‹ Au-dela du RhinChapitre 7 sur 65 · L'ALLEMAGNE ET LA LIBERTE · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE ET LA LIBERTE

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4T3Ulfma0ne rt la liberté*

Si Ton çiU dit à un contemporain de Platon et d'Àristote que la civilisation grecque serait suivie d'une barbarie qui couvrirait le monde, quelle n'eût point été sa surprise? Le même langage eût certainement cau$é le même étpnnement chez un contemporain de Salluste et de Ciccron. Et nous-mêmes aujourd'hui, quand nous lisons la suite des annales humaines, ne nous est-il point arrivé de considérer avec stupeur cette époque barbare qui suçcède à des temps 91 brillaos et si beaux ?

Barbarie! voilà donc le résultat d'Athènes et de Rome ! Le temps aurait-il donc en vain coulé? Non, mais une autre loi devait s'accomplir, la loi de l'espace.

Ni la Grèce, ni l'Italie, ni la Judée qui a produit le christianisme, ni les Gaules si naturellement romaines, ne pouvaient restaurer le monde par cette barbarie vigoureuse, qui, dans les destinées historiques, est à la fois une suite et un commencement. Mais dans des lieux jusqu'alors inconnus, dans des contrées renfermées entre le Danube et le Rhin, de nouvelles forces avaient été gardées au genre humain. La Grèce avait donné l'art et la philosophie, Rome le droit et la guerre, la Judée la religion, la Germanie donnera les mœurs. Comme l'a dit Tacite avec une profondeur dont il n'avait pas le secret : Plus ibi boni mores valent quam alibi bonœ leges. Voilà donc la nouveauté apportée dans le monde, des mœurs, boni mores, des aptitudes morales, des instincts, des forces, des sentimens, de la vie*

Et quel sera le caractère de cette barbarie? Serat-elle aussi peu avancée que la vie sauvage envisagée aux premières époques de l'histoire? Les Germains ressembleront-ils aux Hottentots? '

Mais comment cette barbarie , éclatant dans l'histoire au cinquième siècle de l'ère moderne , seraitelle féconde , si elle ne se trouvait en harmonie avec les progrès mêmes du monde? Ce n'est done point ici un état sauvage , brut et vulguire; qu'il faut considérer , mais des mœurs neuves et vigoureuses.

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Elles ont eu pour témoin et pour peintre un écrivain immortel. Après Tacite, lisez César; lisez encore Paterculus, Dio Cassius, Arnmien , Zosime, Cassiodore, Procope, Jornandès et Grégoire [de Tours , et dites si ces témoignages avec leurs diversités , ne s'accordent pas sur l'originalité des mœurs germaniques.

Avant l'intervention du christianisme, la justice et la religion étaient mêlées dans la foi des Germains, au point que le même homme était à la fois juge et prêtre. Il n'est pas étonnant que la justice, qui est une des faces de Dieu, ait semblé à l'enfance des sociétés la Divinité tout entière.

La famille et l'état se mêlent aussi : l'état emprunte à la famille ses liens affectueux et sa fidélité; la famille emprunte à l'état sa grandeur et sa consistance. Le Germain est à la fois libre et fidèle, docile et fier : nouveauté morale succédant au caractère grec et romain.

La religion, dont la véritable pratique est la justice, a son merveilleux dans l'horreur des forêts, qui pour les Germains sont les meilleurs temples de la Divinité. Les poitrines haletantes des femmes leur paraissent aussi porter les secrets de l'avenir. Ils attribuent encore quelque chose de divin au compagnon assidu de leurs travaux de chasse et de guerre , au cheval ; ils choisissent des coursiers blancs pour les nourrir dans les bocages et les vertes forêts ; ces coursiers ne travaillent point, mais ils sont attelés au char sacré , et quand ils hennissent , le roi et le prê-

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tre observent, pour l'interpréter , ce divin frémissement (1).

La nature avait donc livré à l'humanité une race originale et neuve qui devait renouveler les formes de l'état, delà justice, de la religion et de la famille. Cette race, d'une ignorance si féconde, devait tomber sous l'influence et le charme d'une doctrine nouvelle comme elle : de cette façon, la nature et la pensée concordaient pour le progrès du genre humain.

Les divinités et les croyances du nord avaient laisséau fond des cœurs un fanatisme durable. Quand après les émigrations du cinquième siècle , d'autres Normands et d'autres Germains vinrent plus tard , soit en Normandie , soit en Angleterre , ils ne pardonnèrent pas aux déserteurs du culte d'Odin (Othin) , et ils appelaient perfides et sacrilèges les chrétiens récens. Un barbare , ou plutôt un homme qui sortit le premier avec éclat de la barbarie, Chlodowig , se fit chrétien avec audace et conviction au milieu de ses Francs. Il avait vu des églises chrétiennes s'élever dans les Gaules et Jupiter très peu puis-

(1) aProprium gentes equorum quoque praesagia ac monitus « experiri : publice aluntur, iisdem nemoribus ac lucis, can- « didi et nullo mortali opère cantactij quos pressos saoro curru (i sacerdos ac rex vel princeps civitatis comitantur, hignitus ac « fremitus observant. Nec ulli auspicio major fides, non solum et apud plebem, sed apud proceres, apud sacerdotes : se enim « ministros deorum, illos conscios putant. » De Moribus Germanorum. Cap. X.

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sant; il avait été frappé des pompes de Reims, de l'cvêqiie, des parfums et des magnificences du culte. Rémi était venu au-devant de lui avec tout son clergé, auquel il avait fait mettre ses plus beaux habits de fête. La représentation de la religion était complète et resplendissante. Elle venait tomber de tout son ascendant , pour la dominer et pour l'éblouir , sut* l'imagination d'un barbare, qui n'avait rien vu et ne savait rien : il fut dompté, il dit à Rémi : Serionsnous donc déjà dans le paradis? Il disait cela dans une haie de prètses, dans un enivrement d'encens et demùsiquequi lui envoyaitdes émotions inconnues. Remi put sourire en le voyant à ses pieds ; il le baptisa. Clovis adora sans murmurer le dieu nouveau et se dépouilla de sa barbarie par un de ces instincts merveilleux qui prennent au coeur les hommes historiques. Nul chroniqueur n'a transmis des faits plus intéressans pour l'histoire humaine, que ne l'a fait Grégoire de Tours en racontant la convertion des Francs dont le roi fut d'abord entraîné par une femme, et dont le peuple fut entraîné par le roi.

Après cette conversion, les chefs barbares s'abreuvèrent avidement de religion et de mysticité. Ce ne furent plus que conférences avec les évêques, qu'enseignemens reçus avec docilité , que confessions épanchées avec ferveur. Et puis les églises étaient dotées, les prêtres nourris et honorés, les monastères enveloppés de champs immenses assidûment labourés. La politique guidait la foi des moines et des

évêques, et comme la religion chrétienne était alors la cause même de la sociabilité, ses ministres étaient nécessairement amenés à unir l'habileté à la convie-

tion. Grégoire Ier écrivait à M élit us : « Dites bien à Augustin le résultat de mes longues réflexions sur la conversion des Anglais : il ne faut pas détruire les temples de leurs idoles, mais seulement les idoles mêmes; bénissez l'enceinte , puriûez-la , construisez des autels, ornez-les de reliques. Ces temples doivent être retirés du culte des démons, pour être rendus au vrai Dieu. Alors la nation , voyant ses temples respectés , sera mieux disposée à l'abjuration de son antique erreur, et reconnaissant le vrai Dieu, elle continuera de se rendre aux lieux accoutumés. Ce peuple a l'habitude d'immoler des bœufs en l'honneur de ses dieux; il faut apporter quelques changemens à ces solennités. Que le jour de la consécration d'une église , de la naissance d'un martyr , on dresse avec des rameaux d'arbres des tentes autour des anciens temples devenus l'habitation du vrai Dieu; que là, des repas se célèbrent avec un caractère religieux. Que le peuple n'immole plus ses bœufs au démon , mais au vrai Dieu, et qu'il rende grâces de son abondance au divin dispensateur de toutes choses. C'est ainsi qu'en lui accordant certains plaisirs, nous le rendrons plus docile aux joies intérieures delà religion. Il serait impossible de tout détruire d'un seul coup dans des esprits aussi durs : si l'on veut gravir un sommet escarpé , on y arrive par degré , et des pas successifs; on ne saurait s'y élever par des sauts

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précipités (1). » On est digne de l'empire du. monde, quand on a l'esprit aussi juste.

Ainsi par la patience et le temps, le christianisme s'insinuait dans les veines des races germaniques. La parole mystique du Christ se faisait un tabernacle de ces ames vierges. Admirable mélange! incarnation populaire! Chrétiens de la Bohême et de la Saxe, chrétiens du quinzième et du seizième siècle qui donnâtes à l'Evangile une vie nouvelle, votre se-

(1) Dicite ei (Àugustino) quid diu mecum de causa Anglorum cogitans tractavi : videlicet quia fana idolorum destrui in eadem gente minime debeant : sed, ipsa quae in eis sunt idola destruantur ; aqua benedicta fiât, in eisdem fanisaspergatur, altaria construantur, reliquat componantur; quia si fana eadem bene constructa sunt, necesse est uti a cultu dœmonum in obseqnio veri Dei debeant commutari : ut dura gens ipsa eadem fana sua non videt destrui, 4e corde errorem deponat, et De uni verum cognoscens ac ad or an s, ad loca quœ consuevit famtliarius concurrat. Et quia boves soient in sacrifiera dœmonum multos occidere, débet eis etiam hac de re aliqua soleranitas immutari : ut die dedicationis, vel natahtii martyrum quorum illic reliqujae ponuntur, tabernacula sibi circa easdem ecclesias quœ ex, fanis commutatae sunt, de ramis arborum faciant, et reiigiosis conviviis solemnitatem célèbrent; nec diabolo jam ani* malia occident et donatori omnium de satietate sua gratias référant : ut dum eis aliqua exterius gaudia reservantur, ad interior a gaudia consentire facilius valeant. Nam duris mentibus siraul omnia abscindere impossibile esse non dubium est quia et is qui summun locum ascendere nititur, gradibus vel passibus non autera saltibus elevatur. » Grégoire-le-grand termine sa lettre en citant la manière dont le Seigneur crut devoir se conduire envers les Israélites à leur sortie d'Egypte. Beda, Ecclesiasticœ historié gentis Anglorum, liber 1, cap. xxx.

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mence est préparée. Ils vous enfanteront, ces apprentis chrétiens de Reims et de Londres, et vous leur devrez de renvoyer un jour à Rome et à l'Italie ses leçons de christianisme et de spiritualité.

Ainsi les mœurs furent le principe de la liberté allemande, et le christianisme en fut Famé et la grâce.

A cette barbarie qui enfanta l'Europe, Charlemagne donna pendant quarante-sept ans comme une forme systématique; le monde fut pour lui une matière dont il pouvait disposer à son gré : il façonna tout ; il créa , comme il appartient à l'homme , c'està-dire que partout il redressa , en la développant , la réalité. Il rassembla les lois des Francs , écriture romaine de mœurs barbares. « Post susceptum impériale nomen, cum adverteret multa legibus populi sui déesse (nara Franci duas habent leges, plurimis in locis valdèdi versas), cogitavit quœ deerant addere et discrepantia unire, prava quoque ac perperam prolata corrigere. Sedinhis nihil aliud abeo factum est, quam quod paucula capitula et ea imperfecta legibus addidit. » Einhardi Vita Carol. Magni, c. 29 v. Il ajoutait le bien nécessaire , conciliait les différences, supprimait le mal. Il fut aussi législateur de l'Eglise; il aimait l'orthodoxie du christianisme dans ce qu'elle avait de raisonnable , d'honnête et d'affirma* tif ; il répugnait aux subtilités ; il voulait toujours trouvera la religion un bon sens social el politique. Si jamais l'action d'un homme fut sensible dans les choses humaines^ c'a été celle de Karl. Il est puéril de s'insurger contre la grandeur personnelle et de

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la considérer comme une injure à celle de l'humanité même. Ces révoltes ne sont pas judicieuses.

La troisième époque des mœurs germaniques s'ouvre avec le démembrement de l'empire de Karl. Les Allemands, lorsque Charles-le-Gros Fut déposé en 888, se constituèrent nation distincte et séparée des Français. Le dixième siècle (911) commence l'empire d'Allemagne et les premiers linéamens de l'unité allemande.

La sociabilité européenne s'est développée confusément , sans l'intervention à son début d'un ordre réfléchi et systématique. La vie était abondante , mais irrégulière ; cette succession instinctive et parfois incohérente des élémens et des progrès de la société se fait voir dans la légalité anglaise , dans l'antique monarchie française ; mais peut-être est-elle encore plus manifeste dans l'ancienne constitution de l'empire Germanique. Quelle variété! quel assemblage! quede contrastes et de contradictions! mœurs, accidens, intérêts opposés, unité idéale, circonstancès extraordinaires , révoltes de la foi et de l'esprit, résistances du pouvoir et de la force, tout concourt à faire de la vieille constitution de l'Empire un monument étrangement majestueux ; et si nous remettons en notre mémoire les efforts et les travaux dépensés pour elle , les hommes qui y portèrent la main pour l'élever, la soutenir et la renverser, depuis Othon Ier, Charles IV et Napoléon, nous penserons qu'il vaut la peine de la considérer un moment.

Les conceptions du génie sont, dans la suite des destinées sociales, des semences impérissables. Quand Charlemagne se prosternait devant le pape pour recevoir la couronne impériale, il la posait lui-même à un siècle de distance sur le front de la dynastie saxonne; en vain entre lui et Othon, le monde est tombé dans une anarchie bizarre; Vidée n'a pas péri, et l'unité impériale se retrouve dans les ruines et dans la cendre, comme un joyau précieux.

Que disaient les peuples de l'Empereur et du pape au dixième siècle? ils disaient que l'Empereur avait été fait le dieu de la terre par le pape représentant du dieu du ciel. L'empire et la papauté n'étaient pas tant puissans en réalité que dans l'imagination, et même en leur désobéissant, on y croyait encore.

L'empereur était donc le chef idéal de l'Allemagne, de ce vaste empire composé de cinq peuples, les Lorrains, les Francs, les Souabes, les Bavarois et les Saxons. Il exerçait une souveraineté générale avec le concours d'une diète (Reichstag, diaeta); il convoquait le concile et commandait les armées; il était l'arbitre suprême de la religion, de la guerre et de la société.

L'Empire était tout ensemble héréditaire et électif : on élisait la race; mais la race une fois élue, l'hérédité suivait presque toujours son cours sous les formes d'une élection.

Mais cette unité resplendissante de l'Empire était obligée de maintenir son éclat au milien de mille obstacles. Les ducs et les hauts barons exerçaient sur

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