CHAPITRE III
Notes de voyage.
Carlsbad.
— Ah '.vous allez k Carlsbad. Alors vous verrez les Allemands célébrer leurs victoires de 1870.
— Mais, je ne crois pas. Carlsbad n'est pas en Allemagne.
— Tiens! Où est-ce donc?
— La dernière fois que j'y suis allé, c'était en Bolième.
— Ca doit y être encore. Mais la Bohi^me, est-ce que ce n'est pas aux Allemands ?
— Oui et non. Oui, parce qu'on la gouverne de Vienne, bien qu'encadrée entre la Bavière, la Saxe et la Sllésie qui sont, à des titres divers, des propriétés de Berlin. Non, parce que nos amis les Tchèques de Bohême sont en train, avec une belle ténacité slave, de reconquérir leur pays sur l'envahisseur allemand. Après la Guerre de Trente Ans, il ne restait plus, de trois millions de Tchèques, que cinq ou six cent mille paysans ré-
duits au dernier degré de la misère. Aujourd'hui, la population slave de la Bohême est de plus de trois millions et demi contre deux millions d'Allemands.
— Comme c'est curieux ! Vous êtes bien sûr de tout cela ?
— On me Ta dit.
Telle fut, au moment de monter dans VOrient- E.i'press, ma brève conversation avec un de mes compatriotes qui est à demi journaliste, et tout à lait professeur (pas de géographie).
Il faut passer vingt-quatre heures sur les rails. Je dors. A Avricourt, un grand douanier blond, très sanglé, très poli, me rappelle brusquement la sentinelle allemande en terre française. Pas de visite. Nos bagages ne sont même pas examinés à la frontière autrichienne. A Carlsbad seulement on fera ouvrir et fermer aussitôt une malle au hasard, pour la forme. Les douaniers de M. Méline n'ont pas de ces attentions. 11 faut dormir. Je dors si bien qu'on me réveille à Stuttgard, dans une gare enfumée, où des hommes toujours très sanglés, tout en casquette rouge ou noire et en barbe rousse, ont Tair de s'ennuyer mortellement. Je fais ce que je peux pour les distraire en demandant un renseififnement inutile. La visière et la barbe s'entr'ouvent pour laisser échapper un la latigué, et se referment automatiquement. Si je restais là, ça me gagnerait. Je m'en vais.
Alors il faut subir un interminable défilé, dix heures durant, du même paysage de verdure sombie, triste à mourir. Wurtemberg, Bavière ou
Bohème allemande, de Stuttgard à Nuremberg, et de Nuremberg à Carlsbad, c'est tout un. La même prairie de petite herbe courte et triste qui s'ennuie de pousser, de pauvres rivières molles promenant paresseusement une eau noire à fleur d*herbe, s'arrêtanten flaques, ne sachant où aller.
Des pins, des pins partout. Malingres, souffreteux, feuillage sombre et tronc noir. Pourquoi ne les coupe-t-on pas ? On sent qu'ils ne veulent pas grandir. Les collines de l'horizon en sont couvertes. Dans la plaine, ils s'avancent par troupes séparées, alignés en formations militaires. On dirait des soldats qui se rangent pour la bataille, comme dans l'ancienne guerre. Ils voudraient bien, les malheureux. Cela romprait leur monotone vie. Mais le mot d'ordre est : Fixe ! En bons troupiers, ils attendent, immobiles, le coup mortel. Ce sera un changement. Toute la campagne est encombrée des cadavres de leurs frères. Ce ne sont que des piles de bois dans les clairières comme aux abords des gares. De longues charrettes passent, chargées de pins plus longs encore. L'attelage des bœufs fauves, tachés de blanc, se traîne lourdement derrière un paysan terreux, jaune de poil, jaune de peau, suivant lui-même une grande pipe de porcelaine brillante, étoile conductrice après qui suent bêtes et gens.
Des femmes blêmes, partout aux travaux de la terre. Jupons jaunes, mouchoirs jaunes, cheveux jaunes, regards jaunes. Et de quel jaune? Tous les tons des choses flétries. Elles sont vigoureuses, pourtant. On les dirait plus vaillantes que les hom-
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mes. Je les vols porter de lourdes hottes, bêcher, labourer, moissonner. Car il y a des plaques de moissons dans cette déplorable verdure de pommes de terre, de houblon'S et d'herbages sans vie. Mais ne cherchez pas les blonds épis de Virgile. La moisson mûrit toute blanche dans cette tristesse noire, et cet aspect d'herbe morte est plus navrant encore que les taches de vert éteint du tapis fatigué qui l'encadre. Des vols d'étourneaux, de corbeaux muets sont la vie de ce paysage, où de mas* sives constructions de briques et de bois noirci disent l'incommensurable ennui d'être.
Croyez que la mélancolie du simple témoin n'est pas beaucoup moindre. Pendant dix heures, j'ai vu cet horizon en deuil, cerclé de collines noires. Pour unique distraction, des automates habillés en chefs de gare, des gros Allemands lunettes d'or et des grosses Allemandes reluisantes et des enfants allemands très fleuris, s'empilant.et se désempilant dans toutes les voitures de mon train, parfumés de tabac, de saucisse et de bière. De temps à autre, des soldats, isolés ou en troupes, cavaliers ou fantassins, rompent la monotonie de la foule. De beaux hommes bien campés, bien pris dans l'uniforme, moins raides que le Prussien, mais justement/>eaw56' es dans l'homme de guerre. Il semble que ces gens soient déguisés, quand ils sont en civils.
Enfin, nous franchissons la frontière à Eger. I/ainabilité souriante de l'Autrichien nous fait accueil. Brusquement, c'est un autre monde. Des exclamations, des causeries bruyantes, des gestes
qui varient : une vie plus en dehors. Le sold.at, plus élégant, par contre, parait moins redoutable. Ce qui ne change pas, c'est le paysage. Au contraire, il s'aggrave. Nous voilà dans les mines de charbon, de lignite, amenant avec elles les verreries renommées de Bohême, les fabriques de porcelaine, d'autres usines encore. La forêt de pins se complique maintenant d'une autre forêt de grandes cheminées pointues empanachées d'interminables volutes noires. Frayant notre chemin a travers la fumée, yeux pleurants, et gorge raclée, nous arrivons h Carlsbad. Que de peine pour boire une eau saumâtre à 73 degrés centigrades !
Vous ne pensez pas que je vais vous parler des vertus curatives des eaux de Bohême. Je serais hors d'état d'en raisonner, et permettez-moi de vous dire que tous les docteurs du monde, mis en tas, n'en savent pas beaucoup plus long que vous et moi sur la question des eaux thermales. C'est du bon empirisme, avec une petite vapeur de science tout autour.
De la ville elle-même, il n'y a pas grand chose à dire. Située au confluent deVEger et de la Tepl^ elle couvre d'iiabitations luxueuses les deux collines que sépare la petite Tepl^ dont des hommes bottés balayent soigneusement le fond tous les matins. Un seul mot suffit pour expliquer Carlsbad : c'est le Vichy de L'Europe orientale. Russes, Polonais, Allemands, Danubiens, Grecs et Turcs, (Hindous même) accourent en troupes serrées pour demander au Sprndel la guérison que leur ont refusé les saintes images ou la bonté divine elle-
même, importunée d'un trop grand nombre de prières.
Le Sprudel est un gros jet d'eau chaude qui jaillit a plusieurs mètres. C'est le dernier vestige des convulsions volcaniques du grand plateau central de l'Europe. Ici, le Sprudel est dieu. Comme tous les dieux de l'antiquité, le grand Geiser de Carlsbad, trônant dans son nuage de vapeur, est le père d'une belle et nombreuse lignée. Ce ne sont partout que sources jaillissantes de températures diverses, mais de composition identique. C'est le bon Sprudel qui les alimente par des canaux mystérieux. Autrefois ses concrétions calcaires, pittoresquement colorées de rose vif et de vert, avaient fini par barrer la petite Tepl qui s'enffouifrait ainsi dans un lac bouillonnant d'où s'élançaient des fusées de vapeur. On a refait sa voie à la rivière, mais de la croûte calcaire tourmentée, des jets d'eau chaude sourdent de tous cotés attestant que le grand foyer d'enfer est toujours là. Si l'on pouvait soulever la roche je ne serais pas surpris qu'on aperçut la queue de quelque diable. Un bon diable apparemment, puisque les hommes viennent en foule demander à ce génie de la terre l'heureuse santé que Lourdes n'accorde (ju'à de trop rares élus.
Quand je vous disais que tous les peuples de l'Europe orientale avaient leurs délégués a Carlsbad, je n'avais pas besoin d'ajouter que l'Occident est représenté, ici comme sur tous les autres points du globe, par une colonie anglaise florissante. 11 y a même, par miracle, une source spé-
ciale qui a pour fonction de guérir les maladies de r Angleterre. Pourquoi le Schlossbrunn jouit-il de spéciales propriétés curatives pour l'Anglais? C'est un mystère. Toujours est-il que la rivalité politique s'en est mêlée, et nous avons maintenant bien en face, une source russe. Il y a là une conception pathologique d'un ordre tout nouveau.
Jusqu'ici, les Latins seuls résistent. C'est un bien long déplacement. Et puis, la gaieté française recule devant ce « sombre entonnoir » de Carlsbad, comme dit Michelet. Il est certain que nous sommes au fond d'un trou, d'un trou fumant où de grands arbres noirs retiennent toute vapeur et barrent le soleil quand il lui prend fantaisie de paraître. Cependant, on peut s'échapper, car toutes ces montagnes noires de hautes futaies sont sillonnées de routes magnifiques, agencées à souhait pour la promenade et le repos. C'est là que se répand tout Carlsbad, après les trois verres de Sprudel obligatoires. On y fait de plaisantes marches (^t le jarret nerveux, modelé par le Knîckerbocker, trouve l'occasion de se développer à plaisir. Seulement, ne pensez-vous pas que si vous deveniez jamais amoureux d'une belle Africaine, le jour pourrait venir où vous souhaiteriez de la voir changer de couleur ? Ainsi de Carlsbad, qui est plttores- ([ue, qui est beau, mais d'une beauté noire. La lorrt très dense, arrêtant au passage l'obscur layonnement d'un ciel gris, nous promène comme autant de fantômes dans la nuit et dans le silence. Car la solitude est muette. Pas un écureuil, pas un oiseau. Rien. Ce n'est pas assez. De-ci de-là, quel-
que monument naïf, quelque plaque commémorative, racontant en vers ou en prose qu'une Allemande sentimentale ou un lord mélancolique s'est guéri de la jaunisse en ce trou noir.
Ai-je besoin de vous dire que Schiller et Goethe sont venus là, et qu'on se montre avec vénération les maisons où ils ont peut-être habité. Nous avons encore Tarbre de Marie-Louise, impératrice des Français, et je ne sais quoi encore. Telles sont nos joies les plus pures. Malgré le luxe des toilettes, je ne serais pas étonné que les autres plaisirs Tussent assez modestes. Le Sprudel est ibrt exi géant. Il prend l'homme tout entier, et ne laisse rien pour l'aixleur des sentiments. Nous avons la joie de fleurs admirables qui ne coûtent presque rien. C'est une prodigalité de roses. Ni casino, ni jeux. Des concerts graves avec des musiciens tchèques en chapeau haut de forme. Un petit théâtre Louis XV où Ton joue de six heures à neuf les opérettes viennoises. A dix heures, grand couvre-feu, après un souper bien tranquille. Et comme l'heure fatidique approche, je vais donner le bon exemple en soufflant ma bougie.
Roulez gaiement vers votre Bois, ô Parisiens dévergondés. Le Carlsbadien pudique s'endort, paisiblement bercé par l'harmonieux gargouillement d'un petit Sprudel intérieur qui chatouille honnêtement des entrailles vertueuses.
A Carisbad.
Je gage que vous' ne savez rien de Temperenr d'Allemagne Charles IV, fils d*un certain roi aveugle, Jean de Luxembourg, qui trouva la mort à la bataille de Crécy ? Eh bien! moi qui m'instruis en voyageant, je connais de cet empereur des choses surprenantes.
Ce monarque, ne vous en déplaise, fut, parce que chasseur, un notable bienfaiteur de l'humanité souffrante. Vous n'apercevez peut-être pas très bien la relation entre l'acte de courre un cerf et le soulagement de nos maux. Sachez donc qu'un jour de l'année 1358, l'empereur Karl poursuivait un dixcors dans la forôt attenant son bon château d'Elbogen en Boht>me. Bêtes et gens faisaient rage. L'homme et le chien, associant leur férocité carnassière, aidés de l'innocente complicité du cheval tout à la joie de courir, serraient de près leur proie haletante. (Jetait un beau vacarme dans ces montagnes sauvages où les échos, se renvoyant de roc en roc les aboiements de la meute, mettaient cent troupes hurlantes aux trousses du fuyard affolé.
J^ancé à fond de train, par un effort suprême
le cerf arrive au sommet d'un escarpement d'où la roche descend à pic dans un grand lac fumant. L'eau bouillonne et lance au ciel de furieux jets de vapeur. Mais la bête éperdue ne peut arrêter son élan et, d'un bond désespéré, la voilà dans le cratère. Ce fut la première cure de Carlsbad, car vous devinez bien que le cerf fut épargné par les chiens et guérit merveilleusement de ses meurtrissures par ce brusque plongeon dans l'eau miraculeuse. Un bain si profitable à Tespèce cornue ne pouvait qu'être bienfaisant aux humains. C'est ce que pensa judicieusement l'empereur Karl qui ne s'intéressait pas moins aux entrailles de ses sujets qu'aux jambes de son dix-cors.
Ainsi fut fondé Carlsbad, le bain de Charles, nom bien impropre puisque c'est le cerf et non l'empereur qui fut baigné. L'histoire a de ces inadvertances. Le cerf d'ailleurs n'est pas oublié. Il a laissé son nom et sa statue à la roche abrupte d'où il bondit et dont chacun admire la hauteur. S'il lui prenait aujourd'hui fantaisie de recommencer ce saut prodigieux, il s'embrocherait infailliblement sur le paratonnerre de quelque toit, et verrait avec stupéfaction sa grande chaudière d'il y a cinq cents ans canalisée en une infinité de petites sources plaisantes où, sans y mettre les pieds, s'abreuve la postérité languissante des sujets de l'empereur Karl.
En vérité, je crois que jamais chasseur ne fit chasse aussi profitable. La grande source chaude captée, une ville s'élève maintenant où fut le lac autrefois. Une paisible petite rivière, dont on épous-
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sète attentivement le poisson tous les matins, se fraye un tranquille chemin dans l'obscure vallée. Les villas s'étagent sur les montagnes dont le cercle étroit nous enserre, et les halliers sauvages qui virent la grande chasse de Karl nous offrent maintenant le repos d'aimables pavillons où de vastes Allemandes éprises du domino, posent sentimentalement leur double-six en (ace d'un complet gris surmonté de lunettes d'or.
C'est que l'empereur et le cerf — puisque la fatalité voulut qu'il y eut un cerf en cette affaire — se trouvent avoir fondé, sans le savoir, une merveilleuse industrie dans les anciens cratères des volcans éteints de Bohême: ['industrie du malade. Chacun sait qu'il y a malade et malade. Il y a le malade courant^ le malade banal, qui souffre, qui se plaint et qui meurt. Celui-là n'intéresse personne, sinon ses héritiers quand il a des nippes supplémentaires. Son médecin le soigne, son curé le bénit et la médecine et la bénédiction sont en proportion de ce qu'il paye. L'incertitude des moyens humains est telle qu'il n'est pas bien sûr que le plus ou le. moins de consultations et de médicaments prolonge d'une façon appréciable la vie tourmentée. Tandis qu'au contraire nous sommes parfaitement certains, puisqu'il est de foi que le paradis s'ouvre aux prières du prêtre, d'être admis ou non en présence de Dieu suivant la quantité d'argent dont nous aurons acheté les mc^sses et les oraisons de l'Kglise. C'est le prolongement de la question sociale dans l'autre monde. Je sais bien qu'il y a la prière commune, comme il y a la fosse
Mais puisque l'iDlerventioii du prêt:
auprès des puïssaoces célestes est recoDtiue efl cace, il faut bien avouer que celui qui l'achète, j marché qui s'en tient ouvertement dans toutes in églises, a sur l'autre un prodigieux avantag Quand on établiru un peu plus de justice sur terre, j'espère qu'on fera la même réfnrrae au ci et qu'on nous donnera le paradis gratuit. Ce lut rêve de Jésus qui se trouve, en le prêchant, avo fondé une église millionnaire. O ironie des choaei
Pour en revenir h mon malade vieux jeu, dont ^ me suis moins éearté qu'il ne semble, je le trom dès les temps les plus reculés livré sous des formi diverses ii la grande industrie cléricale qui lui pn met des guéiiaons miraculeuses en ce monde, i d'inouïes béatitudes dans l'antre. Quand on eouffr< comment analyser les consolations qui se prése tent!^ Pour de l'argent comptant, on vous ofFi l'espérance. Chercher à savoir si elle est menteusi équivaut k la refuser. Il faut pour cela un héro: La foule accepte, les yeux bandés.
Seulement, il y a des déceptions : je ne parli
. entendu.
que I
la terre. C'est ce qui fa 1 face de la toute-puissante corporation qui bi monnaie des faveurs divines, s'est élevée progress vemcnt l'industrie rivale du guérisseur humaii d'expérience et de raison. Modeste industrie qi veut de grands labeurs pour des résultats souvei douteux. Que demande-t-on au médecin? Tou C'est beaucoup, s'il donne un peu.
Et Toilù bien le malkear, car ce peu là n'est pf iissez pour le malade nouveau jeu à qui l'Eglis*
féconde en facile promesses, a donné d*impérieuses habitudes d'exigence. Il lui faut l'expérience à celui-là. Et si le Lourdes miraculeux ne la lui peut offrir, c'est à quelque Lourdes scientifique, ou réputé tel, qu'il la viendra demander. Les exhalaisons de la Terre qui enivraient la Pythie de son Dieu, les fumées des crevasses volcaniques, les eaux chaudes jaillissantes, considérées jadis comme des manifestations spécialement personnelles de la Puissance créatrice, après avoir fait à travers les âges des cures miraculeuses, accomplissent simplement aujourd'hui des guérisons dont on raisonne, ou dont on prétend raisonner. La chimie, la physiologie s'évertuent, souvent en faute, quelquefois triomphantes. Au lieu d'en médire, comme un benêt de Sorbonne, soyons fiers des avantages conquis sur le monde des puissances hostiles qui assiègent notre vie, encourageons la recherche et secondons l'effort de savoir.
Mais le malade ne s'arrête pas à cette philosophie. Il tient également pour acquis et les résultats obtenus et les résultats espérés. 11 accourt et dit : ((Je veux vivre». Et puisque la petite industrie guérisseuse de sa ville ne l'a pas tiré d'affaire, il lui faut l'appareil d'une grande usine médicale organisée aussi bien pour frapper l'imagination que pour agir physiquement sur les organes. Alors nous voyons ces sources multiples d'origine mystérieuse, dont on nous présente les analyses compliquées, ces bains de terre boueuse où barbotte le Carlsbadien toiivalncu, ce régime sévère aggravé de l'interdiction du travail intellectuel, ces marches dans la
montagne : tout un ensemble d'actes réglés pour vous faire une vie nouvelle, une ville entière organisée en vue du mystère sacro-saint de la Cure.
Est-il donc possible, sans parler du changement de milieu, de n'obtenir qu'un résultat négatif de l'accomplissement des rites prescrits ? Ce serait vraiment un miracle. Non, la grande manufacture de santé ne ment pas à son titre, et la médecine industrialisée peut produire, et produire pour un temps, des effets dont je ne saurais médire sans ingratitude noire. Et le plus curieux, c'est que les eaux y sont très probablement pour quelque chose. Quand le tsar Pierre- le-Grand vint h Carlsbad, les médecins du lieu lui firent ingurgiter vingt-trois verres d'eau du Sprudel tous les matins. C'était la mode alors. Empereur ou chiffonnier, on n'en prend plus que trois aujourd'hui. L'autocrate a résisté à ses vingt-trois verres, n'est-ce pas plus extraordinaire que si nous guérissons en trois lampées? Parmi les inscriptions ridicules qui déshonorent les rochers, j'ai noté celle d'un Français qui vint inutilement ici pendant sept ans. La huitième année le prodige s'accomplit. Vertu de la persévérance ! Le guide m'apprend encore que les eaux de Carlsbad furent singulièrement favorables au développement du génie de Gœthe qui fit ici quatorze cures. Vous voyez qu'on peut tout attendre du pouvoir de l'eau bouillante.
Je regardais ce matin la foule qui se presse autour de la grande vasque d'où le Sprudel lance son jet de vapeur, et je me disais que tous ces gens, bien (|u'atteints assurément dans un groupe identique
d'organes, n'en présentaient pas moîns des états pathologiques assez variés pour avoir été soignés chez eux de façons fort différentes. Et les voila maintenant réunis autour de la" grande source chjiude, avalant trois identiques verres et s'en rapportant à des organes diversement affectés du soin de se reconnaître là-dedans. Eh bien ! cela même n'est pas aussi absurde qu'il semble. Le même état général a pu affecter différemment l'organisme suivant les prédispositions de chacun. C'est ce qui fait qu'une médication identique peut réussir également dans des cas qui semblent divers.
Et puis, il y a l'inconnu dont tout homme de science doit faire la part, d'abord. Que savions-nous des éléments avant Làvolsier ? Rien. On venait à Carlsbad depuis plus de trois cents ans, sans analyse possible des eaux. Quel chemin parcouru depuis un siècle ! Qui peut dire ce qu'une analyse perfectionnée révélera dans cent ans à nos neveux au delà du point où s'arrête la nôtre aujourd'hui. Depuis combien de jours avons-nous la notion des actions si puissantes de l'électricité sur nos organes ? Que faisons-nous, en somme, sinon de l'empirisme raisonnant.
La particularité des eaux de Carlsbad, c'est qu'elles vous guérissent tout juste assez pour vous donner l'envie de revenir. C'est déjà beaucoup. Pour moi, je m'en contente, et demain, à la source, prenant ridiculement mes trois verres d'eau chaude, je lèverai le premier en l'honneur du grand chasseur Charles IV, fils du combattant de Crécy. Au premier bénéficiaire de la cuve de Carlsbad, au cerf
vénérable qui se guérît dans l'eau bouillante d'une chute de trois cents pieds, j'offrirai les prémices de mon second verre. Quant au troisième, ainsi que tous ceux qui suivront, je me promets de les consacrer à la belle espérance par qui nous vivons, par qui nous voulons vivre. Car c'est elle, la trompeuse, qui nous rassemble tous au bord de la grande chaudière fumante des montagnes de Bohême. Où que vous trouviez Thomme, sachez que c'est V espérance qui Ta amené.
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Pensées d'un buveur.
Carlsbad.
Comment pourrais-je rendre la physionomie d'une ville sans caractère ? La vieille maison allemande aux petites fenêtres flanquées de volets verts, de grandes bâtisses viennoises chargées et surchargées de ces ornements fastidieux que nos plâtriers appellent pâtisserie^ des pignons, des tourelles prétentieuses, des clochetons compliqués, une cathédrale surmontée de ces cfros oifjnons rebondis qui figuraient primitivement le turban de Mahomet, voilà tout ce que je trouve à noter. Dirai-je encore la grande halle du Spriidel, où les buveurs tournent religieusement en rond, égayés de la musique d'Auber? Ou bien vous montrerai-je la Miihlbrunn Colonnade, où Ton fait queue pendant une demi-heure pour obtenir la faveur d'une tiède gorgée nauséeuse? Tout cela est vulgaire. A mentionner pourtant le Kaiserhad (\yx\ ts\/]Q pense, l'établissement de bains le plus luxueux du monde. Ce ne sont que marbres, chêne sculpté, statues, tableaux et tentures. Il y a même des baignoires,
et- chaque salle de bain est, à proprement parler^ un bijou. Il s'y trouve encore une certaine salle des Princes dont Tameublement a coûté cinquante mille francs. Les boîtes de toilette sont en or. C*est de la bonne folie. Pour un beau louis, vous pouvez vous oflFrir, dans cet absurde boudoir, un bain de Sprudel qui ne vaut pas dix sous. Je suppose qu'on vous retourne les poches à la sortie. Les bains d'extrait d'aiguilles de pin^ les bains de terre de Franzensbad d'où Ton sort couvert d'une épaisse croûte chocolatée sont organisés avec un remarquable raffinement de confort. L'électricité, l'hydrothérapie ont de vastes départements. Ce qui vaut surtout d'être cité c'est une étourdissante salle de gymnastique suédoise. On n'y voit que roues, chevalets et courroies, élevant ou abaissant des bras ou des jambes, ou tordant étrangement des corps. On dirait d'une salle de tortures. Le lieu est, au contraire, d'hygiénique divertissement.
On ne peut négliger l'établissement de Puppy qui est le centre de la vie carlsbadienne. C'est au tournant de la Tepl^ un monstrueux caravansérail du luxe le plus tapageur : un hôtel qui n'en finit pas, des restaurants tout en glaces, des jardins où l'on soupe en musique. Le soir, toute la ville est là, et sous le feu des lampes Edison, les couleurs claires où se plaît l'Allemande font de jolies taches mouvantes. Seulement, Il ne faut pas détailler... En somme, le coup d'œil est plaisant,, et de la gaieté la plus décente.
Pour ce qui est de la vie intérieure, je n'y vois rien à relever, sinon la remarquable propreté qui
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règne en toutes choses, Si Ton peut reprocher à la femme allemande un sens esthétique insuffisant — nous sommes ici dans la Bohême de population germanique — il faut lui reconnaître d'admirables vertus de ménagère. Elle est, avant tout, Haiisfrau, la femme de la maison. Tout le jour, elle règle, elle ordonne, elle frotte, elle astique, elle balaye, elle bat, elle bat surtout tapis, matelas, couvertures, oreillers, chaises, habits, tout ce qui lui tombe sous la main. A ce prix elle obtient cette propreté qu'une femme d'esprit qualifiait de répu-^ gnante, parce que, sous prétexte d'ordre, elle exclut toute fantaisie. Dans tout Carlsbad, ce n'est qu'un roulement d'inutiles battoirs tombant sur de malheureux objets dont le bras le plus vigoureux ne saurait plus extraire un seul grain de poussière.
Quand les petites bonnes de Carlsbad ne battent pas quelque chose, elles vous disent bonjour, et de quel entrain ! Le bonjour ici est une institution. Dans tous les grands établissements, vous rencontrez il la porte un bel homme tout galonné d'or qui n'a d'autre fonction que de se réjouir de votre vue et de vous souhaiter le bonjour. Et ce n'est pas une bienvenue banale qui vous est offerte. Non, c'est un salut cordial, accompagné d'un bon sourire ami. On fournissait autrefois des « pleureuses )> aux enterrements. L'habitant de Carlsbad a sagement pensé qu'il y aurait avantage à remplacer cette absurde coutume par un approvisionnement de révérences souriantes qui feraient cortège àses.^ hôtes. Mieux vaut rire aux vivants que de pleurer aux morts. L'attention est aimable. Seulement, les
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petites bonnes de Carlsbad, qu'elles vous servent votre déjeuner chez Pftpp, ou qu'elles aient la charge de battre cent fois le jour les menus objets qui composent le bagage d'un voyageur, pratiquent d'une façon vraiment trop rigoureuse leurs devoirs d'aménité hospitalière.
Blondes, fraîches et pas jolies, (fn les voit se grouper par petites bandes, dans les restaurants en plein air pour fondre en troupes hardies sur le premier arrivant. Dès qu'il paraît, c'est une fusée de bonjours en pleine face, accompagnés de petits rires contents. Heureux d'un si cordial accueil, le client s'assied, et déploie quelque journal en attendant le jambon réparateur. Mais ce n'est pas l'affaire des petites bonnes. Il n'a encore reçu le bonjour c^ue d'une troupe d'avant-garde. D'autres bataillons, massés dans tous les coins du jardin, s'élancent en ordre dispersé et le bombardent d'une grêle de bonjours. Comment continuer sa lecture? Chaque nouveau client, étant naturellement salué de la même bordée, ce ne sont que bonjours dans l'air. Il en tombe des arbres, il en sort des tables, des chaises, des carafes, et si vous regardez au hasard devant vous, en avalant quelque morceau, vous rencontrez de petits visages rieurs qui se tordent en grimaces de bonne amitié!
Vous levez-vous pour partir ? C'est le moment des adieux. Adieu ! adieu! (ont cent voix nuancées delà mélancolie d'un si brusque départ. Vous êtes déjà dehors que, par-dessus les terrasses, des adieux éperdus vous rejoignent et vous suivent jusqu'au tournant du chemin.
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Et, chez vous, hôtel ou maîson privée, c'est bien une autre affaire. Entrez ou sortez cent fois dans la journée, de misérables petites bonnes, embusquées derrière les portes, cachées entre les malles, vous jettent des bonjoui^s comme Agnès son grès de bienvenue. A chaque marche d'escalier, penchées sur la rampe, elles guettent le voyageur matinal qui, à chaque tournant, passe nécessairement sous leur feu, et reçoit des volées de bonjours contre lesquelles il n'est point de parades. A la porte, nouvelle cérémonie : c'est l'homme galonné d'or mettant sa basse dans les dernières notes de soprano qui s'égrènent des paliers. Et dans la rue vous n'êtes pas au bout. Si quelque petite tonne lave ou frotte les fenêtres, comme c'est la joie de sa race, vous défilez sous les bonjours jusqu'à cinquante pas de votre demeure.
Le terrible, c'est qu'il faut répondre. Et comme les formules de bonjours changent suivant l'heure, qu'il y a le bonjour du matin, de l'après-midi, de la soirée et de la nuit tombante, la première occupation d'un étranger doit être en arrivant de prendre un professeur de bonjours. Quant à laisser sans réponse ces multiples témoignages d'affectueuse sympathie, ce serait aussi grossier que de refuser la main tendue d'un ami. Soyez amène en dépit de vous-même, et prenez-en vdfire 'parti Quand vous aurez oublié votre mouchoir, repassez bravement sous le feu, et si, le matin vous entr'ouvrez votre porte pour prendre vos chaussures, riez de bon cœur quand vous serez aveuglé d'une poignée de bonjours.
Cette nuît, à quatre heures, un bonjour en trombone, venant du corridor, me fit sursauter dans mon lit. C'était l'homme galonné de la porte qui rencontrait, le bougeoir à la main, un malheureux voyageur tâtonnant dans la recherche d'une solitude exigée par l'impérieux Sprudel. J'ai fini par comprendre que le bonjour aussi était de la cure.
Il faut bien maintenant arriver aux buveurs. C'est une troupe bigarrée où la jeune Amérique brille du plus vif éclat. Pourquoi faut-il que les grands couturiers de Paris ne puissent donner quelques sages conseils à leurs confrères d'outre- Rhin? Rien de discret. Tout en extravagances. Quelques grandes dames anglaises donnent en vain le bon exemple, traînant à leurs trousses tous les châles verts et tous les turbans jaunes que voit défiler le monde entier. Nous avons un eunuque que les maris se montrent avec orgueil, des paysannes bosniaques toutes galonnées d'or, un prince hindou en complet de old Englandy des hongrois bottés en collants de passementeries. Le curé abonde, le curé triste et le curé gai, — catholique romain, grec, ou protestant. Le triste, jaune^ ridé, racorni, vient demander à Carlsbad l'écoulement d'une vieille bile cuite et recuite. Le gaî^ fleuri, rebondi, débordant, cherche dans un régime sévère l'atténuation des maux résultant d'une trop succulente nourriture. Ce qui est à mettre à part, c'est l'Allemand du Nord et son épouse légitime. Ils passent tous les deux gras et roses, couverts de gros bijoux d'or, se tenant par la main comme deux petits enfants. Toute la rue jouit avec délices
de ce spectacle édifiant. Rien ne serait plus ridicule assurément que de prétendre juger la race française sur les spécimens détériorés qu'elle envoie se refaire a Vichy. Mais j'ose affirmer que l'Allemand de Carlsbad se retrouve diversement nuancé, dans toutes les gares, dans toutes les promenades et dans toutes les brasseries de TAllemage du Nord. Quelques soldats prussiens sont là comme pour attester la belle prestance et l'énergique raideur de la jeunesse. Il arrive, parfois, do rencontrer quelque grand vieillard, planté tout <i la Gœthe, droit sur de solides assises, portant fièrement une tc^te massive de noble profil qu'encadrent de long cheveux blancs. De grands yeux bienveillants amortissent de sérénité l'aspect hautain de la ligne. Ce sont là de rares exemplaires.
Le type commun est tout à l'autre extrémité de la conformation humaine. C'est quelque chose d'assez semblable à ces bonhommes de mie de pain que font les enfants après dîner. Une forte boule pour le ventre, une moindre pour la tète et deux grosses petites jambes fichées de travers dans la bedaine. Pour compléter le portrait, il suffit d'amplifier généreusement les proportions et de mettre de la bîirho partout, avec des chaînes et des breloques d'or cliquetant sur la panse, et de lourdes bagues jusqu'aux orteils. Les yeux plissés, pour cause d(^ myopie, derrière de gros verres ronds, évoquent je ne sais quel souvenir de chat-huant efTarouché.
L'autre moitié du couple est peut-être plus étrange encore. C'est une grande et lourde créature
reposant sur de grands pieds massifs, ornée de deux larges mains expertes à tous les soins du ménage. De petits frisons jaunes jettent leur note folâtre sur des visages gras et placides que deux yeux innocents éclairent, par un contraste singulier, d'une flamme de volonté dure. Une forte mâchoire mastiquant avec méthode les préceptes d'une bonne vie, laisse discrètement échapper 1» parole qui doit être obéie. Je tiens le moral pour excellent, malgré la coquetterie sauvage de diamants accrochées partout où le permet la nature, malgré des chapeaux monstrueux et d'invraisemblable ajustements de soies criardes agrémentées de velours épinard. Seulement, il faut l'avouer, le physique n'est pas à la hauteur du moral. C^est un engraissement universel. De vastes tailles débordées de hanches plus vastes encore. Et puis d'étranges armatures qui montent la lourde gorge en terrasse, à la hauteur du menton. Ce ne serait rien encore sans une audacieuse rotondité abdominale qui fend insolemment la foule, comme la proue du navire les flots de la mer. Et rAllemaude ayant l'habitude de se plier brusquement en deux pour saluer, comme faisaient nos grand'mères,. toute rencontre d'amitié se répercute en fâchtuix tamponnements pour le promeneur sans déliance. Cet ensemble de dispositions physiques et morales rend parfaitement incompréhensible une note affichée dans tous les cabinets de bain, qui interdit de se mettre deux dans une baignoire. Quels événements ont jamais pu justifier une pareille intervention de l'autorité! Quand je le
demande, on me rit au nez, et je n*ose faire des suppositions. D'ailleurs, l'Allemande, une fois répandue dans la baignoire, je ne vois pas même où se pourrait mettre Teau.
De la petite bourgeoisie a l'aristocratie, ces différents traits peuvent se graduer, mais restent communs. Les très grandes dames sont un peu plus diamantées, voilà tout. Leurs époux n'ont pas cette ressource pour se distinguer du vulgaire.
En ce moment, nous sommes sans archiduc. Un de nos derniers princes fut, dit-on, le héros d'une amusante histoire. Le noble seigneur avait été opéré dans sa jeunesse de je ne sais quelle tumeur qui le gênait pour s'asseoir. Il y avait longtemps de cela. En arrivant k Carlsbad, il va consulter un célèbre chirurgien de passage qui se trouve être précisément son ancien opérateur. Les deux hommes ne s'étaient pas vus depuis quarante ans. L'archiduc ne se nomme pas, et le médecin ne reconnaît pas son client C'était justement dans les alentours de l'endroit opéré que le malade éprouvait de nouvelles souffrances. Il dit son cas. Il fallait \Hnr. « Montrez », dit Thomme de science, et l'autre, obéissant, après s'(Mre dépouillé de tout ce qui pouvait cacher la partie dolente, se met la tête dans un fauteuil, l'autre bout face h la lumière.
Mais à peine le docteur a-t-il jeté les yeux sur la chose, ([u'il reconnaît sa cicatrice d'autrefois. (( (Comment, Monseigneur, c'est vous, dit le bonhomme, ôtaut sa calotte de velours, et faisant des révérences de cour à la partie de l'archiduc qui se trouvait à portée de sa figure. Mille pardons de mon
AU riL DES JOURS
ÎDadvertance. Il m'avait bien semblé, etc., etc.. » Et Texcellent guérisseur allait toujours, adressant les plus humbles excuses à la placidité muette de l'impassible physionomie qui lui était plus familière que l'autre. Par malheur, l'archiduc était sourd, et, la tète enfoncée dans son fauteuil, ne bougeait non plus qu'une souche. L'entretien menaçait de durer, le respect ne permettant pas de redresser un prince plié en deux, pour le simple plaisir de lui parler face à face. HeureusemeW, celui-ci s'aperçut que le genre de conversation auquel il était préparé se trouvait subitement interrompu. Il se releva et, cette fois enfin, ce fut son visage qui attrapa la révérence du docteur. Voilà de quoi s'égayent Les bons biiçeiirs en barbotant, comme canards, dans la grande mare bouillante.
ÏV
Une âme à lunettes.
La Société anglaise des Ames est une réunion de dames nécessairement distinguées qui, non contentes d'être rornement de leur sexe , s'assemblent tout exprès pour avoir une âme et se la montrer réciproquement. Non sans doute que, prises isolément, on doive considérer ces aimables personnes comme des corps sans âme. La première condition, pour un corps qui se respecte, c'est d'avoir une âme. Mais l'union des âmes a sur l'union des corps le remarquable avantage d'être une source éternelle de pures jouissances renouvelables à volonté. Dans ces immaculés contacts, l'idéalisme féminin dc'la Grande-Bretagne puise à pleins bords les enivrantes voluptés qu'autorise la morale biblique et que sollicite le légitime besoin de la plus haute culture émotive.
Seulement il arrive que ces joies singulières ne sont pas indistinctement à la portée de toutes les créatures. Certains corps imparfaits — ou trop parfaits, si vous aimez mieux, — réclament de plus vulgaires plaisirs. Il y a temps pour tout, et avec un a«>enda bien tenu, on peut partager ti*ès conve-
nablement sa vie entre l'idéal et la réalité terrestre , à la complète satisfaction de notre imparfaite humanité. Certaines organisations privilégiées semblent exclusivement réservées aux ineffables délices de Tûme. Par une juste compensation, c'est le plus souvent l'apanage des êtres angéliques que la nature, par une avare dispensation de grâces physiques, a voulu préserver des passions ennemies. Ces créatures exquises en possession de ce que nous pouvons connaître de la sublimité d'ici-bas, seules ont droit au titre d'dme et s'en vantent.
L'explorateur est-il exposé à rencontrer beaucoup d'dmes dans la société britannique ? Je ne saurais le dire. Il y en a peut-être beaucoup plus qu'on ne croit, car la profession d'dme s'atteste ou se dérobe aux regards suivant les temps, suivant les lieux. En général, une petite publicité discrète, tout intime, suffit à l'ambition des âmes au début de leur carrière. Aimable pudeur de divinités en devenir •
Que faut-il faire pour être une dmey et a quoi reconnaît-on la chose? Je ne crois pas qu'il y ait de formule exclusive. Dans la rue, cela ne se découvre pas toujours. Une chevelure préraphaélique^ des yeux de toute candeur, un sourire d'ange sont simplement les naturels attributs de cette catégorie d'humanité supérieure. Il y a peut-être des ailes : ça ne se voit pas.
Chez soi, c'est une autre affaire. Une coupe paradisiaque du costume est absolument de rigueur. Il n'est pas nécessaire, je vous le dis en confidence, de dissimuler à tout prix ce que le misérable corps peut avoir d'avantages. Je crois même qu'on peut
le faire ressortir au besoin. Mais il faut avant tout qu*une outrance de simplicité dise l'extravagante pureté des émotions cherchées. La robe flottante qui a le mérite de dissimuler les imperfections de la chair est généralement recommandée. Aussi la couleur blanche, comme vous pensez bien. Si Ton peut errer de chambre en chambre avec une fleur entre le pouce et l'index, le petit doigt écarté, les yeux perdus dans la rosace des plafonds, on est dans la très bonne voie. Autant que possible il ne faut jamais regarder les personnes présentes : cela est de la terre. Une excellente habitude, c'est de fermer les yeux : il paraît qu'on arrive ainsi à voir distinctement ses pensées. De temps à ajatre on se laissera couler sur des sièges bizarres, des bancs, des escabeaux, des chaises sans pieds, et là, les bras ballants, on demeurera dans l'extase de quelque rêve sublime. Sur la table, Shelley, avec Schopenhauer pour montrer que Vâme^ ses dessous, et que si elle voulait... mais elle ne veut pas. Autour de soi des riens pour attester le caprice du jour, la fantaisie éthérée au bord des tentations de la terre. Surtout, des amis pour vous regarder: c'est l'ingrédient le plus nécessaire. 11 faut des amis spéciaux d'émerveillement facile et de bonne volonté. On en trouve. Aussitôt que des juges autorisés ont dit d'une femme : « C'est une dme », les ordinaires spectateurs de ces sortes de choses accourent pour voir, et se faire mysticiser — je ne dis pas mystifier — à plaisir.
h\ime peut écrire — vers ou prose — mais cela n'est pas nécessaire. Il suffit de se montrer dme
•dans tous les actes de la vie, par des moyens qui peuvent être discrets, pour tout raffiner.
Une dme ne se repaît pas d'un beefsteak saignant aussi goulûment qu'un corps. Une âme ne se mouche pas comme un roulier. Tout se passe en nuances qu'il faut saisir au passage. Le don supérieur est d'exprimer l'inexprimable. On devient Lady^ on naît âme.
J'ai connu des âmes, j'en connais encore. Elle ne se reconnaîtront point en cette matérielle esquisse. L'Anglaise d'ailleurs, fantaisiste au suprême degré, échappe à toute règle, diversifie toutes choses, se dérobe à toute classification trop précise.
Je ne vis jamais rien de si différent d'une âme que la jeune miss Annie Z..., à qui j'eus l'honneur, un jour, d'être présenté devant une table abondamment pourvue du restaurant Pupp, à Carlsbad. Une toute courte et grasse petite chose rougeaude, en forme de boule flambante, dans un sarreau rouge surmonté d'une toque de pourpre. Aussi peu de nez qu'il est possible, une bouche minuscule, en chemin cCœuf^ d'où beaucoup de dents blanches étroitement enfermées tentaient de sortir. Sur tout cela, de gros yeux vagues de myope cerclés de grandes lunettes rondes. Dix-huit ans, si je me souviens bien. Vingt tout au plus. L'air bon, timide et enjoué. Qui diable aurait deviné une âme là-dessous ? Mon voisin me poussa du coude et me dit tout bas, entre deux coups de fourchette ; « C'est une dme, » Vous pensez si je fus attentif. En vain. \^âme mangeait comme tout le monde, et ne faisait
ni ne disait rien d'extraordinaire. Si bien qu'après une observation prolongée, je crus qu'on s'était moqué de moi.
Aussitôt que nous fûmes entre corps ^ j'en fis le reproche a mon ami qui, pour toute réponse, me fit venir de Londres par le plus prochain courrier le récent ouvrage dont notre âme à lunettes venait dY^mervciller son entourage. Le hasard d'un déménagement me l'a fait retrouver ces derniers jours, et je ne puis résister au plaisir de montrer de quelles cabrioles intellectuelles peut être capable Vdme anglo-saxonne qui nous parait la plus enfoncée dans la matière. Cela s'appelle « Fii^ures d'âmes w. Le titre n'est déjà pas ordinaire. Le texte et les images — car il y a des ima^j^es d'âmes — sont encore plus inattendus.
Dans une substantielle préface, miss Annie nous apprend que M. Francis Galton — connu, semblet-elle croire, de tout l'univers — a institué d'intéressantes recherches sur « la façon dont les gens se représentaient des choses intangibles, comme les jours de la semaine, les mois, les nombres, etc. » L'un alGrme que lundi porte une barbe bleue, l'autre voyait février oblong et tacheté, un autre, <( que je connais personnellement », déclara que dans son esprit, chaque nombre avait une personnalité : 1 était un curé de la haute Eglise^ très cgoïste ; 2 portait des lunettes et était dogmatique... 7 était une veuve, etc., etc. En lisant ces curieux détails, j'ai vivement regretté de n'avoir pas fait plutôt la connaissance de miss Annie. Je l'aurais informée que, à mes yeux, 12,774 est un éléphant
à plumes, et je ne doute pas qu'elle n'eût consigné soigneusement ce fait si remarquable dans son livre.
Quoiqu'il en soit, miss Annie prend texte des intéressantes observations de son ami Francis Galton pour nous révéler des formes et des couleurs d'âmes. Elle n'affirme pas absolument que les choses soient telles qu'elle les décrit, mais elle les voit ainsi et elle juge que, dès lors, elle doit apporter sa contribution à la science nouvelle. Les âmes que voit miss Annie sont fort nombreuses et très différentes. Pour ne pas demander un trop grand effort à notre compréhension vulgaire, elle se borne à nous en décrire quatre types. C'est assez. Vâme superficielle^ Vdme profonde, Vâme mélangée et Vâme bleue.
Je n'ai pas besoin de dire que le livre est dédié à Vâme bleue.
Je ne parle pas du texte qui est rédigé suivant toutes les règles de la grammaire, et qui décèle un esprit de méthode étranger à la plupart des habitants de la Salpétrière. Tout ce qu'on en peut dire,, c'est qu'il est digne de ce genre de spéculations qui consiste à déclarer que jeudi est bossu et que septembre n'a qu'un œil. Une Française de vingt ans qui écrirait ces choses serait surveillée de près par ses parents. En Angleterre, la grande maison T. Fisher Unwin and C" se fait un plaisir d'imprimer luxueusement ces graves pensées sur papier de Hollande. Ce qu'il faut voir, ce sont les images coloriées. Cela ressemble à des cartes de géographie découpées au hasard par le ciseau d'un enfant. Les
provinces s'appellent jugement^ sympathie, généro^ site, adoration y , de, y etc.
Saviez-vous que ïdme superficielle est ']diune avec des îlots rouges et des stries qui rappellent les canaux de Mars. Udme profonde ressemble k un champ labouré que traversent des ruisseaux de pensée : un buisson bleu l'entoure. L'<i/we mélangée a toute Tapparence d'une tarte aux pommes, et Ydme bleue est un soleil d'azur. A l'âme bleue le pompon. C'est Wime à lunettes par excellence décrite par miss Annie, d'après nature. Saint François d'Assise avait une ûme bleue. On trouve souvent des îlots bleus dans certaines âmes jaunes, mais c'est la misère. Miss Annie est en possession d'une âme irisée. C'est peut-être celle qui a servi à saint François d'Assise. Tous nos compliments au Royaume-Uni.
Le livre se termine par une Histoire de Vame parfaite à faire pleurer. Il y a une dme blanche qui est le paradis. Un monstre appelé la chair dévore Vâme blanche tombée dans la mer de la vie humaine. Une composition d'enfant de dix ans à qui le catéchisme aurait tourné la tête.
Après cette déconcertante lecture, j'aurais été bien aise de revoir Vdme à lunettes et de l'interroger gravement. Mais elle avait regagné sa patrie et je n'eus jamais l'occasion de lui parler de ces sortes d'âmes que je me représente sous les apparences d'un confus plumpudding écrabouillé où sa rencontreraient toutes les pauvretés d'ignorance et tous les dévergondages de Fesprit délesté de son corps.
Je crois les âmes fort en baisse, en ce moment, <le l'autre côté du détroit. Celles qui étaient en puissance d'époux ont des enfants dans les Horse- Giiards. Les autres se sont mariées. Cela change le point de vue. Ne vous offensez pas, petite âme il lunettes si je vous souhaite cette heureuse chance.
PAn MONTS ET PAR VAUX 26:;
L'Évolution.
Quand l'Association britannique pour Tavancement des sciences se réunit à Oxford en 1894, lord Salisbury, son président, prononça un retentissant discours que j'appréciai à cette époque dans le ynirnal la Justice . Ai-je besoin de aire que le chef du parti /or?/, qui se pique de connaissances scientifiques, n'est pas moins conservateur en philosophie qu'en politique. Nul ne fut donc étonné de le voir se mettre résolument en bataille contre la doctrine de l'évolution. Et, bien que l'argumentation du noble lord fut de prime saut jugée faible par le monde savant, l'enveloppante bonhomie de ces observations superficielles que le vulgaire proclame de sens commun — c'est-à-dire adéquates aux préjugés courants — fit concevoir aux Bibliques la pensée d'utiliser ce discours au point de vue de la propagande. Il faut s'en féliciter, puisque Herbert Spencer, agacé de tant de bruit pour si peu de chose, s'est décidé — ce dont il s'excuse — à quitter des travaux plus importants, pour faire toucher du doigt, dans un magistral article, « la faiblesse des arguments de lord Satisbury. »
Je me propose de résumer aussi clairement et aussi brièvement qu'il me sera possible les vues du célèbre penseur. Aussi bien la question qui s'agite a, depuis longtemps, passé le seuil du cabinet des philosophes. De la solution qu'elle reçoit dépend dans l'esprit des hommes, le sort des antiques conceptions du monde^. comme de l'universelle construction scientifique où le labeur humain, s'élèvera progressivement de l'étude de la pierre et de la marne jusqu'aux lois les plus comprébensives de là justice sociale la plus haute.
Si la masse veut être libre, il faut qu'elle apprenne à penser, par elle-même. Un texte parlementaire peut faire tomber les entraves de la loi, non les chaînes, — combien plus lourdes — des traditions du passé. Ne nous laissons donc pas rebuter par l'apparente aridité des commencements philosophiques, et ne négligeons aucun efibrt pour connaître nos origines et voir clair dans notre destinée.
Herbert Spencer fait d'abord remarquer l'étrange confusion de lord Salisbury, qui croit en combattant la loi de sélection naturelle, telle qu'elle fut formulée par Darwin, pouvoir ruiner du même coup « la doctrine de V è^^olution qui fait dériver les organismes de tous les genres d'une suite cori'tinue de modifications accumulées ». Si la loi de sélection naturelle n'opère pas comme l'a dit Darwin, il faut, selon lord Salisbury, abandonner sans retour la théorie de l'évolution des êtres, et revenir à l'antique principe de la création tel que nous le fournit la Bible. A quoi Herbert Spencer
répond que la sélection naturelle est simplement un des procédés du transformisme, et que, si cette explication venait à faillir en quelque point, il ne manquerait pas d'autres étais pour la doctrine générale de l'évolution de la vie.
Le grand argument de lord Salisbury contre la sélection naturelle, c'est que personne n'a consigné l'observation d'un cas de sélection naturelle dans sa marche complète. On conçoit, en effet, qu'il est assez difficile à^obsers^er comment un oiseau a pu acquérir certaines habitudes protectrices dans la construction de son nid parce qu'ai/ cours des générations les individus les mieux protégés, s'entre-mariant, se sont propagés aux dépens des autres. Seulement, que dire à Herbert Spencer lorsqu'il répond que, si l'on n'a pas' yu un cas complet de titans formation des espèces et que cela suffise à faire rejeter la théorie de l'évolution, le principe de la création se trouve bousculé du même coup, car il est sans exemple qu'un homme doué de raison ait vu tout d'un coup surgir un poisson dans un verre d'eau ou un petit chien sur sa table.
« Les partisans de la création semblent oublier, dit-il, que leur théorie à eux ne repose sur aucun fait. Comme la majorité des gens élevés dès leur naissance dans une croyance toute faite, ils exigent que les partisans d'une croyance adverse apportent les preuves les plus rigoureuses, mais ils pensent que la leur nen demande aucune,
(( Quelle est Texplication la plus rationnelle de la production de dix millions d'espèces? Dix mil-
lions de créations spéciales, dont chacune implique Texistence d'un plan médité et d'actes pour l'accomplir? Ou n'est-il pas probable que les dix millions d'espèces se sont produites par des modifications continuelles résultant du changement des circonstances?... Si nos adversaires veulent réfléchir, ils reconnaîtront que y'flwaw leur pensée ne leur a présenté Viniage nette de lu création (Tune seule espèce. Peuvent-ils nous dire comment une espèce nouvelle est construite, et comment elle fait son apparition? Tombe-t-elle des nues ou s'élance-t-elle avec effort du sein de la terre? Les membres et les viscères de la nouvelle créature accourent-ils des quatre points cardinaux au même endroit pour la former ? Faut-il adopter l'antique idée des Hébreux et dire que Dieu prend de V argile et modèle une créature nouvelle?... Les traditions reçue.s par des tribus nomades de pasteurs, il y a trois mille ans, ne sont vraiment pas de la classe des preuves que lord Salisbury prétend exiger des partisans de l'évolution par sélection naturelle. Ce ne sont pas des faits constatés par V observation directe. »
Abordant alors les preuves qui résultent de l'interprétation de nos observations. Spencer montre comment les fossiles indiquent clairement la direction qua suivie C évolution pour arriver aitx formes actuelles. On y voit le type oiseau dériver du type reptile. On y voit le cheval moderne sortir d'une longue lignée où ses formes actuelles ne cessent de se préciser. Tous les types les plus anciens offrent les caractères les plus communs
et les plus généraux, tous les types les plus modernes de la même classe sont plus spécialisés. Tout cela n'est-il pas preuve de la parenté qu'implique l'évolution?
Les principes de la classification, où l'on voit les groupes se fondre entre eux, i(^ ne concordent-ils pas a^ec la supposition de leur origine commune ^^ ?
Enfin, l'embryologie ne répète-t-elle pas la même histoire ? « L'arbre embryologique corres- ' pond à l'arbre de la classification et aux parties les plus modernes de l'arbre paléontologique. Il y a plus. Avec l'hypothèse de l'évolution, les étranges transformations par où passe le développement de Pembryon peuvent se comprendre : sans cela, elles demeurent inintelligibles... Dans toutes les grandes classes de Métazoaires, le développement d'un type supérieur est la récapitulation des traits distinctifs des types inférieurs. Dans l'embranchement des vertébrés, par exemple, l'embryon d'un oiseau ou celui d'un lapin présente, à certain moment, des traits qui le font ressembler à l'embryon d'un poisson. V embryon de Vhomnie ne prend ^ à la fin, la forme propre à V homme qu après a{>oir revêtu des caractères ressemblant à ceux des mammifères inférieurs. Cette merveilleuse répétition de traits appartenant aux types inférieurs s'accorde tout à fait avec l'hypothèse de l'évolution et suggère l'idée d'une hérédité transcendante.
(( Nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour voir partout à l'œuvre une cause générale qui, «i elle n'a jamais cessé d'agir, suffît à expliquer •ces mystères. Placez une plante ou un animal dans
un nouveau milieu, et pourvu que ce milieu ne diflFère pas du précédent au point de devenir funeste, l'être vivant se mettra à changer par des modifications qui s'adaptent aux conditions nouvelles... Les Fuégiens vivent nus sous la neige qui fond sur leur corps, les Yakoutes dorment ou veillent en plein air couverts de gelée blanche^ les Hindous dorment exposés aux rayons d'un soleil torride, etc., etc. C'est la réponse de la constitution de l'homme au milieu...
(( Après avoir examiné les faits constatés qui soutiennent indirectement l'hypothèse de l'évolution, voyons les faits constatés qui soutiennent indirectement l'hypothèse qu'on lui oppose. // n'y en a point. Ni dans Vair^ ni dans la terre ^ ni dans Veau on ne découvre rien qui implique une création spéciale,.. Tout au contraire, nous voyons une foule de faits qui les contredisent... Que dire des parentés embryologiques, par exemple? Si le dé* veloppement de l'embryon était l'effet d'un plan divin, il suivrait des lignes droites depuis le germe jusqu'à la forme définitive. Il ne montrerait pas les métamorphoses variées que nous y découvrons et qui n'ont aucun rapport, soit avec les besoins du moment, soit avec la structure et le mode d'existence où ils aboutissent, etc., etc.
(( J'ai toujours regretté, conclut Spencer,, que Darwin ait choisi le mot de « sélection naturelle » pour dénommer son hypothèse. Ce mot éveille l'idée d'une opération consciente, et par suite implique une personnification tacite de l'agrégat de forces ambiantes que nous appelons nature. »
Si nous substituons au mot c( sélection naturelle )> la formule « survie des mieux adaptés y » il devient évident que V événement est nécessaire. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'a affirmer le contraire et dire que la loi de la nature est la survie des moins adaptés, que les êtres les plus propres à vivre sont morts, et que ceux-là seuls ont survécu qui n'étaient pas propres à la vie... L'absurdité de cette affirmation suffit à montrer que la survie et la multi plication d'individus pourvus d'une constitution ou d'agrégats de caractères qui les adaptent le mieux aux exigences de leur existence est un résultat nécessaire.
(( Nous avons donc porté le contraste des deux hypothèses en pleine lumière, et il en ressort qu'il y a des motifs à posteriori et à priori de croire à l'une, et des motifs à posteriori et à priori de refuser tout crédit à l'autre. On ne peut ijnaginer un plus fort contraste en matière de crédibilité. )>
Pour ce qui est de la période de temps nécessaire aux transformations évolutives — argument formidable aux yeux de Lord Salisbury — l'opinion d'Herbert Spencer se peut résumer comme suit : « Le physiologiste qui sait que tout être individuel est le produit d'une évolution, qui sait de plus que, dans leur état primitif, les germes de toutes les plantes et de tous les animaux sont tellement semblables qu'il n'y a pas de distinction appréciable qui permette de dire si une molécule particulière est le iierme d'une conferve ou d'un chêne, ou d'un
zoophyte ou d'un homme, ce physiologiste serait inexcusable de voir une difficulté dans la question.
Si une cellule peut, sous certaines influences, devenir un homme dans l'espace de vingt ans, il n'y a rien d'absurde à supposer que, sous certaines autres influences, une cellule puisse, dans le cours de millions d'années donner naissance à l'espèce humaine. »
« Comparons les changements embryologiques avec les changements évolutionnaires dans leurs quantités et dans le temps qu'ils exigent. Les neuf mois de gestation humaine, ou plus exactement les 280 jours, font 6,720 heures ou 403,200 minutes. Ainsi donc 1^ changement total de la cellule k noyau qui constitue l'œuf humain en la structure développée de l'enfant à sa naissance, peut se diviser en 403,200 changements dont chacun occupe une minute. Aucun de ces changements n'est appréciable a l'œil nu, pas même au micromètre. Passons à l'autre" terme de la comparaison. Prenons le changement total qui fait du protozoaire primitif — d'une cellule à noyau, en somme — l'être humain qui en procède, et divisons les cent millions d'années qui sont la durée supposée de la vie sur la terre en autant de périodes de changements que le fœtus en traverse. Nous obtenons près de 250 ans pour l'intervalle assignable à une somme de changements égale à celle (jiie le fœtus traverse en une minute. »
Il faut se borner. Au lieu de résumer moi-même les doctrines qui sont aujourd'hui le couronnement philosophique de la science, j'ai cru faciliter à mon lecteur l'intelligence de ces problèmes en m'efforçant simplement d'extraire à son profit le
sac et la moelle du bel article du grand penseur anglais.
Beaucoup trouveront peut-être qu'il n'y a pas la matière à causerie de journaliste. Ce n'est pas mon avis. La démocratie n'est que la parodie d'un gouvernement si le peuple, tout le peuple, n'ouvre progressivement son esprit à tous les objets de la connaissance humaine. Pour être des plus hautes, les questions que je viens de traiter sommairement n'en sont pas moins accessibles dans l'état présent des esprits, à la majorité des hommes do culture moyenne. C'est pour eux que j'écris. Puissent-ils puiser dans ces brefs aperçus le désir <l'apprendre encore et de penser véritablement* par eux-mêmes.
On a bientôt fait de dire: « J'ai rompu avec les traditions du passé.» Ce divorce n'est véritablement consommé, et l'homme nouveau n'est véritament né en nous que du jour où nous avons de nousmêmes et du monde une conception personnelle. Apprenons, amis lecteurs.
Le Pithécanthrope.
Je vous présente le Pithécanthrope, le Singehomme découvert en 1894 par Eug. Duboîs, médecin militaire hollandais, dans une exploration géologique de Java. Vous pensez bien, n'est-ce pas? qu'une telle présentation ne se fait pas dans les formes ordinnires. Le Pithécanthrope est très vieux, très cassé, très abîmé par l'âge et les accidents divers. Excusez-moi donc si je ne puis vous en exhiber aujourd'hui qu'un fémur, deux dents molaires et une calotte crânienne. Le reste s'est dispersé par le malheur des temps, accroché de ci de là dans le grand vestiaire souterrain où s'entassent pêle-mêle les dépouilles de tous les vivants sans numéro de répertoire. Prenons donc notre Singeliomme tel qu'il s'offre à nous, et voyons quel jugement porter sur ce qu'il nous montre.
Le cas est sérieux, car II s'agit, comme vous l'avez déjà compris, de ce fameux chaînon manquant [the niissing link) qui doit nécessairement relier, dans la donnée de l'école transformiste, V homme de raison Homo sapiens) à \ anthropoïde dont nous ne pouvons
procéder que par des phases d'évolution insuffisamment reconstituées jusqu'ici.
Trop de faits démontrent la filiation de l'homme pour qu'elle puisse être scientifiquement contestée, dans l'état présent de nos connaissances. Tout ce qu'on peut souhaiter, c'est de voir produire des pièces de plus en plus probantes, a l'appui de nos inductions. Tel est actuellement l'intérêt du Pithècaiithrope de Java, ou plutôt ce qui nous reste de lui. Quand nous le retrouverions tout entier, comme le mammouth conservé dans les glaces du pôle, la doctrine transformiste n'en demeurerait pas moins soumise aux éternelles objections des esprits prévenus en faveur de la création biblique, qui se refusent, de parti pris, à interpréter l'ordre de la nature. Aux évolutionnistes^ il suffit des humbles vestiges d'un de nos prédécesseurs inconnus, pour qu'ils enregistrent avec confiance une confirmation nouvelle, après tant d'autres, de la grande loi de toute vie depuis l'informe plasma jusqu'au miraculeux cerveau où se réfléchit le monde.
M. L. Manouvrier nous donne sur cette question une très remarquable étude dans la Re^ue scienti/îquc. Les travaux dont les ossements fossiles de Java ont été jusqu'ici l'objet y sont rapportés avec une méthode si sûre et si claire que je ne crois pouvoir mieux faire que de résumer brièvement les observations principales de ce distingué savant.
Et d'abord, les conditions du gisement, les circonstances des fouilles conduisent a admettre que les diirérentes pièces trouvées par M. Dubois sont vraiment d'un même individu, contemporain du
terrain tertiaire pliocène, « appartenant à une espèce anthropoïde bipède intermédiaire entre les singes anthropoïdes connus et l'espèce humaine, précurseur de celle-ci et probablement issu du genre Gibbon. Cette nouvelle espèce a reçu le nom lie (' Pithécanthropus erectus, »
Le fémur suppose une taille d'environ 1 mètre 65. A première vue, « il ne présente aucun caractère permettant de l'attribuer a une autre espèce que l'espèce humaine ». « La dent (troisième molaire supérieure) est trop volumineuse, ses racines sont trop divergentes pour qu'on puisse l'attribuer à un homme... D'autre part elle diffère beaucoup des ■dents connues des singes anthropoïdes, par sa surface triturante. » Le crâne pouvait cuber de 900 à 1,000 centimètres cubes. Cette capacité dépasse de 400 centimètres cubes environ le maximum trouvé chez les plus grands anthropoïdes. D'autre part, elle est trop faible pour être compatible avec une intelligence humaine normale... Le crâne de Java doit donc avoir appartenu soit a un individu normal d'une race intermédiaire entre les grands anthropoïdes et l'homme, soit à un homme anormal. »
Pendant qu'on faisait ces constatations à Paris, la Société d'anthropologie de Berlin se livrait au même examen, déclarait que le fémur était d'un • homme et attribuait le crâne à un singe anthropoïde. Les savants anglais et suisses proclamaient d'autre part, que crâne et fémur étaient également humains.
« Une telle divergence d'appréciation chez des anatomistes si compétents, dit M. Manouvrier, suffirait presque à démontrer Tétat réellement inter-
médiaire du crâne de Java, car on sait combien la différence est grande entre un crâne humain et un crâne de singe. Pour donner lieu à des appréciations si opposées, il a fallu que le crâne dp Java présente d'importants caractères humains et d'importants caractères simiens. *>
Sans entrer dans les détails que ne comporte pas cet article, il sulfit de mentionner cette conclusion de M. Manouvrier que « le crâne de Java réunit un ensemble de caractères limites pour Tespèce humaine ». 11 est vrai que des crânes humains très inférieurs pour leur race se rapprochent parfois plus ou moins des crânes d'anthropoïdes. Mais la réunion des caractères limites dans un crâne de l'époque pliocène ne permet pas d'admettre qu'on se trouve en face d'un unique cas pathologique sans analogue connu dans le monde.
Selon M. Manouvrier, si certains savants ont trop promptement décidé que le fémur était d'un homme, d'autres se sont trop laissé influencer par le caractère simien du crâne et des dents. D'après ces caractères, si la race de Java ne rentre pas dans l'espèce humaine, on n'est pas en droit davantage de la classer parmi les anthropoïdes, puisque nous n'en connaissons aucun approchant du fossile javanais, soit par sa capacité crânienne, soit par ses caractères occipitaux à l'âge adulte. A Berlin, on déclare que le Pithécanthrope ne peut pas être un homme, en Angleterre, qu'il est impossible qu'il soit un singe. Cet état de choses n'est pas sans militer de prime abord en faveur d'une espèce intermédiaire.
Le degré de fossilisation est tel que le fémur atteint le poids d'un kilogramme, lorsque les fémurs préhistoriques de même taille ne dépassent pas 350 grammes. M. Virchow, examinant à nouveau ce fémur, a noté « la rectitude remarquable de cet os qui le rapproche du fémur des Gibbons ».
Le Pithécanthrope marchant sur ses deux pieds est-il un simple Précurseur de l'homme ou un ancêtre immédiat de l'espèce humaine? La question de savoir si le Précurseur peut être rangé dans le genre Homo sapiens dépend beaucoup, comme l'observe M. Manouvrier, « de la valeur qu'on voudra attacher au mot sapiens^ qualificatif dont la valeur est déjà très relative ».
M. Dubois, recherchant « à quel genre simien serait échu l'honneur de devenir souche humaine », en d'autres termes à quel singe anthropoïde connu se rattache le Pithécanthrope ^ estime que toutes les apparences sont en faveur du Gibbon. Broca a, en effet, démontré, il y a longtemps, les analogies relativement grandes entre la conformation du Gibbon et celle de l'homme.
(( L'attitude presque verticale des Gibbons correspond à des particularités anatomiques très profondes qui ont pu rendre aisée la transformation humaine. Les conditions de cette transformation, c'est-à-dire du passage de l'état de grimpeur à l'état de marcheur bipède ont dû être très impérieuses, car il est difficile de croire que, sans cela, une race de grimpeurs eut pris spontanément l'initiative de renoncer à un mode de locomotion en rapport avec une adaptation organiquement fixée. Les
anciens volcans de Java, en détruisant plus ou moins complètement les forêts ont pu rendre nécessaire, sous peine de suppression de la race, l'adaptation nouvelle à la marche bipède. »
Si le Pithécanthrope n'était qu'un simple Précurseur^ il était assez supérieur de taille et de cerveau à toutes les espèces connues de primates pour survivre à Télat d'espèce. Si c'est un Ancêtre, son espèce survit encore dans sa descendance humaine. <( La différence est si faible entre le Pt//têcanthropus et l'homme actuel qu'il n'y a pas lion de chercher un chaînon intermédiaire. Ce chaînon est suffisamment représenté par la portion la plus arriérée de nos races sauvages, à preuve les nunes humains isolés, australiens ou autres que l'on a déjà montrés comme peu difiérents, sous divers rapports, de celui de Java. »
Pour ce qui est du progrès psychologique, « il n'a pas de cause comparable en |Mii,sance à l'émancipation des membres supérieuis résultant du passage de ré/at de grimpeur à Irint de bipède marcheur. Le perfectionnement du .srns tactile a dû être un résultat immédiat de cetlo rmancipatioii. Ce résultat a dii entraîner l'acqulsilinn iTune foule de notions nouvelles suggérant (Icn mouvements nouveaux, dos actions nouvelles. » On | eut consulter les /^/-//it/y^f?** de Psychologie d\\ri\)crl Spencer sur le parallélisme du perfecllnnueinent sensoriel et moteur dans la série animale et du perfectionnement intellectuel.
a Comme forme intermédiaire eiihr Thomme et les singes, il est difficile d'imaginm .uelque chose
de plus satisfaisant que le crâne de Java. » « Pour infirmer sérieusement la légitime et vraisemblable hypothèse de M. Dubois, il faudrait montrer que le crâne de Java est une simple monstruosité sans signification ethnologique : une microcéphalie qui avait exagéré non pas seulement le volume des dents par rapport au crâne, mais encore le volume absolu des dents au delà du maximum ethnique. »
Deux hypothèses restent donc en présence :
i( P A l'époque pliocène vivait à Java une race humaine intermédiaire entre les plus inférieures des races connues et les singes anthropoïdes ;
« 2** A Tépoque pliocène vivait à Java une race anthropoïde possédant la marche bipède, et intermédiaire, par son développement cérébral entre les plus élevés des singes connus et l'espèce humaine.
« L'examen de ces deux hypothèses, au point de vue de la théorie transformiste, permet de les fondre en une seule, c'est-à-dire de considérer avec une grande vraisemblance la race en ({uestion^non seulement comme une race précurseur pour l'espèce humaine, mais encore comme une race ancestrale^ comme le commencement de l'humanité. »
J'en ai assez dit pour faire comprendre les con« clusions de M. Manouvrier. J'ai borné mon ambition à me faire son interprète auprès de ceux des lecteurs qui ne sont pas particulièrement familiers avec la science de l'anthropologie. Je renvoie les autres à la Revue scientifique^ où ils trouveront notamment une intéressante reconstitution du crâne du Pithécanthrope.
Il m'a semblé que, sans avoir lu Broca, on pouvait souhaiter d'avoir quelques notions d'un point de rhistoîre humaine qui n'est pas inférieur en intérêt aux batailles de Ménélik et de Baratieri.
Si nous n'avons encore que d'incertains vestiges de notre père Pithécanthrope, c'est apparement que sa race a subi des catastrophes auprès desquelles la Révolution de Robespierre et les batailles de Napoléon ne sont qu'un vague roucoulement de colombe. C'est une raison de plus pour continuer nos recherches, et je ne puis qu'appuyer énergiquement M. Manouvrier lorsqu'il réclame le plus promptcment possible de nouvelles fouilles à Java.
UHomme à queue.
Y a-t-il un homme à queue ? Les détracteurs des expéditions coloniales n'apprendront pas sans quelque dépit que nos fonctionnaires de Tlndo- Chine sont en train de résoudre, depuis cinq ans, cette intéressante question. Avec les ordinaires lenteurs de la paperasserie administrative, et les renversements de Ministères, ce n'est pas trop de temps pour un aussi délicat examen.
Jusqu'ici, nous ne connaissions, au-dessus des singes, que des dieux qui fussent ornés de l'appendice caudal. iEgipans, Satyres et Faunes, s'ébattaient joyeusement autrefois en agitant, là où il convient, une petite houpette Louis XV que Clodion nous a scrupuleusement conservée. Aux façades de nos cathédrales gothiques, grimacent d'affreux diables qui déroulent tragiquement les volutes d'une queue menaçante. Tout ceci est de réalité. Il faut être hérétique pour en douter. Ce qui déroute un peu, c'est que, depuis le moyen âge, on n'a pas vu le Diable. Beaucoup de misérables, dit-on, le tirent par la queue. Mais si l'on aperçoit sans difficulté les misérables, on ne voit point du tout la
queue. De là le scepticisme qui se répand. Des anges plumeux seuls s'obstinent à se montrer à nous. Encore faut-il, pour les attirer, demeurer rue du Paradis, et avoir une petite touche d'hystérie. Les joies du ciel ne leur suffisent donc pas ?
Sur tous ces divins caudalisants, l'homme à queue possède l'appréciable avantage d'être visible et tangible pour tout 1^ monde, Il ne reste plus qu'à savoir s'il existe. La question n'est pas indigne d'examen. Aussi, n'essayaî-je point de cacher mon agréable surprise, lorsque, hier, au cours d'une visite au musée Guimet, mon ami Emile D>eshayes, qui est l'un des dieux humains de ce temple, me dit brusquement, .en réponse à je ne sais plus quelle question sur les sauvages velus du Laos :
— Et l'homme à queue, qu'en dites-vous?
— Quel homme à queue ?
— Celui du juge.
— Quel juge?
— Comment, vous ne connaissez pas l'homme à queue du juge ? Il est, depuis plus de six mois, livré aux discussions des hommes.
Et pour lever tous mes doutes, Emile Deshayes courut à la bibliothèque du musée, et revint avec un numéro du Bulletin de la Société de Géographie (2° semestre de 1895) où je vis, en effet, l'homme à queue, couché tout de son long sous la plume de M. Paul d'Enjoy, procureur de la République à Bac-Lieu (Cochinchine).
Voilà un juge selon mon cœur. Au lieu de requérir tout le jour contre un tas de petits hommes jaunes qui ne sont pas plus filous, sans doute, que
d'autres qu'on laisse courir en paix, M. Paul d'Enjoy quitte la toge pour la blouse de l'explorateur, et s'en va bravement à la recherche des derniers vestiges de l'humanité primitive.
C'est au mois de mars 1890 que M. Pauld'Ënjoy quitta Bien-Hoa, où il était en résidence, pour se rendre dans le pays des Moï. Bien que cela soit du plus haut intérêt pour la science, je ne puis pas vous indiquer le chemin suivi par notre voyageur avec autant de précision que s'il avait pris à la gare Saint-Lazare un billet pour Argenteuil, car il s'est montré là-dessus fâcheusement discret. Cependant, si vous voulez bien vous reporter à quelque carte de Cochinchine, vous verrez que Bien-IIoa est tout proche de Saïgon, et comme M. Paul d'Knjoy est parvenu en cinq ou six jours au pays des Moî^ en traversant la route de Ba-Ria, et en remontant le cours du Dong-Naï jusqu'au-dessus du confluent du Song-Bé,vous reconnaîtrez sans peine qu'il ne s'agit pas d'une exploration au-dessus des forces humaines. Je n'en éprouve que plus de contentement à savoir l'homme à queue si proche de nous, et par surcroît Français de la France indo-chînoise.
Ce que sont exactement les J/oï, M. Paul d'Enjoy ne paraît pas bien le savoir. Félicitons-nous de cette ignorance, puisque c'est de là qu'est venue l'idée de son expédition. A vrai dire, notre curiosité ne sera pas complètement satisfaite après avoir écouté son récit. Cependant nous aurons recueilli quelques notes curieuses, parmi lesquelles la rencontre de l'homme à queue..
Faisant route à coups de hache, boussole en main, à travers la forêt, M. d'Enjoy arrive, en quatre jours, au village annamite de Tri-An, limite du territoire des Mot.
Ce mot, dans la langue annamite, signifie simplement Barbares. Pour se désigner eux-mêmes, les Moi emploient plus volontiers les termes de Piiissa/USy Nobtesy Agiles, liwincibles, et même Esfji'ils cw'disès, ce Ces barbares^ dit M. Paul d'Knjoy, sont installés en Indo-Chine depuis les temps les plus reculés. Ce sont peut-être les singes luttant contre les dieux dont parlent lès livres sacrés de Flnde, et que représentent les bas-reliefs des pagodes cambodgiennes. Divisés en tribus autonomes, réimis comme des troupeaux errants autour des chefs élus... les Mot sont fort arriérés. Leur intelligence est obtuse, leurs mœurs sont primitives. Ils ont la peau brune, le teint foncé, le nez aquilin. »
Les cantons Mai de la province de Bien-Hoa sont principalement habités par des métis qui joignent aux caractères sus-énoncés les pommettes saillantes et les yeux obliques du Mongol. Ces Moi de Bien- Hoa qui « ont pris à la race jaune son amour de Tagriculturc et sa soumission à la hiérarchie littéraire », sont à demi-civilisés. « Ils payent des impots, cultivent des rizières, portent des vêtements, vendent au marché et achètent dans les boutiques, w (^.e sont des manières de boulevardiers. « Les Moï indépendants subissent, au contraire, les conditions de la vie animale : la loi du plus fort est la seule qui frappe leur esprit. » Ce dernier trait les
distîngue-t-îl bien autant des civilisés que le croît M. le procureur de la République?
A la saison sèche, les Annamites remontent le Dong-Naï et s'en vont échanger avec les Moî des parapluies de cotonnade rouge, des verroteries, des couvertures de laine et des pots cassés, contre de la résine, des bois précieux, de la gomme, de l'ivoire et de la poudre d'or. Ces transactions auxquelles ne préside pas toujours une probité scrupuleuse, donnent lieu occasionnellement à des violences qui amènent nos gens devant la justice de M. Paul d'Enjoy siégeant en toque et en bonnet carré.
Un jour, deux Moi furent arrêtés. Deux solides craillards fortement musclés, tout nus, ceints d'une ficelle rouge, ornés de deux bracelets de rotin. « Leurs ongles semblaient être des griffes, et leurs chevilles des ergots de coq. » Invités par l'interprète à saluer le magistrat, les Moî répondirent en grognant qu'un homme ne devait jamais se pros-terner devant un autre homme. Voilà, en effet, un signe évident de non civilisation.
Ils avouèrent tout ce qu'on voulut, ne comprenant pas ([u'on osfit leur reprocher un meurtre, « Celui qui tue peut tuer , puisqu^il tue, » Ils se cantonnèrent, pour toute défense, dans cet argument. Quand on leur dit qu'on allait les enfermer, ils répondirent joyeusement en l)attant des mains : (( Jamais nous n'avons été aussi heureux. Il n'y a a pas de chef qui puisse rt^ver un palais plus somptueux que la prison. Pour y demeurer toute notre vie, bien vêtus, et bien nourris, nous sommes prêts
à Uier celui que vous nous désignerez. » Voila tout ce que savait M. Papl d'Enjoy des gens qu'il allait visiter.
Après mille péripéties, le voyageur arrive enfin à un village Moi. « Un long tunnel, fait de pieux entrecroisés, comme les jambages de la lettre A, cloisonné de feuilles sèches, formait Tunique habit tation du village. Ce tunnel avait bien cinquante mètres de longueur, un mètre de hauteur, et deux mètres de largeur h la base du triangle. On entrait par une extrémité, on sortait par l'autre.
(( A notre vue, de grands cris furent poussés par des enfants qui gambadaient dans l'herbe. Une multitude d'êtres étranges, nus, grimaçants, échevelés, sortit confusément du tunnel et s'enfuit dans la forêt, en bondissant comme une compagnie de singes. ))
Un Moïç\\x\ récoltait du miel sur un arbre, bondit comme un chat pour essayer de franchir le cercle des envahisseurs. On le fit prisonnier. Il expliqua que le village appartenait aux Léos, tribu vaillante guerrière. Ce n'était point par lâcheté que ses compatriotes avaient fui, mais parce que le costume bhinc de l'explorateur leur avait fait croire h l'apparition du Démon au corps de lune qui emporte les enfants dans les brouillards.
Ainsi que le Moïàe Bien-Hoa, le prisonnier avait d'énormes chevilles aiguës comme des ergots de coq. La peau était bronzée, le visage ovale, le nez allongé, la chevelure lisse, la voix rauque. L'homme était grand, avec la taille élancée, et portait la tête haute.
« Mais il avait une queue comme un singe. »
On devine Tétonnement du procureur. « Pour être certain, dit-il, que je n'étais pas le jouet d'une illusion, y (? tatai C appendice caudal du sau^Hi^e. Je constatai ainsi que la colonne vertébrale du Moi se prolongeait, extérieurement au buste, de trois ou quatre vertèbres pour former une petite queue de faune.
« Surpris de mon examen, le prisonnier se retourna brusquement et me dit, en poussant un long soupir, que les Moï^ autrefois, possédaient tous cet appendice, « C'est la preuve de la pureté de ma race, dit- il. Les Moi qui naissent d'unions contractées avec les étrangers n'ont plus de queue, Hélas! à chaque génération, la queue se fait plus rare... Notre décadence date. du jour où notre roi, dont la queue était longue de trois coudées, fut chassé des riches plaines baignées par des fleuves d'or que cultivaient nos ancêtres. » Il y aurait à philosopher sur cette décadence de la queue, signalée par le sauvage.
Pendant la nuit, le Afo/' offrit d'une certaine liane à son gardien, sous prétexte de rafraîchissement. Cehii-ci, pas méfiant, n'en eut pas plutôt goûté qu'il s'assoupit, et l'homme à queue court encore.
M, l^aul d'Enjoy se promit de revenir, mais il n'est pas revenu, et n'a envoyé personne sur les lieux pour vérifier sa découverte.
(le qui nous reste de son voyage, c'est qu'il y a dans le monde au moins un homme à queue. La queue est en viun', il a tiré dessus. Elle ne lui est pas restée dans la main. L'expérience était néees-
saire, car les commis-voyagears du monde entier sont si pleins de farces, que je les crois capables, pour rire, d'accrocher des queues postiches au derrière des sauvages, comme ils déposent chez tous les fermiers de Normandie de fausses faïences de Rouen savamment ébréch.ées, que le touriste naïf est tout heureux de payer au centuple de leur valeur.
Ici, point de tricherie. Nous tenons Thomme à queue, et pas par les oreilles, comme le loup de la grammaire latine. Seulement, nous voudrions voir. Est-ce que le gouverneur de -la Coçhinchine ne pourrait pas nous expédier un lot de Mol à lon^e ou courte queue ? Nous ne; demandons pas la queue de trois coudées du roi, parce que nous ne sommes pas de l'opposition systématique. Mais la modeste queue de faune qui fit Tadmiration de notre magistrat colonial serait la bienvenue, s'il y a un homme au bout.
M. Dubois vient de découvrir à Java les restes du Pithécanthrope, Nous connaissons les sauvages velus du Laos, dont la face est ^toute en poil. On nous a décrit les Giao-Chi de-TAnnam, qui ont le pouce du pied opposant^ comme le pouce de la main. Il ne nous manque plus que Thomme à queue. Le gouvernement Ta. Qu'il nous le montre, au lieu de le garder égoïstement pour lui. Ce doit être moins difficile que la réforme de l'impôt.
UÉtoile noire.
Mes pensées ne se trouvaient point tournées vers la côte d'Afrique, quand un facteur narquois me remit un pli portant les empreintes officielles de la République française, avec les timbres de Porto- Novo et de Cotonou (Bénin). Un assez grand rouleau de même provenance accompagnait ce pli que je n'attendais point.
Je n'ai avec « le Dahomey et ses dépendances », comme dit le document placé sous mes yeux, que des relations incertaines. Je sais, à n'en pouvoir douter, que nous avons fait là-bas une expédition meurtrière pour des résultats que j'ignore. Le débarquement de Cotonou, si j'ai gardé le souvenir exact des correspondances du TempSy ne fut pas beaucoup mieux préparé que celui de Majunga. Mais nos petits soldats, décimés par la fièvre, remédièrent à tout par leur vaillance, par leur entrain, et la marche. hardie sur Abomey attesta que la race au moins n'avait rien perdu de son audace traditionnelle.
Nul n'ignore que le déplorable Behanzin, grand abatteur de têtes, fut plus tard obligé de se ren-
(Jre: moyennanl quoi il s'embourgeoise, aujourd'hui, entre ses femmes et ses petits, sous les bauaniers de la Martinique, obligé de remplacer l'aloyau de nègre ou l'escalope de blanc par la patate, la pastèque ou l'ananas.
(]eux qui ont pénétré dans les profondeurs de cette histoire savent également que notre Behanzin avait pour irréconciliable ennemi, comme cehi se voit en Europe, son voisin. Celui-ci, le bon cannibale Toffa, de Porto-Novo, roi de profession, comme le grand Behanzin lui-même, se plaignait que l'autre vînt lui manger à sa barbe ses propres sujets dont il avait appétit. Le grief, en vérité, n'est pas moins sérieux que la plupart de ceux qui, depuis quinze siècles de douceur chrétienne, ont fait de nos continents civilisés un immense champ de carnage. Donc, il y avait un /ro^rf, si j'ose m'exprimer ainsi, entre les deux monarques de l'équateur. Behanzin disait en parlant de Toffa: ce ce nègre », et Toffa répliquait : « ce sauvage ». Quand le cours des boucheries ordinaires montait au delà d'un certain taux, l'économie politique de ces lieux voulait qu'on se livrât bataille. On allait à la guerre, comme nos professionnels vont au Marché de la Villette — pour s'approvisionner. L'affaire était bonne pour l'un, mauvaise pour l'autre, suivant l'occasion. Mais, quoi qu'il arrivât, c'étaient de grandes bombances après chaque combat, le vainqueur mangeant ses captifs et le vaincu ses blessés ou ses morts.
Les deux royaumes prospérèrent ainsi jusqu'à notre arrivée. Aujourd'hui, les choses sont bien
changées. On continue de tuer les nègres qui n'ont pas de belles relations, mais on ne les mange plus. Yves Guyot, économiste, doit se plaindre* de ce gaspillage d'aliments.
Une autre différence, c'est que Behanzin s'enivre tristement dans l'exil, tandis que Toffa, qui avait pris parti pour nous, trône à Porto-Novo dans son palais assez semblable aux huttes que nos charbonniers se construisent dans les forêts. C'est peut-être la couleur des visages qui veut ca.
En un éclair de temps, ces réflexions diverses s'étaient succédé dans mon esprit, tandis que je considérais avec une surprise croissante la lettre officielle et le rouleau assez lourd, qui m'arrivaient de Porto-Novo. Je n'ai point de connaissances parmi les sujets du roi Toffa. Etait-ce donc Sa Majesté, elle-même, qui daignait solliciter de moi un commerce épistolaire ? La présomption me paraissait hardie. Et puis, que me voulait ce bâton cartonné qui traversait les mers tout exprès pour venir se placer dans ma main?
Faute de pouvoir deviner l'énigme, je rompis, d'une main fiévreuse, les divers sceaux de souveraineté française qui retardaient la satisfaction de ma curiosité légitime. Un rouleau de bois blanc tomba à mes pieds, assez semblable à ceux dont les ménagères se servent pour étendre la pâte et feuilleter les petits gâteaux.
Mon premier geste, je l'avoue, fut le désappointement. Non que j'eusse compté sur quelque saucisson de chair humaine ou toute autre curiosité da
Dahomey. Je ne sais, en vérité, ce que j'attendais. Ce que je puis dire seulement, c'est que ma déception fut grande à regarder ce bâton qui ne se distinguait en rien des autres bâtons connus.
Quelqu'un alors émit Tavis que Texplication du mystère pouvait se trouver daps l'enveloppe. Il y avait aussi la lettre. Mais, je ne sais ni pourquoi, ni comment, c'est ce diabolique bâton que j'avais attaqué tout d'abord.
Donc, je déroule l'enveloppe, et voilà qu'un magnifique diplôme peinturluré s'offre à ma vue. Une grande femme blanche, pas distinguée, apparaît, couronnée d'épis ï^lancs et vêtue d'un péplum vert d'eau. Sa tc^te s'enlève en rose sur une grande étoile noire qui lui fait deux majestueuses oreilles d'ane. A ses pieds, un jeune nègre, en chemise, semble lui faire une déclaration passionnée en agitant vers elle les bracelets d'argent de deux pattes velues dont il paraît vouloir la tenter. Mais la dame blanche détourne noblement la vue vers d'autres nègres — tous nus, ceux-là — qui lui montrent impoliment le dos. Emblème du caprice féminin sous toutes les latitudes de la terre. Audessous de ce drame symbolique, des palmes d'or encadrant les armoiries du royaume de Porto-Novo: une étoile noire sur champ d'or, et plus bas, sur champ de gueules (suis-je assez d'Hozier?), un léopard qui hurle de douleur à cause d'un palmier qui a poussé au travers de son corps (prodige de la végétation tropicale) et lui fait agréablement parasol. Le tout couronné de la croix de l'étoile noire qui est blanche et bleue.
Tout cela n'est pas mal. Mais il y a mieux. Voici le texte qui accompagne l'image :