‹ Au fil des joursChapitre 12 sur 15 · ROYAUME DE PORTO-NOVO · texte numérisé non relu

ROYAUME DE PORTO-NOVO

Nous, ToFFA, prince royal de Dahomey, Roi de PoRTO-Novo, chef Souverain de l'Ordre Royal de l'Etoile Noire,

Voulant récompenser M. Clemenceau pour les ser^^ices qu'il a rendus au Royaume de Porto-Novo^ l'avons nommé Commandeur de notre ordre pour prendre rang à compter du 21 avril 1896.

Fait à Porto-Xovo, le 21 avril 1896.

ToFFA, Enregistré au gouvernement du Dahomey et dépendances.

Illisible.

L'écriture royale, toute en hauteur, tient de Louis XIV et de Napoléon, mais sans la brusquerie de traiis qui déparait fâcheusement la calligraphie de ces souverains.

Dans un coin, le sceau du roi Toffa: une couronne iermée surmontant l'étoile, avec le léopard et le palmier qui font si mauvais ménage.

La lettre, un vulgaire imprimé, n'était rien que la confirmation de l'envoi.

Cette fois, je n'étais plus désappointé. J'oserai dire que je ne Tétais pas assez. Autour de moi, on se réjouissait plutôt bruyamment de Thonneur inattendu qui venait de m'échoir, sans raison connue. Je demeurais ébahi de l'aventure . Faute d'avoir exploré l'Afrique, je croyais que les primitifs ordres de chevalerie consistaient en tatouage blanc

pour le nègre, comme en tatouage noir' pour le blanc. Je savais que la civilisation y avait ajouté, pour les uns, de la terre rouge dans les cheveux, des coquillages dans la barbe, des dards de porcépics en travers du nez, et pour les autres, par modestie pure, de simples rubans en des endroits déterminés. Mais j'ignorais que notre action humanitaire eût déjà poussé ses effets jusqu'à enrubanner l'innocent anthropophage et à lui conférer le pou-* voir de jeter des poignées d'étoiles noires aux yeux éblouis de ses dominateurs.

Eclairé maintenant, et pour cause, je sens, depuis ce temps, sourdre en moi d'irrépressibles ambitions coloniales. Je veux voir ces cieux où les étoiles elles-mêmes reflètent l'éclat de l'humanité noire. J'aime Toffa qui m'aime et j'ai besoin de le lui dire. C'est pourquoi j'ai préparié la lettre suivante, que j'expédierai suivant les formes du protocole, aussitôt que M. Philippe Crozier, protoco^ leur en chef de la République Française, l'aura revêtue de son estampille:

« Sire,

(( Toi, bon nèg', envoyer moi étoile charbon. Quand mon Toffa blanc me donner beaucoup d'étoiles blanches, moi t' envoyer une grande « pour serç>ices rendus au quartier Trocadéro ». Toi met' su peau très belle, noire. Li pauv' neg' bien contents. »

Pourtant, depuis que j'ai rédigé ce texte, j'ai réfléchi que Toffa ne m'avait pas seulement envoyé une étoile noire, puisque, sous couleur de

commodité postale, il y avait joint un bâton blanc^ qui est, non moins que l'étoile, un symbole.

Les honneurs pour .les forts, la matraque pour les faibles : ce Dahoméen est plus blanc qu'il ne pense, c'est un homme de gouvernement. Il doit donc attendre de moi quelque chose en retour de ses bonnes grâces. Si le chef du protocole, comme je m'y attends, m'en fait l'observation, je terminerai affectueusement ma lettre par ces mots :

« Regrette pouvoir pas t'envoyer émincé Parisienne, mais plus chair humaine abattoir Paris. Seulement vivante sur boulevard. Misère. Se contenter grand régal viande creuse, belles paroles. Valise diplomatique toujours pleine. Compte dessus.

c Ton vieux commandeur ».

Le mousse de la « BAUCIS »

Ils se sont mis à deux pour tuer un petit mousse sur la barcjue de pèche jB^/wr/&*. A force de le rouer de coups, de le bâtonner, d'asperger d'eau de mer ses plaies vives, de le mettre aux fers et de le priver de nourriture, ils sont venus à bout de Tenfant. La misérable victime a trouvé dans la mort le secours que lui refusait la vie.

IjC tribunal de Fécamp vient de punir ce crime abominable de quelques mois de prison. Je demeure ennemi de la peine de mort. Mais j'avoue que cette répression, de pure forme, ne me paraît pas témoif(ner, chez le juge, d'un état d'esprit 'très supérieur à celui des bourreaux. S'il n'en coûte que quatre mois de prison pour martyriser à plaisir et finalement tuer un enfant de treize ans, la férocité des brutes meurtrières peut s'exercer désormais sans contrainte. Juges et tortureurs font en réalité même cas de la petite vie supprimée. L'un jouit du supplice ([u'il inflige, et l'autre l'en réprimande. Mais tous deux semblent d'accord pour dire: (( Aj)rès tout, ce n'est pas une affaire. »

Kh bien, je trouve, moi, que c'est une affaire.

Ces cas de mousses maltraités et tués à bord de nos bateaux de pêche, très fréquents autrefois, sont encore assez communs de nos jours. La plus sévère répression pourrait seule mettre fin à des actes d'odieuse brutalité qui passent couramment impunis quand ils n'occasionnent pas la mort. Je sais que dans tous les ports de mer on est en général indulgent pour ces sortes de crimes. Je ne verrais dans cette disposition fâcheuse qu^une nouvelle raison de sévir implacablement.

Si le juge avait vu son propre enfant martyrisé par les deux monstres, s'il l'avait entendu crier, demandant grâce, obligé de compter les coups reçus et de dire: « Merci, maître ! » à chaque meurtrissure, l'indulgence lui eût été peut-être moins aisée. Mais il est acquis qu'on ne peut faire l'éducation du mousse que le bâton en main, et chaque barque de Terre-neuve ne peut pas emporter à bord un magistrat drapé dans son hermine pour savoir à quel moment le maître passe la mesure de brutalité permise.

Une fois en mer, entre le ciel et l'eau, il n'y a plus de lois pour un temps. Confinés dans l'étroite enceinte de quelques planches ballotées delà vague, qui tout à rheure peut-être s'ouvriront sur l'abime, des hommes sont là luttant de l'effort violent de toute heure, ne vivant que de la vie physique, sans ressources d'esprit, [ sans relâche de sentiments. Une force s'accumule en eux comme dans la bête à l'entrave dont les muscles exaspérés veulent un soulagement de violence, et si l'alcool vient ajouter sa rage a l'impérieux besoin de la détente, il n'y

a plus, aux heures mauvaises, que des brutes déchaînées dont une lame trop brusque, aidée d'un faux coup de barre, peut clore tout à coup la destinée. C'est là sans doute la raison pour laquelle la féroce discipline des âges barbares s'est adoucie beaucoup plus lentement dfins les équipages marins que dans les troupes de terre. Le danger est de tout moment, les décisions du commandement veulent être obéies avec une rapidité foudroyante, car la vie et la mort de tous en peuvent dépendre. Pour unique loi, la volonté du maître^ sans contestations, sans appel. Plus tard, sur lai terre ferme, on pourra discuter l'usage qu'il en a fait. Il faut d'abord se soumettre complètement, aveuglément, et le recours de justice est si lointain que, sauf le cas d'excès inouis, on peut dire qu'il n'y a pas de recours.

La discipline légale du continent se trouve ainsi remplacée sur la mer mouvante par l'arbitraire pur et simple. Comment le chef, grand ou petit, n'abuserait-il pas? Il abuse, et sa brutalité n'est en réalité contenue que par la brutalité qui pourrait lui répondre. Il n'y a pas, en fait, d'autre frein sur ces petites barques de Terre-Neuve, où pendant de longs mois les hommes s'entassent pour le labeur ingrat dont ôhacun ne souhaite après tout que de prendre en retour du plus grand profit la moindre part. La force contient la force en toute : naïveté, comme aux premiers jours. Le vaincu d'une heure peut, dans les mille incidents de la campagne, trouver une occasion inattendue de revanche. {Jn malheur est si vite arriK>é. On se

respecte dans la mesure où Ton se craînt. C'est l'antique sauvagerie qui vit toujours en nous, mais que nous déguisons habilement dans nos lois sous des formes savantes, jusqu'à nous tromper nousmêmes sur nous-mêmes.

En dépit de tous les travestissements, dans notre civilisation comme dans la barbarie des aïeux, c'est toujours le faible qui pâtit, et nous avons même construit une science tout exprès pour proclamer qu'il en doit être ainsi. L'économie politique, telle qu'elle est enseignée dans nos chaires officielles, n'a pas d'autre objet. Donc, sur terre et sur mer c'est la force qui fait la loi. Mais la force dépouillée de son antique simplicité qui l'élevait parfois au rang de vertu. Une force raffinée, hypocrite qui se pare d'un droit plus ou moins subtil et prétend au titre de justice. Le petit mousse n'a pas de défense, voilà son malheur. S'il fût demeuré sur le continent qui l'a vu naître, je ne répondrais pas que son sort eût été meilleur. Il est venu au monde marqué du mauvais signe. La déchéance de misère en fait un inférieur^ dans tous les sens du mot. Car on ne trouve ni millionnaires ni savants précoces dans, cette profession sujette à tant d'imprévu. Quelle fortune eût été la sienne à la ferme, au village, à la ville? Les travaux des champs n'attirent plus les hommes. La marge du gain ne paraît pas assez grande à qui, vivant dans la réalité mauvaise, veut au moins se réserver l'espérance de ces hasards dont une légende menteuse embellit le dur pavé de nos villes. I/usine le guette et le happera. Courbé sur la machine sans âme, non moins impitoyable

que le bâton du matelot, il usera sa vie dans Tatmosphère chargée de poussières mortelles, sans volonté, sans autre joie que l'ivresse du dimanche, prématurément usé, cassé, fini, guetté par la table d'amphithéâtre si Thôpital lui fait la grâce d'un matelas pour mourir.

Et encore tout cela est-ce la vie régulière, normale^ heureuse encore, au regard des compagnons que les mauvais exemples, les funestes paroles entraînèrent aux actes que la loi, juste ou non, condamne. La première faute commise, toute voie de retour est fermée: la prison engendre le crime, bien loin de le réprimer. Le juge si indulgent pour le meurtrier de la Baiicia frappera sans chercher les excuses et pensera sincèrement servir l'ordre social quand il ne fait qu'aggraver la maladie morale dont la société soufïre si cruellement dans toutes ses classes.

BAtonné par le juge ou par le mîitelot, qu'importe au petit homme .* La mer au moins lui offre des tentations d'aventures ignorées du terrien, appelées en son âme de toute la puissance de l'instinct ancestral. Ses pères étaient marins. 11 sera marin à son tour, et le voilà lancé sur la vague avec les diables de la mer. Quelquefois un cœur bon se lrouv(Ma pour l'aimer, le protéger. C'est le rêve. Bousculé, battu, souillé parfois, vaincu en un mot, puisqu'il a contre lui tout ce que le bateau comporte d'ordre social, et que sa revanche est trop lointaine pour arrêter la main levée, il accepte l'abaissement qui lui semble de fatalité , et se fait |)eut être un réconfort provisoire de cette pensée :

« Quand je serai le plus fort, ce sera mon tour de frapper. »

En attendant, il faut subir les coups. Il accepte le sort inévitable, crie sous les lanières pour apitoyer les bourreaux, mais n'a peut-être pas même l'idée qu'il aurait pu rencontrer une destinée meilleure. Cependant les tortureurs éprouvent une délectation si grande, une telle dépravation de plaisir à infliger la douleur, qu'ils brisent l'instrument de leur joie pour ne l'avoir pas ménagé. Un soir, le petit souffre-tout se roidit dans ses fers, comme le mousse de la Baucis^ et le lendemain il faut l'envoyer aux poissons qui en rapporteront quelque chose au pécheur. Alors l'année suivante, quand la pêche est finie, voilà le juge qui se fâche : « Tu as tué ton mousse, matelot? Tu as eu tort. C'est quatre mois de prison pour toi, d'après le juste tarif. Quand tu en voudras tuer un autre, tu sauras le prix convenu. Mais si tu m'en crois, tu seras sage: fais durer ton plaisir et sa douleur, et je n'aurai rien h reprendre. »

Voilà où aboutit ce progrès social dont nous sommes si fiers, ainsi que notre civilisation chrétienne dont Dieu s'enorgueillit, dit-on, content de son œuvre. Racontée comme un fait-divers, l'histoire du petit mousse parait une monstrueuse exception, et blesse gravement toutes nos conventions de philantrophie. Mais regardons autour de nous. Que de petits mousses en détresse, dont aucun juge ne vengera le supplice ou la mort, de ces quatre mois de prison. L'usine, tous les jours, en jette dans la rue par troupes anémiées, rachi«

tiques, flétries, horribles h voir. Ceux-là, ce n'est pas la main du matelot qui les a martelés, déformés d'esprit et de corps, rendus inaptes à la vie saine qu'une société digne de ce nom devrait assurer à ses enfants. Non, c'est un travail excessif, malsain, pour un salaire insuffisamment réparateur. Comme le petit mousse de Fécamp, ces misérables créatures sont des victimes aussi. Et non pas des victimes de la brutalité chanceuse d'un méchant. Mais les victimes voulues de l'ordre institué par les bons, par les vertueux, par tout ce qui fait la loi du monde, par les hommes très chrétiens qui gagnent le paradis en secourant de quelques charités de rencontre tous les petits qu'ils mettent, par des tortures appropriées, aux portes du tombeau. C'est, bien ce qu'à compris le juge apparemment, et, considérés- à ce point de vue, ses quatre mois de prison paraissent maintenant d'une sévérité draconienne en comparaison de tous les meurtres du même ordre que la société ne punit pas et que la religion récompense. A vrai dire, je n'éprouve pas le besoin de voir payer de châtiments ces innombrables méfaits. Il me suffirait qu'on s'efforçât de protéger l'enfance contre la barbarie des bons, tout en la défendant contre la cruauté des mauvais. liC mal qui vient des pervers est individuel, trop choquant pour durer, pour échapper aux efforts de répression. Le mal qui vient de tous demeure et fait impunément d'effroyables ravages parce que l'accoutumance nous en dérobe la vue, et que la responsabilité dispersée sur Tensemble des hommes donne l'illusion d'une loi irréductible, d'une fata-

lîté sans recours. Les braves gens qui liront le procès de Fécamp concluront simplement: € Il faut protéger les mousses. » — Je réponds: Il faut protéger les moindres. Utiliser au profit des faibles la puissance sociale ^ l'instrument d'oppression des forts, voilà la Révolution qui fera de l'instinctif groupement barbare, la société de paix et de civilisation.

Les amants de Venise.

Parlons de George Sand et d'Alfred de Musset, puisque c'est le sujet de conversation à la mode. Aussi bien, la matière est abondante à philosopher, et Ton peut, sans craindre de l'épuiser jamais, disserter à loisir sur l'amour et ses vicissitudes.

N'était le respect que l'on doit aux ombres illustres, certains pourraient être tentés de penser que voilà beaucoup de bruit pour un monsieur et une dame à qui est venue la fantaisie de coucher ensemble. Il est vrai que le monsieur et la dame n'étaient point de qualité vulgaire. Ils furent, chacun à sa façon, sinon de grands ouvriers de pensée, au moins d'admirables artistes de sentiment, et tous deux, sous l'aiguillon de la douleur, ont poussés de beaux cris dont nous frémissons encore. Toute une génération s'est allumée de leur flamme- On les a célébrés, chantés, maudits, figurés de cent façons, et l'irrévérencieux Barye est allé jusqu'à les représenter parfaitement nus, enlacés dans une pose méditative.

Cela n'empêche point leur aventure d'être, en fait, assez ordinaire. Quoi de moins rare, autour

de nous, qu'un serment vrai d'amour éternel quî devient parjure à peine formulé? « Je t'aime, je ne t'aime plus, et puis je t'aime encore, et je te reprends pour tourmenter et briser le dernier lien de nos deux cœurs, parce que tu as disposé de toi quand moi-même j'abusais de ma liberté reconquise. » C'est l'histoire du perpétuel contraste entre l'impérieuse inspiration vers le sentiment absolu et le cruel démenti de Tètre impuissant à réaliser son sublime idéal.

Et parce que l'histoire est la plus banale du monde, il se trouve précisément qu'elle saisit au vif toute créature humaine, et que dans le drame où se heurtent ces deux vies, exceptionnelles surtout par la rare expression de sentiments communs à tous les hommes, nous cherchons, non l'éclat du scandale, mais comme un suggestif raccourci de nous-mêmes.

Supposez que nos amants eussent réussi à se donner uniquement et à jamais l'un à l'autre, nous eussions tôt fait de nous désintéresser du bonheur de Roméo et de Juliette vieillissant dans l'éternelle félicité. L'humanité commune, faute de se retrouver en eux, passerait indifférente, tandis qu'elle s'arrête, dans une âpre émotion de connaître, au spectacle poignant de Thomme et de la femme vaincus dans leur effort de vivre Tamour.

(]eux-ci, d'ailleurs, n'épargnent rien pour attirer sur eux le regard, tant le besoin de se dire à tous les tourmente : et c'est déjà la marque de cette qualité spéciale de passion qui ne se suffit pas à elle-même. Tout vrais que soient leurs sentiments,

toutes vibrantes que soient leurs sensations, ils n'en ont pas la pudeur. Ils veulent les parler, les figurer, les dramatiser poqr tous. Et tous au fond de Tame, leur savent gré de découvrir ainsi d'affreuses plaies pour l'enseignement, pour la consolation peut-être, de ceux qui, toujours espérant, toujours déçus — d'autrui comme d'eux-mêmes — n'auront jamais connu que des réalisations de rêve. Combien, dont nous n'avons rien su, ont peut-être connu des heures plus tragiques sans pouvoir — ou même sans vouloir — s'alléger le cœur d'une confession d'artiste.

Tel n'est point le cas de George Sand et d'Alfred de Musset. Ils ont parlé, pleuré, chanté, crié, pris l'univers à témoin de leur Ame. Ecoutons et jugeons, puisqu'on nous y convie.

Un poète de vingt-deux ans, une femme de trente ans. Je conviendrai qu'un homme de vingtdeux ans peut éprouver la passion la plus désordonnée qui soit, mais comment soutenir qu'avant d'avoir rien connu de la vie, sauf par les décevants mirages de l'Age le plus férocement égoïste, il soit capable d'affronter les épreuves du sublime détachement de soi-même que veut l'amour? Que savons-nous de cet adolescent.^ Rien, sinon qu'il était beau chanteur, et qu'il avait déjà laissé la débauche planter le premier clou sous sa mamelle gauche. De sensibilité maladive, déjà il recherchait le redoutable engourdissement de l'alcool. Il est aisé d'expliquer son subit débordement d'enthousiasme pour Tartiste, pour la femme, mais on ne saurait nier (ju'il n'y a pas de plus pîvuvre étoffe d'amou-

reux, au sens magnifique où le malheureux crut aimer.

Pour elle, c'est autre chose. Elle a vécu, elle a deux enfants, elle a voulu aimer, elle compte au moins déjà deux désillusions. Ses souffrances, son désintéressement de pensée l'ont préparée pour aimer, l'ardeur de son tempérament la pousse aux élans de passion, son cœur bon, sa vive intelligence des choses lui font un amour agissant, plus prêt à donner qu'à recevoir. Enfin sa volonté trempée dans l'action pour la vie, chaque jour exercée dans l'incessant labeur, lui donne le droit de conseiller, d'obliger, de protéger qui elle aime.

Si la fusion de deux êtres, où tend Tamour, rencontre tant d'obstacles quand la femme, de son gré, se subordonne à l'activité dirigeante de l'homme, qu'attendre de la rencontre de ces deux énergies nécessairement divergentes?

George Sand est femme, mais son caractère viril acceptant des devoirs d'homme veut des droits d'homme aussi, et réclame pour les deux sexes une égale mesure de moralité personnelle. La liberté que la société tolère chez l'homme, elle les prend à son compte . « La vertu de la femme est la plus belle invention de l'homme », dit-elle. Sa vertu, à elle, sera de règle masculine. Le privilège que s'arroore l'homme de changer, elle le fait sien résolument, et ne convient pas que par là elle déroge. Femme masculinisant, homme d'émotivité féminine, quel impossible alliage au fond du creuset brûlant.

Les voilà partis pour l'Italie. Ils ont décidé de s'aimer à Venise. Le voyage de ces temps, à deux,

au fond d'une berline cahotée, était, me semble-il, une assez rude épreuve de l'amour. Benjamin Constant faisant avec Mme de Staël ce même voyage d'Italie, eut à subir, en malleposte, le désagrément d'une haleine désastreusement parfumée. Il n'eut, racontait-il, d'autre ressource que d'opposer à cette fâcheuse brise Tincessante pétarade de miasmes supérieurs. Etrange duo d'âmes amoureuses.

Les ennuis de George Sand et d'Alfred de Musset furent d'ordre plus relevé. Les nerfs du poète tout d'abord se trouvèrent en déroute, et avant même d'arriver à Venise, dès Gènes, il avait, suivant l'expression de sa compagne, abjuré son amour. Avec nos trains express, une passion exaltée, de nos jours se peut, d'ordinaire, conduire de Paris à l'Adriatique sans trop de peine.

Et puis George Sand est malade, et Musset n'a rien d'une religieuse hospitalière. Les plaintes d'un pauvre corps souffrant l'énervent, lui arrachent des paroles cruelles sur lesquelles il ne faut pas le juger. (( Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux une femme malade, et iienl-cc pas du premier jour que date notre rupture^ » « Te souvient-il, disait-elle plus tard, que, dès lors, la porte de nos chambres fut fermée entre nous. »

Mais la vitesse acquise les emporte. Ils arrivent à Venise, lien coupé, sinon dénoué, et chacun par respect humain, par pitié de son compagnon de malheur, par compassion de sa propre vie, s'efforce,, avec sa chaîne, de porter un peu de la chaîne de^

Tautre. George Sand guérit, et Musset tombe gravement malade à son tour. Elle ne trouve point, la vaillante femme, que c'est bien ennuyeux un malade. Elle le soigne, elle le sauve. Il est vrai qu'elle eût pu, alors, tenter de le reprendre. Mais les paroles irréparables avaient été prononcées. Je in étais trompé^ je ne t'aime pas », avait dit Tamant. — « Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais ainn's^ avait répondu Tautre. »

Et chacun alors de suivre sa pente. Lui, retourne au vin, aux filles de la rue. Il en est même réduit à faire h son amie l'aveu d*une horrible crainte. Elle, se jette romantiquement dans les bras du premier beau garçon qui passe. Elle a le tort de le faire avec d'insupportables phrases, mais ce n'est là qu'une faute de goût. Sa déclaration, où Dieu et Vcîme qui s^envole du corps n'ont vraiment rien à faire, aurait été avantageusement remplacée par cette simple parole de sincérité : « Je ferme les yeux, prends-moi. »

Les classiques eussent préféré peut-être un autre dénouement. Mais nous sommes en plein romantisme. Ce fut d'ailleurs un dénouement h deux temps, jusqu'à la définitive rupture. On ne renonce pas aussi aisément qu'il semble à tant de voluptueuses douleurs. Lisez les tendres lettres qui suivent la séparation, et ne riez pas trop du lien à trois où les deux protagonistes essayèrent de se reprendre.

La vie de George Sand avec Pagello à Venise fut d'abord Idute bourgeoise — en réaction de Vautre. J'ai visité jadis, avec un ami de George Sand, la

pharmacie Ancillo, campo San Luca^ où Pagello et sa compagne avaient établi leur quartier général, et la maison de la Cort'e Minelli oix^ entre deux cris de désespoir de Jacques^ la romancière cuisinait les merveilleuses sauces dont se délectait Tltalien. Je me souviens d*un grand appartement très clair taillé dans le palais Minelli, avec une vaste cuisine dont la seule cheminée a la dimension d'une chambre.

Ancillo, le père de Toctogénaire actuel, était un bon vwaîit des derniers temps de la République. Sa pharmacie, en face de l'auberge des Trois-Roses, était la plus réputée de Venise. Il était des dernières réunions du café Florian, gardiennes des traditions littéraires de la société du xviii® siècle. liC bonhomme, embusqué le jour dans sa pharmacie d'acajou où dorment encore au fond des cryptes ogivales de grands bocaux poudreux qui ne furent point ouverts, je pense, depuis le temps où George Sand venait rédiger là quelque lettre ou causer des événements de la ville, se retrouvait le soir beau convive et joyeux causeur. Il aida quelquefois peut-être par ses récits piquants et sa belle gaieté, tout en dehors^ l'amante déçue du poète h attendre que son bel Italien à la mode de Léopold Robert lui donnât ce qu'elle n'avait pu trouver dans d'autres^ comme elle disait elleni(>me.

Enfin, le dégoût vint, non le remords, aussi étranger à cette ame qu'à un homme qui change de maîtresse. Le dégoût vint, et Musset, par surprise, semble-t-il, rentra en possession de la

femme à laquelle il avait, de sa volonté, fermé ses bras.

Pour moi, c'est ici qu'éclate le drame. L'amant a retrouvé l'amante. Celle qui, se retirant de lui comme il s'était retiré d'elle, lui fit pousser le vrai cri d'amour. Trop tard. Car Pagello est entre eux désormais. Elle veut, elle peut l'oublier, elle. Lui, non.

Alors, ce sont d'horribles cris, d'affreux reproches, la déchirante douleur de ne pouvoir refaire ce qu'on a brisé de ses propres mains. « Qu'allons-nous devenir? Il faudrait que l'un de nous eût de la force soit pour aimer, soit pour guérir; et, ne t'abuse pas, nous n'avons ni l'une ni l'autre, et pas plus l'un que l'autre. Tu crois que tu peux m'aimer encore parce que tu peux espérer encore tous les matins, après avoir nié tous les soirs... Hélas! me voici lâche et flasque comme une corde brisée, me voici par terre, me roulant avec mon amour désolé comme avec un cadavre, et je souffre tant que je ne peux pas me relever pour l'enterrer ou le rappeler à la vie,.. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien. J'ai les j»enoux par terre et les reins brisés, qu'on ne me parle de rien. Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours... Adieu, reste, pars, mais ne me dis pas que je ne souffre pas; il n'y a que cehi qui puisse me faire souffrir davantage. »

(]omme nous voilà loin du fatras romantique de la lettre h Pagello. Maintenant c'est le grand cri humain arraché par la douleur qui ne façonne pas

les phrases. Après cela, comment se demander si ces deux êtres se sont aimés, s'ils se sont trahis, k qui sont les torts?

Ils se sont trompés sur eu;L-mêmes, comme tant d'autres. Et, dans le choc douloureux de leurs âmes, il arriva qu'ils s'aimèrent quand l'amour avait été, de leurs mains, blessé à mort.

Paix à eux. Point de ces bataille^ autour de leurs corps. Respectons-nous nous-mêmes en ces êtres d'un jour, dont la puissance de vivre fut inférieure au génie d'espérer et de dire. Ne prononçons point entre eux, et ne séparons pas, par des jugements téméraires, ceux que la souffrance vraie, mieux que l'amour manqué, a pour jamais urvis.

lci| Ton danse.

« Qu'ils chantent, mais qu'ils payent », disait Mazarin. Ils chantèrent si bien qu'un jour l'envie leur prit de danser, et qu'ils démolirent la Bastille pour se faire une salle de bal. Quelles sortes de danses furent exécutées la, je ne saurais le dire. Le complet répertoire du peuple et de la bourgeoisie y passa, je suppose. Tout ce qui se piquait de sensibilité, de philosophie, vint se trémousser en gaieté parmi les démolitions de Palloy. L'aristocratie même, y apporta les danses compassées de Versailles. Que de choses dans un menuet! comme dit le fameux Marcel. Ce menuet-là finit en carmagnole autour de l'échafaud.

Pourquoi les hommes dansent-ils? Je l'ignore, et j'en ai vainement cherché la raison dans le nouveau Dictionnaire de la Danse, de Desrat, qui me fournit le sujet de cette chronique. Peut-être n'y a-t-il pas de raison du tout. L'homme exprime ses émotions par des sauts cadencés, des attitudes, des pas, des gestes musicalement réglés, comme il rit, comme il abstrait et parle, comme il allume du feu — tous privilèges qui le distinguent de la

bète parce qu^il est de sa nature de faire ainsi. Ne cherchons pas au delà, et prenons la danse pour ce qu'elle est à l'origine : Tune des plus spontanées manifestations des joies humaines.

A ce titre, elle est un enseignement d'histoire, une note d'humanité. On ne peut feuilleter un dictionnaire de danse sans passer en revue les états de civilisation qui furent, et recueillir 'au passage certaines caractéristiques des mentalités disparues. De la danse sauvage de nos primitifs ancêtres, anticipant, en des gestes désordonnés de triomphe autour du prisonnier ligotté, la joie du festin qui se prépare, jusqu'au partenaire ennuyé du quadrille de banale causerie, que d'étapes parcourues! Tout le chemin de la barbarie candide aux hypocrites attitudes de la civilisation blasée. Dis-moi comment tu danses, et je te dirai qui tu es.

Avant même les temps anciens, où l'Egypte vit dans les cabrioles des cynocéphales ati soleil une forme d'adoration de l'astre du jour, les gesticulations rythmées furent admises comme une manifestation d'hommage aux Puissances surhumaines. Le bon cannibale d'Afrique ou d'Océanîe, en qui vivent encore nos lointains ascendants, saute d'un pied agile en Thonneur de ses dieux, de sa bataille ou de sa fête. Fêtes du ciel et de la terre, funérailles, épousailles, et la guerre et l'amour lui sont occasions de se trémousser en cadence avec des grâces voisines des cynocéphales de Louqsor qu'on peut admirer au Louvre. Le Parisien naïf s'en ébahit au Jardin d'Acclimatation, ignorant que sa moquerie passe par-dessus lé sauvage pour

frapper ses propres aïeux et retomber sur luîmème.

Que fait-il en ses élans d'adoration, en ses exubérances de joie, qui ne soit le retentissement k travers les âges de ces bonds désordonnés dont Tétrangeté le surprend aujourd'hui. N'a-t-il pas ses fêtes, comme ce cousin bronzé, et ne sont-ce pas les mêmes — fêtes du ciel et de la terre, adoration des Puissances supérieures, célébration de la naissance, du mariage ou de la mort, commémorations, et, quand tous ces prétextes manquent, réjouissances de sociabilité, parce qu*on est homme, et qu'après avoir geint il faut rire. Et si la joie se manifeste par des sons plus ou moins gutturaux, plus ou moins harmonieux^ si le corps se balance plus ou moins gracieusement, se projette en l'air plus ou moins haut, en saccades plus ou moins rythmées, qu'importe ? C'est affaire de pays, de mode et de temps : le phénomène humain demeure le même.

Ainsi arrive-t-il que nous retrouvons la danse, à l'origine des groupements humains, dans les rites obscurs des cultes primitifs. Sentir sur soi des forces dominantes qui menacent à toute heure, conduit d'abord k tenter de les fléchir par des incantations, par des attitudes humiliées, par des actes d'hommage qui doivent désarmer, pense-t-on, la mystérieuse colère des choses. C'est la prière, qui va des grimaces bestiales du sauvage a l'agenouillement chrétien, en passant par la danse des bayadères et la valse en toupie des derviches tourneurs. Danser fut un acte sacré, dit Henri Heine :

PAR MONTS ET PAR VAUX 3l.>

c'est prier avec les jambes. Tel rite de parole, de chant ou de danse devait détourner la foudre. Plus tard, Franklin trouvera le paratonnerre, et le chrétien, d'instinct atavique, prétendra combiner les deux sécurités.

Qu'est-ce que la danse de feu de l'Océanie^ minutieusement décrite par le Père jésuite Charlevoix, sinon l'acte commémoratif de la grande découverte par qui fut totalement changé le sort de rilumanité. Quelle autre signification le culte aryen d'Agni, les courses aux flambeaux de la Grèce, nos feux de la Saint-Jean, nos cierges dans les églises? La danse d'un cannibale tenant un tison dans sa bouche, une cire qui brûle pour obtenir quelque faveur de l'Inconnu des choses, mêmes actes, de sens également perdu, pour le croyant (le la Malaisie et celui de l'Ile-de-France.

Les prêtres d'Osiris représentaient le cours des astres en des Danses astronomiques savantes. Moïse à qui Dieu parlait, fit danser son peuple à la sortie de la mer Rouge, ce Deux grands chœurs de musique et de danse furent rassemblés par lui, dit le Diclionnaire de la Danse, Tun composé d'hommes qu'il présida, et l'autre de femmes sous la conduite de sa sœur Marie. Les deux chœurs portaient des tambourins et dansaient en chantant le cantique : Canlenius Dontino, » Vous représenteriez-vous le grand législateur hébreu dansant avec un tambourin, et chantant en latin ? Ces prophètes sont capables de tout,

P()ur(|uoi Moïse n'aurail-il pas dansé ? Kst-ce que le saint roi David, (juelques siècles plus tard, ne

dansa pas comme un perdu devant Tarche, depuis la maison d'Obedon jusqu'à Bethléem? Les J,uîfs polonais que j'ai vus à Carlsbad s'agiter frénétiquement en priant, n'étaient que les pieux enfants de David à peine assagis par trois mille ans de saltations.

Les Grecs furent de terribles danseurs sous le soleil. Curetés, Corybantes, vivaient en l'air pour ainsi dire, ne touchant le sol que pour y puiser une force nouvelle. Toutes les fêtes, des Dionysiaques aux Panathénées, étaient occasions de danses. Et quand les Romains eurent dansé à leur fantaisie avec les Saliens et les Ludions pour se rendre les Dieux favorables, ce fut au tour des chrétiens d'entrer dans la danse et ils ne s'en firent pas faute. « On a vu dans les premières églises, dit le Dictionnaire de la Danse^ un espace de terrain réservé au fond de l'édifice, auquel on donna le nom de chœur, et qui était occupé par les choristes, chanteurs et acteurs ». Aujourd'hui les danses ont disparu de l'Eglise, qui n'a gardé que les chants. Je ne connais que l'exception de Séville où le peuple danse encore devant l'autel pour célébrer la résurrection du Sauveur.

Aux anciens jours du christianisme, les premiers moines, dite ho rentes, se retiraient au désert pour y gagner la vie éternelle par des chants et des danses sacrées. La tradition s'en perpétua par les flagellants du moyen âge, qui se fustigeaient en dansant, les fraticelles, dont Bayle décrit curieusement les cérémonies, les quakers, les skakers, les méthodistes convulsés des camps meetings iwnévieniws, etc., etc.

Les danses profanes elles-mêmes n'effrayèrent point l'Eglise, et trois cents ans avant la pétition de Paul-Louis Courier « pour des paysans qu'on empêche de danser, » le Concile de Trente fut l'occasion d'un bal merveilleux, où évêques et cardinaux figurèrent dans des pas fameux, avec les plus nobles dames du temps. Si quelque curé patriote s'oublia dans les danses révolutionnaires, qu'il lui soit pardonné en faveur de ce précédent.

Faut-il le dire, les philosophes eux-mêmes s'égarèrent a la suite de Terpsichore. Un certain Memphir, disciple de Pythagore, institua la Pythagoriké, danse tragique par laquelle il se plaisait à exprimer, dit le dictionnaire de Desrat, « toute la science philosophique de son maître )>. Quel ennui de penser que nous ne saurons jamais par quelle heureuse combinaison de pirouettes et d'entrechats Memphir donnait l'idée de la métempsycose et de la théorie mystique des nombres.

Comment ces danses sacrées dégénérèrent peu à peu en profanes h mesure que l'homme s'émancipa de ses Dieux pour conquérir une individualité indépendante, ce serait une longue histoire. Les danses champêtres des moissons, des vendanges — d'abord simples épisodes du cuite — alternèrent avec les danses guerrières, comme la Pyrrhiquè^ la Memphitique^ la Phalange, V Hoplo^ machie, le pas des Lapithes — qui ne fut jamais dansé, paraît-il,, que par des centaures — ce qui explique l'ignorance où l'histoire nous a laissés à

cet éffard.

Stanley nous a donné dans les Ténèbres de

V Afrique une curieuse description d'une danse d'ensemble, en forme d'évolutions militaires, par des guerriers nègres. Mais le triomphe de la danse profane, c'est la danse de l'amour. Il paraît plus facile, en effet, d'exprimer par des attitudes rythmées la passion, le désir, le refus, l'abandon — toutes les phases de la lutte amoureuse — que les mystères de Pythagore.

Plus facile et plus naturel surtout. Le jeu de l'amour n'est dans ses éléments primitifs qu'une mimique intelligible à tous, dont l'impudique innocence est trop souvent gâtée par la parole. Ici, la danse n'est que le perfectionnement de la tragicomédie amoureuse, dont les animaux nous donnent Texemple. Le paon qui fait la roue, le chat . qui miaule, le pigeon qui tourne en roucoulant autour de sa pigeonne, et le jeune valseur frisé au petit fer pour son flirt ^ sont fort voisins. Là encore cependant le sacré se mêle étrangement au profane, et aujourd'hui même l'amour de Dieu et l'amour de sa créature s'expriment par des attitudes qui ne diffèrent pas très notablement.

La Bayadère de l'Inde est à la fois prêtresse et prostituée. « Les danses des Bayadères n'ont qu'un seul objet, dit Baron, l'amour avec ses désirs, ses langueurs, ses joies enivrantes. Elles représentent, demi-nues, toutes les gradations de la volupté, et la cruelle résistance, et les refus agaçants, et les faveurs ménagées, et les larmes et les soupirs, et les convulsions et le délire, et le feu, jusqu'à ce qu'enfin, les yeux humides et nageant dans une molle langueur, les lèvres sèches, toutes les veines

PAH M OMS ET PAR VAUX :i\\^

tendues, elles semblent succomber sous le poids du plaisir, ivres et palpitantes »

La danse de V abeille où Talmée du Caire se dévot peu à pc^u, pourchassant une abeille qui se réfugie de cachette en cachette, jusqu'à la totale nudité, est d'ordre purement lascif. Tandis que le Fandango est la représentation complète de l'attaque et de la défense amoureuse. Nous voilà bien loin des Carijales de Lacédémone, où Ton voyait évoluer autour de Tautel d'Artémis des jeunes Spartiates des deux sexes ayant pour unique KH'tenicnt^ dit le Divfionnaire^ leur ardent amour de la sH'rlu.

Les (irecs trouvaient moyen de concilier ces spectacles avec les danses de PhaUophoresx l'extrême pudeur de l'extrême licence. En touteschoses, nous sommes devenus moyens.

Religion, guerre, amour, tout nous est occasion de gestes plus (m moins tendrement rythmés traduisant nos manifestations de vie. Bourrée, menuet, gigue, gavotte ou valse ne sont que le pâle reflet des antiques frénésies. La vie, en ses mouvements heurtés ou fondus, se symbolise dans l'agitation des danses représentatives des sentiments humains. Et la mort elle-même, jusque dans le le tomI)eau ouvert sur la danse macabre, par le fourmillement d'organismes qu'elle déchaîne continuant l'éternelle cadence de vie, commande, pour nos cimetières, l'épitaphe qui nous prolonge dansle cycle infini: /c/, Von danse.

Hong-Tjyong-Ou.

Vous souvient-il d'avoir, il y a deux ou trois ans, rencontré le Coréen aux alentours du Musée Guimet? Une large face ronde, d'une placidité souriante sous le léger chapeau de crin noir, décelait les joies pures du lettré d'Extrême-Orient absorbé dans la contemplation intérieure de l'idéale beauté. C'était notre hôte, Hong-Tjyong-Ou, noble Coréen, « qui fait remonter son origine, a{>ec la plus entière certitude^ à l'établissement en Corée de Hong le Sa^ {>ant^ lettré chinois, envoyé auprès du roi de Corée par l'Empereur de la Chine, il y a 3,500 ans. Combien ridicule notre plus vieille noblesse française à coté d'une telle généalogie !

Si j'ajoute que « les Coréens n'ayant pas subi, grâce à leurs montagnes, la dernière invasion des Mandclîoux, ne portent pas le chapeau abat-jour et la longue queue imposée par les Tartares en signe de vassalité », IIong-Tjyong-Ou vous apparaîtra comme un des types les plus purs de cette race mongole qui, après avoir fondé les premiers foyers de civilisation de notre globe, s'est formée

en bataillon carré dans les plaines de TAsie pour repousser Tassaut de notre savante barbarie.

Hong-Tjyong-Ou est le premier lettré de la grande presqu'île qui ait visité la France. Qu'a-t-il rapporté de cette reconnaissance aventureuse en pays d'Occident ? Je ne sais. Rien, sans doute. Car, au moment de partir, il écrit k son ami Hyacinthe Loyson les paroles suivantes, où perce la hautaine tristesse d'un esprit supérieur, déçu dans la recherche de ses pairs : « vous ne voyez rien de plus élevé, ni même d'égal au christianisme. Moi, je ne comprends rien à vos dogmes étranges, tandis que je trouve en Confucius plus de sagesse qu'en toutes vos lois, et queLao-Tseu, planant dans une sagesse presque surhumaine, fait monter ma pensée plus haut que les choses entrevues et les choses rêvées, pour la plonger dans l'infini. »

Désespérant de nous amener jusque-là, Hong- Tjyong-Ou nous a quittés. Il avait à peine mis le pied sur le continent jaune que le Coréen, tout d'heureuse sérénité, fut sauvagement repris par son Asie qui le voulait tout entier. La rencontre, au Japon, d'un compatriote, exilé de Corée comme novalcnr dangereux^ suffit pour lancer la naïveté compli([uée de notre impénétrable ami dans les sanglantes émotions de l'assassinat politique. ,

Comment Hong-Tjyong-Ou gagna la confiance de Kim-Ok-Kuin, qui prétendait occidentaliser la Corée, sous les auspices du Japon, je l'ignore. Tout ce qu'on sait, c'est que le placide lettré jaune conçut, (sous l'inspiration de qui ?) l'infernal projet d'attirer l'exilé dans un piège, et de l'assassiner

pour débarrasser son roi d'un réformateur redouté.

Kim-Ok-Kuin, secrètement averti des mauvais desseins de son nouvel ami, se tint pendant quelque temps sur ses gardes, puis se laissa définitivement gagner à l'affection loyalement offerte. Une lettre du fils adoptif de Li-Hung-Chang l'appelait en Chine. Le crime pouvait, là, se commettre avec impunité. Cette lettre était-elle vraie ou supposée ? Mystère. Kim-Ok-Kuin arriva suivi de Hong-Tjyong- Ou et, aussitôt à Shanghaï, reçut le coup de poignard de son compagnon de voyage.

L'assassin fut arrêté et reconduit dans sa belle patrie, où le roi l'aurait sans doute fait décapiter, s'il ne l'avait, en récompense de son action patriotique, promu mandarin de première classe, après avoir expédié dans les capitales des huit provinces du royaume un quartier du cadavre du japonisant Kim-Ok-Kuin, pour être cloué au gibet d'infamie.- Choses d'Asie.

En souvenir de son trop court passage parmi nous, Hong-Tjyong-Ou nous a laissé une traduction de deux romans coréens duxiii® siècle : le Printemps parfumé^ en collaboration avec J.-H. Rosny, et le Bois sec re/leNn\ qui vient de paraître dans les annales du Musée Guimet.

Rosny, dans la préface de l'idylle charmante qu'il nous a rendue avec un art exquis, nous fait observer que « le Piintemps parfumé est, à plusieurs égards, une œuvre d'opposition ». La remarque est devenue piquante sous la plume du collaborateur du noble Coréen qui, quelques mois plus tard.

combattait a coups de poignard les réformateurs de son pays.

Il n'en est pas moins vrai que ce roman est une haute protestation contre les misères sociales, en même temps qu'une leçon de clémence, de modération — dont il est bien regrettable que le traducteur lui-même n'ait pas tiré profit.

Ecoutez la poésie que déclame le mendiant au festin des mandarins :

« Ce beau vin dans des vases d'or, c'est le sang de mille hommes.

(( Cette magnifique viande sur ces tables de marbre riche, c'est la chair et la moelle de dix mille hommes.

<( Ces cierges resplendissants dont les pleurs coulent, ce sont les larmes de tout un peuple affligé.

« Ces chants retentissants des courtisanes ne s'élèvent pas plus haut que les gémissements et les cris de reproche du peuple qu'on pressure odieusement. »

Va quand le mendiant, transformé subitement en émissaire royal, veut se retirer avec sa bien-aimée « dans une chambre où ils pourront s'aimer à l'aise )), quel langage lui tient la jeune fille au doux nom de Printemps parfumé ?

(( 11 faut d'abord que vous fassiez tout votre devoir, que vous rendiez justice aux malheureux, que vous punissiez les coupables. Ensuite, nous serons heureux ensemble. »

En conséquence, l'émissaire royal fait comparaître le mandarin coupable et prononce la sentence suivante :

« Vous avez pressuré le peuple, vous l'avez rendu malheureux. Je vous condamne, pour tout cela, à être envoyé dans une île. »

C'est la loi Bérenger dans toute sa splendeur.

Le Bois sec refleuri, en dépit des complications infinies où se plaît Timagination orientale, ne s'en termine pas moins, tout comme le Printemps par^ fumé, par une complète révolution sociale, qui assure, à jamais, le bonheur de l'humanité coréenne. L'originalité du Bois sec refleuri, c'est que la révotion, qui clôt le drame, vient de l'opinion populaire imposant au roi lui-même, par la seule autorité de la raison, son éternel besoin de justice et de paix.

Après une série d'aventures incroyables, le jeune prince dépossédé finit par rejoindre sa bienaimée.

(( Le soleil tombait à l'horizon dans une brume d'or. Partout, s'a'nnonçait l'heure du repos. Les oiseaux s'envolaient vers leur nid, frôlant les branches de leur aile. Un grand silence s'étendait sur la nature entière, Alors, le jeune prince dit en prenant la main étroite et fine de Tcheng-Y :

— Je vous aime.

— Je vous aime, répondît la jeune fille.

oc Après ce doux aveu, ils restèrent encore longtemps côte à côte, sans prononcer une parole... »

Le prince remonte naturellement sur le trône de ses pères, et le peuple s'empresse de remettre l'usurpateur entre ses niaîns.

« Le nouveau roi était à peine rentré dans le palais de ses pères, qu'il ordonnait de diminuer /es impôts qui pesaient sur le peuple. Sa femme ap-

prouvait hautement ces mesures. Elle désirait môme qu'on allât plus loin.

(( — Qui sait, dit-elle, si les mandarins des provinces exécuteront tes ordres, et ne continueront pas à pressurer le peuple à leur profit? Il laudrait s'assurer que tout se passe selon tes vœux, et envoyer des fonctionnaires chargés de s'assurer si tes ordonnances sont respectées... »

Mais le roi, reprenant la tradition des ancêtres, dit un jour à son premier ministre :

— J'ai l'intention de diriger une expédition contre le Tjin-Han. Mon père a subi un échec en attaquant ce pays, et c'est mon devoir de le venger. Qu'en pensez-vous ?

D'autre part, le général victorieux « était altéré de vengeance » et voulait qu'on mît le traître en jugement.

Le premier ministre « s'abîma dans une longue méditation ».

(( Des malheurs dont il avait été frappé, il ne consei'vail aucun ressentiment contre l'humanité. Il se sentait pris d'une indulgence profonde pour ses ennemis les j)lus déclarés. A quoi bon se venger ? pensait-il. A quoi bon surtout déclarer une guérie qui, tôt ou tard, amènera des représailles ? »

11 eonseille au roi de consulter les Coréens. Un gigantesque banquet est préparé sur la place publique. « Les convivesdevaientformercinq groupes: le groupe royal, les gouverneurs, le peuple, l'armée, /('S crwfinels, » Cette consultation de l'ensemble des hommes, ?/ compris les criminels — intéressés autant que quiconque à savoir ce qu'on fera d'eux

— réjouira, je n'en doute pas, le cœur de nos « libertaires ». Il est de fait, qu'à côté de cette éclatante manifestation de volonté totale et directe, notre suffrage universel, de pure convention, paraît singulièrement mesquin.

Ce que décide le peuple — du roi aux criminels

— vous le devinez, sans peine.

Notez le discours du premier ministre : <( ... Pour moi, la guerre est le pire des fléaux. Elle cause des ruines sans nombre. Combien d'innocents périssent sur les champs de bataille ! D'où viennent tous ces impôts, sinon du besoin d'entretenir une nombreuse armée ? Avec la paix, rien de semblable. La fortune publique s'accroît rapidement. Les peuples, faits pour s'aimer et non pour s'entre-tuer, entretiendraient des relations qui augmenteraient leurs richesses réciproques. Quand nous voyons, dans la rue, un chien fort et vigoureux maltraiter un autre chien incapable de se défendre, nous venons au secours du plus faible de ces animaux. Pourquoi sommes-nous plus féroces à l'égard de nos semblables qu'envers les animaux? Sans doute, chez ceux-ci, le plus fort cherche k opprimer le plus faible. Mais ne sommes-nous pas des êtres supérieurs, et n'avoiis-nous pas la raison qui nous commande l'indulgence et la clémence vis-à-vis d'autrui ? Aussi, ne suis-je pas d'avis, Sire, que nous entreprenions cette guerre. Je ne veux pas davantage qu'on châtie les coupables, dont plusieurs m'ont pourtant fait beaucoup de mal. Pardonnonsleur et que l'exemple de leur repentir serve de leçon à ceux qui auraient de mauvaises pensées ».

Ainsi parla Sun-Yen,. a et ces paroles élevées soulevèrent une approbation unanime ».

Si cet homme-là n'était pas mort, il me semble qu'il ferait assez bien notre affaire. Mais six cents ans ont passé depuis que le sage Sun-Yen exprima ces nobles pensées, et j'ai le regret de dire que pas plus en Corée que dans les pays d'Europe, l'homme n'a fait sou profit de cette haute leçon.

llélas ! le philosophe lui-môme qui se trouva assez pénétré de cet enseignement sublime pour former la résolution de le faire passer dans notre langue afin de le transmettre aux générations d'Occident, n'eût pas plutôt achevé cette propagande de justice et de pitié, qu'il s'en fût planter une lame d'acier dans le ventre d'un de ses compatriotes, par la seule raison que celui-ci ne partageait pas ses vues sur l'avenir de l'humanité.

Etrange créature que l'homme ! Des pensées d'un Dieu. Des actes de brute, trop souvent. Toute son histoire est de cette discordance; tout son progrès, de la volonté lentement soumise à la règle de bonté. Réconcilier l'acte et la pensée, voilà le but du grand effort humain. Comme la pensée ne peut pas s'avilir, il faut bien que tôt ou tard, les actes s'enn()I)lissent. 11 paraît que ce sera long. Mesurez de Sun- Yen à Ilong-Tjyong-Ou, ce que nous avons gagné depuis six cents ans !

Massacreurs et massacrés.

Les journaux racontent dans tous leurs détails, les abominables massacres de Chine. Nous avons eu déjà trop souvent le spectacle de ces actes sauvages pour ne pas nous être fait une habitude de ces sanglantes surprises. La barbarie des païens de l'Asie, en rut de carnage contre les chrétiens, n'est pas moins atroce que la cruauté dont les chrétiens eux-mêmes ont déshonoré leur histoire. C'est tout dire. Le chrétien a même l'avantage de pouvoir mettre des milliers de victimes au compte de ses passions religieuses, pour chaque meurtre de même cause dont se peut vanter l'homme jaune.

Je ne crois pas qu'il se trouve un seul être doué de raison pour chercher h excuser, même indirectement, ces atrocités. Des hommes paisibles, des femmes, des enfants, surpris, massacrés sans l'ombre d'une provocation, comment voir là autre chose qu'un déchaînement de sauvagerie? Mais on n'a pas tout dit quand on a simplement constaté que sous Tapatliie souriante de l'homme aux yeux obliques se cache une féroce haine contre les races étrangères qui prétendent s'immiscer dans sa vie.

Ces mystérieuses sociétés d'Extrême-Orient, d'une civilisation antérieure a l'évolution occidentale, possèdent leur sol apparemment au même titre que nous le nôtre. U Empire du Milieu n'est pas hospitalier, cela n'est que trop certain. Mais si le Chinois n'accueille le blanc que sous la pression d'une énergique contrainte, je ne vois pas que celui-ci, tout fier de sa charité chrétienne, lui fasse meilleur accueil. L'Asiatique de Confucius et de Çakya-Mouni ne veut pas écouter la parole de l'Asiatique de Nazareth que l'Européen d'Europe ou d'Amérique prétend lui faire entrer dans la cervelle, on dépit de lui-même. Il a tort, à mon avis, car il est toujours curieux de savoir ce que les gens ont à dire. La lutte, après tout, n'est qu'entre deux pensées d'Asie pour lesquelles le^ occidentaux s'entremassacrentchinoisement depuis des siècles, et qui sont beaucoup moins dissemblables que ne pourraient le faire croire nos transpositions d'idées.

Qui sait, 6 massacreur de Fatshan, si cette prédication que tu trouves odieuse n'est pas tout simplement la parole même dont tu vis, qui, répandue de proche en proche jusqu'à l'autre extrémité de l'Asie, éclatant sous la forme imprécise du verbe galiléen tardivement figé en des cervelles levantines ou gréco-romaines, ayant gagné de proche 6n proche les continents barbares, te revient aujourd'hui sons le déguisement dont la nouveauté te fait repousser en ennemi, après son tour du globe révolu, l'enfant prodigue de la terre d'Asie mère des hommes et des Dieux?

Maïs les massacreurs ont la rage de massacrer d'abord et de n'écouter qu'après, contrairement au conseil de Thémistocle. Voyez plutôt ce chrétien de marque, le général de Galliffet. Je suis sûr que l'atrocité des Chinois le révolte. En revanche, j'ai rencontré, dans mes voyages, un fils du ciel qui ne s'expliquait pas la semaine de mai. Différence de points de vue.

Le Chinois qui ne peut considérer les choses autrement que de sa Chine, sait très bien, lui, que sa race qui couvre une si importante part du globe, se voit repoussée des pays de civilisation européenne par la raison que l'homme blanc ne peut supporter la concurrence du jaune. On ne le massacre pas tout à fait. Mais on l'expulse très bien par la raison du plus fort. Et ces mêmes Américains, dont les missionnaires viennent d'être odieusement massacrés, n'ont rien trouvé de mieux, il y a quelques années, pour arrêter l'émigration chinoise, que d'annoncer qu'ils couleraient à coaps de canon, les navires chargés de Célestes à destination des Etats-Unis.

Cette leçon de christianisme pratique était-elle de nature à disposer favorablement l'esprit chinois pour les évangélisateurs dont le Dieu sanctionne une si brutale inhospîtalîté?

Dans le cas présent, on attribue les crimes de Fatshan h la secte des Vèi^êta riens. C'est une sorte de société religieuse qui, d'après M. T. Waters, ancien consul anglais a Fou-Tchéou, s'était formée depuis longtemps dans . le Nord, à Tien-Tsin et à Pékin, dans Tunique but de donner l'exemple d'une

vie parfaite. Se constituer de bonne foi en confrérie pour faire le bien, et aboutir à l'assassinat! Cette histoire est-elle donc si différente de celle des communautés chrétiennes qui, pour réaliser l'exemple de charité religieuse, mirent tant de zèle à pourvoir les bûchers de l'Inquisition? Jaunes ou blancs, nous voyons le but, mais combien ne prennent pas garde à l'imprévue bifurcation où la route les égare jusqu'à les rejeter brusquement dans la primitive sauvagerie dont ils prétendaient, avec tant de fierté, s'être détournés pour jamais.

Nos Tsai-liSy ou Végétariens At Chine y sont des gens qui s'abstiennent de toute nourriture animale, ne boivent pas d'alcool, ne fument pas d'opium. Tous ceux que j'ai connus, dit M. Waters, étaient des hommes paisibles, menant une vie exemplaire, en tous points dignes d'éloges. Ils se marient et ne reconnaissent point de clergé. Leur moralité est partout citée comme un modèle. Seulement ils sont hostiles aux étrangers. Ils sont très fiers de l'empire qu'ils font profession d'avoir sur eux-mêmes. Un jour, M. Waters visitant une de leurs réunions à TIen-Tsin, les trouva assis en longues files sur des bancs, s'exerçant à se maîtriser en retenant leur respiration le plus longtemps possible. Ces édifiantes pratiques de gymnastique morale ont le précieux avantage de ne pas troubler la tranquillité des voisins.

Comment les Tsai-lis ont-ils versé dans la politique ? Les mandarins qui poursuivent obstinément ces sociétés plus ou moins secrètes, les obligent souvent à rechercher l'appui de quelque parti poli-

tîque. C'est probablement ce qui est arrivé, et l'antipathie bien connue des Tsai-Us pour l'étranger les prédisposait naturellement à chercher des auxiliaires dans les groupements organisés pour résister a rinvasion chrétienne. Déjà on avait trouvé la main des Végétariens dans les soulèvements qui ont eu lieu en Mongolie contre les missionnaires.

Ce qui paraît avoir dérouté tout le monde, c'est la soudaineté de l'explosion, sans raison connue, sans prétexte invoqué. Cela est de l'Orient. Les Anglais ont eu de ces étonnements dans l'Inde. La Pall Mail Gazette publie une lettre de Mrs Stevv^art qui vient précisément d'être massacrée avec son mari et ses enfants. Quelques jours auparavant, cette malheureuse femme écrivait de Ku- Cheng : « La Chine s'ouvre merveilleusement à « TEvangile. Les gens ne demandent qu'à recevoir « la bonne parole. Quelle différence avec ce que (( nous vimes, il y a dix-neuf ans, quand nous « vînmes en Chine pour la première fois... Les (( préjugés populaires s'en vont... Mon mari qui « revient d'une tournée d'inspection dans nos (( écoles est charmé de ce qu'il a vu et ence tendu, etc., etc. ». Et comme réplique à ces paroles d'invraisemblable illusion, une fouie ivre de sang, qui se rue sur des maisons sans défense, pille, démolit, massacre femmes et enfants.

On ne peut qu'honorer le dévouement humanitaire qui pousse de braves gens, animés des meilleures intentions du monde, à aller courir de tels périls, avec tous les leurs, en de lointains pays. Le missionnaire catholique, pour vaillant

qu'il me plait de le tenir, n'expose que lui-même. Le pasteur protestant apporte tous les siens en offrande, ce qui même excède son droit peut-être. Je ne marchanderai à personne la louange due au courage — qui est de toutes les causes. 11 me sera permis cependant d'observer que tant de dévouement se pourrait employer d'une façon plus utile*

Je laisse de côté la valeur intrinsèque du dogme sur lequel les hommes de toutes couleurs et de tous pays sont en furieux désaccord. Et cependant, si j'écarte ce qui est matière de foi — et la foi ne s^impose pas — que reste-t-il de la prédication cvangélique protestante ou catholique ? Une motale? Mais est-il bien certain que la moralité moyenne des masses chinoises soit notamment inférieure à la moralité moyenne des masses européennes ? Il serait difficile de le soutenir. Alors qu'apporte-t-on de si loin à ces hommes? Des croyances, des légendes sur lesquelles les représentants des dijQTérentes sectes chrétiennes se querellent jusque sous les yeux ahuris des néophytes chihois. Comment, dans ces conditions com^ertir des consciences au sens sincère du mot?

Il faut entendre là-dessus le docteur Morrison, qui me paraît le type du missionnaire tel que je le comprends, ('et excellent homme vient de traverser toute la Chine sans une arme, sans un bâton, ayant pour tout viatique douze mots de chinois bien choisis. Sous ce titre : Un Australien en Chine y il a récemment publié a Londres le récit de son^ voyage. Il n'a pas été également bien accueilli partout, mais comme il n'avait d'autre but que de

voir et de causer, comme il D'apportaît aucune doctrine patentée, il a pu se tirer d'affaire à force de sang froid et de bonne humeur. Je traduis brièvement quelques passages de son livre :

« J'ai rencontré beaucoup de missionnaires. Ils « m'ont unanimement exprimé leur satisfaction « des résultats qu'ils avaient obtenus.

« En résumé, leur succès se réduit a ceci que « chaque missionnaire convertit à peu près deux « Chinois par an. Mais si l'on défalque de ce calcul (( les gens salariés par les missions, on trouve que « le missionnaire ne convertit plus annuellement M que les neuf dixièmes d'un Chinois. »

On appelle couramment chrétiens de riz^ ceux qui se convertissent pour un salaire (payé en riz). Ces hommes passent constamment des catholiques aux protestants et vice çfersa.

M. Morrison nous cite de curieux passages des •écrits des missionnairss :

— En arrivant sur le théâtre de leurs opérations : Gloire à Dieu. Les foules accourent à nous. Elles boivent nos paroles,

— Cinq ans après : Le premier con{>erti a été un marchand de paillassons. Il était tout feu et flammes pour V Evangile . Malheureusement il est devenu fou»

Sous ce titre : Triomphes des missionnaires à Yunnany nous rencontrons la déclaration suivante : « M. X... trouve qu'il est très difficile de toucher « les gens. Après six ans d'efforts, il n'avait pas « un seul néophyte du sexe masculin... Il y en <( avait eu un, pourtant. C'était un pauvre coolie « qui enlevait les ordures. // cvangêlisait en petit*

(1 Mais Satan Ta tenté, il a été abandonné de la grâce-

(( et il a fallu Texpulser pour as^oir çolc les boutons

« des enfants. »

Et plus loin : « Pour six ou sept millions d'habi*

(( tants dans la province, il y a dix-huit missions

(( protestantes. Nous avons deux néophytes à Chao-

« tong, un à Tongehuan, trois à Yunnan, trois à

(( Tali et deux à Cuhtsing. En huit ans, nous avons-

(( converti onze Chinois. Combien | faudra-t-il de

(( temps pour convertir le reste? » La question se (( pose, en effet.

Maintenant, méditez ce qui suit : « Les Chinois (( reconnaissent un Dieu suprême, ou du moins <( quelques personnes croient le rencontrer dans « Shang'Tien-Hou^ le grand maître des deux, (( Quand les Mahométans vinrent en Chine, ils ne (( crurent pas pouvoir identifier ce Dieu avec le « leur qui est unique, et qui fut proclamé par eux u Le if rai Seigneur [Shén-Cliu], Les Jésuites en (( arrivant, se refusèrent à reconnaître dans aucun (( de ces Dieux, le Dieu de la Bible à qui ils don- (( nèrent le nom de Shang^Ti^ Maitre Suprême , et (( plus tard de Tien-Chu^ Souverain du Ciel, Les (( protestants ne pouvant tomber d^accord avec les (( catholiques, inventèrent d'autres noms. Les Amé- (( cains découvrirent un autre nom encore, et, (( comme si cela ne suffisait pas pour brouiller u Tesprit du Chinois, les protestants ont encore tt changé le mot chinois qui doit exprimer Tidée « Dieu. Dans la première traduction de la Bible, il a est appelé VEsprit, Shén, dans la seconde, le « Maître Suprême y Shang-Ti. La troisième truduc*

(( tion revient au mot primitif Shé/i, la quatrième w retourne au terme Shang-Ti, et la cinquième, de « Tévêque Burdon de Hong-Kong et du D'' Blodget « de Pékin rejette le titre de Shang-Tî d'abord « accepté par les Jésuites et accepte le titre de (( Tien-Chuy Souverain du Ciel que les Jésuites (( avaient d'abord rejeté. »

Comment, diable, convertir les gens, quand on n'est pas capable de trouver un mot de leur langue pour dire Dieu?

Ce n'est pas tout. Le Révérend A. Sutherland, délégué du Canada à la conférence des missionnaires en 1884, déclare que l'Eglise protestante a trois grands devoirs dont le second est de faire échec aux Jésuites. « Dans la i^^rande œuç>re de Cl riuningùlisation du monde, V Eglise na pas d^en- « ne mis comparohles au.v Jésuites, w

Et pour achever lé malheureux Chinois, le voilà qui lit dans le catéchisme du cardinal Cuesta (cité dans La Chine et la Clirétientc) que « le Protestant tisme n est pas seulement une \>éritable Babel^ma'is une théorie horrible et une pratique immorale qui blasphème Dieu^ dégrade Chomnie et met la société en péril. »

Vraiment, n'est-ce pas assez d'avoir ensanglanté l'Europe de ces querelles, et y a-t-il lieu de faire tuer des femmes et des enfants pour savoir s'il faut dire Shang-Ticn-Hou ou Tien- Chu. Puisqu'il se trouve des missionnaires ardents à évangéliser des païens, pourquoi courir jusqu'à Canton quand tous ces convertisseurs trouvei^ient si aisément à ([ui parler dans leur propre patrie?

Guillaume Tell.

Le 28 août dernier, sur la place publique d'Altorfy les délégués de tous les cantons suisses, ayant à leur tète M. Zemp, Président de la Confédération, assistaient à l'inauguration du monument de Guillaume Tell. Ce n'est pas que le héros de la légende populaire manquât de statues dans sa patrie. De fait il n'est guère de ville ou de village de la République helvétique qui ne nous offre l'image du vaillant archer couronnant quelque fontaine ou dominant la foule du haut de l'hôtel de ville. Mais il avait paru bon d'élever Ce monument au libérateur à l'endroit nu>me où il refusa, de s'incliner, dit-on, devant l'emblème et la domination autrichienne. Depuis 1307, la place d'Altorf attendait ce témoignage de la reconnaissance publique. La ilotte de gratitude est enôn acquittée.

An milieu d'un immense concours de peuple, accouru de tous les points du territoire, parmi les acclamations et les ^nçàts de langue allemande, italienne ou française, le bronze, solennellement dévoilé, est apparu à tous comme la vivante image de l'héroïque effort pour la patrie et pour la

liberté. Le Président de la Confédération, le chef du département des affaires étrangères ont parlé, l'enthousiasme populaire s'est répandu en cris patriotiques répercutés d'une rive du lac à l'autre par les montagnes mêmes qui furent témoins des hauts faits de Guillaume. Personne qui ne se soit senti soudainement meilleur, plus désintéressé dé lui-même, plus prêt aux nobles actions, aux sacrifices dont l'humanité se fait gloire. Pas un être humain qui n'ait senti passer sur lui le souffle généreux des ancêtres dont le sang coula pour fonder le foyer commun. Pas un cœur qui n'ait battu pour les grandes causes, pas une âme qui ne se soit un moment abandonnée à l'ambition des dévouements sublimes. C'est le privilège des héros, par la contagion de l'exemple, d'évoquer ces sentiments, ces ardeurs jusque dans les plus obscures consciences de la plus lointaine postérité.

Pour susciter une telle émotion à travers les îiges, il faut assurément des actes d'éclat. Mais, chose admirable, des circonstances se rencontrent où il suffit qu'ils aient ('*té conçus, sans même qu'une rc'alisation s'en soit suivie. Si l'impulsion de sentiment est assez forte pour provoquer l'action créatrice de l'imagination, si Thomme réussit à tranisporter son rêve d'idéal dans la dramatique fiction de la légende, alors cette vie des traditions populaires, complétées, embellies de l'art inconscient d68 foules, peut devenir assez intense pour se transmettre de proche en proche et communiquer aux nations comme aux individus les plus hautes éneroies. C'est justement le cas de Guillaume Tell,

de cette grande figure de paysan révolté dont s'enorgueillit la Suisse et que la poésie a pour toujours humanisée.

Car, il faut en prendre son parti. Guillaume Tell on le sait depuis longtemps — n'a jamais existé. C'est seulement vers 1420 -^ plus de cent ans après l'émancipation de Schwytz, d'Uri, d'Unterwald, qu'on voit apparaître dans la Chronique nationale de Conrad Justinger, secrétaire du conseil de Berne, les premiers traits de la fameuse légende. On nous représente l'insurrection des trois cantons contre les| baillis autrichiens — dont l'existence même est encore problématique — comme le résultat de l'oppression et des exactions des seigneurs. Mais le héros ne se montre pas encore, (c C'est dans une ballade écrite en allemand vers 1470, dit M. Maxime de Fourcauld, qu'on trouve pour la première fois le nom de l'archer d'Uri et le récit de l'épreuve de la pomme. Ce chant populaire n'est d'ailleurs que la fidèle transposition, sur le sol suisse, de l'histoire d'un archer danois, nommé Tokko, — histoire écrite en latin par un chroniqueur qui çiyait plus de cent ans asfant la formation de la Confédération suisse. C'est ce qui fait dire à Voltaire, dans les Annales de VEmpire : « Avouons que toutes ces histoires de pomme sont bien suspectes. Celle-ci l'est d'autant plus qu'elle semble tirée d'une ancienne fable danoise. »

Autour de la légende transportée de toutes pièces des îles * de la mer Baltique aux lacs des Alpes vinrent se grouper les fictions secondaires

(lu cycle. « Chacun des Etats forestiers, observe M. de Fourcauld, devait créer un tyran et son liéros. Unterwald imagina le bailli de Landenberg H Arnold de Melchthal ; Schwytz et Uri : Gessler,' StaufiFacher, Walther Furst et Guillaume Tell. » C'est vers 1480 que Melchior Riiss, de Lucarne, composa une chronique relatantes qui advint à Guil' laume Tell sur le lac. La se trouve enfin l'histoire de l'archer, sautant sur la fameuse pierre connue sous le nom de plate-forme de Tell y et envoyant sa flèche au gouverneur. Plus tard un chroniqueur de Sarnen nommé Gessler, raconte le salut refusé au chapeau, l'épreuve de la pomme, le voyage sur le lac et fait tuer le bailli dans le chemin creux deKussnacht,

La légende est constituée désormais. Il ne reste plus aux générations futures qu'à orner le récit à leur guise et à s'exalter aux prouesses du grand ancêtre. Comment douter, quand la montagne et le lac et la pieire elle-même où sauta l'archer sont là pour attester aux hommes la réalité tangible de l'aventure.* Ne sait-on pas que Guillaume Tell, assista en 1315 à la bataille de Morgarten, qu'il mourut à Bingeu en 1354? N'est-il pas avéré que lorsqu'on éleva au quatorzième siècle la petite chapelle sur la pierre de Tell^ on vit à l'inauguration, cent quatorze personnes précisément qui toutes avaient connu le héros? Que peut-on demander de plus? L'historien, le poète, l'imagier, le tailleur de pierre se sont emparés de Guillaume et l'ont fait il jamais vivant. Que nous importe le reste.

L'historien suisse Guillimann déclare en 1607 que

la patriotique tradition est purement fabuleuse. Le récit légendaire n'en reçoit aucune atteinte. C'est l'historien qui est oublié, c'est Guillaume qui survit. Frendenberg, cent cinquante ans plus tard, publie son opuscule Guillaume Tell, fable danoise. Le gouvernement du canton d'Uri répond en faisant brûler l'écrit en place publique. Quel plus beau démenti de l'opinion au fait? En 1890, les magistrats du canton de Schwytz décidèrent que la légende et le nom môme de Guillaume seraient raves des livres scolaires. Aucun autre canton n'imita cet exemple. Le Suisse placide sourit, et tint bon. Aujourd'hui, c'est le Président de la Confédération qui inaugure la statue du héros sur l'emplacement même où se trouvait le tilleul séculaire à rom])re duquel fut plantée la perche portant le chapeau du tyran. Rien ne saurait prouver de façon plus décisive et le pouvoir créateur de l'homme, et l'énergie vitale d'un mythe réalisé.

Que nous importe à nous, qu'importe à la Suisse d'hier ou d'aujourd'hui que Guillaume Tell ait, ou non, l'éelleinent vécu? Et, de fait, a-t-il moins vécu, pour nos aines, que s'il s'était promené en chair et eu os sur le plateau du Griitli ou dans le chemin creux de Kussnacht? Je vous dis qu'il a vécu vraiment. Créé parla fermentation de h\ terre ou le bouillonnement de volonté des foules, c'est tout un on vérité, puisque, par le mirage du choc en retour de h\ créature au créateur, il a rendu la force et la vie à ceux-là même de qui lui vinrent ces dons.

Aineî vécurent, ainsi vivent encore les Dieux de

rhomme, subsistants ou disparus. Des héros de l'histoire constitués en ancêtres énormes par le besoin de concréter nos sentiments, en réalités tangibles, de ces êtres quasi surhumains, accrus en demi-dieux, idéalisés en divinités tutélaires, jusqu'aux abstractions réalisées des grands mythes religieux, les transitions à peine sensibles vont de la terre au ciel par des gradations infinies. De Guillaume Tell aux grands Dieux solaires en passant par le Çakia de Kapilavastou ou le Jésus de Nazareth, Tidentique pouvoir mental fait surgir d'un fonds de réalité une vivante création de rhomme. Comment faire la part du réel dans les légendes venues de l'Asie d'il y a deux mille ans? Que dire et que croire des récits contradictoires dont se compose la fable de vérité subjective, quand nous voyons dans l'Occident brumeux, moins propice aux constructions du rêve, toute une nation qui n'est pas signalée comme imaginative, s'obstiner à tenir pour vraie, contre toute évidence, une légende d'hier réfutée par le plus superficiel examen, brûler le livre impie qui contredit ce qu'elle ^eut vérité, élever des statues à l'homme qu'elle a fait a l'image de sa pensée?

Comment ne pas admirer d'abord Thumanité créatrice? Créatrice par le génie individuel, créatrice par le génie des foules. Deux actes de principe identique, de manifestation combien différente. La consciente création du génie personnel, avouée, proclamée fictive, pourra faire l'admiration du penseur, élever l'âme préparée par la culture, mais n'entraînera pas la masse aux grands actes

d'ensemble qui déterminent des phases d'humanité. Et si quelqu'un parle de statue c'est Shakespeare qu'on installera sur nos places publiques, non Hamlet, Cervantes, non don Quichotte.

Au contraire, IMnconsciente création de la foule, où la foule se reconnaît et s'aime objectivement, irréelle, véridique pourtant dans l'esprit — s'afBrme avec une puissance de suggestion populaire d'autant plus grande que la mystérieuse source de vie échappe à tous les regards. Alors l'abstraite créature divinisée, douée pour un temps d'une vitalité supérieure à l'humanité créatrice ellç-mème, se voit élever des temples, des statues où l'homme s'adore dans des symboles, prenant son image pour l'être, et faisant, de son propre reflet l'idole.

Passagères créatures, toutes ces divinités créatrices dont les monuments couvrent la terre, et qui changent avec l'humanité changeante. Que de dieux disparus depuis Homère seulement ! Les simples héros se sont trouvés d'un plus durable métal. Ulysse a survécu au Poséidon irrité qui le ballotta dix ans sur la mer, et quand j'ai contemplé à Corcyre le rivage où le héros naufragé rencontra la jeune Nausicaa, je n'ai certes pas éprouvé moins d'émotion qu'à la vue de la TelVs Platte.

Au moins ces êtres sublimes qui nous ont charmés, ennoblis, élevés jusqu'à eux, ne nous ont point fait payer de maux sans nombre la faveur des hautes visions. Voilà pourquoi je les préfère aux dieux.

Du patriotisme.

Depuis la publication de son fameux livre contre le patriotisme, Tolstoï ne perd pas une occasion de dénoncer comme la source de tout mal parmi les peuples l'amour de la Patrie^

La Revue Blanche, dans ses numéros du 15 avril et du l^*" mai nous donne encore deux virulents articles où le penseur russe exprime avec abondance son horreur pour cette forme d'égoïsme qui nous porte à chérir la terre natale, a défendre le foyer de nos pères, h maintenir, en le continuant dans les formes reçues des traditions ancestrales, l'effort commun vers une humanité meilleure.

Tolstoï ne veut point consentir qu'il y ait un bon et un mau{>ais patriotisme. Il sait que certains esprits d'inférieure culture s'éprennent en enfants des aspects théâtraux de la guerre, et jouent au patriote en des attitudes méditées, en des écrits faciles, croyant répondre à tout par le beau mot qu'ils ne sauraient comprendre, et qu'ils discréditent en le prétendant servir. Il sait aussi que le commun des hommes, pour aimer la patrie sans l'éclat tapageur du vulgaire cabotinage, ne se sent pas moins rivé de la plus forte chaîne d'attache-

ment humain nu sol qui Ta vu naitre, au foyer familial agrandi dont il est, par une longue ûliatiou d'efforts, l'aboutissant légitime. Il sait cela, Tolstoï, mais il n'admet point de distinction entre ce sen** timent qui nous apparaît comme le fonds immuable (le l'histoire, et les sottises parfois criminelles qu'il peut engendrer.

Condamne-t-il donc l'amour parce qu'il entrainê de malheureux déséquilibrés aux folies, aux crimes, que nous voyons tous les jours? « Le feu, dit-il, sera toujours le feu, ardent et dangereux^ qu'il flambe en un bûcher, ou brûle au bout d'une allumette. » Un Russe ne saurait ignorer que le feu, tout dangereux qu'il est, ne peut être proscrit, parce que, entre l'allumette et le bûcher, il y a le foyer qui réchauffe les membres èngour4is par la neige et la gelée. Qui ne sait q^e les pluis beaux sentiments de l'homme peuvent dégénérer, se pervertir dans les mentalités moindres ?

La thèse de Tolstoï — car ce n'est, au vrai, qu'une thèse — directement contraire aux sentiments de la plupart des hommes, choque l'opinion la plus solidement ancrée au fond de nous-mêmes, montre toute l'histoire humaine comme une erreur immense, et conclut h la totale subversion des rapports de ractuclle humanité telle que les conflits du patriotisme l'ont jusqu'ici distribuée sur les continents de la terre.

Cela ne suffit pas sans doute à démontrer que c'est Tolstoï, et non l'humanité qui erre. Raisonnons donc de notre sentiment au lieu de nous borner à attester qu'il est en nous.

Le patriotisme a pour lui d'avoir - fait Thonime d'aujourd'hui, de nous avoir sauvés à Marathon, à Salamine, à Platée, de la stupéfaction de l'Asie, et, quand l'Asie nous eut reconquis par ses dieux, d'avoir maintenu l'indépendance des groupes schismatiques par où s'est lentement libéré l'esprit. Patriotisme, c'est diversité, c'est-à-dire liberté. La liberté jusqu'à nos jours n'a pu se préserver qu'en contenant la force ennemie par une force opposante. C'est notre effort de substituer à la violence Iç pouvoir de raison. Mais condamner la puissance par qui s'est affranchi l'homme, au même titre que celle qui le voulut écraser, c'est faire une confusion étrange.

Cela n'est pas, d'aiHeurs, sans embarrasser le grand esprit de Tolstoï, qui confesse péniblement que le patriotisme ne fut pas sans avantages, autrefois. A quel moment, de bienfaisant devint-il nuisible, voilà ce qu'il a seulement négligé de nous dire. Il serait fâché, je pense, que Darius et Xercès eussent conquis le monde, asiatisé l'Occident. Que dirait-il, aujourd'hui, si les hommes jaunes, ennemis de son Christ, parce qu'ils sont les plus nombreux et qu'ils seront peut-être un jour les plus forts, prétendaient tuer, avec nos nationalités, la pensée d'Occident que nous reçûmes des ancêtres, ^t que nous essayons de transmettre, agrandie, à nos enfants ? Il croit, il dit qu'il laisserait faire. Eh bien ! non. L'homme bientôt reparaîtrait en lui sous le déguisement de l'ange. Il défendrait son Christ, qui est son idéale patrie, s'apercevant que la patrie de l'âme ne se peut séparer de l'autre.

Ainsi se découvrirait tout à coup, aux yeux de Tantipatriote lui-m.ème, la vanité de son maître argument : le « patriotisme est contraire à Tensei-

gnement du Christ ». Cela est vrai, sans doute. Le chrétien essayant de pratiquer la doctrine du Christ, s'il en est d'autres que Tolstoï, n'a pas et ne peut pas avoir d'autre véritable patrie que le paradis de celui qui a proclamé : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »

Mais qui donc vit et peut vivre selon le Christ dans la pratique loyale de l'Evangile ? Pas même Tolstoï, qui fait des souliers à ses heures, oubliant que le lis des champs ne travaille ni ne file et que Dieu prend soin de lui. Et s'il est chrétien authentique, les conquérants qui chasseront le Christ de partout, sauf de sa conscience profonde, le paralyseront, l'anéantiront encore dans le meilleur de son devoir chrétien : la propagande pour le salut des âmes. Môme si Tolstoï venait à bout, en ce cas, d'étouffer en lui le cri <le liberté, quelque chose d'invincible protester«iit encore, au plus secret de lul-inêine, pour le droit, pour la possibilité de vivre suivant sa loi, de faire et de donner sa pensée, (^ela l'est la patrie, ô chrétien égoïste qui oubliez d<' demander au moins à la patrie d'un jour le moyen de conduire vos frères aux félicités de l'éternelle patrie.

Et puis, il n'y a pas eu que le Christ dans le monde. Et quehjue maître que l'on suive, — si Ton suit un maître — à quelquç pensée que. Ton soit en proie*, comment ne pas souhaiter de maintenir, comment ne pas s'efforcer de défendre le

3i8 AU FIL DES JOURS

champ où cette pensée se développe en parole, en action, parmi les hommes qu'i>ne communauté de traditions et de sentiments séculaires dispose particulièrement à la compréhension, à l'acceptation d'un effort particulier de vérité, de bonté.

Egoïsme, s'écrie Tolstoï. Sans doute. L'égoïsme est la condition première de la conservation de l'individu, et, par là, de toute pensée, de toute action d'altruisme. L'homme n'est-il pas le produit des deux sentiments contraires qui lui font d'abord rapporter toutes choses à lui, pour reporter ensuite le plus qu'il peut de lui-même à autrui. Quand Tolstoï déjeune, il commet un acte caractérisé d'égoïsme, puisqu'il y a des hommes, à la même heure, qui sont torturés par la faim. Il déjeune cependant, de quoi je l'approuve. Et il se sert de la force acquise pour soulager, par l'acte, la parole ou l'écrit, qui il peut, comme il peut. Ainsi faisait le Christ, en personne, dont l'immense charité serait morte stérile faute du panier de figues dont s'entretenait l'ardeur de sa prédication.

L'égoïsme de la patrie n'est pas d'une autre sorte. Il est même, à titre à'èi^oïsme collectifs — si les deux mots se peuvent accoupler — d'une nature infiniment supérieure, puisqu'il exige, au besoin jusqu'au sacrifice total de soi, e/est-à-dire jusqu'au terme ultime du dévouement à autrui. L'éi^oïsme individuel le plus utilement employé n'aboutit qu'à disposer les forces de l'être isolé au profit de l'ensemble lies hommes. L'égoïsme patriotique peut faire coneourir tout un groupement humain au profit de 1 humanité tout entière.

PAR MONTS ET PAR VAUX 34 î'

L'erreur singulière de Tolstoï est de croire que r«amoiir de la patrie implique nécessairement la haine des autres patries. Un amour engendreur do haine n'est qu'un retentissement attardé de la barbarie. L'amour que nous concevons, que nous sommes en voie d'atteindre, tend, d'une invincible force, à l'expansion toujours plus grande, et c'est par le patriotisme montant du foyer familial à la cité, au peuple, par le patriotisme conçu comme la condition du plus utile effort au profit de la race tout entière, que nous édifierons en nous le grand patriotisme humain qui, même dans Thumanité réconciliée, maintiendra l'homme divers groupé suivant ses affinités d'origine et de pensée. De cette diversité vivante, naît la rivalité, l'émulation de progrès. Et l'idée de patrie, dans son ascension de la pierre du foyer à l'ensemble des contiiuMits habités, se révèle ainsi comme l'une des forces premières de l'évolution humaine, comme un des plus puissants agents de civilisation.

Au lieu de vous aeliarner à l'impossible destruction de régoïsnie, élevez-le jusqu'aux régions supérieures où il se confond avec l'altruisme, où le suprême dévouement devient le suprême plaisir. Au lieu de vous user en d'inutiles paroles contre la pairie, haussez-la jusqu'à l'orgueil du dévouement (le tous. Sachez en faire, avec la justice croissiuilc^ un magnifique support d'humanité irrandic.

Pour un mort.

« Bel fort conservé à là France par M. de Gontaut-- Biron » / Comment n'être^ pas frappé de ce titre en vedette dans un journal ? Il s'agît simplement d'un commentaire hyperbolique du travail que publie M. le duc de Broglie, dans le Correspondant y sur la mission de M. de Gontaut à Berlin, de 1872 à

Je me hâte de dire que cette ridicule assertion n'est en rieii imputable à racadémicien qui aurait refait la monarchie en France s'il ne s'était heurté simultanément à la volonté contraire du « roi » comme à celle de la France. M. de Broiflie ne dit point de ces sottises. Il ne les insinue même pas. Il nous cite des propos recueillis à la cour de Berlin, d'où il est permis d'inférer que les Allemands ont regretté de nous avoir laissé Belfort. Je m'en doutais déjà, sans avoir été ambassadeur à Berlin. Pour ce qui est d'en conclure que c'est M. le vicomte Elie de Gontaut-Biron, ambassadeur de la llcpublique française, qui a dissuadé l'empereur Guillaume de déchirer, sans raison, le traité de r'rancfort, c'est une niaiserie que M. le duc de

Broglie, «incien chef du Gouvernement delaRc^publique iranccaiso, ne hasarderait pas dans ses écrits.

Il n'y a donc qu'à laisser de côté ces négligeables flagorneries. Et je crois qu'il est plus juste de voir, avec M. do Broglie, en M. de Gontaut-Biron, un hobereau de Tancien temps dépaysé dans la diplomatie, (ju'un sauveur de provinces. Je n'ignore pas que notre diplomate a travaillé, dans la mesure de ses moyens, à Tapaisement des esprits des deux côtés des Vosges. fiCs notes dont M. de Broglie a eu communiccition l'attestent hautement. J*aurais même souhaité, je Tavoue, que ce besoin d'embrassade n'allât pas jusqu*à faire agréer, pour sa fille, par M. Tambassadeur de France Tunion d'un Talleyrand-Périgord, français prussianîsé, qui, en qualité de uhlan, avait germaniquement ensanglanté la France, sous Frédéric-Charles, Les petitsenfants de M. de Gontaut-Biron, qui sont de sang français, serviront l'empereur Guillaume dans la prochaine guerre et tireront au besoin sur les miens. Cela me gâte Tambassade qui a produit ce résultat.

Mais j'ai hâte de quitter M. de Gontaut-Biron qui n'a pas sauvé Belfort, pour arriver à Vautre, celui qu'on oublie, le soldat intrépide et muet qui n'a laissé d'autre noiisfenir que de la terre française par lui préservée de l'ennemi.

J'ai connu le colonel Denfert-Rocherau dans les assemblées de la République.' C'était un de ces hommes tout simples et tout droits, d'épaisse charpente et de vigojireuse encolure comme notre région de TOuest en produit pour les grands efforts.

Vi\ protestant, ô Georges Thiébaud ! La face placide (»t fière, d'une noble ligne, l'œil perçant, scrutateur, le sourire timide, l'attitude un peu gauche du militaire en bourgeois. L'ensemble donnait une grande impression de douceur. Une lois pourtant, je vis l'homme en colère. Je ne sais comment toute sa lace blême se ramassa subitement dans Tanl qui devint d'acier mortel. Je perçus vagueuKMit de petites trépidations de la mâchoire contractée d'où ne s'échappa pas une parole. Mais l'implacable tranchant du regard coupa net tout propos de l'adversaire, et le conflit prit fin avant d'avoir commencé. Ce jour-là, je compris quel feu couvait sous la iroide enveloppe, quelle force invincible pouvait se dégager de cet incendie de volonté.

C'est (ju'il a fallu pour sauver Belfort, quand tous les généraux s'effondraient, quand les maréchaux capitulaient en tas, une dépense d'énergie peu commune. Ce fut un simple commandant qui ne voulut pas se rendre. Car la déclaration de guerre trouva Denfert — capitaine de 1849 — commandant du géMiie, à Belfort. On ne lui reprochera pas, je pense, un avancement scandaleux. Du 7 au 19 octobre, le Gouvernement de la Défense Utitionale fit du chef de bataillon un lieutenant-colonel et un colonel, puis, avec ce dernier grade, lui confia le commandement de la place.

Seize jours après, le général de Treskow arrivait devant Belfort, et sommait le îjouverneur de se rendre a pour csnter à la population les horreurs de la guerre w^ — « Pour éditer à la population les

horreurs de la guerre ^ répondit Denfert, devenu railleur, je ne vois d'autre moyen que la retraite de TarnK'e prussienne, car nous connaissons nos devoirs envei's la France et envers la Republique, et nous les remplirons. » Et il fit comme il avait dit, le gouverneur de Bel fort.

Le 10 novembre, la place était investie. Au cornineneement de décembre, Tétat-major général allemand télégraphiait h Berlin : « Belfort ne peut pas tenir plus de cinq jours, » Belfort devait tenir juscju'au bout. 103 jours de siège, 73 jours de bombardement, 500,000 obus jetés dans la place : (juand Strasbourg, d'une surface dix fois plus grande, n'<Mi a pas reçu 200,000- J'ai vu l'affreux spectacle^ (juel(|ues semaines après* la levée du siège. Il n'y a pas de mots pour rendre cette horreur. D'aflTieux trous, de noires crevasses, des amoncell(Mnents informes comme labourés d'une gigantes(jue char lue, partout des blessures criantes du roc (M d(^ la pieiie, et, dans l'épouvante de cette dévastation, des Français fiers et des Allemands m()d(*sles : voilà ce (ju'avait fait Denfert.

Il l'avait fait par h^ sentiment du devoir et par l'énergie d(» la volonté. La population fut héroïque. Mais, eut-elle été faible, Denfert n'aurait pas cédé. H avait e(*tte (jualité du dogue: le morceau pris, il ne l(^ lâchait plus. Non (jue sa résistance fût pureiucmU passive. Je n'en veux pour preuve que la belhr sortit^ du 17 noveml)re, où il fit reculer par son audace» un ennemi combien supérieur en ii()ml)re î

Kt quand cet ennemi, qui n'était plus qu'à

80 mètres de la place, enhardi par un bombardement de deux mois, voulut, le 26 janvier, tenter l'attaque de vive force, que vit-on? Huit assauts furieux, huit fois repoussés d'une égale fureur. Des batailles sans merci. Un délire de massacre... Après quoi, Belfort tenait toujours.

Encore faut-il, pour apprécier la valeur de cet effort, se représenter TefiFroyable épreuve des jours précédents : Belfort se croyant délivrée, Tordre venu de tirer à blanc parce que Farmée de secours approche, le feu des batteries françaises aperçu dans la nuit, la sortie pour appuyer Bourbaki, puis la France vaincue qui s'éloigne, et Belfort qui retombe brisée de son espoir déçu. Brisée, mais encore debout. Les cœurs n'ont pas fléchi, et ces hommes, aussi fièrement résolus qu'aux premiers jours, ne comptant plus que sur eux-mêmes, arrêtent encore l'élan de Tennemi, contents d'être de la France qui ne veut pas se rendre.

Voilà ce qu'a fait ce colonel. C'est très simple et très beau. Comment ne pas admirer cet homme qui, du premier jour au dernier, supérieur même à l'espérance, malgré racharnement du destin, demeure indomptable, invaincu, sauve sa ville, et ne quitte ses murailles trouées (jue sur l'ordre de la France, en armes, drapeau déployé, npour aller rejoindre la troupe la plus voisine^ » annonce-t^il, et continuer la bataille.

Son cri d'adieu est un appel à l'avenir, une revendication du droit violé de TAlsace et de la Lorraine.

Quand le colonel Denfert eut accompli ces actes.

il devint odieux «î tous ceux dont la présomptueuse impéritie avait livré la France à rennemi. « Je n aime pas les braillards^ » disait Changarnier aux généraux qui, dans Metz, ne voulaient pas capituler. Tout réservé qu'il fût, Denfert était « un braillard. » Non par lui-même, assurément. Mais son action braillait pour lui. Tous ceux dont elle flétrissait les capitulations petites ou grandes devinrent ses ennemis mortels. Ce soldat taciturne, entier, demeurait comme une injure vivante, un spectre accusateur pour tant d'hommes qui avaient subitement passé de la plus folle arrogance à l'abandon de toute virilité. La {>ieille armée , anxieuse de ressaisir son influence, et très fière d'avoir repris Paris qu'cdie n'avait pas su défendre, exécrait cet officier républicain (|ui s'était mis en travers de la déroute commune.

Qu'avait-il fait après tout? « La guerre de casemates, » Le mot courut bientôt. Denfert avait passé le siège à l'abri des ()l)us. Ce fut l'irresponsable Changarnier qui proféra cette odieuse calomnie du haut de la tribune» française, aux applaudissements d'une lâche assemblée que Laurent Pichat foudroya de cette apostrophe : « Nous nous appelons Belfort et vous vous appelez Metz. »

Tc^lh» fut la récompense de ce soldat, de ce héros. Sa eairière militaire était a jamais brisée. Une commission, dite de revision des grades, sabrait tous les officicM's républicains. En ce temps-là au moins, c'cHaient h»s monarchistes qui faisaient cette besogne. M. Thiers, (jui rêvait de reconstituer l'ancienne armée, dont il se réservait la ^irec-

tion suprême, s'était livré dès le premier jour aux flatteurs galonnés de l'empire. Aussi exécrait-il cordialement ce colonel qui s'était permis de résister victorieusement, quand, lui, Thiers, sommait Gambetta de se rendre à merci.

Des âmes naïves se risquèrent à demander au petit homme les étoiles de général pour Denfert. Il paraît que ce fut une explosion de fureur. Et de fait, quand on prodiguait les grades et les honneurs aux auteurs responsables de la défaite, c'était l)ien le moins qu'on châtiât un vainqueur.

11 ne manqua rien au châtiment. Outragé dans son honneur de soldat, bafoué, calomnié, odieusement privé du grade auquel il îivait droit, Denfert, toujours calme, mais portant au cœur l'inguérissable blessure, prit sa retraite, et, cachant la plaie vive, mourut sans se plaindre, en stoïque.

Je me disais : Maintenant qu'ils l'ont tué, la paix sera sur lui, en attendant l'histoire.

Et puis, tout à coup, je lis ceci ; « Belfort consente à la France par M, de Goutaut^Biron ».'

Cett<' lois, c'est trop. Voilà pourquoi j'ai crié.

PAR MONTS ET PAR VAUX 3o7

Bismarck.

La revanche.

Quelle étrange nouvelle nous arrive d'Allemagne! Bismarck n'est pas heureux. Il ne Ta jamais' été. Et comme il approche du terme de sa vie, nous devons craindre qu'il ne le. soit jamais. Pas heureux, Bismarck? Pour qui donc le bonheur? Ecoutez les doléances du solitaire de Friedchsruhe :

c Dans ma loDgue vie, je n'ai été que rarement heureux. Si je fais la somme des rares moments de bonheur que j'ai eus, j'arriverai peut-être à vinjçt-quatre heures, et encore ! En politique, je n'ai jamais eu le temps d'être heureux. J'ai toujours eu à lutter et, quand j'avais vaincu, les soucis arrivaient avec la victoire dont il fallait tirer le plus de profit possible. Dans ma vie privée, j^ai eu des moments de bonheur; d'abord dans ma jeunesse, quand j'ai tiré mon premier lièvre ; puis, plus tard, quand je fis de l'agriculture. J'ai été heureux aussi avec ma femme et mes enfants. Mais, savoir jouir du bonheur est un* don particulier que mon vieux maître, lui, possédait à un haut degré : il faut être à la fois flegmatique et sanguin. J'ai eu quelquefois bien du mal à lui fain* prendre une résolution ; mais quand elle était prise, elle était solide! on pouvait construire des maisons dessus. 11 plaçait la vérité au-dessus de tout — et quel*

quefois It^s affaires publiques nous obligeaient à nous écarter un peu de la vérité. C'était très dur pour le vieil Empereur. Il rougissait et fuyait mes regards, et je n'avais qu'à me détourner aussi vite que possible. Il a été très heureux, le vieil Empereur — et pourtant comme il a été aussi malheureux! »

L'homme qui parle ainsi aux bons bourgeois de Leipzig venus pour contempler le fondateur de Funité allemande, Thomme qui, cherchant vingtquatre heures de bonheur dans une vie de quatrevingts ans, est obligé d'arrêter son esprit sur l'émotion du premier coup de fusil, est, sans discussion possible, le politique le plus heureux de l'histoire contemporaine. Depuis ce premier meurtre dont la joie lui remue encore doucement le cœur, il a chassé beaucoup d'autres lièvres, grands ou petits, et fait un tel bruit de mitraille que les coups de feu venus de lui ne se peuvent plus compter.

Au soir de sa vie, le bon chasseur peut avec orgueil contempler le tableau. Il y a de tout làdedans, surtout des hommes. Napoléon, sans doute, en massacra davantage, mais follement, en artiste, pour le plaisir. Bismarck, lui, se vante de n'être point un artiste, et vraiment ce titre n'est pas le sien. C'est un praticien tout au plus, mais un praticien qui a si merveilleusement combiné le génie de la pratique et les faveurs de la fortune, qu'il faut porter au premier rang des maîtres du monde ce Napoléon sans Waterloo.

Dans quels gémissements l'autre mourut à Sainte-Hélène! Il en a fatigué l'univers. Et voila

que celui-ci, repu de sang et de victoires aussi , mais gorgé de tous les biens du monde, écrasé de toutes les joies qu'une chance inouïe de trente années peut accumuler parle avant de descendre dans la tombe, lui, vainqueur, comme aurait pu faire le vaincu.

Encore est-il douteux que le prisonnier de Longwood eût proféré de telles paroles. Le Latin, anxieux des jouissances de son art, provoqua témérairement la fortune et succomba, précisément pour avoir tenté d'épuiser ses joies. Le Germain, de vues plus courtes, d'ambition moins désordonnée, capable à la fois de se contenter du succès du jour et de risquer plus tard quelque grand coup d'audace, a pu vivre le rêve de domination dans lequel bientôt il va s'endormir. Le prisonnier de Iludson Low^e avait, à n'en pas douter, goûté des joies démesurées de parvenu, en proportion des qualités mômes, bonnes et mauvaises, qui le destinaient à Sainte-Hélène. Le petit hobereau prussien qui a simplement satisfait ses goûts de perpétuelle violence, en arrive, par la malechance, d'avoir toujours réussi — la seule de sa merveilleuse carrière, — l'obscure compréhension de l'inanité du succès sans lendemain.

Se dépenser tout entier au profit d'une cause humanitaire peut donner, et donne tous les jours quelque chose de ce bonheur tant cherché, même dans l'obscurité, même dans l'insuccès, même dans la persécution, même dans le supplice ou la mort. Pour éphémères qu'elles soient, les joies du dilettante sont appréciables encore. Mais celui qui a

AU FIL DES JOl'HS

osé dire et qui a sincèrement pensé que les grandes questions de son temps devaient se résoudre par le fer et par le feu, celui à qui il a été donné en effet de les résoudre provisoirement, à sa guise par de tels moyens, quand il arrive au bout de son œuvre, ayant opprimé, persécuté, violenté ses concitoyens, noyé les nations dans le sang, et dans les larmes, que trouve-t-il au bout de sa boucherie, sinon le sentiment que le fer et le feu ne sont pas des raisons décisives, et que de nouveaux bouchers se préparent peut-être pour les triomphes passagers de la politique d'abattoirs.

L'œuvre de sang lègue à Thistoire d'autres œuvres de sang. Ce n'est pas la hantise des souffrances humaines, dans le passé ou dans l'avenir, qui suscite les mélancoliques retours du dominateur finissant. Non, c'est la sensation de la fragilité de l'œuvre à laquelle se trouve attaché son nom. Tel homme au déclin de sa vie aurait pu dire : « Je me suis proposé tel but profitable h l'humanité, j'ai échoué, mais j'ai tenté et j'ai trouvé les plus nobles joies dans rcflTort désintéressé pour le bien. » Mais, celui-ci, que dire? Tout ce qu'il a voulu, il Ta réalisé, et au moment de s'envelopper pour toujours dans son drapeau triomphant, 11 s'aperçoit qu'il n'a rien lait, sinon le mal certain, pour un bien si douteux qu'il est lui-même hors d'état de le formuler. Et lui, 1 homme de tous les succès, s'écrie : « Je ne suis pas heureux, je n'ai jamais été heureux ».

Lui, premier ministre d'un souverain qui ne lui a jamais nunuiué, avant entrepris contre son propre pays une lutte désespérée, violant les lois, violen-

tant les consciences, se riant des fureurs déchaînées, et froidement préludant à Thumiliation de TEurope par l'abaissement de ses concitoyens, dupant TAutriche, la séduisant^ s'en faisant une alliée, nous offrant audacieusement des morceaux de la terre allemande sans être pris au mot, falsifiant des dépêches, mentant, faisant mentir son roi, le trompant pour le jeter dans la grande tuerie, volant aux succès foudroyants, renvoyé, par fortune supérieure, quand l'Europe commence à reprendre conscience d'elle-même, tout cela pour finalement découvrir que tant d'invraisemblables chances prodiguées sans mesure ne font pas le bonheur d'un

Dioclétîen, dans oe cas, revint à la sagesse, se faisant un horizon de son carré de salades. Svlla blasé de sang, aussi, voulut goûter la joie de redevenir homme. De telles résolutions ne sont point d'un Bismarck. Il a fallu le renvoyer. Ses champs, ses paysans ne l'ont point consolé de cet inutile pouvoir auquel il ne doit pas, dit-il, un jour de joie. Et maintenant, il se lamente sur sa destinée qu'il a faite, sur la fortune qu'il ne peut accuser (jue de libéralité folle à son égard.

Regardez ce vieillard couvert de sang, peuples ([ul fûtes sa victime. Mesurez-le du regard, maintenant (|u'il est abattu par la destinée, jugez de votre infirmité par sa misère, et comme le meurtrier royal du duc de Guise, dites-vous, tout effarés de voire revanche : <f Je le croyais plus grand ».

Pèlerinage ,

Devant la lourde bâtisse jaune, le vieillard cassé, crevassé, écroulé, sous Tuniforme flottant, et pourtant encore casqué, tremblait ses quatrevingts ans d'implacables batailles. Le regard vague, attendant l'apparition de la grande faucheuse, aperçut au tournant des sapins la longue procession qui venait.

Honneur au Maître! L'Empereur se présenta d'abord, jeune, brillant et vain. Son visage disait la joie de vivre, de commander, de ne devoir des comptes qu'à sa fantaisie souveraine. Il remit à l'octogénaire débile une inutile épée d'or pour remplacer la grande lame d'acier devenue trop lourde aux vieilles mains.

— Sans toi, dit-il, je serais un petit prince confédéré d'Allemagne, cédant le pas au Habsbourg, obligé de compter avec des roitelets ridicules. Par la perfidie, par la violence, seules, je pouvais grandir. Bravement, tu pris sur toi la charge du mensonge et du sang. Elle y est encore, elle y sera toujours. Les peuples trompés par toi se ruèrent en d'effroyables batailles; et de fer et de sang^ par toi mon troue impérial fut solidement cimenté. Je règne. C/est pourquoi je t\ii chassé. Maintenant, je te pardonne, parce quil ne faut pas que dans riilstolre j'apparaisse, moi, l'empereur, comme renncmi du fondateur de l'Empire. Je vois dans tes veux la flamme de ta sénile rancune. H faut

réteindre. Nous avons un rôle tous deux. Victorieux du monde, tu fus vaincu par ton élève, devenu ton maître. C'est le destin. Console-toi par la pensée qu'il n'y eut pas d'autre instrument de ta défaite que tes triomphantes victoires. J'ai dit.

Ensuite les ministres s'approchèrtMit, entremêlés de soldats chamarrés venusy;<7r ordre y (\\x\^par ordre aussi, lui jetaient l'insulte et le mépris, il y a quelques mois à peine.

— lln'yaqu'unMaître,ditunpetithommeaffaissé, au regard louche et vicieux, écrasé de soixantedix ans de servitude dorée. Sous le grand-père, tu saignas le monde aux quatre veines pour dominer. Tu as fait le petit-fils trop grand pour qu'il se résignât à vivre dans ton ombre. Avais-tu donc oublié que tu n'es qu'un sujet? Je ne l'oublie jamais, moi qui ai du dompter, pour l'empereur, l'Alsace- Lorralne rebelle. Toi, pense que ta grandeur n'est ([u'unc des parures du Maître, ta grandeur faite du sang des hommes. Adieu, je vais banqueter en ton honneur, et, sous couleur de rehausser ton nom, faire de la renommée un piédestal plus haut pour la gloire de TEmpereur.

Alors vint Eevetzow, le président déchu du Ileiehstag, suivi d'une troupe servile aboyant Ilosaunah^ ([ue précédaient, non sans dédain, des muets de la Chambre des Seigneurs.

— Je te rends hommage, dit le président qui ne présidait plus. L'Assemblée du peuple allemand ne t'a refusé le simple salut de courtoisie. C'est une indignité, a dit Guillaume II, qui naguère interdi-

sait à son ambassadeur de te saluer au passage dans la ville même que tu avais soumise à sa volonté. Donc, moi, qui te laissai partir sans un mot de regret, sans une parole amie, je suis maintenant ton courtisan, puisque le froncement de sourcils du Maître, vient de se fondre on un sourire. Je t'apporte la soumission des délégués du peuple, ou du moins de la minorité d'entre eux. Des socialistes, des catholiques, de nationalités vaincues, se sont coalisées pour te honnir. Cela n'est rien, qu'une majorité qui s'insurge contre ton œuvre d'écrasement. Pour te consoler, tu peux voir à tes pieds, le front dans la poussière, tous ces nationaux-libéraux qui te résistèrent si superbement jadis au nom du droit des parlements que tu foulais d'une botte méprisante. Ils ne votaient pas le budget : tu le votais pour eux. Tu vois ce qu'il reste de leur attitude orgueilleuse. Ils se déclarent honorés de tes coups, et te demandent pardon d'avoir encouru ta colère. Que leur humiliation te soit douce avant la mort. Tu laisses à l'Empereur turbulent que tu nous as fait une pépinière de politiques domestiqués, par qui rx\llemagne, heureusement soumise, jouira, sous le sabre, d'une tranquille servitude. Adieu, je te quitte, pour l'antiuhambre de César.

Ces paroles prononcées, une foule noire accourut, de bourgeois, de commerçants, de politiciens de brasserie, chargés d'énormes fardeaux. Ceux-là ne disaient rien par la raison qu'ils n'avaient rien à dire. Ils venaient au succès du jour, chargés de tributs do victuailles et d'objets supposés précieux, comme les bons nègres d'Afrique, offrant au

PAR MONTS ET PAH VAI'X 30i'»

blanc qui les fouaille bananes, patates, gibier, fétiches et femmes toutes prêtes. Comment décrire, l'invraisemblable entassement? Tout ce qui se mange, et tout ce qui se boit, pains, gâteaux, biscuits, vins, bières, liqueurs. Des boîtes, des bouteilles, des barils. Toute la charcuterie de TAllemagne, jambons, pâtés, lard, saindoux, saucisses de quatre mètres, et du laitage, et du beurre, et des plantes, et des bouquets, et des volailles, et des (juartiers de ba?uf, du thé, du café, du tabac, des pipes, des blagues, des pantoufles, des cravates, des plumes, des crayons, du papier, de la parfumerie, des cannes, des parapluies, du linge, des éloUes, des chapeaux, des livres, des portraits, des vases de tout service, des objets d'usage incertain, des caisses et des paniers arrivant à pleins wagons, et qu'on n'a pas eu le temps d'ouvrir. Et puis des adresses, des lettres de félicitations, des caries, des médailles, toute la camelotte de l'art allemand, une écuelle d'argent pour le chien avec cette inscription : aime-nioi^ bon chien. Kt sur tout cet informe déballage, u'ne grande bible et l'épée de l'empereur! Au dehors, des tables, des cabarets en plein vent, des cris, des chants, des beuveries de Ciamach(\

Knfin ce (ut le tour des étudiants revêtus de leur uniforme de parade, et ceints de la colicheniarde allemande. Militairement rangés, les épées hautes se chocjuant dans l'air au milieu des hourras frénétiques, ils saluent le vieillard de l'éclair bruissant de l'acier, et leur chef, dans l'attitude de roI)éissanee raidie, prononce ces paroles :

— Nous sommes Tavenîr, c'est pourqnoi nous venons saluer le passé. Nous sommes la pensée, c'est pourquoi nous venons nous humilier devant la force. Nous sommes le progrès, c'est pourquoi nous venons rendre hommage à l'esprit de recul. Par toi l'idée de liberté a été vaincue, la notion du droit s'est éclipsée, l'idéal de solidarité humaine et de justice sociale, honni, bafoué, a fait place au tumulte des armes qui, depuis plus de vingt ans, tient l'Europe dans l'attente désespérante des inutiles tueries. Par toi, l'esprit d'émancipation pacifique, brutalement refoulé, s'enfuit devant l'irrépressible réaction de fer et de sang. Nous, les vrais vaincus, dont l'effort devait contribuer pour une noble part à l'affranchissement de nos concitoyens d'Allemagne et d'Europe, nous, condamnés par toi à donner notre sang pour qui nous opprime, nous t'apportons le salut de ceux qui par toi doivent mourir. Quand le jour de la vérité, de la liberté, de la justice viendra, tu seras maudit par nos enfants et par les petits-enfants de nos petits-enfants, et nous serons maudits noUs-mèmes pour avoir lâchement adoré ce que nous devions haïr. Il n'importe. Tous, nous suivons notre destinée : toi, en nous vouant à la servitude, à la vie inglorieuse, à la mort humiliée des bètes soumises; nous, en te donnant nos cœurs et nos volontés pour l'œuvre antihumaine d'un jour. Puisque l'avenir t'échappe, hàlc-toi de jouir du court présent, car la mort arrive, et demain, avec les premiers craquements de la construction éphémère, commence la lutte de ce qui restera de toi contre la redoutable histoire.

Le vieillard affaissé, écoutait vaguement ces douloureuses pensées retentir au plus profond de lui-même, et l'âme inquiète qui n'attend plus aucune joie des hommes se posait subitement d'effroyables Pourquoi, Après une angoisse dont Tinsensibilité de l'âge amortit la souffrance, la volonté de fer enfin dompta l'émoi. « Il faut mourir debout, » pensa ce qui subsistait du vieil homme, et secouant la tête avec un grand geste dominateur il dit :

— Ouvrez les barrières, et que le peuple vienne maintenant.

Alors, le serviteur immobile sans un pli sur la' face, sans une inflexion dans la voix, répondit :

— Altesse sérénissîme, le peuple ne viendra pas.

L'adieu.

S'il existe, à ce moment de notre planète, un homme qui ait voulu sa vie, réalisé son rêve et fait plier la destinée humaine sous sa loi, c'est bien le petit hobereau magdebourgeois Otto de / Bismarck Schœnhausen, devenu prince de Bis- '"^ marck, duc de Lauenbourg, ou plus superbement encore Bismarck, le chancelier de fer.

Ne comprenant que la force, il allait à rebours de son siècle orienté vers la justice et le droit : son siècle, sous l'effort a rebroussé chemin. Toute sa volonté fut de prendre : il a pris. Il a pris les duchés danois, il a pris l'Allemagne, il a pris de

la France, et, dans la galerie des glaces de Versailles, au bruit du canon de Paris assiégé, les princes allemands accourus à ses ordres, ont couronné Tempereur en qui se résumait sa gloire.

Il a connu toutes les joies de la souveraine puissance, vécu tous les triomphes, tenu TEurope dans sa main. Il a parlé, il a agi en maître de la terre, abusant à son gré de la victoire, achevant de sa lourde raillerie les vaincus, arrêté seulement par la bassesse humaine, qui, souvent dut le désarmer de dégoût.

Maintenant, il vieillit, comblé de biens et d'honneurs. Plus heureux que Napoléon, il peut savourer dans la paix, avec chaque minute qui s'écoule, la débordante volupté de succès inouïs sans revers. Les villes se disputent ses statues; et tous les foyers, son image. De prodigieuses funérailles le conduiront aux portes de l'histoire. C'est le père de la patrie, le rude forgeron qui la façonna par le fer et le feu. Hosannah dans les hauteurs ! Qu'il soit mis au rang des Dieux !

Dans cette apothéose, que pense l'homme cependant ? Il va nous le dire lui-même. Peuples prosternés, relevez la tête pour écouter la parole de celui que votre infirmité juge l'un des plus grands parmi les humains :

— Je suis fatigué, non pas malade : c'est que je n'ai aucun goût à la vie. Mon existence n'a plus aucun but. Je n'ai plus de devoirs, de fonctions. Ce que je vois en spectateur ne me cause aucune joie. Si je continue à vivre, il en sera ainsi de plus en plus. Je suis seul, j'ai perdu ma jeunesse, et mes fils

s'occupent de leurs propres affaires. Avec Tage, j'ai perdu l'intérêt à l'administration de mon domaine et de mes forêts. Je ne parcours plus guère la campagne et les bois ; je ne trouve plus de plaisir depuis que j'ai cessé de monter à cheval, de chasser et d'errer à mon gré dans les buissons. Peu à peu, la politique, elle-même, commence à m*ennuyer. Je vous le répète : j'ai perdu le goût de vivre : voilà ma maladie, si j'en ai une w.

Eh bien î dites, maintenant, vous qui fûtes vaincus par cet homme, et vous aussi, qui fûtes par lui vainqueurs, que pensez-vous de ce cri de détresse d'une âme h bout de forces, au bord du gouffre insondable ? C'est le victorieux qui clame sa défaite, c'est l'impitoyable qui demande pitié. 11 faudrait un Bossuet pour faire jaillir l'éclair du choc de celte vie extrême h cette rencontre du néant.

Encore l'art ne pourrait-il qu'affaiblir le contraste tragique. Au plus fort de l'affreuse déroute, le vaincu peut garder en l'asile inviolable de sa pensée l'amour immuable de sa cause, léguer au temps l'espoir des futures revanches. Comment ce vainqueur, à qui échut le privilège d'aller jusqu'au bout de sa volonté, en est-il, au seuil de la mort) à ne trouver dans sa victoire qu'une inspiration de désespérance et de suprême abandon ?

Interrogez le masque et demandez-lui son secret. Voyez quelle force incalculable fut amassée dans l'organisme de combat. Et puis cherchez l'étincelle d'émotion généreuse qui fera flamber cette accuniulalion d'énergie pour éclairer les âmes.

pour échauffer les cœurs d'un sentiment d'humanîté. Rien. Vous ne trouverez rien, parce qu'il n'y a rien vraiment. La force pour la force, et c'est tout. Une puissance de la nature obscurément déchaînée, sans autre motif que de se satisfaire. La béte qui tue pour tuer, sans la consolation d'une laini à apaiser. L'oreille informe du sauvage. Le nez court et la mâchoire démesurée du dogue, qui mord et ne lâche plus. L'œil du brochet bouilli, dont la mort à peine glace la férocité persistante. Sur un cou de tîiureau le crâne bourré de volonté, comme une bombe d'explosif. Tout cela sans faiblesse, sans idéal, sans rêve. Un organe de violence rationnelle, perfectionnée, insensible à la prière, à la plainte, fermé aux pénétrations de pitié.

D'autres furent ainsi sans doute. Les temps, par bonheur, n'en ont que de loin en loin permis le criminel emploi. Celui-ci lâché, sans frein dans un siècle de progrès et de lumières — ainsi fut notre âge annoncé par nos pères — a fait son œuvre de dévastation, rétabli la domination de la force comme l'ultime raison des choses.

Longtemps cet homme fut fier de son accomplissement de barbarie. Car la force c'était lui, et le monde taillé par lui, pour lui, lui semblait fait pour l'installation de ses fantaisies de grossier primitif. Mais voici que la mort l'a touché de ses premiers coups d'aile, Il la fixe d'un œil terne, figé dans l'orbitre démesurément ouvert. Il l'affronte et ne baissera pas la paupière. Mais il sait que le legard, chargé d'un reste de volonté raidie ne

retardera pas d'une fraction minime de temps la venue de rinévltable.

Résignation ou révolte dans cette âme qui jamais ne fut soumise? La résignation veut trop de philosophie, et la révolte est folie contre le plus fort. Voilà bien le mal. Sa force, sa force souveraine, son unique idole, se découvre d'avance vaincue par une force supérieure. Lutter est vain. 11 touche à la grande défaite. Que sauver de l'écroulement qui vient, que garder en l'inaccessible refuge de son âme ? Une croyance, un espoir, une idée ? Il n'aima que la force, et voilà que la force n'est rien. Seul, penché sur rahîme, incapable de se reprendre à quchjue secours de pensée, il entend monter des profondeurs le souffle terrifiant qui fait voler dans l'espace infini la poussière des mondes, et, se sentant perdu, il dit : voilà l'heure. Et le premier lollicuiairc qui passe recueille son cri de désespérance sincère.

— Je ne suis pas malade, geint-il dans la vanité de son corps intact. Je suis fatigué. Je n'ai aucun goût à la vie. Mon existence n'a plus de but... Si je continue de vivre, il en sera ainsi de plus en plus.

l'aligné ? plus de goût à la vie? Une existence sans l)ut? I^'st-ce donc pour en arriver là cpie ce maître dos hommes a lancé les peuples aux infernales tiieri(\s, édifié sa <rrandeur dans les trémissenient s, dans le sano', sur des monceaux de morts (^)u(>i ! (le cette hécatombe, pas même une joie ne denu'urc* ? Va c'est vous qui le dites ? Kl vous ne trouvez phis de goût à rien parce que reiMivrc sinislie échappe de vos mains vacillantes? Sans

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but, votre existence, osez- vous dire ?Et tout aussitôt vous ajoutez : <c Plus de devoirs, plus de fonctions. » Admirable mot de Thomme incapable de comprendre le devoir sans la règle du fonctionnaire! Cri touchant de Femployé mis a la retraite, qui ne peut plus concevoir la vie en dehors de son bureau î Qu'on se le dise : Bismarck, n'ayant plus de puissance officielle, n'a plus de devoirs ! Après une telle vie, ayant tout vu, tout jaugé, tout pesé, Bismarck n'a plus d'emploi de lui-même. Tant de force morale accumulée par la totale expérience des choses humaines, Bismarck n'en découvre pas l'usage, et ne sait que faire de sa pensée. Pas un conseil à donner, pas un avertissement, pas un mot. Pas de devoirs envers les hommes qu'il a gouvernés, martelés, domptés. 11 n'a rien a dire, et, pouvant parler de si haut, sa capacité de penser, de parler, ne lui est qu'une inutile torture.

Fut-il jamais un plus terrible aveu ? Napoléon vaincu se consolait en refaisant, en revivant sa légende. Celui-ci, pafce que tous les obstacles sont tombés devant lui, à bout de sa course insensée, hors de souffle, succombant aux victoires « sans but », incapable d'un retour sur lui-même, ne saurait dire pourquoi il a vécu, ne peut trouver des souvenirs d'actions qu'il emporte, content, dans la mort.

Qu'il regarde autour de lui, puisqu'un temps lui est laissé avant les finales ténèbres. Qu'il se demande pourquoi tant d'Hommes de vie plus modeste, et pourtant féconde, mourront — accablés de malheurs peut-être — sans que cette folie leur monte, ayant vu rhomuie en proie à ses misères,

(le proférer la parole infâme : « Plus de devoirs envers qui que ce soit. » Vous ne savez donc pas, Altesse Sércnissime, qu'il suffit d'un intérêt d'esprit ou de cœur pour justifier, jusqu'au dernier souffle, la vie, pour la faire belle et grande, pour ennoblir, au delà de votre pitoyable mesure cette activité (|ue vous condamnez de vos lamentations d'impuissance.

11 faut aimer, il faut croire. Il n'y a pas d'autre secret de la vie. Et c'est pour ne l'avoir pas su, que vous avez vécu sans vivre, et que vous allez mourir dans l'ignorance d'avoir été. Un intérêt de cdHir, un intérêt d'esprit, vous dis-je. C'est assez pour vaincre la mort elle-même. Un amour, une idée. L'amour garde les morts vivants dans le cdHir où ils ont vécu, et, parce qu'il les prolonge au delà d'eux-mêmes, fait à l'être par qui leur jiction continue, une vie supérieure. Et la pensée désintéressée n'a pas une moindre vertu, car l'espj'it ne craint rien des accidents de l'homme. I/idéc ne connaît pas de défaite. L'erreur même, victorieuse pour un jour, la sert, préparant, rehaussant le triomphe suprême. Et le penseur, et l'homme dont l'action fut au service de la pensée, tranquille, défie la mort, quoiqu'il advienne de lui. Contraste du regard éteint d'un Bismarck qui va mourir, avec l'œil enflammé du plus obscur apôtre jetant dans la nuit qui accourt l'appel aux sublimes revanches.

Vous vous croyez très grand, 6 duc de Lauenbourg, et vous êtes, tout petit parmi les infimes. Laissez seulement à l'humanité qui croît la reculée

de quelques siècles — une misère — et nul ne se rencontrera même pour vous maudire. Tous vous feront, en douloureuse pitié, l'aumône cruelle du silence.

Car, sachez-le, le pire, maintenant, c'est ce que vous venez de dire. Vous vous êtes trompé ! Qu'importe ? Les voies de l'homme sont obscures. Mais voici pour vous l'irréparable malheur. L'éblouîssement de sincérité est tel que du plus rapide éclair, votre vie, votre sombre vie elle-même, pouvait être encore illuminée. Si vous aviez pu dire aux hommes : « J'ai erré, j'ai failli », aujourd'hui même, après une carrière funesrte aux autres comme à vous-même, la grande vérité vous prenait sur son aile, vous emportait aux sublimes hauteurs que vous vouliez gravir, où l'étonnement assez ridicule vous prend de n'être pas monté. D'un mot, d'un geste, d'une éloquence sans seconde vous pouviez être l'homme grand, l'homme haut, qui, embrassant toute une vie d'erreur, répare toutes les fautes, sauve tout ce qui paraissait perdu, par la proclamation de vérité vivante apparue au magique toucher de la mort Mais comment diriez-vous, puisque vous ne savez pas, puisque vous allez mourir sans avoir jamais su ?

Ainsi il arrive que la condamnation dernière sur vous vient de vous-même, et qu'elle est sans appel. Vos fils vont à leurs intérêts, comme vous, <'l les champs à leur tour, les cliamps que vous aimiez — car au moins vous aviez ce refuge — se n'culaiit de vous, se dérobent à votre implorante vieillesse. O misère sans recours ! Dioctétien avait

PAH MONTS ET PAR VAUX IJTii

ses laitues, Charles-Quint ses pendules, Sylla, son mépris supérieur. Et vous, vous n'avez rien, pas même l'orgueil de vous taire. Hommes, épargnez votre dominateur qui humilie de son abaissement le votre.

Tout est fini maintenant. La tragédie s'achève. Bismarck ne peut plus descendre. Adieu donc, et que les destinées s'accomplissent! Ce que Bismarck désormais peut traîner de vie jusqu'au tombeau n'intéresse personne, pas même Bismarck luimême. « Dans le vaste sein de la nuit incréée, vide de sens et de mouvement, » il n'emportera rien de « ces pensées errantes dans l'éternité », (jue Miltou entrevit en son rêve. Il mourra tout entier pour avoir méconnu l'âme humaine, qui se venge, ayant pour elle l'avenir.

Déjà de lentes choses se préparent, fatale revanche de pacifique justice, d'heureuse liberté. Et le dernier d'entre nous pour avoir entrevu ce jour, pour avoir, un moment, tenté d'en hâter la venue, peut accepter la mort dans la sérénité de son âme, joyeux du grand triomphe d'avenir, consolé de tout par cette seule pensée : « J'en serai. »

Cependant, Bismarck vainqueur, léguant aux siècles son héritage de sang, lâchement pleure sa défaite, genoux plies devant la nuit, tandis que, souriante, l'humanité passe, en marche vers le grand jour. Pardonnons, oublions, et que notre commisération soit légère à ce malheureux! L'heure de bonté nous presse. Nous n'avons pas le temps de haïr.

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