouaitquela monarchie de Brandebourg épiait toujours l'occasion d'acquérir le Hanovre, pourvu que cette acquisition n'imprimât pas une tache à l'honneur et à la bonne foiduroi. Frédéric-Guillaume écrivait de son côté qu'il nourrissait pour le Hanovre une affection paternelle. La Prusse, acceptant les offres de Napoléon, avait l'Angleterre pour ennemie, l'amitié de la France ; elle pouvait mécontenter la Russie , mais elle intimidait l'Autriche.

La position de la monarchie prussienne est celle-ci : que la Russie veut s'étendre jusqu'à l'Oder, la Franco jusqu'au Rhin : elle doit choisir entre l'alliance de Saint-Pétersbourg et celle de Paris pour combattre Vienne.

Pourquoi Canning n'était-il pas à Vienne en 18 15, à la place de Castlereagh? écrivait en 1827 le baron de Stein ; les princes allemands devraient cependant songer que l'indépendance de l'Allemagne vis-à-vis la Russie et la France repose surtout sur les forces morales et matérielles de la Prusse , et ils devraient

ASPICT GftRÊ&AL. 70

renoncer à la misérable et dangereuse opposition qui se manifeste partout ( 1).

M. de Stein représente avec exactitude l'esprit national de la Prusse , qui sut se relever après la bataille d'iéna ; il contribua puissamment à rétablir les vieilles franchises municipales du royaume, et à donner ainsi au patriotisme un aliment et une récomr pense ; il figura au congrès de V\enpe ; il pQrtoit à la France une haine dont les motifs ne sauraient nous étonner, mais dont les emporteinens sauvages choquent le goût et la raison. L'an dernier , une publication indiscrète mit d^ns le monde littéraire dç l'Allemagne le trouble et le sc^udalç. M, de Gagera , père du courageux député de Hesse-Dflrjnstadt , pur blia , dans les intérêts de sa vanité, des lettres et des billets confidentiels de M. Stein ; dès 1813 il avait brigué avec- une insistance extraordinaire l'honneur de l'amitié du ministre prussien ; il le. pressait de la nouvelle émancipation allemande , se contentant pour sa part, disait-il , d'être.son Mélanchton. M. de Stein , moitié fatigue t njuoitié condescendance, consentit à nouer commerce avec lui : il lui écrivait tan,.

(1) Wttrum war nicht Canning 1814*1815 in Wien statt dei beschrànkten unvissenden Gastlereagh? Die deutscheo Fur- •teq sqllten dochbedenken, dass Deutschlands Unabh&nhigkeit gegen Russland und Frankreich haupts&chlich auf den moralischen und materiellen Krâften Preussens ruht, und die lâppiiche und verderbliche Opposition, die sich uberallzeigt, aufgeben. Die Briefe der Treiherrn von Stein. S. 200.

80 ÀtNDSLA DU RHIIt.

tôt avec abandon , tantôt arec hauteur ; peu à peu se livrant davantage, il épancha sa confiance et sa bile dans des lettres courtes , de petits billets , dont les phrases ont le laconisme et la négligence d'une causerie : et voila qu'aujourd'hui M. de Gagern livre au public ces témoignages et ces lambeaux d'une confiance trahie ; il les appelle sa participation à la politique , mein Àntheil an der Politik , excitant le courroux des uns , la gaîté des atitres , et la curiosité de tous. Personne n'est épargné par l'amertume de M. de Stein, pas plus le prince de Metternich que M. Ancillon. Voici quelques traits qui pourront faire connaître cet homme d'un patriotisme si âpre et d'une humeur aristocratique si hautaine.

« La monarchie prussienne me présente dix mil* lions d'hommes qui ont une histoire politique, militaire, intellectuelle, et utie consistance indépendante, auxquels la Providence a donné au dix-septième et au dix-huitième siècle trois grands rois ; ces rois ont procuré à là Prusse un présent glorieux et ont jeté les fbndémcns d'un avenir peut-être plus grand encore, »

« Was nun das Preussenthum anbetrifft , so finde ich hier 10 millionen menschen , die eine politische, militarische, intellectuelle Geschichte und Selbstandigkeithaben, denen die Vorsehung im 17ten un I8len Iarhrhundert drei grosse Regenten gab, durch eine

grosseren Zukanft gelegt wurde (1). »

« Le bon homme se plaint de l'universalité du service militaire , je la tiens pour excellente. Il est excellent qu'il y ait une institution qui entretienne chez tous l'esprit guerrier , qui développe chez tous les qualités guerrières , et qui habitue tout le monde aux privations , aux efforts et à l'égalité de l' obéis» sance. »

« Der gute Mann klagt ûber die Universalitât der Militairpfflicht, ich halte sie fur vortrefflich. Es ist vortrefflich , dass eine Anslalt vorhanden , die in al* len deu kriegerischen Geist erhàlt , die kriegerische Fertigkeiten entwickelt , aile an Entbehrung , Anstrengung uud Gleichheit des Gehorsams gewohnt (2). »

« La politique du prince de Metternich est frappée de paralysie ; il n'avait pas besoin , pour empêcher l'agrandissement de la Russie , d'opprimer la Grèce. »

« Die Politik der fûrsten Metternich ist lâhmend,

(1) Die briefe der Fieîherrn xon Stein-S. 1 18.

(2) Ibid. S. lft).

Erbranchte nicht, ura die Russische vergroesserung zû verhindern, die Griechen zû unterdrûcken (1). »

Voici maintenant le tour du prince de Hardenberg : • ce brillant ministre , chef d'une famille si riche en personnes distinguées et spirituelles, est ici maltraite par son plus cruel ennemi.

« Mon antipathie contre le chancelier ne repose pas sur un fait isolé : elle a pour motifs l'abandon de ses mœurs qui l'entraînait à de mauvaises sociétés, sa fierté qui lui faisait écarter des affaires tous les hommes capables et indépendans , et le portait à choisir des hommes médiocres ou indignes, sa fausseté qui Ta toujours empêché de lier des amitiés durables, sa prodigalité de la fortune publique, sa légèreté , ses connaissances superficielles , car il ne savait rien à fond. »

« Meine abneigung gegen den Staatskanzler beruht aber nicht auf einer einzelnen Thatsache, sondera auf seiner scandalôsenLiederlichkeit,(wodurch er zu schlechten Gesellschaften hinzezogen wurde) ; seinem Stolz , der ihn veranlasste , aile tûchtige , çelbstândige Manner von den Geschâften zu entfernen, und Mittelmâssige oder Nichtswûrdige (zu

(l)Die briefe der Fieiherrn Ton Stein S 104.

wâhlen , seiner Falschheit , die verhinderte , dass er nie eine dauerhafîe Freundschaft knûpte, seiner Verschwendungder ôffentlichen Vermôgens, seinem Leichtsinn und seiner Oberflâchlichkeit , da er nichts Grûndliches kann'e (1). »

« Àvez-vous lu les Extrêmes en politique d'Ancil- Ion? L'ouvrage ressemble à l'homme; cela sent le prêtre, cependant il y a de bonnes choses. »

«i Haben sic Àncillon Extrême in der politik gelesen ? Es ist das Werk seines Charakters, pfâffisch , unterdessen ist manches Gute darin (2). n

Je citerai des choses disgracieuses pour la France' : les peuples , ces nouveaux rois du monde , doivent savoir tout entendre,

« Les fanfaronnades françaises sont risibleâ. Si l'unité existe en Allemagne , les Français ne seront jamais en état de prendre la rive gauche du Rhin, comme le montre l'histoire même de Louis XIV. A cette époque la constitution intérieure de l'Allemagne était beaucoup plus faible qu'aujourd'hui; l'Audi) Die briefe der Fieiherrn von Stein-S. 168. (2) Die briefe der Fieiherrn von SteinS-. 243.

triche faisait la guerre en Hongrie et vit l'ennemi

aax portes de Vienne; dans le nord, la Suède appuyait la France ; la Prusse commençait à peine à se développer; l'Allemagne n'était pas encore guérie des blessures que lui avait faites la guerre de trente ans; Louis XIV avait acheté la neutralité de Charles II et de Jacques II Et que gagnerait la

France parla possession de la rive gauche? deux millions d'hommes de plus? N'est-elle pas assez forte avec trente millions? »

« Die Prahlerein der Franzosen sind lâcherlich. — Ist Einigkeit in Deutschland , so sind sie nicht im Stande das linke Rheinufer zu nehraeu , wie selbst die Geschichte LudvigXlV es beweist, wo denn doch die innere Verfassung von Deuschland viel schwâcherwar,als die gegenwârtige; woOestreichkriegin Ungern fûhrte, der bis vor die Thore von Wien drang; wo im Norden Schweden Frankreich unterstûzte; wo Preussen sich erstzuentwickeln begann ; wo Deutschland sich von den Wunden, die ihm der dreissigjarhrige Krieggeschlagen,noch nicht erholt hatte; wo Karls H undJakobs II neutralitât von Lud< vig XIV erkauft war Und was wûrde Fran-

kreich durch den Besitz des linken Rheinufers gewinnen?ein paar millionen raenschen mehr. Ist es mit 80 millionen nicht stark genug (1)? »

(1) Die briefe der Fieiherrn Ton Stein-S. 2)65.

ASPECT GÉNÉRAL. flo

Je demande pardon à la France des lignes que je vais citer, mais elle est assez grande pour se donner le spectacle des injustices les plus haineuses. Stein caractérise ainsi les membres de l'opposition libérale de la restauration.

« C'est un mélange de jacobins, de constitutionnels , de napoléonistes , de théoriciens , tous animés par legoïsme, par l'esprit d'intrigue et de mensonge, tous incapables de liberté. »

« Sie sind ein Gemenge von Jacobinern, Constitutionnellen, Napoleonisten, Theoretikern, aile durch Selbstsucht, den Geist der Intrigue, und Luge beseelt, aile schlechterdings unfâhig der Freiheit (l),n

« Je ne me fie pas au bon sens et à l'intelligence pratique du peuple français, car il est mobile, égoïste, vain, sans courage, sans énergie politique, et n'ayant qu'une instruction superficielle. Dans la crise d'aujourd'hui (mai 1830), il ne tiendra pas le milieu, mais il penchera aveuglément d'un côté. »

«( Auf den guten gesunden, praktischen Menschenverstand des franzôsischen Volkes vertraue ich nicht, dennes ist beweglich, selbstsûchtig, eitel, gemùthlos nnd politisch abgesturapft, auch nur obcrflàchlich

(1) Die briefe der Fieiherrn *on Stein-S. 305.

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