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TOME II

La jurisprudence est immense chez tout peuple dont la civilisation s'est développée avec abondance et richesse. L'Allemagne ne cède sur ce point à aucune autre nation européenne ; depuis trois siècles elle avait l'érudition : depuis cinquante ans elle a l'originalité.

Le droit romain rencontra en Allemagne la protection impériale. Les Césars de la Germanie recon-* nurent l'utilité des traditions romaines, et voulurent s'en servir comme d'un instrument, inter instrument a regni habita. Singulière destinée delà législation du Latium , d'être attirée entre le Danube et le Rhin au secours des maîtres de la patrie d'Hermann!

La première condition du droit romain en Allemagne fut donc d'être un instrument politique; puis, sur les débris du moyen-âge, il s'installa dans les mœurs avec l'autorité du droit commun. En vain, à la fin du quinzième siècle, la chevalerie impériale et les communes se plaignaient des invasions de, la loi romaine ; en vain, la Bavière réclamait le respect des mœurs nationales. « Non eliguntur ju- » dieçs more antiquo , sed multi juris romaini p^o- » fessores, pauci magistratus, nobiles atque provin- » ciales ; praecipue in superiori Bavaria vix unus ant

» duo nobiles in prœtorio eliguntur Isti juris

» professores nostrum morem ignorant, nec etiamsi » sciant, illis nostris consuetudinibus quicquam tri- « huere volunt (1). » Ainsi on ne; choisissait plus lç&

(l ) Eichhorn . Deutsche Staats und Bech tsgesichte, t. 5, p. 347.

juges suivant les anciens usages; mais on prenait beaucoup de professeurs de droit romain ; et ces pro fesseurs avaient ou l'ignorance ou lé mépris des mœurs nationales.

Droit commun, loi obligatoire partout ôù ne règne pas un code général, le droit romain est pour les Allemands une vaste théorie et une législation Vivante. Depuis cinquante ans , il est élaboré systématiquement, et l'exemple de Doneau, au seizième siècle, est suivi par l'élite des jurisconsultes. On dogmatise, on perfectionne les théories ; la science polit sans cesse la législation. La jurisprudence remplit un véritable office social , car par ses travaux , qui deviennent des décisions , elle exerce son influence sur la pratique des mœurs. Le droit romain est donc "en Allemagne un des élémens de la vie nationale.

Sous une autre face , il est une des pages les plus sérieuses du passé. Le droit romain n'est pas seulement en Allemagne une théorie toujours élaborée et toujours appliquée, mais une histoire qui grossit sans relâche le trésor de ses résultats et de ses découvertes. Depuis le moment où Gustave Hugo, adoptant les divisions de Gibbon, commença l'étude historique du droit romain , cette étude a traversé une série de succès et de révolutions. Niebuhr et Savigny ont employé leur génie à dévoiler Rome. Autour d'eux d'innombrables travailleurs on écrit suides questions particulières , ou , comme Zimmern et Schweppe , se sont efforcés de tracer une histoire

générale. Mais au milieu de matériaux immenses, on attend encore le monument et l'architecte qui doit l'élever : l'Allemagne n'a pas encore une histoire du droit romain; elle possède l'homme qui en Eu* rope était le mieux appelé à l'écrire : mais M. de Savigny semble préférer aujourd'hui élever un système dogmatique de pandectes , où par sa critique il livrerait à la législation les meilleurs résultats de la jurisprudence romaine.

A côté du droit romain , qui , après avoir été instrument politique, est à la fois loi civile et monument historique, figure le droit canonique. La féodalité allemande ne fit pas , avant le seizième siècle, une grande résistance contre l'empire de la législation canonique; la noblesse de l'Empire craignait moins le pape que l'Empereur. Le droit canon put donc se développer à côté et aussi sous le patronage du droit civil : les compilations ecclésiastiques furent rédigées dans l'intention ouverte d'imiter les compilations justiniennes.

Après Luther, le droit canonique eut en Allemagne deux enseignemens différens; on l'enseigna, tant pour défendre le catholicisme que pour autoriser la réforme. L'effet de cette division a été une connaissance meilleure de l'organisation politique du christianisme et de l'histoire de l'Eglise. On peut considérer le Manuel d'Eichhorn , et le Manuel de M. Walter de Bonn , comme les représentans classiques , l'un de l'esprit de Luther , l'autre de la foi ultramont aine.

Mais il était inévitable que les mœurs allemandes fissent effort pour réagir contre les importations latines du droit romain et du droit canonique. Dès le douzième siècle, la Saxe avait sa loi, son miroir dans lequel elle pouvait contempler ses habitudes et ses usages. Dans la préface du Sachsen-Spiegel , ou du Spéculum saxonicum , on lit :

« Ce livre doit être appelé Miroir des Saxons ; car » il montre le droit des Saxons. Les femmes , dans >» un miroir , ont coutume de considérer la clarté » de leur figure et de leurs traits , nous exhortons » ici tout le monde à demander à ce livre le même n service. »

Ein Spiegel der Sachsen,

Soll diess Buch sein genannt,

Darin der Sachsen Recht ist bekamit,

Gleich aïs in einem Spiegel die Frauen,

Ihr klares Angesicht pflegen zu schauen,

Aile Leute vermahue ich dazu,

Dass sie diess Buch nuzen so.

Le miroir des Saxons eut, à diverses époques, différentes rédactions ; il est avec les Assises de Jérusa~ lent et les Etablissemens de saint Louis, un des meilleurs témoignages des mœurs modernes.

Depuis cinquaute ans, l'étude du droit allemand a continué son émulation avec l'étude du droit romain et du droit canonique. Les vieilles mœurs de la patrie ont été explorées avec autant d'ardeur que la loi

romaine et les etablissemens du christianisme et de

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l'Église. Manuels, traités, histoires, dissertations, fragraens, ont servi de forme et d'expression à la science du droit germanique (1)*

Poursuivons les résultats de la jurisprudence allemande. L'école historique a renouvelé la connaissance du passé ; par ses travaux fragmentaires elle a rendu possible l'histoire générale des législations. Venant à la suite de Vico et Montesquieu, elle a recommencé l'analyse après la profonde synthèse de l'italien et le magnifique résumé du français. Aujourd'hui il faut faire suivre les travaux analytiques de l'école historique d'une nouvelle synthèse et d'un nouveau résumé. Ainsi les devoirs de la science changent avec le temps.

La philosophie du droit entre les mains de Kant fut saine et pratique; elle ne fut pas contraire à l'étude de l'histoire, et, sans la favoriser beaucoup, elle ne travaillait pas à l'étouffer.

Fichte, dans la tragédie de son idéalisme, méprisait le monde : ce n'était pas à l'ombre de sa théorie du droit naturel que pouvait se développer l'histoire des lois ; mais la réaction ne se fit pas attendre, et l'idéalisme de Hegel et de Schelling put vivre en bonne intelligence avec la muse de l'histoire et des législations. M. Gans, à côté de Hegel, a commencé d'écrire l'histoire du droit sous l'inspiration des idées.

(1) Voyez les excellons morceaux d'Eichhorn dans le Journal historique de M. de Savigny.

Hegel a mieux que personne mis en lumière la nature idéale du droit, et sur ce point il n'a rien laissé à dire ; mais , tout en affirmant avec autorité que le droit est uiie idée, il a plutôt fait la mécanique et la logique du droit que la physiologie même.

Le droit est une idée ; — bien : une idée universelle ôt absolue; — -expliquons-nous. L'idée du droit est universelle, car partout où les facultés humaines «e développent avec une juste force, l'idée du droit est conçue. L'idée du droit est absolue datts sa racine, car le d*oït est ou n'est pas ; mais dans tes manifestations historiques l'idée du droit est mobile ; le changement est le symptôme de sa vie, et le droit admet dans son mode d'existence quantité etrévolution .

Voilà ce que n'a pas senti Hegel. Voilà comment deux droits peuvent se combattre, l'un se trouver supérieur à l'autre. Cette supériorité de l'un sur l'autre aura sa raison dans la nouveauté de l'idée représentée. Cette nouveauté est la vie même*

Qn a dit souvent, pour mieux corroborer un droit, qu'il était vieux ; c'était constater qu'il était près de mourir. L'antiquité prouve le mérite dans le passé , mais non pas le droit au présent et à l'avenir.

Le droit est éternel, mais les droits historiques meurent. Quand l'idée meurt, le droit la suit, et le genre humain est ordinairement d'humeur à les ensevelir ensemble.

Si nous avons fait quelque chose dans nos études de législation, ç'a été de proclamer haut la vie et la mobilité du droit. Entre nos mains, l'idéalisme logi-

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que est devenu vivant. Eh! comment dans notre France n'aurions-nous pas senti le droit palpiter? Nous avons payé assez cher le sentiment social pour le posséder. A chaque peuple son œuvre et son génie. L' Allemagne a ses universités, son érudition nouvelle depuis soixante ans , sa logique , ses recherches ; nous, dont les écoles furent les premières au seizième siècle , nous cultivons le droit par l'action , par la presse , par la tribune , par les révolutions , par les enseignemens d'histoire générale , par les journaux , par les ardeurs politiques. Echangeons, Français et Allemands, nos armes, nos qualités et nos richesses, et, par la persévérance de nos communs efforts, établissons l'empire idéal et réel du droit éternel et mobile de l'humanité.

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Je voudrais être clair et simple sur un sujet si long-temps embrouillé, et montrer que la vraie métaphysique est l'atmosphère qui enveloppe la lumière.

On pourrait enfermer l'histoire de la philosophie entre cinq grands noms, Platon, Aristote, Descartes, Spinosa et Kant. Les grands métaphysiciens sont aussi rares que les révélateurs de religion ; c'est le même génie sous une autre forme, c'est la même rareté et la même puissance d'originalité.

Pour ne pas quitter ici la philosophie moderne, Descartes, au commencement du dix-septième siècle , renouvela la philosophie, comme au seizième siècle Luther avait renouvelé la religion. Il innove avec efficacité. Le génie de la France, il y a deux siècles ( 1632), change les conditions de la pensée, comme plus tard, en 1789 , il changea les conditions de la société. Depuis cette initiative, nous avons abdiqué l'originalité métaphysique pour Faction sociale*

Après le gentilhomme breton, voici un juif qui s'est élevé à son école ; la métaphysique, pour choisir ses réprésentans, passe de l'aristocratie à la pauvreté méprisée. Spinosa est l'idée incarnée du panthéisme, et cet homme exhale Dieu par tous les pores. lia lefanatisrae delà divinité. Sous les apparences du géomètre et du mathématicien, il brûle en holocauste pour la raison universelle. Il la célèbre et la distingue partout; il la reconnaît dans le temps, dans l'espace, dans la matière, dans la vie, dans la pensée, dans l'éternité. Dieu partout, gloire à Dieu : Spinosa chante l'hosannade la métaphysique.

Prenez garde , il y a des choses que l'homme ne peut pas connaître en elles mêmes ; l'homme n'est destiné qu'à la connaissance des phénomènes , et la science des noutnènes est pour lui le fruit défendu. Prenez garde, l'homme ne peut légitimement affirmir Dieu, l'immortalité de l'ame, et l'essence rationnelle de sa liberté. Qui parle ainsi? un sceptique entêté et corrompu? un idolâtre des faits matériels et des réa-

lités sensibles? Non , mais un métaphysicien qui a pesé long-temps la vérité ; un critique inflexible et infatigable des choses, un censeur de l'esprit humain, qui le juge et le développe tout ensemble.

Kant est l'esprit le plus positif et le plus juste qui ait paru dans la métaphysique. Laissez de côté sa langue bizarre, ne vous attachez qu'au fond des choses, et vous trouverez dans sa philosophie la lucidité la plus ferme et la plus édifiante pour le genre humain.

Descartes avait détruit Aristote : Kant le remplace pour les modernes. Il fait la critique de la raison et de l'intelligence, comme le maître d'Alexandre, et il dépasse la sagacité des catégories. Voilà pour la métaphysique proprement dite.

En morale, il est à la foisstoïque et chrétien. Ayant rencontré sur ses pas l'irréparable impuissance de fonder onthologiquement la liberté, il dit avecZénon : « Je dois accomplir la loi morale ; » il le dit avec le sentiment pratique de l'humanité, et il se trouve que ce stoïcisme moderne est d'accord avec FEvangile de Jésus-Christ.

Kant est à la fois révolutionnaire et ami des choses établies, idéaliste et réaliste, aimant l'histoire et l'abstraction , plus vaste que logique , poseur admirable de questions, de problèmes non résolus encore, intelligence égale à la quantité des vérités et des choses que l'homme peut percevoir et connaître.

Quoi de plus naturel que le blâme jeté par Kant sur les conceptions de son disciple Fichte? Le jeune

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