TII
Sous quelque facer qu'on envisage le polythéisme, on le trouve profondément mêlé aux habitudes et aux destinées des sociétés antiques : il s'était véritablement incorporé avec le monde, quand le christianisme parut. Qu'il fût comme chez les Grecs, la religion de l'art et de la beauté, ou bien, comme à Rome, le culte du droit et des intérêts politiques; toujours il avait pénétré dans les derniers replis des sentimens et des mœurs.
C'est pourquoi aux premiers rayons de l'innova-
tion chrétienne, un grand effroi circula dans les rangs de tous ceux qui jouissaient de la société antique. Ils sentaient que les menaces, dirigées par un esprit nouveau contre la religion, étaient la ruine de l'édifice dans lequel ils vivaient. Aussi quelle piété vint sur-le-champ prendre au cœur de la haute noblesse et les classes élégantes! ce fut un engouement général et des adorations empressées; on encombrait les temples; on s'^iertuait à retrouver de la foi pour Minerve et Jupiter; on élevait aux nues les rhéteurs et les sophistes qui prêchaient les anciennes croyances : car enfin respecter les dieux, c'était respecter la société, ses erreurs, ses vices, ses privilèges et sea jouissances. L'impiété menait à la faction; pour compter parmi les honnêtes gens, il fallait se montrer païen fervent; il n'y avait que des gens de rien, vivant de misère et de honte, qui pouvaient avoir embrassé des opinions d'un certain Christ us.
Et cependant elle prévalut cette foi du Christ, et par cela seul qu'elle était sortie sincère du cœur de l'homme, elle envahit le monde*
Depuis long-temps une immense attente travaillait les hommes : c'était vers le temps de Pharsale, où la démocratie romaine exerça dans les plaines de Thessalie sa dernière vengeance sur le patriciat, grâce à l'épée de César; Les formes et les institutions politiques périssaient; l'âme du genre humain était in* quiète et désirait quelque chose d'inconnu.
Dans une nation qui s'était surtout nourrie de l'idée de Dieu, depuis long-temps des voix prophéti-
ques avaient annoncé la venue de quelqu'un. Isaïe s'était écrié :
« Un petit enfant nous est né, et un fils nous a été donné : et la domination a été mise sur son épaule; et il sera appelé l'admirable, le conseiller, une puissance héroïque de Dieu, le père du siècle, le prince de la paix,
» San empire s'étendra infiniment; et la paix qu'il établira n'aura pas de fin; il s'assiéra sur le trône dé David, et il possédera son royaume pour l'affermir et le fortifier dans l'équité et la justice, depuis ce temps jusqu'à jamais. Le zèle du Seigneur des armées fera ces choses (1). »
Isaïe avait encore chanté ceci :
u H sortira un rejeton de la tige de Jfessé; une fleur naîtra de sa racine ;
» Et l'esprit du Seigneur reposera sur lui; l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété;
» Et il sera rempli de l'esprit de la crainte du Seigneur. Il ne jugera point sur le rapport des yeux, et il ne condamnera pas sur un ouï-dire,
» Mais il jugera les pauvres dans la justice, et se déclarera le juste vengeur des humbles sur la terre.
(1) Isaïe, chap. IX.
122 AU-DELA DU RHIÏf.
Il frappera la terre par la verge de sa bouche, et il tuera l'impie par le souffle de ses lèvres.
» La justice et la foi seront la ceinture de ses reins.
n Le loup habitera avec l'agneau ; le léopard se couchera auprès du chevreau ; le veau , le lion et la brebis demeureront ensemble, et un petit enfant les conduira.
» Le veau et Tours iront dans les mêmes pâturages; leurs petits se reposeront le» uns avec les autres ; et le lion mangera la paille comme le bœuf.
» L'enfant à la mamelle se jouera sur le tronc de l'aspic , et l'enfant nouvellement sevré portera sa main dans la caverne du basilic»
» Us ne nuiront point, et ils ne tueront point sur toute ma montagne sainte , parce que la terre est remplie de la connaissance du Seigneur, comme la mer l'est des eaux dont elle est couverte.
» En ce jour là, le rejeton de Jessé sera exposé devant les peuples comme un étendard ; les nations viendront lui offrir leurs prières , et son sépulcre sera glorieux (1). »
Entendez-vous le cri de cette nation qui attend quelque chose et quelqu'un? Elle exhale son attente par la voix de ses poètes et de ses prophètes ; elle a besoin d'un règne nouveau de justice et de vérité ; elle attend un Alexandre dans Tordre moral qui se procure la victoire par la mort.
(1) Isaïe, chap. IX.
DEUX CHRISTIANISEES. 123
Et non seulement en Judée , mais à Rome , mais dans la Grèce, on attendait quelque chose de nouveau; le monde n'était pas content de son état; il se tourmentait. En Italie, Virgile semblait prophétiser eomrae Isaïe ; en Grèce , en Egypte , la philosophie tournait à l'enthousiasme.
Et l'attente était si profonde qu'en Judée un homme borna sa gloire et sa vie à être le précurseur de celui qui était attendu. Qui êtes-vous donc? demandaient les Juifs au fils de Zacharie et d'Elisabeth ; êtes-vous Elie? — Je ne le suis point, répondit-il. — Etes-vous prophète? — Non. — Qui donc êtes-vous? que ditesvous de vous-même? — Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : rendez droite la voie du Seigneur! — Pourquoi donc baptisez-vous si vous n'êtes ni le Christ, ni Elie, ni prophète? — Moi , je vous baptise dans l'eau, pour vous porter à la pénitence ; mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas; c'est lui qui doit venir après moi, qui m'a été préféré : il est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit , et dans le feu^ il a son van dans la main, et nettoiera parfaitement son aire; il amassera le blé dans le grenier , mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteindra jamais. » Comme il fallait croire à la venue d'un homme pour tenir un tel longage! Jean le précurseur a fait un des plus beaux actes de foi dont puisse se glorifier l'humanité ; il s'est exalté dans
124 A C -BEL A DU RM*.
l'avenir, et il a précédé avec dévouement Celai qui devait sauver les hommes.
Qu'il est beau d'être ainsi attendu dans l'histoire du monde! Or voici venir un homme pris entre tous, élu par la nature, envoyé par Dieu. Il est né dans les rangs du peuple, et cependant il se rattaehe à la race de David; il est populaire et royal. Quelle est sa force? Sa parole. Sa grandeur? sa sainteté. Il est saint, cet homme. Son corps ne l'affecte pas; il est libre et pur dans l'enveloppe charnelle. Sa taille est élancée, sa constitution délicate, son visage clair et beau, ses yeux bleus, ses cheveux roux. Il est rêveur et mélancolique : il rêve à Dieu, il est triste à cause des hommes : il annonce aux hommes qu'ils doivent s'aimer; il leur annonce encore qu'ils doivent aimer Dieu et penser à retourner à lui; il prêche une loi plus douce et plus tendre que celle de Moïse, mais il ne renie pas Moïse ; il se promène le long de la mer et des lacs; le peuple le suit, et il se retourne vers le peuple pour l'enseigner. Il a des disciples et il leur confie l'héritage de sa parole : il mène la vie commune; il parait en souriant à des noces champêtres; il pleurera plus tard larmes et sang dans le jardin des Oliviers ; le démon le tente , il triomphe du démon; César le menace, il respecte César et ne le craint pas; il sacrifie sa vie; tous les jours il s'approche de la mort avec une irrésistible volonté ; il sait qu'il ne peut triompher qu'en mourant; il sait que son trône est une croix; il veut mourir; il meurt, et quand il expire, le monde jette un cri de douleur
DEUX CHRISTIAWISMES. 125
parce qu'il est atteint au fond du cœur , et qu'il est converti. Douleur, sacrifice, armes divines de Jésugr Christ , vous avez triomphé !
Ah ! l'humanité semblait dans les jours antiques avoir épuisé toutes les expressions de sa grandeur et de sa force; elle avait eu Alexandre, César, Socrate; voici quelque chose de plus pur et de plus haut encore. Jamais homme n a plus enfermé Dieu daqs son ame que Jésus ; il a du père divin plus que tout autre; et pour cela il s'appellera son fils» Humanité 9 que le fruit de tes entrailles soit béni ! tu viens de porter un noble enfant ; regarde , il est divin , rien de concupiscent et de charnel; il est pur; il est chaste sans effort ; tu le tues aujourd'hui ; tu l'adoreras demain, et tu vivras une longue série de siècles sans rencontrer l'égal de son humaine divinité.
A cette époque du monde, il y eut plusieurs libérateurs , plusieurs envoyés , plusieurs Christ ; mais il y en eut un excellent entre tous. Toujours pour une grande œuvre il y a plusieurs et un seul ; il y avait des tragiques autour de Shakspeare, et des capitaines antour de Napoléon. Il a été donné à un seul d'être religieux excellemment; il a révélé une nouvelle disposition de l'ame et de l'humanité , dévoué à cette mission par une vocation singulière ; la poésie , la religion, la philosophie, la politique ont leurs enfans prédestinés que la nature marque au front.
Le mouvement sorti du cœur de Jésus-Christ était moral et individuel : mais il fallait que cette parole de sainteté tombât dans le monde et s'y établît. Le