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de la raison pratique, de même il sut associer à l'étude de l'homme abstrait l'inspection de l'homme historique. Personne n'eut plus que Kant la science et le tact de la réalité. Il possédait l'histoire, il savait les révolutions physiques et politiques de la terre. Il a écrit sur l'antropologie, sur les races, des pages où des connaissances positives se font voir en foule; il a compris l'évolution de l'humanité et le génie différent des peuples; il a tracé le développement religieux du genre humain.
Kant ne fut donc pas l'ennemi de l'histoire, puisque rien d'humain ne lui échappa : mais son successeur, Fichte, eût étouffe Clio si sa pensée eût longtemps prévalu. Le genre humain embarrassait là métaphysique de cet homme, et bien qu'il l'envelop^ pât dans l'égoïsme du mai, il sentait avec un douloureux frémissement les efforts de l'humanité pour briser cette artificielle prison. L'interprète éloquent des réclamations de l'histoire fut Herder; il ramena au culte de la nature et de la pensée les esprits que fatiguaient les mélancoliques manies d'un idéalisme déraisonnable. Herder, dans ses écrits, est plus éblouissant que positif; il excite plus qu'il n'instruit, il ne s'empare pas de la réalité et de la vie avec une autorité impérieuse; mais l'Allemagne le considère comme un de ses premiers écrivains.
Schelling et Hegel balancèrent bientôt en faveur de l'histoire l'influence de Fichte. Quoi de plus favorable à l'étude des destinées humaines que cet idéalisme concret qui voit dans l'histoire une volonté de
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Dieu, et un développement nécessaire de la nature des choses? Aussi Schelling suscita par ses enseigne* mens qn goût vif pour l'antiquité, pour la mythologie, pour l'intelligence des religions et des symboles qui enveloppent l'idée de l'infini.
Hegel, de son côté, réconcilia la philosophie avec l'histoire, mais l'effet de sa théorie fut double. A son école, les faits de la réalité furent réhabilités, mais à la condition de devenir eux-mêmes des abstractions. Les disciples du professeur de Berlin durent au système de leur maître une intelligence nouvelle du monde; mais la métaphysique glaça souvent leur main quand ils se proposèrent d'écrire ce qu'ils avaient compris. MM. Gans et Léo sont les deux disciples de Hegel qui ont le plus porté leur application sur l'histoire. Nous avons fait connaître à la France, par une longue analyse, les mérites et les qualités de X Histoire du Droit de succession, das Er~ brecht; M. Gans écrit en ce moment l'histoire des dernières cinquante années des temps modernes : les jugemens ingénieux, et les traits éclatans semés dans les fragmens publiés jusqu'ici, inspirent au lecteur de vifs désirs pour l'achèvement de l'ouvrage. M. Léo, qui appartient aujourd'hui à l'université de Halle, après avoir écrit un fragment original sur l'ancienne constitution des Hébreux, a peu à peu abandonné les erremens de l'école hégélienne pour étudier exclusivement la réalité, et peut-être pour dériver vers le mysticisme. Esprit énergique et solide, M. Léo semble avoir contracté dans le commerce
de l'histoire un amer mépris pour les théories et les idées; et pour se venger de la métaphysique, il s'est rejeté violemment dans l'adoration du passé. Un degré de plus de supériorité eût épargné à cet esprit supérieur ce mouvement rétrograde et douloureux. Quoi qu'il en soit, l'histoire moderne peut se promettre de notables résultats du talent de M. Léo, qui a déjà tracé les annales de l'Italie.
Mais enfin l'Allemagne ne possède pas encore de grands historiens classiques comme la France et l'Angleterre. En 1752, un homme naquit à Schaffouse, qui se proposa durant toute sa vie l'immortel honneur de se placer entre Thucydide et Salluste. Jean de Muller a glorieusement échoué.
Il aimait la nature, la gloire et l'amitié. Il s'écriait: u La nature est si éloquente dans nos Alpes! le tonnerre roule entre leurs vastes cimes, et des cantons entiers s'ébranlent à sa voix; le Rhin et le Rhône jaillissant de leurs entrailles, et se précipitant du haut de nos rochers, vont arroser la Belgique et la Germanie; et nous, mon ami, nous, environnés de ces scènes imposantes, notre langage, celui même de nos écrivains les plus célèbres, semblable à la cascade du Staubbach, n'est qu'une poussière brillante qui éblouit sans entraîner. Non loin de ma ville natale, le Rhin passe sur des rochers de quatre-vingts, pieds de hauteur, et tombe tout entier de leur cime. Au lever du soleil, ses eaux brisées en écume brillent de toutes les nuances de l'arc-en-ciel; rien ne résiste à leur violence; poissons, bateaux, tout ce qui s'ap-
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proche est entraîné. Le voyageur étonné s'avance avec frayeur, et saisi de vertige, il recule. Chute de Lauffen! que votre souvenir soit pour moi un des bienfaits de ma patrie! Enseignez-moi par intuition ce que Cicérou et Quintilieiv ont essayé de m'apprendre par leurs préceptes, ce que doivent être le style et l'éloquence >»
Dans la préoccupation de son Histoire de la Suisse, il écrivait a sou ami : « Il me semble que les mânes de mes aïeux réapparaissent, et me menacent de troubler mon sommeil si je ne me montre digne de les peindre. Je ne me présente pas non plus sans crainte devant l'auguste assemblée des grands hommes de notre siècle. Je voudrais Gxer leur attention; je voudrais les intéresser et leur plaire; mais qu'il est difficile à un jeune homme sans nom de se frayer une route à l'esprit et au cœur de ces princes du monde moral (2)! » Enfin, dans l'enthousiasme de l'amitié, il éclatait ainsi : « Eveille-toi, mon ami, rappelle-toi nos anciens amis, les grands hommes que nous avons lus, que nous avons adorés ensemble, le siècle où nous vivons, tes premiers penchans, le caractère de ton esprit, et l'espèce de bonheur qui était l'objet de tes désirs (3). »
Jean de Muller avait pour les anciens une adoration de tous les instans, un esprit généreux, de l'ame,
(1) A Bonstctten, Genève, 1775.
(2) Au même, Cologny, 1776.
(3) Au même, Genèvex 1778.
et un noble talent d'écrire, Néanmoins ces dons ne suffirent pas à lui procurer toute la gloire qu'il méditait. Il parut à la fin du dix-huitième siècle, pendant les dernières années de Rousseau, de Voltaire et de Frédéric : l'œuvre du siècle était accomplie, et celle du suivant ne s'annonçait pas encore. Jean de Muller, citoyen d'une petite république qui n'a-? vait alors aucune importance au milieu des grands États, ne put être ni historien politique comnie Machiavel et Polybe, ni chantre philosophe du passé comme Vico et Montesquieu, ni écrivain révolutionnaire comme Gibbon et Voltaire ; il s'agita dans de généreux instincts, mais sans principe et sans but. Son Histoire universelle a de belles narrations, mais ne repose sur aucun fondement solide; ses Annales de la Suisse ont de l'éloquence et du patriotisme, mais l'écrivain est trop incertain entre la chronique et l'histoire. Après tout, on écrit l'histoire au milieu de son siècle, avec les idées et les passions de l'âge où Dieu vous a mis : et aussi pour l'écrire, il faut avoir reçu de la fortune la faveur d'appartenir à une grande nation et de paraître à une grande époque, Quand la révolution française éclata, déjà Jean de Muller avait pris son pli ; il le garda ; il assistait à cette aurore de la rénovation moderne sans cette jeunesse d'ame qui sait égaler par ses ardeurs la vélocité brûlante des révolutions. Il avait épuisé son cœur dans les livres, II vécut aussi entre Frédéric et Napoléon, trop jeune pour le premier, déjà trop fatigué pour le second, Et encore ilne fut ni Allemand,
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ni Français, il appartint à une généreuse, mais pe-* tite nation, et, Suisse, il eut la douleur d'hésiter entre la langue de Bossuet et celle de Helder. Il eut donc du génie, peu de bonheur, et dans l'ame plus d'ambition et de grandeur qu'il ne lui fut donné d'en satisfaire et d'en montrer.
En 1791, Schiller écrivit pour YAlntanaçh historique des dames, qui se publiait à Leipsig, un morceau ; c'était XHistoire de la guerre de trente ans. Mais, malgré la splendeur de ce fragment, il est clair que la vocation de Schiller n'était pas l'histoire. La politique ne lui convenait pas ; son ame avait une impétuosité lyrique qui l'empêchait de réfléchir fidèlement le spectacle des choses humaines. Même dans le drame, Schiller est souvent poussé hors de la réalité par les élans de son imagination. H pouvait encore moins se maintenir long-temps dans l'histoire, s'y trouver heureux, et maîtriser le récit des affaires humaines avec cette sérénité grave de Machiavel et de Thucydide. Il professa l'histoire à Iena ; il écrivit sur le but de l'histoire universelle un discours dont l'éloquence rappelait les grandes allures de Herder, mais toujours le poète débordait l'historien. Non ! il y eut dans le cœur du jeune garçon de Marbach, dès le commencement de la vie, trop de douleur et de mélancolie, trop de colère contre les hommes et la société, trop d'élan vers d'autres destinées sociales, pour qu'il pût conter à des hommes qui l'irritaient, leur passé, leurs actes, leurs fautes et leurs mérites, avec cette intelligence toujours égale qui sait donner
à la haine pour le mal, à la partialité pour le bien, une mesure harmonieuse.
Pourquoi Goethe n'a-t-il pas écrit l'histoire ? Il était né pour elle. Voyez cette tête puissante, ce front d'une largeur si féconde, cet œil serein et doux, cette attitude de la force et de la majesté, et ditesnous si ne voilà pas un spectateur convenable des choses humaines, appelé à les écrire et à les peindre pas l'élection de la nature. Agitez-vous, mortels, tourmentez-vous dans vos grandeurs et vos excès. Poursuivez vos destinées, mettez à nu cette nature humaine, dans son inexplicable mélange. Ayez la tête dans les cieux et les pieds dans la boue ; manifestez à la fois votre divinité et votre cynisme ; marchez, parlez, Goethe vous regarde et vous juge : l'intelligence du témoin est égale à l'immensité de la scène. Mais pourquoi Goethe n'a-t-il pas voulu nous laisser de nous et de lui-même un grand témoignage historique? Je voudrais de lui moins de petits chefsd'œuvre, et plutôt quelque chose de colossal ; Goethe était en Allemagne le seul homme capable de porter le poids de l'histoire, et puisqu'il ne la point écrite, il est mort, malgré l'étendue de ses œuvres, sans avoir fait tout ce qu'il eût pu faire.
Au surplus, si l'Allemagne veut se procurer des historiens, qu'elle fasse des révolutions. La muse de l'histoire ne s'enferme pas dans les Académies et les Universités ; elle peut les visiter, mais elle en sort pour se plonger dans les tourmentes de la vie : elle reparait alors avec uue beauté incomparable ; les
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tempêtes humaines sont pour elle ce que pour Vénus a été l'Océan. Rien ne remplace l'action. Assez de théories, assez de science et de pédantisme. Si vous voulez écrire, agissez auparavant : l'Allemagne a l'érudition ; elle a l'intelligence ; il ne lui manque plus pour travailler à l'histoire que dé travailler d'abord à sa propre destinée : elle sait, elle pense, quelle agisse. Excellente condition de l'histoire que d'imposer à l'humanité la nécessité de la grandeur ! Il n'y a pas ici lieu à un bavardage stérile ; la muse de Thucydide et de Salluste demande à la nation qui veut écrire un compte préalable de ses propres gestes ; et le stylet de l'historien ne peut être que la récompense des fatigues, des épreuves et des révolutions.
Rien de plus simple que la loi dans son essence. Elle est la règle de la vie découlant d'une idée de l'intelligence. Si donc la nature des choses suivait son cours naturel, la connaissance des lois sociales aurait la même simplicité que la loi même. Mais il n'en est pas ainsi. La loi n'apparaît pas immédiatement aux sociétés humaines dans la généralité de son expression et de sa figure ; les mœurs , les habitudes, les coutumes, les préjuges, la manifestent et la voilent à la fois , et c'est un travail infini que de la reconnaître et de la savoir.