JOURS DE DIÈTE
Quatre Jours de diète, infligés par une sa^ur de charité, de sa propre autorité, en deliors de V autorité médicaley à un malade de vingt ans, dont le bulletin porte la mention : Anémie co/isécutii>e de plilegmon profond du cou. Qu'en dites-vous, chrétiens qui, pour sauver les âmes en dépit d'ellesmêmes, approuvez qu'on aggrave, au nom du Christ, l'anémie d'un anémié ? Flst-ce pour défendre la patrie que nous donnons nos enfants à Tarmée? ou bien vont-ils au régiment pour être livrés par des chefs impuissants on encapucinés à la pieuse férule de la propagande ? Pourquoi la sœur, sous prétexte de soins que donnent en réalité le major et ses aides, essaierait-elle de convertir le malade, et non le malade la sœur? Quelle punition pour le soldat qui offrirait d'Holbach ou Bi'ichner aux méditations de la religieuse ? Le cas ne se présente pas, sans doute, parce que la masse indifférente est terrorisée par l'arbitraire d'une malheureuse sectaire qui ouvre ou ferme à son gré le couvercle de la
gamelle, et que le plus audacieux ne peut opposer à ses entreprises qu'une résistance passive. Mais excuser une tyrannie sur ce qu'elle est trop forte pour permettre lesprotestations, c'est peut-être abuser de l'ironie, même sous notre République bénie. Les médecins ne peuvent pas ignorer ces choses» Ils les tolèrent. Il leur en cuirait, sans doute, s'ils s'avisaient de défendre leurs patients cojotre le zèle pieux qui se plaît à empirer la maladie qu'on leur demande de guérir. Le ministre, professionnel ou laïque, n'a garde de mettre le pied dans cette fourmilière, et le Parlement laïcisateur ne va pas faire de peine au ministi'e pour un vulgaire pioupiou. On en a tué l'autre jour quelque milliers à Madagascar sans que personne ait voulu savoir comment ni pourquoi. Là, au moins, on ne les torturait pas de propos délibéré, sous prétexte de charité, comme faisait la bonne sœur du Val-de-Grâce. Mettre un soldat à l'hôpital parce qu'il est anémique, et le faire tirer à hue et à dia par le médecin qui le réconforte et par la sœur qui le débilite demeure une pratique étrange. J'en fus fort irrité quand l'événement se produisit, et je voulus faire quelque tapage. Mais le pioupiou me représenta que je n'aboutirais qu'a aggraver son cas. Je me bornai donc à des manifestations secrètes d'anticléricalisme en apportant du chocolat à mon affamé. Vous excuserez ma faiblesse, ô ma sœur, quand vous saurez^ que c'était mon fils. Si vous aviez engendré de votre chair quelque mioclie piaillant, vous n'auriez jamais eu le cœur de priver un enfant, un malade^ de nourriture.
PÀK LES KUES 163
Les deux patries.
Saviez-vous, qu'il y a difTérentes sortes de patries? J*en avais conçu le soupçon à voir certaines gens exploiter ce mot sans autres talents que de cabotinage. M. Georges Deloison, qui est un psychologue, vient de tirer Taffaire au clair. En cherchant tout au fond de son âme, cet honorable avocat, qui exerce entre deux plaidoiries la fonction de propriétaire, a découvert une patrie de briques et de moellons qu'il recommande, en effusions lyriques, aux plus chaudes manifestations de nos émotions afTectives. Ecoutez Thymne du patriotisme foncier tel que l'entendit le 29 mars dernier la Chambre syndicale des propriétés immobilières de la Ville de Paris :
» Nous sommes tous ici' de la même patrie, non pas de celle y volage et légère ^ que le moindre orage fait fuir et disperse aux (fuatre coins du monde, mais de cette patrie des piiopRiÉTAinEs fonciers, stable, attachée à la glèbe et à la pierre, partageant les bons comme les mauvais jours du pays, qt cons" tituant la s^i'ritable force et la véritable richesse de la France ».
Les applaudissements de la Chambre syndicale des propriétés immobilières de la Ville de Paris ayant souligné ce morceau, il y a lieu pour nous, de méditer sur un document où se montre à plein l'état d'àme de cette importante fraction de nos contemporains. Si M. Georges Deloison a fait imprimer son discours, c'est apparemment qu'il l'a cru digne de la mémoire des hommes. Je ne suis point k cet égard d'un autre avis que le sien. Faut-il rappeler que le conférencier est président de r Union des chambres syndicales des propriétés bâties de France, et président du conseil Judiciaire du Syndicat des propriétés immobilières de la Ville de Paris''! Ai-jc rêvé que l'assemblée générale du Syndicat fut présidée par M. Pouillet, le distingué bâtonnier de l'ordre des avocats? M. Georges Deloison n'est-il pas un des membres les plus actifs de cette Union libérale qui compte M. l'avocat Barboux au premier rang de ses augures, et ne l'avonsnous pas vu discourir quelque part en province sous la présidence de son maitre?
Il faut bien croire qu'un tel homme, recommandé d'un si haut patronage, ne dit rien au hasard. C'est une parole autorisée qui proclame, au nom du parti qui est le parti Deloison, que nous sommes pourvus au moins de deux patries, l'une volage et légère, etc., l'autre stable, qui est la véritable force de la France y la patrie des propriétaires fonciers. La patrie des propriétaires distincte de la patrie des locataires, n'est-ce pas tout justement le thème des socialistes-révolutionnaires? Ce sera la ^rloirc de M. Deloison d'avoir enfin réconcilié, dans
une affirmation commune des conditions d'une patrie, la révolution sociale et le parti conservateur, jusque-là divisés en apparence sur cette primordiale question.
Je me demande seulement si, comme d'autres innocents génies, Torateur des propriétaires a bien mesure du premier coup toute Tétendue de sa découverte. S'il n'y a de véritable patrie que la patrie des propriétaires fonciers^ les simples locataires, qui n'ont à revendiquer que la patine volage et légère, peuvent sans inconvénient se désintéresser de la défense d'un territoire qui ne leur est de rien. Il n'importe guère, sans doute, car de pareilles gens, sans patrie tangible, fuieraient de toute évidence, au premier coup de canon. Par contre, il va de soi que nous pouvons mettre toutes nos espérances de victoire dans le Syndicat des propriétaires fonciers. Ceux-là se moquent bien d'une volée de mitraille, ayant une patrie de revenus fonciers pour qui vivre et mourir. Qu'on les envoie au plus vite en invincible phalange, et que Tennemi apprenne à ses dépens ce que peut le sentiment de la propriété foncière emmanché d'une baïonnette dernier modèle. Cependant, restez lâchement dans les foyers qui ne sont pas les vôtres, ô guenilleux locataires ! et enviez la gloire de votre héroïque proprio !
Mais j'y songe, pourquoi verser à flots un sang si précieux? Et comment n'ai-je pas reculé d'horreur devant cet effroyable carnage ? Qu'est-ce que la patrie des propriétaires fonciers peut avoir à craindre de l'étranger ? Elle ne s'en va pas, quoi qu'il arrive, cette patrie si chère : M. Deloison le
constate avec un légitime orgueil. A travers toutes les invasions, elle demeure immuable. L'argile, le mortier, la brique et la pierre n'ont garde de se disperser sous Voilage aux quatre coins du monde. Que pourra faire l'étranger, sinon de diminuer l'impôt, car vous le savez, la France est la nation la plus chargée de taxes qui soit au monde ? Je respire. La propriété foncière n'a pas besoin de faire appel au courage efiPréné de ses détenteurs. Les propriétaires peuvent, d'une conscience tranquille, renoncer à la sublime folie des combats pour attendre paisiblement Cennemi derrière leurs patriotiques murailles, porte ouverte et table servie. Entrez, bon percepteur de Guillaume, avec la cote réduite dont se réjouît le cœur du propriétaire !
Je n'ignore pas que beaucoup ne sont point disposés à pousser jusqu'à ce point la logique du patriotisme foncier, d'autant que l'impôt du propriétaire est le plus souvent payé par les locataires. Sûrement, la plupart s'écrieraient: a II y a dans la patrie autre chose que la brique et la pierre ». Autre chose? Qu'ils l'aillent dire à M. Deloison. « Ah ! oui, répondra l'avocat de la patrie stable^ c'est vrai, il y a la patrie çolage et légère. N'y prenez pas garde, amis ! C'est l'autre, la nôtre, qui fait la véritable force de la France. »
Et qu'est-ce donc, en effet, que cette patrie subite, idéale, qui n'a que le mépris du groupe Deloison ? Peu de chose, en vérité. Rien que la pensée française, exprimée dans ses annales, ses traditions, son histoire, la belle floraison d'esprit d'où nous procédons, nous très humbles, et qui nous fait
grands encore à nos propres yeux comme aux yeux du monde civilisé. Les nobles sensations d*art développées des ancêtres, le puissant jaillissement d'idées qui, par la force d'expansion et de pénétration de la langue française, dissocia le monde ancien sans retour, l'irrésistible explosion de volonté qui nous lança dans les champs de l'Europe asservie au cri retentissant de justice et de liberté, tout cela n'est rien, paraît-il, rien qu'un patrimoine çolage que le vent disperse aux quatre coins de Thorizon. Je le regrette, en vérité, maigre la splendeur du patriotisme au mètre carré, tarifé d'avance, avec eau et gaz k tous les étages.
Qui sait ? Même après que le verbe Deloison s'est fait entendre, le dernier mot n'est pas dit peut-être sur cette question que nos anciens semblent avoir jugée tout autrement que le présent Syndicat des propriétés immobilières. Les hommes ont cru jusqu'ici qu'il y avait une patrie morale où chaque membre de la nation était de droit propriétaire, et qu'il pouvait légitimement avoir l'ambition d'agrandir. Le foyer matériel, terre, brique ou pierre, dont je n'ai certes point de mal à dire, nous avait surtout été représenté comme ayant d'abord le mérite d'être le support de l'autre. Quand les propriétaires voulaient faire défendre leurs champs par les hommes sans propriétés, c'est la patrie idéale, précisément, qu'ils ne manquaient pas d'invoquer. Et, en mourant pour la patrie matérielle des autres, il se trouvait que les non-propriétaires n'étaient pas aussi dupes que le croit M. Deloison, car ils donnaient leur vie pour sauvegarder quelque chose du génie
des ancêtres dont la France a vécu et vit encore : je dis la France qui a pensé, qui a parlé, et qui est plus connue dans le monde par ses écrivains et par ses artistes que par ses entrepreneurs de bâtisses et ses propriétaires.
Maintenant, s'il faut tout dire, je ne serais pas éloigné de penser qu'il y a quelque chose à retenir de renseignement Deloison. Si la terre nourricière de tous — même partiale aux uns, injuste aux autres — demeure le soutien commun de la commune patrie, il pourrait être bon qu'une justice plus grande doublât d'un égal intérêt personnel l'amour égal de chaque citoyen pour la patrie totale, sans subdivisions de classes. Alors le patriotisme Deloison, le patriotisme de classe, ne pourrait plus trouver matière à distinguer entre les deux patries confondues. M. l'avocat doit avoir entendu parler de cette utopie. C'est ce que le peuple des locataires appelle la question sociale. Digne objet des méditations du Syndicat des propriétaires.
xiy
Pour des gueux.
Cette fois, nous tenons une réforme. Je crains, seulement, que ce ne soit une réforme à rebours.
Il y avait dans Paris quelques douzaines de gueux qui, au lieu de tirer la laine aux carrefours, ou de demander impérieusement l'heure aux passants, la nuit, dans les quartiers déserts, au lieu même de crever vertueusement de faim, à la porte des asiles de misère, tentaient de vivre suivant le Code, en usant de la liberté qu'a chacun de vendre son travail pour une somme d'argent.
Je dois avouer que le travail qu'ils avaient choisi n'était pas de ces entreprises que nos .Académies récompensent de leurs faveurs en des cérémonies publiques, où, comme dit Renan, la vertu reçoit, un jour sur trois cents, un salaire. Non. Ces gens, d'ambition moins haute, n'attendaient rien du plus ingrat labeur que la chance de manger quelquefois, ou de dormir sous un toit, de temps à autre. Leurrés de cet espoir, et, pourvus du courage que donne un appétit mal satisfait, ils avaient inventé une profession bizarre qu'on ne peut les soupçonner d'avoir adoptée par paresse ou plaisir. Ils suivaient
au pas de course les petits omnibus ou les fiacres à galerie, des gares excentriques jusqu'aux extrémités de la ville, et arrivés haletants aux Champs- Elysées, k Grenelle, à Passy, ils s'offraient pour monter les lourdes malles d'étage en étage.
Ce métier, si la dignité du mot ne se trouve pas ici offensée, ne va pas sans ennuis. La neige, la pluie, le vent, ou même le soleil d'août sont de fâcheux compagnons pour qui suit un cheval à la -course dans la boue ou dans la poussière. Le cheval a l'aide du fouet ; Tautre, l'aiguillon du besoin. Ils vont ainsi, de compagnie, à l'abattoir, au cimetière, avec des coups douloureux en chemin. Encore la bêle est-elle assurée de sa paille, tandis que l'homme doit s'en remettre, pour son grabat à une hasardeuse Providence.
Le misérable n'arrive au but, suant, soufflant^ rendu, que pour se voir souvent enlever par un concierge, par un valet, par la machine du montecharge, le pénible labeur attendu. Un mot, un geste Técartent du chemin. Il faut retourner aux gares. A recommencer, l'effort pour la vie, si cruel, qui peut être infructueux encore. En ces transes, en ces crampes d'ahan se passe le jour, après lequel on lui dit qu'il doit remercier le Père du pain quotidien qui lui manque. La société chrétienne, d'ailleurs, le regarde faire avec indulgence, et délègue ses sergents de ville pour le protéger contre l'insolence de Turcaret, qui pourrait être tenté de le mépriser trop haut.
C'est bien le moins, direz-vous, que la force publique ne trouble pas l'exercice de cette liberté
PAR LES RUES l"t
(lu travail que les économistes nous représentent comme notre plus belle conquête. La rue est h tout le monde, et puisqu'on y peut promener ses carrosses, il doit Hre permis aux piétons d'y circuler, comme les chevaux, à l'allure de la course ou du pas, suivant les nécessités de l'heure. De quel droit distinguerait-on entre tous ces hommes qui passent pour donner pleine licence aux uns et régler la marche des autres? Où vont-ils tous? A la satisfaction d'identiques besoins. Laissez faire, laissez passer, comme dit votre doctrine. Et puisque vous ne croyez pas devoir protéger les faibles contre l'abusive puissance des forts, peut-être convient-il de ne pas défendre trop vigoureusement les forts contre la faiblesse de ceux qui se trouvent d'avance hors de combat.
Eh ! bien, ce n'est point ainsi qu'on l'entend. M. Lépine, préfet de police, a décidé que ces hommes, coupable d'user du droit commun, ne seraient plus admis à essayer de vivre du travail de hasard si durement acheté ! Défense de courir après une voiture. M. de Rothschild, lui-môme, s'il essayait de rattraper l'omnibus, pourrait passer la nuit au poste et se faire condamner a IG francs d'amende. Fin revanche, chacun de nous a la faculté de monter à son aise en calèche — après achat préalable chez Binder. Avis aux piétons pressés.
Les si/àH'Nr\s de vof(itri\s allégueront naturellement qu'ils aimeraient mieux s'installer dans le coche que courir derrière. C'est leur affaire. La police dont l'ordinaire mot d'ordre est « Circulez »,
a reçu la consigne de les cueillir au passage dès qu'ils circulent, et de leur offrir l'hospitalité du Dépôt, jusqu'aux condamnations qui ne manqueront pas de & ensuivre.
Pourtant, j'ose penser qu'un arrêté de M. Lépine n'est pas nécessairement l'ultime raison des choses. Les misérables que l'on traque pour les empêcher de vivre d'un salaire de rencontre ne contreviennent, c'est certain, k aucune loi connue. Que leur reproche-t-on? Ils passent leurs incertains marchés publiquement, sur le trottoir? Cela peut-il être un grief aux yeux de^ cette même police qui tolère la vente de la chair prostituée sur tous nos boulevards, au profit des messieurs bien habillés? Si la femme vend son corps avec l'estampille de l'Etat, qu'on me dise pourquoi l'homme ne pourrait louer honnêtement ses bras sans être molesté.
Il a peut-être un reste de foyer, le misérable. L'usine s'est fermée, Tembauchage fait défaut. S'il réussit à traverser le difficile passage, demain il peut rentrer dans la hiérarchie de l'usine ? De quel cœur osez-vous achever ceux que la fortune abat? Direz- vous qu'il en est qui sortent de prison? Ne leur avez-vous donc ouvert la porte que pour les ramener au seuil maudit, malgré leur tentative de rachat? En supprimant leurs dernières ressources, que leur laissez-vous, sinon l'hôpital ou la geôle ? A ous faites de tapageuses lois contre la récidive, et vous fabriquez, de vos propres mains, le récidiviste.
J ai lu que certains 5?/£Ve///*6' s'étaient mal conduits, avaient injurié les voyageurs qui refusaient de les engager. Il y avait là, ce me semble, une raison de
punir les délinquants, non de priver les innocents de leur pain. Supprime-t-on le barreau, quand deux avocats s'injurient, ou la médecine, quand Laponimerayc verse d'une main trop libérale la digitaline à sa maîtresse ! L'avocat et le médecin ont leur utilité, sans doute. Est-ce àdire (ju'il n'est point avantageux de trouver à sa porte deux bras tout prêts pour décharger les colis dont se désintéresse la grandeur de nos cochers? L'économie politique ne dit-elle pas que, s'il n'y avait pas service rendu, il n'y aurait ni offre ni demande? Et n'est-ce pas la loi des lois de ne pas intervenir entre le vendeur €t l'acheteur?
Quant au reproche de mendicité déguisée, la limite me paraît plus difficile h tracer qu'on ne pense. J'ai vu la plus effrontée mendicité de places dans les antichambres ministérielles sans qu'on arrêtât jamais députés ni ministres. Au nombre des droits de l'homme reconnus antérieurement à la Révolution française, il faut compter le droit de faire la charité. Mais, depuis cette môme Révolution, on interdit sévèrement aux Français qui man([uent du nécessaire de solliciter le secours qu(^, d'autre part, l'Etat chrétien, dans ses églises, recommande expressément d'accorder. Sur cette tartuferie se fonde la tranquillité des heureux de ce monde, et leur espoir d'une vie future dont la misère a pour fonction de leur faciliter l'accès.
De là, aussi, tant de métiers intermédiaires qui sollicitent, de toutes parts, un tribut plus ou moins légitime : marchands ambulants, ouvreurs de portières, ou portefaix d'occasion. Traquer ces gens
n'est d'aucun avantage. Ils essayeront de vivre tout de même, et par de pires moyens. La charité individuelle, la charité collective, la charité d'Etat n'aboutissent qu'à créer dans la caste mendiante une bourgeoisie de misérables. Au fond du creuset social reste l'irréductible culot de misère.
Connaissez-vous le gansere de Venise? C'est un être dépenaillé et fier qui dort tout le jour aux marches des palais ou des églises. Dès que la gondole aborde, il brandit le ganse, un formidable croc emmanché d'un long bois où brillent des clous de cuivre, et harponne solidement l'esquif que ni vent, ili flot, ne menacent de faire mouvoir. En mettant pied h terre, laissez négligemment tomber deux sous dans le chapeau qui passe devantvous en manière de salut : l'homme vous en saura gré. D'ailleurs, si vous oubliez d'accomplir ce rite de courtoisie, le bon Vénitien n'en continuera pas moins de retenir d'un geste de héros antique la gondole qui n'a garde de s'en aller. Le gansere fait l'ornement de Venise, et la police du grand canal ne songe guère à le supprimer.
Notre portefaix ambulant est d'attitude moins héroïque et de vie plus pénible assurément. Affaire de climat et de race. Formes diverses du problème de vivre.
Parce qu'ils montraient en action l'extrême effort des vaincus de la vie, les suweurs nous étaient, à travers le tumulte de nos voies luxueuses, un utile rappel des atroces misères qui sont la perpétuelle menace de notre civilisation brillante. Est-ce pour cela qu'on les a supprimés?
PAR LES nUES 175
Le seseno d'Andalousie s'égosille à crier toute la nuit : (c Le temps est beau. » Sans mot dire, le suiç>eiir exerçait la haute fonction sociale d'annon-
ceur d'orages.
On peut briser la fâcheuse girouette qui grince. Cela n'arrête pas la tourmente.
Le banquet qui n'a pas eu lieu.
En ce temps-lh, il y avait un Président de la République, car il y avait, disait-on, la République, c'est-à-dire un Gouvernement libre cherchant à réparer par une meilleure organisation de justice sociale les anciennes iniquités de classe.
C'est un grand malheur que dans les sociétés humaines, théoriquement destinées à assurer une part égale de sécurité, de liberté et de justice à tous, il se soit toujours rencontré des hommes pour s'arroger, sous des formes diverses, les bienfaits principaux de l'association commune, tout en célébrant hautement leurs propres vertus. Divers changements furent essayés par des génies hasardeux pour remédier à cet état de choses. Des empereurs, des rois, avec leurs courtisans après au butin des pensions, des sinécures et de tous les emplois grassement rétribués pour donner aux peuples l'illusion de services rendus, furent constitutionnellement entravés par le moyen des chartes, des lois et autres fariboles, dont le plus clair résultat fut de changer la procédure du mal et d'en mainte-
nîr la réalité grâce aux fausses espérances suscitées chez les humbles.
On alla môme — raffinement curieux — jusqu'à députer des hommes au gouvernement de tous. On les faisait, a des jours marqués, comparaître devant les comices populaires, et on les choisissait pour gardiens ou même fabricateurs des lois, pour les raisons qui paraissaient alors les plus congrues. Celui-ci parce qu'il était riche, celui-là parce qu'il était pauvre, cet autre parce qu'il avait le don delà parole ou de l'intrigue, certains parce qu'ils avaient fait un peu ou avaient envie de faire beaucoup, la plupart parce qu'il promettaient des choses : des choses avantageuses au bien privé de leurs amis, et môme au bien public de la nation tout entière.
A la surprise générale, cela ne réussit pas beaucoup mieux. Les hommes députés au gouvernement de tous s'y installèrent et en firent leur affaire. Ils choisissaient quelques-uns d'entre eux, et, leur donnant la haute main sur les places, se faisaient attribuer à eux, à leur famille, et jusqu'aux amis dont ils avaient besoin les prébendes autrefois réservées à la cour et à sa clientèle. Après quoi l'on déduisait de la générosité ou de la ladrerie des hauts pourvoyeurs d'emplois les raisons de haute politique qui commandaient, suivant le cas, de les maintenir ou de les mettre à bas.
On pense si tout ce monde s'entendait comme marchands en foire pour conserver un système de gouvernement si profitable: j'entends profitable au négoce des négociateuiis plus que des négociés. Aussi arriva-t-il que ceux-ci se lassèrent, et un
jour que le mécontentement dépassa rordinaîremesure, on prit une résolution grave. On décida que le royaume porterait désormais le nom de République, et que le roi s'appellerait Président. La chose n'alla pas sans des difficultés très grandes: Il fallut d'abord couper le cou de tous ceux qui étaient d'avis que la République fut dénommée Royaume, et que le Président fut appelé Roi. Ces derniers, d'ailleurs, prirent leur revanche au centuple, et, pendant un siècle et plus, on s'entremassacra frénétiquement pour ces deux mots. L'Eglise du Christ, toute benoîte, regardait faire, trempant d'occasion ses doigts dans « le sang impur » des infidèles, et proclamant toujours avec onction que le bon Dieu avait reconnu pour le plus digne le plus fort.
Eh bien! le croirait-on? Cette immense révolution ne produisit rien, et le gouvernement continua de s'exercer au profit des gouvernants, au détriment des gouvernés. Cela dura longtemps, dit la chronique. On dispute encore sur le nombre précis de siècles, mais on s'accorde à reconnaître qu'il y en eut beaucoup. Pierre émargeait au lieu de Paul ou de Philippe, et cela faisait patienter Mathurin, et cela donnait l'espérance à François, qui se disaient : « Ce sera bientôt notre tour. » Ainsi se perpétuent les choses abusives.
Un jour, cependant, quelques-uns proposèrent de faire plus de justice entre les hommes, et, pour commencer, d'avertir le collecteur d'impôts d'avoir à modifier ses rôles. Il s'agissait, pour soulager légèrement les faibles, de charger légèrement les
forts. Ce fui un beau cri. Ceux-ci démontrèrent par raison péremptoire que les riches deviendraient pauvres^ si les pauvres ne payaient pas vingt fois leur quote-part. Et comme les riches ont beaucoup de moyen de faire du bruit, et que les pauvres ont principalement des possibilités de se taire, la plupart des gazettes daubèrent ferme sur les réformateurs. L'un d'eux, qui avait un goût immodéré de la paix dans les grandeurs, fut amené par les voies de la persuasion à se faire ermite dans une thébaïde plaisante. Un autre qui assourdissait les passants de son bruit fut nommé satrape d'Asie pour se taire, et se tut comme il convenait.
On vit donc le calme renaître, et la satisfaction régner dans les esprits, comme sur la place publique. On faisait d'ailleurs pendant ce temps de très grandes choses, dont la principale lut qu'un puissant souverain sarmate consentit a accepter l'aide de la France pour agrandir en paix ses possessions dans le monde. La cour, les bourgeois, le peuple même en conçurent une joie singulière, et la République fut heureuse. Bien content, le Président qui s'était frotté d'autocratie. Très joyeuse la cour sans monarque, qui s'était offert le plaisir de crier : FiVc le roil sans encourir l'ennui de seize francs d'amende. Satisfaits, les bourgeois de désen- ^anailler la République dont leur industrie tirait avantage. Heureux même le peuple, du bonheur des autres. Bénigne, bénigne, en vérité, cette tourbe révolutionnaire qui élisait des Municipalités pour lui conserver ses octrois et lui reprendre, en taxes «ur l'aliment de nécessité première, la moitié de
180 AU FIL DES JOtRS
son apparence de salaire, sans savoir que toutes les monarchies d'Europe ont depuis longtemps répudié cette iniquité monstrueuse. Bénins, bénins, ces paysans qui réclamaient la protection de leurs produits, dans l'espérance — souvent trompée — d'une rémunération meilleure, avec la certitude d'une vie plus dispendieuse et d'un prix de ferme supérieur.
Un seul homme, en son âme, nourrissait à ce propos des pensées. C'était le Président, un président du Danube, un ancien mégissier, corroyeur,. tanneur de peaux, qui, né dans les vulgarités de l'équarrissage, en avait conservé la rude simplicité. Pour tout dire, la tête, un jour parut lui tourner, ce fut lors de sa visite au potentat sarmate, quand l'huissier du vestiaire lui remit par erreur, au lieu de son chapeau, la couronne royale d'un autre visiteur. Rentré chez lui, le Président, devant sa glace, s'aperçut très bien de la méprise. Mais la chose lui parut seyante, et vaniteusement l'homme faible se surprit à brandir en guise de sceptre sa pipe de merisier. Cette folie fut de courte durée,, le fâcheux cercle d'or ayant toute une nuit chassé du front plébéien le sommeil. Dès le matin, le béret familier remplaça l'attribut antique des rois, et le sceptre dûment bourré de caporal retrouva ses fonctions ordinaires.
Rentré dans son pays, notre homme vit accourir à lui un grand concours de gens assez naïvement surpris que leur pays put faire bonne figure dans le monde. Il n'en tira point vanité, et la pensée ne lui vint pas de subventionner les journaux qui
l'avaient attaqué, pour obtenir d'eux quelques bribes d'équivoques louanges.
Loin de là, à peine rentré chez lui, il s'enferma à triple tour de clef, et, ouvrant un coffre dont le secret n'était connu que de lui seul, contempla longuement son tablier de cuir, ses sabots, ses râcloirs, qu'il avait nuitamment apportés au palais pour le rappel d'humilité qu'il sentait nécessaire, lorsque la Diète le fît auguste, au refus de Casimirle-Sage. Il contempla ces choses, sans rien dire, sentant monter en lui des pensées inconnues. Et quand, au lendemain, Philippe-le-Décoré, trompetteur illustre de protocoles, chamarreur et chamarré, vint lui dire que ces messieurs du magnifique négoce désiraient lui oflrir un banquet pour le prier d'ol)lenir de nos alliés qu'ils vinssent un jour sur notre marché comme acheteurs, il répondit ce simple mol : « J'irai ! »
Et il alla, comme il avait dit. Au jour fixé, devant le Hall tout flambant de lumières le grand carrosse doré s'arrêta. Une troupe de fonctionnaires brodés d'or et d'argent courut à la portière, et, sous l'éclat aveuglant des girandoles, le Président en sabots, vêtu de cuir, coiffé d'une cape tannée, s'avança souriant dans la stupeur de tous. Les cuirassiersstatues présentaient l'arme, Sp^trifiés. La musique militaire sannate, venue tout exprès, exécutait le chant révolutionnaire : Moi^t au.v Tt/fansl et la fanfare de la garde républicaine, l'hymme fameux: Mourons pourVEnipereiwl Tous les cœurs s'unissaient dans une acclamation immense du peuple qui ne voyait lien, tandis que le haut négoce et
les ministres souriaient, effarés, stupides. Cependant, le chef de tous ces hommes, s' épongeant en toute simplicité la face de son gros mouchoir a carreaux, prit place à la table d'honneur, sur un siège en forme de trône, et quand on lui offrit la bisque veloutée, demanda du gruyère avec un demi* setier»
Enfin, l'heure de parler vint, et le maître du négoce lut un papier laborieux où s'étirait péniblement le plus pur vermicelle du commerce en très gros. Alors le Président se leva, et ôtant sa cape qu'il avait familièrement gardée comme symbole^ il dit ces simples mots :
« Messieurs, c'est pas tout ça. Vous êtes de braves gens, très forts dans votre partie, je le dis sans vouloir déprécier la partie des peaux dont je suis. Si vous m'avez fait venir ici, c'est pas pour que ça vous profite, j'en suis sûr. C'est pas à votre partie que vous songez, c'est k votre patrie. Alors^ je vas vous dire, il y en a d'autres dans la patrie. 11 y a tous ceux qui triment dur, et sans qui, ni vous ni moi n'aurions de rentes. C'est pas pour eux que vous demandez des lois. Vous avez tort, puisque c'est contre eux qu'on a fait tant de lois depuis si longtemps. Il est temps de songer à eux. Si nous ne faisons pas leurs affaires, un de ces joursils seront capables de les faire eux-mêmes, et le bon Dieu sait ce qui en arrivera. Alors j'ai voulu qu'il se trouve au moins un oia>errier pour dire ça dans votre Balthazar. Et voilà. »
Le lendemain, dans une cellule claire de Sainte- Anne, le docteur Magnan, pensif, tâtait le pouls du
Président, et Casimîr-le-Sage, rappelé par le haut négoce en alarmes, se préparait à devenir Casîmir-le-Fou, comme les autres.
Esprit de classe.
On a tout dit sur la catastrophe de la rue Jean- Goujon, même la vérité. Une classe surtout a été frappée, une classe d'en haut. Il était donc inévitable que le snobisme et la douleur sincère se trouvassent tragiquement mêlés. L'égoïsme social sépare ainsi les hommes que, malgré les lamentations courantes, la sympathie publique pour les communes souffrances demeure encore gâtée des taches, de Tesprit de classe. Mme de Sévigné qui avait si grand mal à la poitrine de sa fille quand celle-ci toussait, et qui jugeait Louis XIV si grand après une contredanse, s'amusait fort des « gros vilains pendus » qui n'avaient commis d'autre crime que de saler leur soupe sans contribuer de leur denier à l'escarcelle du roi. Les sauvageries de la Révolution française furent la contre-partie de cette insensibilité de classe, à laquelle les philanthropes de la Convention durent de ne souffrir d'abord qu'en théorie de l'échafaud des ci-devant.
Nous nous croyons bien l»in de ces temps. Cependant, les otages de la Commune et les effroyables massacres de Mai montrent ce qu'il reste en nous
de barbarie de classe. Le coup de grisou qui fait brûler sous terre deux cents mineurs paraît sans doute à l'unanimité des hommes une chose affreuse. Mais comme on est vite en règle avec ce lointain malheur après deux jours de plainte banale et d'aumônes bruyantes ! Le Père Ollivier ne fait point tonner ses foudres pour si peu, Barthoii ne va pas au sacré parvis répandre son âme, Félix Faure ne vient pas prier aux autels de la Vierge en édifiant cabotinage, et Guillaume II, en tournée d'inspection sur les remparts de Metz, ne laisse pas généreusement tomber de son porte-monnaie ce qui reste de nos cinq milliards.
11 en va d'autre sorte pour les victimes du grand monde. Riches et pauvres assurément sont dignes de la môme commisération, et je plains les tristes cœurs (jui distinguent. Pourtant il faut bien reconnaître que le mineur connaît le péril où il court, condamné par le sort à donner sa vie pour assurer la vie de ceux qu'il aime, tandis que les heureux du monde tomberont sous les coups d'un funeste hasard, pleures par des enfants dont la douleur ne s'aggravera point de la soudaine privation de tout moven de vivre.
Cela est ainsi, mais le pharisaïsme social n'en saurait convenir de bonne grâce. Il semble que le malheur ait légitime domicile dans les couches profondes d'une société à cloisons étanches, et que si l'aveugle fatalité s'abat sur ceux qui se croyaient organisés pour le bonlieur, Il y ait comme un criminel contre-sens de la destinée. Alors les rois s'émeuvent et luttent politiquement de condoléan-
-ces, vraies ou fausses, et les parvenus de la République singent de leur mieux les rois. Alors l'Eglise •entonne, contre argent comptant, ses plus magnifiques prières. Alors les hauts et les bas courtisans ■de l'esprit de classe s'efforcent de suggestionner l'univers, et l'on donne injustement à quelques âmes cruellement frappées l'apitoiement de justes larmes qui devrait être le commun apanage de toute même souffrance humaine. Personne n'est surpris que le petit enfant brûlé sur la péniche de la Seine n'ait point ému le cardinal Richard, Félix Faure et toute leur presse autant que la mort de la duchesse d'Alencon.
Le Bazar de la Charité rassemblait, on n'en saurait douter, des femmes excellentes dont le cœur généreux compatissait aux douleurs de l'humanité misérable. Je sais là de grands cœurs qui donnaient sans compter et — ce qui est plus méritoire encore — sans le dire. Honneur à la bonté vraie demeurée ferme et vive sous les mortelles tentations de l'égoïste richesse ! A côté de ces hautes vertus — qui l'ignore ? — d'autres sentiments se faisaient jour, respectables comme toute manifestation de liberté d'esprit, d'un rang inférieur à Tuniverselle charité -du genre humain. La propagande religieuse qui restreint la pitié à des catégories de croyances ! La propagande politique qui, dans un intérêt de classe, se sert de la religion pour des fins humaines ! Il suffit de parcourir la liste des œuvres dont il s'agit, pour n'avoir point de doutes à c«t égard. C'est même la généralité des sentiments de classe qui, rassemblant tous ces efforts de bien sous la haute
•direction d'un des chefs les plus remuants de la politique de classe, apparaissait comme le lien commun de toutes ces âmes. On nous a assez vanté « la qualité des personnes » — même du haut de la chaire, — on a assez discouru sur le sacrifice de « ce que la France avait de plus pur », pour que la prétention de constituer vraiment une catégorie sociale distincte ne puisse être contestée.
Seule, peut-être, ma pauvre chère amie. Elise Blonska, ne se croyait point d'une élite, quoiqu'elle en fût précisément. Et, sans faire tort a qui que ce soit des compagnes inattendues que lui a données la mort, je ne puis m'empêcher de penser que le sentiment qui l'a conduite là était des plus hauts qu'on put rencontrer dans cette assemblée de louable bienfaisance. L'esprit de classe a prétendu faire de ces lamentables victimes autant de martyres de l'héroïsme chrétien. L'excès du panégyrique oblige à ramener les choses à leur proportion véritable. Si je vais dans un bal de charité danser pour mes vingt francs et que j'y trouve la mort, je ne suis pas un héros. Je suis un homme dont le plaisir était utilisé pour le bien. Sans doute, il y a une distinction h faire entre le bal et la vente de charité. Pourtant chacun sait que ces sortes de réunions ne sont point des lieux de torture, qu'on y rit, qu'on • y flirte^ qu'on s'y amuse, que c'est une occasion de toilettes, et que, suivant le mot de V Eclair ^\^ vente de charité a remplacé l'Opéra-Comique pour les entrevues d'épousailles sous les yeux des bonnes grand'mères. Jen'y vois point de mal. Je dis seulement que cela n'a rien de commun avec le dévoue-
ment héroïque dont on fait tapage. La rharité, ai sens le plus élevé du mot, comporte un sacrifice d soi. Je ne veux pas douter qu'il n'y ait eu là de sacrifices aussi. Mais on avouera qu'ils n'étaient pu sans mélanges.
Sans mélange, toutefois, était le sacrifice d'EIis Blonska, cette humble servante des pauvres, dé pourvue de cornette et de millions. Une femme d bien, Mme Scbhimberger, l'avait priée de veni l'assister dans sa vente au profit des jeunes aveu gles. Elle était accourue. Pauvre de la pauvret suprême, Elise Blonska, fière entre toutes le femmes, gagnait sa vie par son travail, et consa crait la plus grande pai-tie de son nécessaire ii sou lager les misérables. A côté de Mme Ménard-Do rian, de Mme Francisque Sarcey, de M. et Mm. Jules Clqretie, de Georges Périn, du docteur Le louroeau, à côté de W. et Mme Gustave Pereire, . côté du fils de Mme Schlumberger, qui avait fai taire un instant sa douleur pour suivre au dernic repos l'humble amie de sa mère, j'ai vu des mal heureux déguenillés sangloter deiriére le cercuei de ma noble amie. Elise Blonska, toujours riante enjouée, indulgente, vivant de croûtes et n'allumant jamais de feu chez elle au cours des hivers le: plus froids, donnait tout d'elle-même et trouvai toujours que ce n'était pas assez. Chargée par quel- ({\ies femmes charitables de distribuer leurs aumônes, elle montait aux galetas, s'asseviiil aux berceaux aux paillasses aQreuses, discutait des budgets dt misèie, sans jamais se laisser rebuter par la tromperie, apportait des vêtements, des objets de literie.
PAR LES RUES iSd
des vivres, payait un loyer, dénichait par miracle un emploi, et, après avoir mis tous ses gens en voie de remonter vers la vie, les surveillait, les conseillait, les aimait.
Çt tout cela, par amour de l'art, c'est le cas de le dire. Car elle n'attendait rien de ce bas monde, et pas davantage du ciel lui-même. Le bien pour le bien. Aucun espoir de récompense. Combien des malheureuses victimes qui ont trouvé la mort aux cotés d'Elise Blonska pouvaient se vanter, peut-être, d'un idéal aussi parfaitement pur, aussi sublime? Plaignons ce prêtre qui, prêchant dans la chaire du vagabond de Judée, mentit a sa doctrine, même en distinguant du vulgaire troupeau quelques noms des aristocraties de la terre, serviteur de l'esprit de classe jusqu'à mettre au second rang les dévouements obscurs, jusqu'à oublier la parole fameuse : « Les premiers seront les derniers. »
Signe admirable des temps ! Voici que TEtat et l'Eglise se disputent l'honneur de tirer avantage de Tafireux sinistre dans l'Intérêt de l'esprit de classe. Félix Faure, qu'aucun coup de grisou ne jeta, que je sache, au pied des autels, s'en va, suivi de Henri Brisson et de Léon Bourgeois, francs-maçons et athées, se faire haranguer à Notre-Dame sur la politique tirée de l'Ecriture sainte. Un dominicain expose la pure doctrine catholique de l'expiation des fautes des méchants par le sacrifice des bons, — dont la Passion du Christ est l'emblème quotidiennement renouvelée par le sacrifice de la messe, — et la surprise des catholiques et Pindignation des athées sont extrêmes. L'As-
semblée nationale a voté l'érection d'un temple du Sacré-Cœur à Montmartre, avec cette inscription : Gallia pœnitens^ et les mêmes gens qui ont fourni trente millions pour soutenir cette idée que Sedan fut la rétribution de nos péchés, trouvent exaspérant que le Père Ollivier ait osé dire devant le Gouvernement républicain ce qu'ils disent à toute la France par la voix de leurs pierres. Le cardinal Richard, revenu tout exprès de Rome, écrit à Félix Faure, grand maître de La Laïque^ pour lui :annoncer que Marianne, revenue à la croix, y trouve ses péchés remis, et Marianne, hébétée, ne sait -que répondre. Les Juifs apportent des millions pour soutenir les œuvres antijuives qui les vouent <lans ce monde à l'exécration des hommes, et, dans l'autre, aux flammes de l'enfer. L'incroyance offi- ■cielle apporte son prestige^ si j'ose ainsi parler, à Fappui de ces écoles libres qui lui ont juré haine à mort. Les préfets de la République vont prononcer l'oraison funèbre de grandes dames qui ne les auraient pas admis dans leur cuisine. On nous donne gravement, pour la première des Françaises, la ■duchesse d'AIençon, Bavaroise de cette Bavière •dont les fils ont, après la bataille^ allumé l'incendie de Bazeilles où succombèrent dans les flammes tant de familles de France. Une Castellane américaine écrase les Français de la générosité de ses -dons. Une Castellane française, femme d'un aide <le camp de l'empereur allemand, qui fut l'un de nos envahisseurs, nous éblouit dans les journaux français de l'éloge dithyrambique de son maître •Guillaume, avec qui notre Président échange ridi-
calemenl des propos sur les desseins de Dieu. Le Kaiser^ la botte sur la gorge de Metz, nargue le tsar, d'élan tardif, en nous jetant une miette de& cinq milliards extorqués, que nous acceptons sans rougir. 11 veut venir à Paris pour consacrer, de sa présence tranquille parmi nous, Tacceptation par nous de la France démembrée, et il trouve des journalistes pour le solliciter à cet acte, d'où — je veux le croire pour notre honnedr — sortirait la ffuerre.
Fut-il jamais si folle confusion d'esprits et de choses ? Où est la probité d'âme, la sincérité de conscience, dans ce pêle-mêle d'universel naufrage? . Cherchez ce qui surnage, ce qui flotte au-dessus de toutes ces épaves de l'ancien monde et du nouveau, vous ne trouverez rien que l'esprit de classe. L'esprit de classe du passé, l'esprit de classe du présent. A travers les religions, à travers les patries, l'esprit de classe interdogmatique, international, réunissant en commune phalange tout ce qui, du César attardé au Juif an*obli d'or, au triste parvenu républicain, n'aspire qu'à se frotter d'aristocratie contagieuse, tout ce qui se croit des titres à fleurir d'une existence théâtrale, en contraste avec les obscures végétations de l'humanité d'en bas.
Dans l'évolution des sociétés, les classes, il est vrai, furent, suivant les temps et les lieux, des agents de vie supérieure. Mais il y avait de ce privilège deux conditions nécessaires : la croyance et l'action.
De la croyance, il ne reste plus qutî l'hypocrisie et le cabotinage.
Pour ce qui est de Faction, voyez ces jeunes gens du grand monde qui frappent à coups de canne, à coups de bottes les femmes affolées, pour s'esquiver lâchement du péril. Voyez ces domestiques sauveteurs. Voyez ces ouvriers, venus du hasard, qui exposent héroïquement leur vie, le plombier Piquet, qui sauve vingt créatures humaines et, tout brûlé, rentre à l'atelier sans rien dire.
Méditez là-dessus, si vous pouvez, derniers représentants des castes dégénérées et gouvernants bourgeois de l'esprit de classe.
PAU LES nuES i93
UEnfermé.
Auguste Blanqul, Gustave Geffroy, quel étrange rapprochement de noms ! Comment le ténébreux conspirateur, l'homme d'action toujours rassemblé sur lui-môme pour quelque bond de fauve contre l'ordre qui est, a-t-il pu, du fond de sa tombe, exercer l'irrésistible attraction que suppose le beau livre du Breton rêveur, épris d'art et de vie répandue ?
Tous deux de pensée très française, mais combien diflérents d'origine! Magie du sol des Gaules, universel creuset des races où le C-elte, le Latin, le Germain môme, dépouillés de leurs scories de tribus, laissent un pur métal d'humanité affinée !
Blanqui, Latin, penseur aigu jeté dans l'action violente, manieur d'hommes étranger aux complexes mobiles de l'âme vulgaire, s'obstinant ii chercher la mathématique de sa partie d'échecs contre les puissances régnantes, échouant, malgré l'clfort d'une pénétrante divination, faute d'avoir calculé tout l'homme, et jusqu'à la fin toujours disposant ses pièces pour la lutte nouvelle, toujours défait, jamais vaincu. Geffroy, de ces Gaulois accu-
lés à la mer d'Armorique par la poussée des hordes du Rhin, poètes de la forêt, de TOcéan, de la lande, promenant aux rochers des grèves la mélancolie de l'humaine destinée, mais gardant au cœur la flamme des anciens combats.
Quel point de contact entre ces deux âmes si diversement remuées des spectacles de Thomme, sinon la passion du drame humain lui-même ? L'un veut agir, maîtriser, gouverner les hommes, moins dans l'espoir de les conduire au dénouement de l'utopiste, que pour les lancer par les grandes avenues désobstruées vers une vie meilleure. Ce qu'il demande à la plus haute culture, c'est la doctrine de ses actes, c'est le perfectionnement de son outil d'action. L'autre, ému d'idéal, cherchant à son rêve, pour l'expression d'art, le fondement de vérité, et aboutissant, par le besoin d'ordre et d'harmonie, à la volonté de justice. Capable d'agir aussi, dans le sursaut de réaction né du contraste de ce qui est avec ce qui pourrait être.
Ainsi le désintéressement des hauts esprits anxieux du grand problème humain les conduit aux mêmes carrefours, en quête de beauté, de bonté sociales, et, malgré les mentalités diverses, les rapproche, les unit dans le commun effort contre l'antique servitude d'ignorance et de misère.
Donc, voici Geffroy, homme de lettres, critique d'art, psychologue, parcourant les champs de l'histoire pour y suivre, à travers les bouleversements du siècle, la trace des émotions populaires qui nous firent cette vie convulsée, et retrouver dans le chaos des paroles qui se mêlent, des actions qui
s'entre croisent, le fil ténu d'une évolution de pensée.
\J Enfermé^ un titre de roman. Tournez la feuille, une puissante monographie d'humanité. C'est le double caractère du livre. La vie de vérité dépasse ici l'imagination du romancier, et la sombre épopée du révolutionnaire paraît un long accès de folie aux générations désabusées de ce temps.
Quelle plus téméraire entreprise que d'amener à la lumière du jour l'âme enfouie sous l'inextricable amas de légendes néçs de passions qui sont toujours vivantes parmi nous ! Auguste Blanqui aura été, je pense, l'un des hommes les plus vigoureusement exécrés de notre âge. Objet du culte do ses deux admirables sœurs, passionnément aimé, servi par de rares fidèles, il eut le sinistre privilège d'attirer de tous les coins de l'horizon un effroyable orage de haines.
« Le plus capable et le plus scélérat de tous », disait M. Thiers, qui, pour avoir massacré dans Paris trente mille prisonniers en huit jours, fait proclamer en latin sa propre vertu par les pierres menteuses du Père-La-Chaise. Il n'y a pas besoin d'autre explication de l'aversion des ennemis. L'intelligence la plus claire, la plus éveillée, la plus difficile à séduire, à tromper, la volonté la plus résolue, n'est-ce pas assez pour expliquer la clameur d'aboiement des férocités apeurées ! Quant aux scélératesses, il serait bien malaisé d'en établir d'autres au compte de Y Enfermé que celles dont il subit tragiquement les coups.
Mais Téloignement, la défiance, l'invective pas-
sioiinée, riniplacablc détestation de tant de braves compagnons de combat, quelle cause ? Hélas ! l'homme, jusque dans l'extrême dévouement aux idées de justice, conserve trop souvent, au plus profond de son ame, l'inépuisable levain d'égoïsme mauvais qu'il rêve de détruire. Qu'est-ce que le succès a fait des chevaleresques républicains de 1848 et de l'Empire? Les réformateurs n'ont rien réformé, les amis du peuple l'ont fusillé, les dénonciateurs d'abus ont centuplé les sinécures, et sont, avec leurs petits, installés dans le budget dont ils vivent. Tout cela sous le couvert des nobles idées pour lesquelles ils se proposaient sincèrement de vivre et de mourir. Ce n'est pas le procès des individus que je fais. C'est un trait de psychologie sociale que je note au passage.
Auguste Blanqui n'était point de ces faibles âmes. Ironique meurtrier de sottises, contempteur d'attitudes théâtrales, il était un vivant reproche aux moindres. Les héros de batailles souvent sont haîsseurs des victoires de l'esprit. Et puis s'il exerça parfois le plein de l'attraction intellectuelle, Blanqui ne réussit jamais a développer autour de lui — pentêtre à cause de son extrême timidité de cœur — ce charme enveloppant qui, plus sûrement que ridée, plus fortement même que l'intérêt personnel, permet au chef, à certaines heures, de fondre les énergies éparses pour les jeter dans le moule de l'action préparée. Quel étonnant contraste avec Gambetta, d'origine latine aussi, qui fut surtout de grand geste et d'attirance personnelle. Les deux extrêmes de la race : Machiavel et Rienzi, ou, avec
la déformation des temps, Mazarin, Mirabeau: deux autres Italiens francisés de Thistoire. Bonaparte, de même race encore, dominateur sec entre tous, pouvait et savait charmer à ses heures. Il avait le prestige des victoires. Blanquî, solitaire, condamné à grouper sous lui des hommes, qui ne se livraient pas parce qu'il ne se livrait pas lui-même, comptait sur le magnétisme de l'idée. Ce fut Terreur capitale de sa vie.
Par ce trop rapide examen d'une seule des questions que pose la carrière de V Enfermé^ qu'on juge des difficultés de l'anivre où s'est acharné le patient labeur de Gustave Geffroy. Suivre l'âme la plus complexe, dans le développement d'une force superbe de pensée qui se traduit en d'éternelles défaites jusqu'au delà de la mort, à travers les aspects si changeants de la France depuis la Révolution jusqu'à nos jours, délivrer ce prisonnier qui, en outre des liautes murailles, vécut d'abord enfermé en lui-même, rendre la vie à ce mort qui fut fantôme à ses contemporains, évoquer l'être, le recréer, le faire évoluer, en montrant les ressorts de Faction, tout cela demandait une rare faculté d'analyse et de synthèse. Geffroy y a miraculeusement réussi.
Blan((ul, son pays, son temps vont au courant de la pensée, se développant, s'expliquant, se formulant en lumière. L'homme est modelé, pour ainsi dire à la Rodin^ en successions de plans très simples d'où jaillit la tourmente. La vie sourd du dedans, animant le relief des leviers en effort, faisant transparaître l'àme motrice.
Quant au décor du siècle, il apparaît brossé
d'une incroyable vigueur. Le style de l'écrivain, si subtilement fluide à son ordinaire, s'est tout à coup rassemblé, concentré, solidifié en traits d'énergique concision où se montre en raccourci toute la vie d'une époque. Je pourrais citer vingt tableaux qui sont autant de chefs-d'œuvre. En deux pages on voit passer, au galop d'une charge de bataille, la vertigineuse cohue de tous les mouvements de la Restauration entre deux convulsions de la Révolution tricolore. Lisez ce court chapitre où se résume, en quelques lignes, la philosophie des révolutions :
Lendemains de révolutions I Réveils surpris de ceux qui se sont endormis dans la fièvre de l'action. Les rêves agités des héroïques turbulences, et qui se retrouvent au matin, engourdis dans la stupeur des rapides événements accomplis, rappelant leur mémoire, s'efforçant de formuler en notions exactes les péripéties troublées de la veille. Les enthousiastes qui couraient par les rues, bondissaient aux péristyles des palais, jetaient vers le ciel de grands cris d'espoir et de triomphe, sont étourdis delà victoire et lassés du mouvement. Leur corps est abattu par la fatigue, leur esprit immobilisé parla courbature morale. Ils s'interrogent, surpris, les bras cassés comme au second jour des ivresses et des coups de passion, se demandant quel vin d'illusion ils ont bu, quelle ardeur de jeunesse et d'amour est montée à leur cerveau. L'énergie s'en va donc en contemplations, le vouloir n'a pas de suites, les acteurs redeviennent spectateurs. C'est qu'ils ont cru jouer une pièce entière alors qu'ils n'ont figuré que dans un prologue.
Une autre troupe va venir qui s*est tenue à l'écart pendant le tumulte, et que le manque de ténacité des bruyants encourage. Ces nouveaux venus vont ordonner le désordre, remettre presque tout en place, changeant seulement quelques étiquettes. Ce sont les fins, les méticuleux, les avisés, les
huissiers, les notaires, les avocats, les hommes d'affaires qui liquident les révolutions. Ils ont apporté en naissant le sens gouvei*nemental, ils connaissent les rouages précis et les ressorts agissante, ils savent les marches prudentes et les concessions utiles, et qu'il faut bien se garder de rien changer au train des choses et au sort des hommes. Ils sont graves et s'expriment avec solennité, et on les c^it volontiers sur parole quand ils affirment leur prédestination et leur compétence. Après les coups de feu et les renversement de trônes, ce sont eux qui rassurent la société par des affiches et des décrets que lisent bénévolement les combattants de la veille, redevenus les bons flâneurs de la rue.
Comment suivre récrivaîn à travers les tumultes de 1830 et de 1848, du siège de Paris et de la répression de la Commune, entrecoupés de longue mort dans l'obscurité des cachots ? En quels mots caractériser le solitaire qui, donnant tous les jours un morceau de sa vie pour l'inconsciente masse, écrivait hautainement de la foule : « Que d'autres portent leur encens à cette idole. Elle n'aura pas le mien. Je n adore pas le crocodile, » Il faut prendre le livre, et, quand on l'a pris, on ne le quitte plus.
J'indique le sujet sans l'aborder. Je garde en moi d'inoubliables visions de Blanqui, à Sainte- Pélagie où je reçus le premier choc des brûlants rayons noirs qui dardaient de la blanche face amaigrie, pendant le siège où sa voix ne fut pas écoutée, plus tard, au lit de mort, dans l'irréparable défaite...
Je note un seul trait. Au premier tressaillement de la France menacée, le révolutionnaire s'est
retrouvé patriote. L'affaire de la Villette fut une folie, où la troupe émeutière entraîna celui qui prétendait lui commander — la fonction du chef populaire étant de suivre, dit tristement Geffroy. 11 n'en est pas moins vrai que la France était sauvée, si elle avait pu se ressaisir à cette heure. Blanqui l'avait vu, lui : mais il fallait Sedan pour dissiper Taveuglement de tous.Et pas assez complètement, hélas î pour éviter le désastre du siège. En vain la Patrie en danger pousse ses cris d'alarme. Point de lecteurs. Le journal meurt, et la destinée s'accomplit.
Le fort du Taureau a recueilli le vaincu. Là, seul sous le ciel impitoyable, il s'abstrait de sa terre, et, tout serein d'une éternelle souffrance, écrit Y un des plus beaux poèmes de l'homme : V Eternité par les astres. Qu'importe la défaite d'un monde ! Le temps et l'espace infinis ont d'inépuisables réserves pour des combats meilleurs. Hymne suprême du rêveur à qui s'est refusé son rêve dans la vie, et qui, de son autorité souveraine, l'ajourne aux réalisations de la mort.
Je m'arrête. Quoi qu'il arrive dans les astres, riiumanité de notre planète, pour atténuer quelque chose de sa misère, a besoin d une effrovable dépense de douleurs. Blanqui en apporta sa part. Nous pouvons, nous devons même lui concéder 1 avantaoe d'un généreux surplus.
Dans les t(Mnps que nous traversons, cette vie de (Icsintéresseinent total, dans une auréole de haro, ne découragera que les h\ches du grand combat pour la justice et pour la vérité. Quiconque veut
tenter de ne point passer en vain sera réconforté de la haute et sévère leçon d'une âme immuable dans la plus cruelle destinée, puisant dans la défaite iticessamment renouvelée le courage que les faibles attendent de la victoire, accomplissant en toute simplicité l'absolu sacrifice, et n'attendant rien en retour, pas même, peut-être, la tardive réparation du temps, qui vengera le vaincu de ses vainqueurs.
Constantin Meunier.
Un bel article de Geffroy m'a envoyé tout droit à l'exposition de Constantin Meunier, où du matin au soir et du soir au matin, j'ajournais, ma visite. Je connaissais quelques-unes des œuvres capitales de l'artiste, et je savais ce qu'il en faut penser. Mais j'étais insuffisamment préparé, je l'avoue, à la pleine révélation du Maître, telle que je l'ai reçue aux salles de VArt nouveau. Qu'il me soit permis, après que les juges qualifiés ont parlé, de dire l'impression d'un de ces non-professionnels pour qui, au demeurant, le statuaire, le peintre, le poète mettent le meilleur d'eux-mêmes dans un effort d'art au profit de la foule qui passe.
L'embarras de nos artistes, aujourd'hui, n'est pas dans la technicité. Ils connaissent, en général, de leur art, tout ce qu'un maître en peut apprendre. La structure, les proportions, les valeurs n'ont, pour eux, point de secrets. Ils savent faire. Seulement, ils ne savent pas quoi faire, et c'est là leur plainte constante. L'antiquité faisait des dieux: ils font des dieux et des déesses: Vénus, Diane ou Junon, h la ressemblance de Jeanne
Granier, de Céline Chaumont ou d^Alice Lavlgne, suivant le goût du jour.
Le moyen âge sculptait ou peignait des Christ, des Vierges, des saints, des scènes de TAncien ou du Nouveau Testament. Combien de nos peintres, de nos sculpteurs font de même, plus ou moins gauchement, d'une naïveté de roués, ou de la plate modernité de Técolc. La Renaissance ayant paganisé le christianisme, nous l'avons embourgeoisé, et comme le grand xvi® siècle a peint des Jules II, des Léon X, des François P*", des Charles-Quint,des Médicis, des Bore^ia, des Monna Lisa, des Laura di Dianti, on nous fait des images de Léon XIII, de Félix Faure et de Mme d'Uzès.
Seulement, il y a une différence capitale.
Phidias sculptait des Dieux parce quil y avait des Dieux, L'anthropomorphisme hellénique exaltait la forme humaine jusqu'à la faire divine, et qui a vu le marbre de Praxitèle à Olympie sait de quelle idéale lumière l'homme put éclairer l'âme de ses Divinités. Autour des Olympiens, comme des héros légendaires, les processions se formaient, évoluaient selon le rite, sacrificateurs conduisant la victime, porteuses de corbeilles, de vases ou de couronnes, cavaliers et soldats, tous dans une des hautes manifestations de la pensée de l'Hellade. Les statues des orateurs, des athlètes, les figurines de la Béotie et de l'Asie-mineure, les peintures des vases nous ont complété le tableau de la vie des anciens. L'esclave, dans son avilissant labeur, seul, surffit lui-même à la lumière.
Tout Tart gothique fut un élan de foi. Dieux,
Saints, Démons, bêtes de l'Apocalypse, toutes ces choses furent vivantes dans Tàme chrétienne, et les rares notes de vie humaine qui en sont, parfois Taccessoire, n'apparaissent là qu'à titre purement épisodique.
Avec la Renaissance, l'amour de la forme et de la chair a reparu : d'où le besoin d'introduire des observations de vie dans les représentations mythiques où l'on cherchera désormais tout autre chose qu'une inspiration divine. Le Christ et les apôtres seront irrévérencieusement représentés par d'illustres personnages du temps, et l'Inquisition se fâchera, comme d'un sacrilège, des chiens que le Véronèse fait spectateurs des Noces de Cana.
C'est la vie réelle qui s'impose, au lieu de la vision mystique disparue. Alors, tout ce qui compte dans le monde, papes batailleurs, princes, aventuriers, dames de tout renom, désertant les tableaux de sainteté, voudront se manifester dans leur cadre, et, par eux, la vie humaine passagère reprendra ses droits sur l'éternité céleste, si peu propre aux touches de réalité. L'artisan, le serf, n'apparaîtront encore qu'en lointaine perspective, comme aux bas-reliefs des grandes cathédrales. Enfin, l'homme reprend possession de lui-même, la foule est déchaînée, toutes les barrières tombent, l'art s'empare de la vie, de toute la vie. Dans cette miraculeuse cohue, où rechercher, où prendre les caractéristiques d'un temps? Jules II, h^'ançois P»', Borgi^, Biauca Capello furent de merveilleux points de repère. Bertin l'aîné, de même, sera le signe d'une époque. Mais Léon XIII, Félix Faure et Mme d'Uzès,
bien que fort distingués à des titres divers, ne marquent rien du tout, sinon des modes de choses qui s'en vont. Par eux, le siècle ne sera point caractérisé, et le dernier mineur du borinage, si Tart le peut synthétiser dans une attitude, un geste, une expression, sera plus vraiment représentatif de noire ordre social qu'un introducteur des ambassadeurs ou un académicien.
Voilà précisément ce qu'a pensé Constantin Meunier, fixant obstinément son regard sur l'homme en lutte avec la terre. Il a regardé, il a vu, il a compris, et il a exprimé. Je vois que des critiques discutent sur sa pensée, et l'on me dit qu'aux amis qui lui prêtent les plus hautes conceptions, l'artiste répond simplement : « J'ai observé. » C'est, en effet, le mot qu'il faut dire, car observer c'est découvrir. En voyant, en rendant juste, on découvre, on révèle. Et c'est ainsi que Constantin Meunier se trouve avoir, au moyen d'une douzaine ou deux de figures de bronze, rendu l'épopée du travail avec une puissance inouïe, taudis qu'il n'eût abouti qu'à nous choquer, peut-être, si quelque conception dogmatique l'eut conduit à fausser, à discorder la vie.
Ce qu'il nous montre, nous le voyons tous les jours. Seulement, nous n'y prenons pas garde\ La vie nous emporte, et les notes de vie que nous . pourrions saisir au passage, sont trop fugitives, trop subtiles, pour que nous les puissions fixer en nous avant qu'une longue accoutumance d'art ne nous en ait fourni le moyen. C'est pourquoi l'artiste est éducateur au môme titre que le savant,
à condition qu'il soit également fournisseur de vérité. Constantin Meunier, qui procède directement de Millet, interprète le monde, tout comme Newton, préparé par Huygens et Kepler. Et à mesure que ces hommes font pénétrer en nous quelque chose de l'univers, ils nous complètent, ils nous agrandissent, ils nous font. Parce que, éducateurs, ils sont créateurs.
Le grand artiste belge, disais-je tout à l'heure, nous a donné l'épopée du travail. Je parle du tra— vail direct de l'homme sur sa dure planète. Il faut tirer du sol la substance de vie. Laboureurs, mi-^ neurs, carriers s'acharneront pour vivre contre ^la terre avare qui défend ses trésors. Pêcheurs, abatteurs, tueurs de tous noms, achèveront l'œuvre fatale, et de l'énorme accumulation de force jaillie de tous ces muscles contractés, de tous ces squelettes raidis, se fera la plus haute puissance d'évolution de l'humanité tout entière.
Et pourtant, ce labeur acharné, ce labeur ingrat par qui nous vivons, par qui nous pensons et faisons, stigmatisé par nos livres saints comme une «[échéance, relégué par tout le monde antique dans lebî»s-fond social, semble encore aujourd'hui reflet «l Uue malédiction implacable. La science l'a développé au delà de toute croyance, sans le rendre plus doux. L'immense armée de l'usine manie, fend, tenaille, martèle ou lamine — dans le silence d'on ne sait quelles pensées — d'énormes blocs de métul que l'hélice ou la roue disperseront dans le monde pour y faire des commodités de vivre.
Ses hommes par la loi du nombre et de la force
sont les maîtres de tout. Il suffit, pour leur action décisive, d'une claire notion de droit, d'une volonté de justice qui fera donner les lourds maillets contre les fragiles remparts des privilèges séculaires. Le jour n'est point venu, que de vagues lueurs seulement annoncent. Cependant, l'homme aux bras nus s'escrimant de sa masse, de son pic, ou de sa charrue contre la terre-mère^ donne à nos temps son véritable caractère, et qm le saisira dans sa vie vraie, sans gauchissement d'emphase, tout en simplicité d'action, dira le drame moderne et, par l'émotion suscitée, préparera les réparations futures.
C'est Tœuvre de Constantin Meunier, oeuvre de poésie grandiose par la seule force d'exaltation de la juste vérité, œuvre de réalité poignante par le contraste aigu de l'acte et du sentiment. Ce Mar^ ieleur si simple et si grand, qui, tout bardé de cuir, me rappelle, je ne sais pourquoi, le Colleoni de Verocchio sous sa cuirasse, c'est un combattant aussi. Mais qui comparera les batailles? Le condottiere s'en va, stupidement féroce, tuer pour qui le paye. L'autre expose sa vie, la donne par morceaux pour faire vivre. Appuyé sur l'énorme tenaille, le corps souple — au repos, mais disposé pour l'action sollicitée du regard — attend la pâte de feu que, dans l'aveuglement des étincelles, le marteau, va pétrir et dompter tout h l'heure. La, comme dans l'œuvre tout entière, ce qui frappe d'abord c'est l'idéale adaptation de l'homme à l'acte,, l'harmonie simple et juste par laquelle ils se complètent et se suggèrent l'un l'autre.
Le miracle, c'est d'avoir fait surgir l'intensité de
Texpression de la parfaite convenance des attitudes^ de la juste mesure du geste indicateur de l'effort où tout le corps et toute la pensée le convient. C'est là le trait commun de tout ce peuple de bronze aux prises avec la matière rebelle. Point de cris, point d'apitoiements, point d'outrance. Le drame sort du dedans. Si la plus haute poésie s'en dégage, c'est qu'elle y est naturellement contenue. La poésie de l'être et de l'action, non des fausses conventions d'un jour.
Le Briquetier d'on ne sait quelle Babel, tendant sa brique au compagnon sur la muraille, de tout l'élan de son corps, crie : « Toujours plus haut! )). Et cependant, que fait-il que nous n'ayons cent fois vu faire sans demeurer saisi du geste sublime? Piiddleurs, Mineurs^ coiffés de l'antique pétase, sans crâne, tout en face osseuse, au repos, arc-boutés contre le four d'où la lourde pince extrait la fonte pâteuse, incrustés dans la veine de houille où l'homme se moule sur la coulée de l'abattage, Dchardeurs dans les fières attitudes de la force victorieuse, tous totalement tendus vers l'acte unique qui les justifie.
Un merveilleux fragment d'un groupe inconnu : V Industrie, Deux hommes, l'un criant d'ahan dans l'éclat de l'aveuglante fournaise, l'autre tout ramassé dans la volonté du regard, lèvres serrées, mâchoire contractée, projetant un biceps que rien ne fera fléchir. La majesté des frontons d'Olympie, avec le ferme modelé des grands maîtres.
Comparez le Carrier avec V Abatteiir, Gestes voisins. Mais, sans parler de l'attitude différente
voyez run se ruer éperdument contre le roc, et Tautre, avant de faire éclater de son maillet pointu le crâne de la bt^te^ imposer le sursis d'une vacillation de pitié à l'implacable fatalité qui le pousse. Où est cela? Dans tout l'être, et de là vient rintcnsc émotion de l'ensemble.
Sur le dos du cheval à l'abreuvoir, u^ rustique (lésar demi-nu, se retenant à l'encolure, ploie superbcnuMit le torse d'un dominateur du monde. Le Faucheur^ recevant au tranchant de sa faux l'herbe molle qui s'abandonne, ou essuyant d*un revers de main patliélique la sueur «d'un front brûlé. Le Semeur^ lançant son geste auguste dans la plaine, les Moisso/inc/irs taillant le. blé de la sape ou liant la gerbe drue, le Pi^clieur, qu'une irrésistible attraction emmène sur son cheval au (lot qui se retire; la (j/chcy bas-relief tragique, où sous les lourdes nuées deux hommes, tète basse, reins courbés, tirent d'un elfort suprême quelque herse qui ne peut déprendre ses grilles de la terre. Fout un peuple, disais-je.
l^ùt s'il vous faut conclure : VAncélrc, émacié, fourbu, fini dans 1 hébétement du vide de sa vie, 1(* (ln*V(d (lu nuneur dont la tête tombante entraîne au sol la carcasse disjointe, la Douleur, une forme de femme incroyablement palpitante, penchée, sans geste et sans voix sur les restes humains (jue lui retourne le «grisou.
Je m'anéte. Que d'admirables morceaux je néglige, .l'aurais voulu dire l'homme, professeur de dessin a l^ouvain, ([ui refusa les oflVes magnifiques d'un fondeur parisien, parce qu'il entend mettre
sa touche personnelle à chacune de ses rares épreuves. Je n'ai parlé que du statuaire. Il reste le peintre. J'en ai déjà trop dit, n'est-ce pas? Pas assez à mon gré, pour rendre l'impression reçue.
.sJ
a Les mauvais bergers
Octave Mîrbeau, dans sa belle tragédie sociale de la grève, développe devant nous l'horreur des grands conflits industriels nés du machinisme impitoyable. Le drame de misère s'y déroule au complet, depuis le grabat où agonise le lamentable machiné jusqu'aux somptuosités féroces du patron machitieur.
Dans la bauge du pauvre, l'amour à côté de la mort. L'agonie de la mère qui meurt de la machine, et la déclaration d'amour de Jean Roule, entre coupée des hoquets de l'agonisante : « Je t'aime, Madeleine, pour tes yeux qui ont pleuré de misère, pour ta jeune beauté où le travail a laissé sa marque de douleur, pour ton âme de lutte et de foi ! » Un grand cri rompt l'embrasement d'amour. La mort est venue ! Le père s'affole, gémit : « Ce n'est pas juste ! ce n'est pas juste ! », maudit l'usine qui lui répond par le flamboiement de là forge, le sifflement de la vapeur, l'écrasement rythmé des choses sous les coups du marteau-pilon.
Dans le palais du Maître, les propos avant-coureurs des répressions sanglantes où se perd la parole
de pitié, la scène poignante où la vieille femme, affreux débris d'usine, qui vient poser devant le chevalet de la jeune patronne, s'entend recommander de prendre un air de tristesse, comme si elle était malheureuse. Puis le fils du patron qui demande justice vainement, et le patron lui-même, qui n'est pas méchant et tâche de concilier l'apitoiement, que veut son cœur et que condamnent ses paroles, avec le besoin supérieur de s'accroître toujours quandil ne peut grandir que de la diminution des autres.
Alors la rencontre, les délégués de la grève et le patron face à face. Les uns demandant justice^ l'autre les chassant, avec son propre fils, pour toute réponse. Et dès qu'il est seul, le remords, l'angoisse des catastrophes irréparables. Le clairon annonce l'arrivée des troupes. « Déjà ! » s'écrie le malheureux qui les a fait venir. Oui, trop tôt ! Car tout à l'heure, dans les dé<'.ombres de l'usine, il se heurtera aux cadavres de son fils tombé sous les balles, et Madeleine, femme de Jean Roule, embrassant son homme mort, annoncera, tQute sanglante^ qu'elle porte dans ses flancs le vengeur.
Un drame de réalité si terrible ne pouvait, en raison des émotions d'actualité qu'il soulève, passer sans de vives résistances. La critique a rendu pleine justice à l'auteur, que la puissance de son talent a mis depuis longtemps hors de pair. La question sociale audacicuscment portée par Octave Mirbeau sur la scène, nous montre, sous le maie écrivain, le penseur généreux, ardent aux revendications de pitié, l'homme de volonté qui ne voit dans l'art
PAR LES nuES :2L3
qu'une manière supérieure de rendre en acte les sensations reçues. Les professeurs de drame lui reprochent, nous dit-on, d'avoir manqué aux règles d'Aristote. La critique peut être juste. Il me paraît même nécessaire qu'elle le soit, car il est absurde de vouloir emprisonner dans un cadre identique Texpression d'états sociaux divers. J'observerai cependant que la sobriété de moyens dont on blâme Octave Mirbeau, loin d'être exclusive de l'art, nous ramène précisément au théâtre antique dont la simplicité nous est aujourd hui donnée comme l'achèvement de l'art dans la représentation de la vie.
On accuse encore Tauteur des Mauvais Bergers de n'avoir pas conclu. La vie conclut-elle donc ? Le bien et le mal n'y sont-ils pas étroitement mêlés avec des apparences de conclusion bonne ou mauvaise, suivant le moment où il plaît à notre artifice d'arrêter Taction, inarrétable. Le plus haut enseignement qu'on en puisse tirer n'est-il pas de l'effort vers le mieux à travers la résistance des niasses obscures comme des intérêts dominateurs? Quelle plus réconfortante conclusion que de nous (aire croire à la fécondité de la douleur pour développer dans les soullrances du présent le germe précaire de la justice d'avenir?
Ceux-là, je le sais, n'ont point de telles pensées qui reprochaient à Octave Mirbeau de ne leur avoir point épargné la vue des horreurs du champ de bataille. L'usine incendiée, la dévastation de la fusillade, les blessés, les cadavres. Détournez de nos yeux ce spectacle ! Pourtant, c'est la leçon de
choses, précisément, celle qui a le plus de chance d'agir sur la mentalité publique et de faire réfléchir ceux de nos contemporains qui s'accommodent, avec une conscience trop légère, de la répression sauvage dans les grèves. Oui, l'esprit humain est ainsi l'ait que la pensée d'hommes de chair et d'os tombant sous les balles, à l'autre bout de la France, n'émeut qu'une minorité de penseurs ou de cœurs pitoyables, tandis que sur la scène, présentés en image vivante à notre vue, des mannequins san glants font reculer la foule d'horreur. Pour cela, je ne puis que féliciter l'auteur dramatique de son audace. Puisque le simulacre prochain nous étreint, nous apitoie plus que la vérité lointaine, apprenons, s'il se peut, de la fiction à faire des réalités moins barbares. « Supprimez le cinquième acte », a crié quelqu'un. Supprimez-le donc, vous-même, de la vie.
Le seul point où j'aie des réserves à faire, c'est dans le discours de Jean Roule à ses compagnons. Les défiances injustes de la foule — avec ses revi- • rements soudains, aux heures difficiles, contre les meneurs — sont prises sur le vif. On a beaucoup commenté le passage de la harangue anarchiste où Jean Roule, refusant le concours des députés radicaux aussi bien que les députés socialistes, maudit la politique et les « politiciens ». Cela est conforme sans doute aux données de l'anarchie, qui voit l'autorité funeste sous quelque forme qu'elle se montre. Mais il apparaissait d'évidence que le long ^léveloppement contre « les mau{>ais bergers » de toutes nuances, était cher a l'écrivain lui-même, et
il ne s'en est point caché dans Tartlcle où il a commenté sa pièce.
La politique mérite-t-elle tout le mal qu'en pense Octave Mirbeau? Je ne saurais le croire. Que signifie ce mot, sinon une coordination, sous la conduite de quelques-uns, des mouvements de l'esprit public en aspiration de progrès ? Ces mouvements, sans doute, sont plus ou moins heureux, la direction des coordinateurs est plus ou moins efficace, plus ou moins désintéressée. Il n'en est pas moins vrai qu'il sort de ce tumulte humain une amélioration lente, mais efiective. Cette œuvre est le résultat commun des efforts de tout ce qui pense et de tout ce qui agit. L'idée la plus belle a besoin d'être transposée dans l'action pour que sa vertu de progrès se réalise. C'est pourquoi, à côté du penseur, il faut l'homme d'application. Jaurès mis en cause avec sa carmagnole aurait beau jeu de répondre à Jean Roule : « Les hommes de lettres ont-ils fait davantage ? »
Je demande, pour moi, à réunir l'homme d'art et de pensée avec J'homme d'action dans la même reconnaissance. Beaucoup se sont trompés, beaucoup se tromperont encore. Il n'importe. Une erreur reconnue prépare la vérité. Beaucoup ont eu des défaillances. Il faut les plaindre et passer. L'humanité n'a pas le temps de s'attarder à ces misères. Un Schœlcher qui, d'un trait de plume, abolit l'esclavage, résume à ce moment tous les efforts heureux ou malheureux dans le donaaine de l'idée, comme dans le domaine de l'action, dont il est, pour une heure, l'aboutissant. Penser est beau,
2i6 AU FIL DES JOUKS
agir aussi : plus difficile, peut-être, à cause de tous les intérêts hurlants qui se dressent contre l'action nouvelle. Au lieu dé vous excommunier les uns les autres, aidez-vous artistes, penseurs, agisseurs. Ce n'est pas trop d'une poussée totale d'ensemble pour l'énorme effort de la masse humaine à mouvoir.
Depuis la Grèce et Rome, sans parler de l'Orient, nos Etats de civilisation occidentale ont, dans le tumulte dp leur histoire, de grands noms à citer, et le champ de la politique ne fut pas toujours moins fécond que celui de la pensée pure. La liste serait longue s'il fallait dire, dans les conflits sanglants des partis, tous les grands dévouements dont s'honore l'humanité. Comment distinguer toujours entre le penseur et l'homme d'action? Comment classer Jean Huss, Savonarole ou Luther, par exemple .*
Rabaisserons-nous le débat aux hommes de notre temps ?Blâmera-t-on les députés radicaux ou socialistes pour leur impuissance dans les grèves ? Que dirait-on s'ils refusaient de se rendre à l'appel des ouvriers ? L'imperfection des chefs ne saurait être le seul facteur, en présence de l'imperfection des foules. Je n'ai la superstition ni des individus, ni du peuple souverain. Je crois à la pitié, à l'élan généreux de Tesprit, au besoin de justice dans l'homme isolé, dans les hommes réunis. Je crois que suivant la diversité des natures il se dégage de cet état d'àme une puissance dépenser, une puissance de vouloir et d'agir: mème^mpulsion de donner de soi à autrui. Quand nous aurons tué l'Espérance, dit justement Mirbeau, c'est pour l'huma-
nilé la mort. Eh bien ! rhumanité ne veut pas mourir encore. Prêchons-lui Tespérance des victoires d'idée, qui surgiront des défaites éphémères Crio-ns confiance à tous et à chacun. Confiance dans lapensée, confiance dans Taction, confiance dans les hommes faillibles qui cherchent à tâtons la justice. Car leurs erreurs d'un jour seront dissipées, et toutes les volontés de bien, comment qu'elles soient manifestées, s'accumuleront en force de justice pour diminuer le malheur humain, pour accroître l'homme meilleur.
J'écoutais le drame angoissant où Mirbeau a ordonné pour nous les cruelles péripéties de l'écrasement quotidien des faibles par les forts. Je regardais passer la vie douloureuse des hommes, ouvriers et patrons, lancés les uns contre les autres dans la sombre mêlée des égoïsmes en fureur. Et voilà que le mot de Gambetta me revint en mémoire : « Il ny a pas de question sociale, » C'était hier. 11 semble que cela soit du temps de Clovis.
Qu'est-ce donc qui nous étreint dans la simple et forte tragédie de Mirbeau, sinon la conscience (jue les horreurs dont la scène nous fait témoins ne sont rien que de la réalité vivante ? Qu'est-ce autre chose que la vie, cette implacable bataille des exaspérations humaines aveuglément entrechoquées ? Que veulent ces hommes ? Vivre ! « fis ne demandent rien que de juste », dit le patron, songeur, qui ne leur a même pas répondu.
Vivre ! Ce mot représente " pour l'un le nécessaire, pour l'autre un superflu dont re.traînement de l'action ne lui permet pas de fix* . la mesure.
(( Je veux vivre totalement », s'écrie l'anarchiste Jean Roule, et le patron, misérable dans ses richesses, le patron, qui ne donne d'autre but à ses efforts que de réaliser toute la vie possible, chasse pour ce mot l'homme, son frère, devenu son ennemi.
Il le chasse, et tout aussitôt s'affole de douleur, et pleure sur lui-même, car son fils, son fils qu'il vient de chasser pour avoir osé dire la parole de pitié, son fils est du même coup jeté par lui-même à la mort.
C'est que la Némésis est en route, et le clairon annonce que la fatalité doit achever son cours. Les fusils sont chargés. Par le fer et par le feu, la grève doit finir. Et elle finit en effet dans le sang et dans l'incendie, Pitié! Pitié! C'est le patron maintenant qui demande merci. Trop tajrd! « Je vous adopte tous, ma fortune est à vous; dites-moi seulement où est mon fils. » Le silence. Le silence de la foule, le silence des cadavres. On apporte Jean Roule et le fils du patron enlacés dans la* mort. Le vainqueur terrassé se tord dans l'agonie. Et voilà que Madeleine a senti dans ses flancs le fils de Jean Roule qui veut naître. Victoire? c'est Tavenir qui, par le miracle de nos douleurs, fera, sur (( le charnier de l'histoire », surgir la paix du a bonheur libre ».
Tel est le fait humain: toute la question sociale elle-même, dramatisée d'un art si complet, si puissant que l'auteur s'efface, et qu'on ne voit plus rien ([ue les personnages de la vie. Le style de Mirbeau, déjà si nerveusement condensé, s'aiguise en des
traits de simplicité violente et grandiose qui frappent au cœur et font sursauter les fibres douloureuses. Et l'art est si grand qu'il semble qu'il n'y ait point d'art. C'est tout l'homme dans sa bonté, dans sa férocité, dans sa vérité. L'homme pitoyable, l'homme implacable, torturé, torturant, marchant, dans le crime et dans la bonté, vers des choses meilleures.
L'heure . viendra fatalement où notre indifférence barbare fera place à la grande pitié humaine que nous savons chanter, mais que nous n'osons pas encore agir. Pour avoir appelé ce moment qui fera date dans l'histoire de l'homme, pour l'avoir préparé avec les chanteurs de Carmagnole à tort exécrés de Jean Roule, Octave Mirbeau, emportera l'applaudissement de tous les hommes de paix qui attendent la justice heureuse de l'esprit humain rasséréné.
Des bêtes.
OiLa beaucoup écrit de rintellîgence des bêtes. Souvent à rebours, selon moi, car les observateurs de rencontre ou de méthode prêtent volontiers à cette humanité rudimentaire des subtilités de sentiment et de raison qui sont chez nous l'effet de révolution progressive. C'est tout contrairement qu'il faudrait procéder. Au lieu de vouloir trouver, à tout prix, de l'homme civilisé dans la bête, la psychologie comparée devra mettre en lumière dans l'homme le développement des facultés primitives d'abord manifestées dans le règne inférieur.
Ce n'est pas moi qui voudrais nier les admirables spectacles de la bête isolée ou associée. Seulement, quand on a fini d'admirer, il faut tâcher d'interpréter pour comprendre. Or, la plupart des esprits s'obstinent encore à renverser le problème, et cherchent des parties de cérébration à l'origine d'actes qui marquent un étonnant progrès sur l'animalité commençante, mais ne sont, au regard de notre actuelle humanité, que des jalons de la route parcourue.
Je ne dis rien de la prétendue distinction entre rinstinct et rintelligence. Cette naïveté spiritualiste née du besoin d'isoler rhommedans le monde, ne se rencontre plus guère que dans nos écoles où nous dépensons superbement tant d'efforts pour retarder le naturel progrès de l'esprit humain. En dépit de la Sorbonne, de T Académie, et même de la Comédie-Française, la science, très honnie, a au moins réussi à mettre l'homme à sa place dans l'ordre de l'univers. Elle montre en voie d'ascension cçlui que la Bible d'abord fait déchoir, et cause ainsi beaucoup de peine aux gens qui se font un confort de l'antique tradition. Leurs cris de malédiction ne faisant plus de tort qu'à eux-mêmes, contentons-nous, pour toute réponse, d'ouvrir les yeux aux phénomènes du monde.
Ces pensées se présentent à moi tous les jours au spectacle des bêtes qui font la vie de mon jardin. J'ai là notamment une partie de forêt composée d'un marronnier respectable où deux familles d(* pigeons vivent en étal de fraternelle hostilité.
Dès que l'idée m'est rebelle, mes yeux quittent d'instinct le papier noirci pour consulter vaguement l'herbe, l'arbre et les bêtes. Si la consultation ne donne pas le résultat attendu, me voilà en trois pas dans la campagne parisienne, observant en dépit de moi-môme les actes quotidiens de mes frères eniplumés. Et comme le besoin de ce secours intellectuel ne se fait que trop souvent sentir, il se trouve que j'ai de la sorte amassé quelques observations qui me semblent dignes d'être rapportées.
J'eus d'abord deux beaux pigeons bleus dont la robe — sauf la collerette blanche absente — est identique à celle du ramier. On les connaît au quai des oiseleurs sous le nom de Mondains pattus. Comme beaucoup d'autres mondains moins pattuSj ils manifestèrent d'abord une incroyable propension à l'œuvre de chair qu'un commandement divin n'autorise chez nous « qu'en mariage seulement». Le mariage y était, suivant les formes du monde pigeonnier. Je fermai donc bénignement les yeux et le reste ne tarda pas à s'ensuivre,
Jusqu'au moment de la ponte, j'avais remarqué que le mâle appartenait h ce genre d'irréguliers que nous dénommons coureurs. Chaque jour, après d'amoureux ébats, je le voyais décrire en l'air de grands cercles, puis piquer droit sur le ruban de Seine que je domine de ma terrasse, et se perdre du coté de Grenelle. Je dois dire, à son honneur, qu'il ne découcha jamais. Mais il ne rentrait guère qu'au soir. Cependant dame pigeonne voyait tout le jour passer d'autres pigeons qui l'invitaient d'ilri coup d'aile, mais elle avait sa vertu, et loin de céder à l'immorale tentation, ferme sur son arbre, elle attendait que le volage lui ramenât la suite des plaisirs légitimes trop tôt interrompus. On dit que cela ne se passe pas toujours ainsi dans l'humanité.
Aussitôt les deux œufs pondus, voila mon pigeon qui abrège ses absences et revient régulièrement vers une heure de l'après-midi pour relayer la couveuse en s'installant à sa place dans le nid. Ainsi de tous les jours. Si j'essayais de le déplacer, il me criblait la main de coups de bec, me battait
la face de son aile, rentrait d'autorité dans la cage et rassemblait bien vite les deux petites boules blanches au plus chaud de la plume paternelle.
Quel sentiment ramenait chaque jour ce volatile coureur a ces frêles coquilles ? L'amour explicable pour les petits, dès la naissance, se comprend assez mal pour une inerte pellicule de chaux. Je dis l'amour, parce que les métaphysiciens, distingueurs de rinstinct et de Tintelligence, ont dû laisser le même nom aux phénomènes affectifs de Thomme et de la bête.
Supposez un coureur — du monde non pattu — se privant des plaisirs du cercle pour charmer les ennuis d'une grossesse dont il n'a connu que les joiesl On ne manquerait point d'expliquer cette noble conduite par le beau mot de devoir. Je ne chicane point là-dessus. Mais lorsque M. Jules Simon prend des attitudes mystiques pour m^expliquer l'origine divine du devoir dans l'âme humaine, n'ai-je pas le droit de lui montrer de simples bêtes, qui, sans prédications d'église ou de Sorbonne, font tout de même que les meilleurs d'entre nous, et ne prétendent pas pour cela gagner le paradis ? Est-ce rabaisser le devoir que d'en trouver la source non dans l'arbitraire d'une volonté supérieure, mais dans leç conditions mêmes du développement de tout organisme ? Cela n'aboutit sans doute qu'à la constatation d'une des formes de cette attraction qui est la loi du monde. Mais n'est-ce rien de se débarrasser d'hypothèses qiii nous font interpréter le monde à contre sens ?
Si l'attraction est la loi du monde, une corres-
pondante force de répulsion n'est pas moins nécessaire. Et voici que je la trouve encore chez les pigeons de mon marronnier.
Les petits n'avaient pas huit jours, que mes deux Mondains pattus s'avisèrent que l'œuvre de procréation pouvait être reprise. Nouveau* nid dans la cage voisine, et nouvelle famille fondée. Celui des deux parents qui ne couve pas, nourrit les pigeonneaux, leur déverse dans le bec le produit de sa digestion ou les instruit à piquer le sarrazin, le maïs. Le devoir, le devoir, toujours.
Mais voilà des devoirs contradictoires. La seconde couvée va éclore, la première est un embarras. Il faut choisir. L'humaine hypocrisie dispose d'un temps plus long pour graduer les sentiments, sans parler des ressources du langage. Le Mondain pattu proliférant tous les mois, n'a pas plus de quinze jours pour passer de l'amour à la haine. Il se résigne donc, et, dès que les petits sont en état de pourvoir à leur nourriture, je les vois chassés de la cage à grands coups de bec, et plumés a vif par ce même père qui, huit jours plus tôt, offrait sa vie pour les défendre. Ils sont bien étonnés, les pauvres, de n'avoir pas le temps d'être ingrats. La fécondité pressante ne laisse pas l'initiative à leur besoin d'indépendance, et, avant d'avoir eu le loisir d'oublier, les voilà d'autorité lancés dans le monde par des parents férus d'amour anticipé pour les petits frères qui dorment dans la coquille de chaux.
Certains animaux, en pareil cas, dévorent tout simplement leurs petits. C'est d'un utilitarisme
îUtrîstant. Le mâle surtout est enclin à ces cruautés. La femelle, adoucie de maternité, conserve plus longtemps le trésor d'affection pour sa progéniture.' Jl en est ainsi dans le couple humain, où, même, le développement affectif est presque toujours plus durable chez les parents que dans la descendance. Qui nr voit dans le bref raccourci de la vie pigeonnière le germe des vices et des vertus de la famille humaine? C'est qu'à la continuité du développement organique qui va de Vamihe a l'homme, correspond fatalement la continuité de l'ame vivante, An pldsma primitif à Shakespeare, révélée en une échelle d'identiques actions graduées.
Je pourrais trouver la manifestation de cette idée dans mille autres faits de la sociologie animale. Je n'en veux plus prendre qu'un.
A coté de mes Mondains />aff «s, j'installai deux Blancs frisés. Le Blanc frisé est une sorte de pigeon Louis XV qu'on dirait en fine-pâte de Sèvres. Quand le Mondain patin vit son nouveau voisin, d'apparence si fragile, son premier mouvement fut de lui courir sus. Le Blanc frisé baissa la tète, et, dès le premier jour, fut à moitié plumé sans se défendre. J'accourus à son secours de mon mieux, mais chaque soir la malheureuse bête regagnait son logis toute ensanglantée.
Un jour, à mon inexprimable surprise, tout à coup les rôles sont changés, et le Mondain pattn reçoit une rare volée. Je m'approche, et je vois que la femelle du lâche subitement enragé venait de pondre. Il paraît que chez les bêtes, comme chez les hommes, rien ne vaut mieux, pour donner
du courage, que d'avoir quelque chose à défendre. On peut là-dessus philosopher.
Le plus curieux, c'est que, depuis ce jour, la bataille continue avec des alternatives de supériorité du pigeon blanc ou du pigeon bleu suivant que l'un ou Tautre vient de fonder une nouvelle famille. Au moment de la ponte, la combativité se déchaîne et donne la victoire a celui des deux dont commence la couvée. Puis son esprit de bataille, sa force morale^ comme nous dirions, va décroissant jusqu'au jour de lâcheté suprême où il se retourne contre ses petits. Alors, c'est l'autre qui prend sa revanche, et chacun a son tour de défaite et de triomphe.
Et mêmtî il s'est produit un cas bizarre. La pigeonne blanche — que je crois hystérique entre nous — un jour s'imagina de couver sans avoir pris la précaution préalable de pondre. Le mâle, qui la relayait, par forte de suggestion, et couvait comme elle ce néant pendant des heures, eut l'accès de courage que voulait l'occasion, et fut vainqueur du pigeon bleu avec autant d'entrain que s'il avait eu vraiment quelque chose à défendre. Il croyait. C'est le grand point.
Donc, même chez la volaille, la force de l'illusion n'est pas moindre que celle de la réalité. Erreur ou vérité, il faut croire, il faut espérer pour être fort. L'erreur, elle-même, est une source de puissance. Ainsi s'explique, par le pigeon, la lenteur du progrès humain.