CHAPITRE IV
Un Chrétien.
M. de Wyzewa nous signale dans le Temps un curieux livre qui vient de paraître à Berlin sous ce titre : La ne et la mort (T Eudochim Nikititch Drojjine ( i86G-189^±) racontée par S, G. Popof, açec une Introduction de L. N* Tolstoï,
Une note de M. Popof qui précède la préface de Tolstoï résume en quelques brèves paroles les douloureuses péripéties du drame qui nous Iburnit roccasioii (le pliilosopher. J'en extrais le passage suivant :
I.e 27 jarivi(;r 1<S94 ost mort dune fluxion de poitrine, à rinfiriiioric de la prison de Voronèje, Eudocliim Nikitich Drojjinc, ancien instituteur primaire du gouvernement de Koursk. Son corps a été enterré dans le cimetière spécial où Ton dépose les restes des criminels morts en ])rison. Kt cependant, celui-là était un des homni(»s les plus sainls, les plus purs et les plus vénéi*al)Irs (jui lussent an monde.
Knaoùl 1891, il avait été appelé à laire son service militaire. Mais comme il tenait tous les hommes pour ses
frères, et considérait l'assassinat comme le plus grand de tous les péchés, aussi contraire à la conscience de l'homme qu'à la volonté de Dieu, il avait refusé d'être soldat et de porter les armes. Sa doctrine l'avait aussi conduit à considérer comme un péché d'abdiquer sa volonté aux mains d'autres personnes qui auraient pu exiger de lui des actes contraires à sa conscience : de telle sorte qu'il avait refusé de prêter serment.
Alors ceux dont la vie est fondée sur la contrainte et l'assassinat commencèrent par lui faire subir un an d'emprisonnement cellulaire, à Gharkow ; puis il l'envoyèrent au bataillon de discipline de Voronèje, où pendant quinze mois, il souffrit du froid, de la faim et de l'emprisonnement cellulaire.
Enfin, lorsque la série ininterrompue de ses souffrances et de ses privations eut développé chez lui la phtisie et qu'il fut reconnu impropre au service militaire, on le transféra simplement à la prison civile, où il aurait eu encore à rester neuf ans, pour être ensuite déporté à vie. Mais dans le voyage qu'on lui fit faire du bataillon de discipline à la prison civile, par une glaciale matinée de janvier, les employés de police chargés de le surveiller lui refusèrent tout vêtement chaud, le tinrent longtemps immobile en plein air et prirent en un mot si peu de soin de lui qu'en arrivant à la prison il fut atteint d'une fluxion de poitrine, dont il mourut vingtdeux jours après.
Voilà tonte l'histoire. Les appréciations de M. Popof, les commentaires 'de Tolstoï, pas plus que la dissertation de M. de AYyzewa ne peuvent rien changer à ce fait simple et brutal qu'un Gouvernement de chrétiens a délibérément consommé le meu rtre d'un homme par la seule raison qu'il refusait d'attenter éventuellement, et sans savoir pour([uoi à la vie de ses semblables. M. de Wyzewa veut nous donner Drojjlno pour un martyr du Tols^
PAR LBS GHBIIINS DU GIBL 38i
ioïsme. Ce mot nVst destiné qu'à dérouter le lecteur. Tolstoï n'a point la. prétention d'avoir fondé une doctrine. Il se borne à professer que le fondement de toute vie morale se trouve dans l'Evangile, et à essayer de conformer ses actes à cette pensée, « Le Christianisme moral » n'est pas autre chose. Toute l'originalité do Tolstoï est de vouloir être sincèrement chrétien, et de s'y efforcer. N'est-il pas curieux que ce soit une bizarrerie dans une société chrétienne ?
Ce n'est pas une bizarrerie seulement, c'est une impossibilité. Et voilà justement ce qui me frappe dans l'histoire de ce martyre où M. de Wyzevra, faiblement, n'a vu qu'une aventure de révolté. Je laisserai donc de côté la biographie personnelle de Drojjine. Il n'est pas étonnant qu'un homme qui doit finalement donner Sa vie pour ses idées se distingue en quelque point du tulgaire de ses contemporains. Décréter que le jeune instituteur Drojjine était radicalement < inapte à supporter toute domi" nation » parce qu'il lui arriva de se présenter en « tenue débraillée )> au directeur de l'école normale, quand les élèves avaient reçu l'ordre de « boutonner leur tunifjue de haut en basit^ ce n'est jeter qu'une médiocre lumière sur l'âme si particulière qu'il s'agit d'éclairer. Faut-il ajouter que ce fils de paysans, buveur et querelleur, fut socialiste révolutionnaire avant de se laisser convertir à « Vaction chrétienne » par le fameux « Résumé des Eifangiles » ? Cela ne nous apprendra rien sinon que nous sommes en face d'un de ces chercheurs de vérité qui ont besoin d'absolu dans leur vie, et qui, s'étant fait
une croyance, se laissent complètement dominer par leur idéal, contrairement à ce que croit M. de Wyzewa.
La doctrine elle-m<>me importe moins qu'il ne semble a ces sortes d'esprits, vacillants sans l'appui d'une thèse, inébranlables quand la conviction les soutient. Drojjine fut chrétien comme il aurait été anarchiste, d'une passion de volonté que rien ne peut rebuter ni ne fléchir. Tourmenteur, il eût été sauvagement implacable. Victime, il atteignit le sublime de la résignation. La fatalité le voulait victime, puisqu'il ne disposait d'aucun moyen d'imposer sa foi et qu'il entrait en révolte contre les iniquités du monde. Changea-t-il vraiment de conviction, quand, avec son fidèle ami Isiumchenko, il passa du socialisme révolutionnaire au t^hristianisme moral, je n'en suis pas sur. Il est diflBcile de concevoir une plus grande révolution dans notre société soi-disant chrétienne que la prédication du Christ réalisée. Nous ne sommes point menacés de rimpossiblc aventure, et l'histoire de Drojjine nous en est un sûr garant. Le pouvoir des mots, des formes, est si grand sur l'esprit humain que les hommes se croient sincèrement chrétiens qui se conforment aux rites de l'Eglise, se livrent aux pratiques extérieures du culte, sans jamais se demander s'ils ne pourraient pas tenter de vivre l'enseignement du Christ.
Drojjine n'était point de ceux-là. Ce qui l'attirait au christianisme c'était la justice sociale promise, non les formules vides que le vulgaire va répétant, dans Tobscure pensée qu'elles sont l'équî-
PAR LBS COBHIKB OU CIBL 383
valent des actes qu'ils omettent. Il devenait chrétien, en d'autres termes, pour pratiquer le rhristianiame . Et c'est nlors que le phénoméae allait se produire de la rencontre de l'Evangile du Christ avec l'organisation sociale qui s'en prétend issue. Quand ou est le comte Tolstoï, un vieillard touchant au terme de de la vie, un ^rand seigneur, un puissant écrivain, on est en situation de se passer cette fantaisie. L'empereur hausse les épaules et se dit: « H est fou. » La foule écuute sans comprendre ou même n'écoute pas. L'ordre établi suit son cours. Il en va tout autrement d'un pauvre diable d'instituteur qui se permet cette excentricité coûteuse d'avoir une opinion personnelle et ti'y conformer sa vie. Le malheureux Drojjine en fit btentàt l'épreuve.
On ne lui laissa pas le choix des pratiques de christianisme par lesquelles devait s'affirtner sa foi. Les événements en décidèrent pour lui. Abandonné k lui-mi^nie, il se fut peut-être présenté quoique jour devant son bon maître Tolstoï pour le sommer, au nom du Christ, d'abandonner tous ses biens aux pauvres, et l'autre eut pu se trouver fort capable de céder à l'injonction divine. J'aurais voulu les voir tous les deux allant de par le monde, di'nui'^s do toutes choses, « sana s'occuper du lendemain n, comme dit Le Sermon sur la montagne. Le résullut d'ailleurs n'ertt pas été très différent de ce qui l'sl nrrivc: la prison (pour crime de va^rabonilil^o), le froid, la faim, la mort. Ce serait le lot i\u Maitiu^ lui-même, s'il descendait de son calvaire pour promener son enveloppe charnelle parmi t«% cnfiinls bien-aimés.
Dans le cas qui. nous occupe, Drojjine seul se trouva dans le cas d'éprouver la valeur du christianisme de ses frères. Exclu de l'enseignement pour cause de socialisme, il était repris par la loi militaire.
— Je ne puis pas servir, dit-il, puisque cela est contraire h mes convictions. Je sais que si je reiuse on me mettra en jugement. Dieu sait ce qu'on fera de moi.
Il ne tarda pas à le savoir lui-même.
On s'empare de lui, on Thabille en soldat. On veut lui mettre un fusil dans les mains : il refuse de le prendre, car il est écrit : « Tune tueras pas. » On veut lui faire prêter serment: il objecte qu'il est écrit : f( Tu ne Jureras point. » On le traîna devant un juge : le Livre dit : « Tu ne jugerai point pour n'être point jui^ê. » Admirable bataille de ridée contre le fait brutal qu'on nous donne comme sa conséquence, lutte épique de la noble victime de l'idéal du Christ contre les bourreîiux de la réalité chrétienne qui se voient désavouer de l'Homme- Dieu dont ils invoquent machinalement l'autorité. La discussion, en pareille circonstance, ne se passe pas en paroles, car, si les actes des maîtres du monde étaient soumis d'abord à l'épreuve de la raison, plus d'un potentat — de la démocratie comme de Tautocratie — se verrait déplorablement l)afouer par ceux-là même qu'il prétend conduire. Aussi chacun reste-t-il dans son rôle en ces sortes d'affaires. L'un invoque le droit, et l'autre le bâtonne : c'est notre civilisation.
« Lu prison froide yy, onze degrés de froid, sans lit.
avec une tunique de soldat pour tout vêtement, telle fut la première réj^onse de l'empereur chrétien au « christianisme pratique ïi de son sujet. Il en résulta pour Drojjine une bonne fluxion de poitrine. Conduit à rinfirmerle, il est remis au cachot. En vain ses amis le supplient de céder. Il s'obstine. On l'envoie aux compagnies de discipline. Là encore II refuse de toucher un fusil, « ne {foulant pas prendre part à la préparation de T assassinat y> , Le cachot le reprend, et la fluxion de poitrine aussi. Enfin la phtisie galopante, plus pitoyable ([ue le tsar, met fin au supplice du chrétien, pratiquant. Ses frères en Jésus l'ayant tué par Tunique raison qu'il avait tenté d'obéir au divin Maître, oh jeta son corps à la fosse des criminels, et tout* fut dit.
M. de Wyzewa, qui a la psychologie simpliste, explique l'événement par la manie de désobéissance^ et veut que l'Evangile ne soit pour rien dans raffaire. La grande raison qu'il en donne, c'est toujours la fameuse* tunique déboutonnée à l'Ecole normale. Je crois qu'on peut se risquer à voir au delà. Il est vraiment curieux qu'un homme de libre intellect comme M. de Wjrzewa ne se puisse persuader qu'un chrétien s'avise simplement de pratiquer l'Evangile. Cela en dit assez long sur notre état d'esprit. L'écrivain n'ignore pas pourtant que la secte assez nombreuse des Quakers — qui sont les gens les plus paisibles et les plus soumis du monde — refuse le service militaire en invoquant l'Evangile. Pendant la guerre de la sécession aux Etats-Unis, le christianisme de ces
o8i3 Al' FIL DES JOIHS
chrétiens fut mis à une assez rude épreuve- Hommes du Sud et du Nord prétendirent les enrôler de force sous leurs drapeaux. On ne put venir à bout de leur résistance passive. Ils acceptèrent tous les travaux qu'on voulut leur imposer (ainsi fit Drojjine le désobéissant)^ mais refusèrent de porter les armes. On ne manqua pas de les emprisonner : rien ne put vaincre leur obstination, et finalement les chrétiens d'Amérique, plus sages que ceux de Russie, prirent le parti de les employer comme infirmiers. C'est ce qu'on fait d'ailleurs chez nous pour les clercs, qui se réservent étrangement le privilège d'obéir ii l'Evangile en abandonnant aux fureurs du massacre le reste de l'humanité.
Tolstoï ne pouvait manquer de prendre acte du martyr de Drojjine, et d'eu tirer, h son point de vue, renseignement qu'il comporte.
Déjà Moïst', il y a oinq mille ans, avait dit àThonime: t<. Np tuo pas ! » C'est encore ce qu(* lui ont répété tous les proplièl(^s : et c'est ce (ju'onl répété Ions les sages de Ions les pays. Kt c'est co qu'a répété le (Christ, qui a ilctcudu aux honniies non seulement le meurtre, mais loni ce t[ui j)onvait conduire au nieurlre, toute offense, Iniiic colère contre le prochain. Kl c'est la même loi qui se ti'ouve encore si clairement écrite dans le cœur de loiil lioinnu* qu'il n'y a point d'acte (jue sa conscience, d instinct, désapprouve davantage (jue 1 assassinat.
Mais, maigi'é (|ue l'elte loi divine nous ait été imposée |)ar Moïse, par les pri>|)lièles et ])ar \v (Christ, malgré jM elle soii gravée en traits inedaçahh.'s au fond de tous 1«'^ cœurs, non seulement cette loi n'est pas admise <îan>^ le njonde où nous vivons, mais une autre loi y est admise (|ui la contredit expressément, une loi contrai- ;;':;inl tout lionmie à entrer au service de l'armée, c'est-
à-dire à taire partie d'une troupe de meurtriers, à se préparer pour le meurtre, à s'instruire dans l'art de tuer des hommes semblables à lui.
11 faut bien concéder à Tolstoï que le Christ a interdit le meurtre, et n'a rien fait pour contredire sa doctrine. Mais le cas de Moïse est beaucoup moins clair. Sans doute, le législateur d'Israël avait rapporté de la montagne les tables de pierre sur lesquelles l'Kternel avait écrit: « Tu ne tueras pas )). Mais le môme Deiitéronome oii ces choses sont rapportées, nous montre le môme Eternel promettant aux Juifs « (Vexterminer » leurs ennemis, et le môme Moïse, expliquant la volonté du Seigneur, commande à tous les Hébreux de a passer au /il (le Vèpèe » les habitants de toute ville qui auront essayé de les détourner de leur Dieu. Dès cette lointaine époque il y avait déjà, comme on voit, une assez grande diU'érence entre ce qu'on dit, et ce qu'on fait. Je suis seulement fâché que le mauvais exemple soit venu de Dieu lui-môme.
Sans s'arrêter à cette difficulté, Tolstoï, l'œil fixé sur Jésus, poursuit sa démonstration :
Va do môme qu'il se trouvait autrefois des hommes qui relusaicnt de sacrider aux faux dieux et qui offraient leur vie pour rester fidèles à Jésus et à Dieu, de môme il s'est irouvé et if se trouve encore des hommes qui, pour iKî pas renier Jésus et Dieu, en contribuant à la préparation du meurtre, refusent de se laisser incorporer parmi les meurtriers, et qui, pour prix de leur îidélilé, périssent dans les souffrances les plus atroces, couuiKî cela vient d'arriver à Drojjine, dont on lira la vie racontée dans ce livre.
388 Al- FIL DES JOURS
Et de même que, dans les temps anciens, ces hommes tenus pour des simples et des insensés, ces martyrs du christianisme qui périssaient pour n'avoir point voulu renier le Christ, de même que par leur seule lidélité au Christ ils sont parvenus à détruire le monde ancien et à ouvrir les voies au christianisme, de même à présent les hommes tels que Drojjine, que Ton tient pour des fous et des fanatiques, par leur seule fidélité au Christ ils ébranlent les fondements de notre misérable société moderne et découvrent aux hommes le chemin d'une bienheureuse fraternité universelle, de ce royaume de Dieu qu'avaient annoncé les prophètes et dont les principes ont été posés il y a dix-neuf siècles par le Christ, notre Maître.
Et ce sont de soi-disant chrétiens, s'écrie triomphalement Tolstoï, qui aujourd'hui exigent des vrais chrétiens cette participation au meurtre (c Facte le plus contraire qu^ on puisse imaginer à la doctrine du Christ )>... « Qu'ils ïenoncent donc une bonne foi h ce nom de chrétiens, et à ce code moral sur lequel ils prétendent s'appuyer pour nous dominer. » Maintenant, concluez avec le courageux penseur :
Comment vous, empereur, soussignant de tels décrets, vous ministre, vous procureur, vous directeur de la prison, et vous geôliers, comment avez-vous pu vous mettre tranquillement à table et manger, sachant que ce malheureux était couché sur un sol humide et froid, et qu'il souffrait et pleurait par votre méchanceté ? Comment avez-vous pu, sachant cela, caresser vos enfants, et penser à Dieu, et à la mort, qui va bientôt vous conduire à Lui? Vous n'êtes pourtant pas, vous le savez bien, les exécuteurs prédestinés de quelque loi surnaturelle : Vous notes rien que des hommes. Et vous avez beau dire que vous êtes obligés de faire ce que
demandent vos fonctions : vous savez bien que ce n'est pas vrai . Vous savez que d'obligations, iln'y en a aucune dans ce monde; et vous pourriez toujours, pour peu <{ue vous le vouliez, trouver un autre métier, où vous ne seriez plus obligés de martyriser des hommes, et de tels hommes ! C'est une -chose atroce de martyriser un petit oiseau. Et combien plus atroce de martyriser un jeune homme bon, pur, aimant les hommes et cherchant leur bonheur. Et c'est une chose atroce de prendre part, de si loin que ce soit, à une telle action. . . Mais, surtout d'y prendre pari inutilement, de détruire le corps de ce jeune iiomme, mais surtout de détruire son âme à soimême, et cela sans autre résultat que de contribuer malgré soi à l'avènement du royaume de Dieu.
Voilà un chrétien qui me paraît terriblement embarrassant pour ses frères. M. deWyzewa admire le tsar pour n'avoir pas encore jeté Tolstoï au fond d'un cachot. Moi, j'admire M. de Wyzewa pour son admiration.
A une croyante.
J'ai reçu la lettre suivante :
Monsieur,
Tout en commençant celte lettre, je m'excuse de 'vous enlever à vos multiples occupations. Ne pourriez-vou& parler dans un de vos articles de la gratuité dans les églises? Je suis Parisienne depuis sept ans seulement. Mais j'avoue que ce temps ne m'a pas suffi pour m'habituer à tous ces petits scandales dont nos églises ont lemonopole.
Nous en causons souvent avec mes lils dont l'un prépare son agrégation... Tous deux ont abandonné la religion catholique. Moi, monsieur, je suis plus chrétienne que catholique. Quelques prêtres prétendent que mes théories rationalistes me rangent plutôtdu côté des prolestants. Peu importe, d'ailleurs, ce que je suis, A mon âge on ne change pas de religion. Mon demi-siècle a sonné, et la cloche, hélas ! n'était point couverte de dentelles.
Que vont devenir les églises pour peu que cela continue ?
Tout à l'entrée, un tableau du tarif des chaises, ni plus ni moins qu'au Bar le tarif des consommations. tJn peu plus loin, sur des piédestaux... productifs, dessaints dont les vertus ont eu subitement besoin de nos adorations. Nous obtenons le bien par la vue d'un bon exemple à suivre, mais aussi par celle d'un mauvais à
PAU LES CHEMINS DU CIEL 39f
éviter. Pourquoi ne pas mettre alors dans nos églises la statue de Judas ? Celui-ci vendit son divin Maître, mais actuellement on vend sa parole, ses bénédictions.
On n'est pas plutôt arrivé à l'église, qu'une chaisière — j'allais dire une ouvreuse — vient vous demander plus ou moins poliment votre redevance, laquelle varie selon la place, selon le jour. N'est-ce donc point assez de ce petit commerce de cierges qui révolte tant de per-^ sonnes qui, comme moi, veulent que l'église soit la maison de Dieu, le temple où l'on prie ?
A (jui appartient l'église, monsieur? voilà ce que je voudrais savoir.
Nous avons, dans une paroisse voisine de la mienne, une chapelle constamment fermée. On m'a dit qu'elle appartenait à une famille qui avait donné un terrain attenant à l'église pour bâtir une autre chapelle dite des catéchismes, S\ je possédais une fortune qui me permît, moi aussi, d'avoir dans l'église une chapelle pour moi seule, et que d'autres s'offrissent ce luxe, alors que deviendrait la religion du Ghj'ist, sa morale égalitaire, son amour des petits, des humbles ?
.le vous livre cette question, monsieur, et je serais 1res heureuse de la voir traitée par vous — non moins h<'urcus(î si elle amenait un résultat qui serait de pouvoir aller à réglis(î assister à des offices célébrés par d(^s préli'(^s (pie nous payons.
Veuillez agréer, etc.
\ Oici ma réponse :
Madame,
Ne comprenez-vous pas que vous avez, vousmême, écrit avec plus d'autorité que je ne saurais le faire, l'article que vous me demandez? Nous autres, incroyants, nous sommes suspects de malice satani([ue lorsque nous dénonçons l'esprit de vénalité (jui tire argent de la magnanimité de Dieu
comme de la simplicité des hommes. Seule, une croyante, qui ne réclame à l'église que la juste place ppur poser ses deux genoux, est en situation d'exprimer hautement son indignation légitime sans que personne puisse voir dans sa protestation autre chose que le cri d'une conscience blessée.
L'article sur la formidable organisation de l'Eglise en vue d'un gain d'argent, a été fait depuis longtemps, madame, et par les plus grands penseurs des principales nations de l'Europe. Quand Luther, après d'autres, mais avec un tel éclat de voix que le saint-siège en trembla sur sa base, flétrit, devant la chrétienté tout entière, l'odieuse
vente des indulgences, l'Eglise, menacée par la Reforme, entreprit de se réformer elle-même. Vains efforts. Le glorieux xvi*" siècle a passé, poussant le cri de délivrance. La France du xviii'' siècle a fait entendre dans le monde entier la grande parole de raison. Comment a répondu l'Eglise gorgée d'or et de biens, antique propriétaire d'un peuple de serfs répandu sur d'immenses domaines fonciers, sinon par la persécution, les guerres, les massacres, les bûchers, les dragonnades? Et quand arriva l'heure redoutable des comptes, qui donc la Révolution dut-elle exproprier pour permettre au peuple français de vivre du sol de France, sinon de stérilisantes moineries qui avaient accaparé notre terre?
Comme vous le remarquez très bien, le principe du christianisme, ami des humbles, est fort loin (le tout cela, j'en conviens. Mais je n'ai pas besoin do vous apprendre que nos sociétés, chrétiennes de
nom, sont antichrétiennes de fait. La prédication du Christ fut une protestation de pauvres. Vous imaginez-vous aujourd'hui le cri : « Malheur aux rlc/f es )y I foussé par une bande en haillons sur quelqu'une de nos places publiques Pjj Les douze apôtres et leur divin Maître ne s'en tireraient pas à bon compte, passant du poste et du Dépôt à la Chambre correctionnelle des flagrants délits où le juo'c de la République les salerait comme il faut, iiu nom du peuple français.
Qu'est-il donc arrivé? C'est que l'Asie, mère des religions, el patrie d'origine de la nôtre, nous a de tout temps offert un état social bien différent de noire âpre Occident. Le bouddhisme, six cents ans tivant Jésus-Christ, fut une réforme sociale d'une haute portée égalitaire. Les Dieux de l'antique ïlelhule furent bons a tous irtdistinctement. L'Islam, de nos jours, est demeuré, du Calife au mendiant, une religion d'égaux. Tel fut d'abord le christlnnlsine en Judée. Mais les sociétés d'Occident, €on(]iiis('s par lui, le conquirent h leurtour. Forcée poin s'assimiller les âmes, de s'adapter aux conililions de vie des sociétés fondées sur l'universel iK'soin d'amasser, soit par le travail propre de chacun, soit par l'exploitation du travail d'autrui, la religion chrétienne, sortie d'une étable, ne sut pas résister à la commune ambition des richesses. La pente, d'ailleurs, était si glissante! On accepta d'abord toutes offrandes pour donner, puis pour honorer Dieu — comme si le créateur de l'univers pouvait faire quelque différence entre une montagne d'or et une parcelle de boue — enfin pour en-
tretenîrles saints hommes préposés au culte. Ces principes admis, le sort du christianisme était décidé, et la justice promise fut définitivement reléguée dans Tautre monde dont nul n'est encore venu nous raconter les merveilles.
Ainsi, le siècle corrupteur a corrompu l'incorruptibilité divine. L'an dernier, entrant, aux jours saints dans les églises de Paris, j'ai noté le tintement continu des pièces de cuivre ou d'argent dans les plateaux éternellement tendus. Cela n'est rien. L'aventure des chaises, comme des troncs partout béants, n'est qu'un épisode de la grande foire publique où le paradis, morcelé, se débite par fractions proportionnées à la somme. Que deviendrait notre sainte mère l'Eglise si le Diable n'existait pas? Elle serait ruinée du coup, réduite au seul appui, désormais chancelant, des consciences chrétiennes. Par bonheur, le Malin est là, fort a point pour nourrir les hommes de Dieu. Le purgatoire, en particulier, est une source merveilleuse de produits sonnants qui semble ne devoir jamais tarir. Les offices divins sont-ils de quelque avantage à ceux à l'intention de qui ils sont accomplis? Admettez-le, et vous ne pouvez plus contester que le paradis soit à prix d'argent, puisque les faveurs célestes obtenues par l'intercession des hommes ne s'acquièrent qu'à deniers comptants, et que, faute de l'or bien ou mal acquis, le plus pieux chrétien est réduit à la fosse commune des prières en tas réunissant dans unr promiscuité fâcheuse tout ce qui est hors d'état de se recommander moyennant finances aux faveurs spéciales de la Divinité.
Ce qui vous a tant choqué, madame, n'est donc qu'un vulgaire accident d'une situation générale dont votre sincère piété semble vous avoir caché les grandes lignes. On Ta dit depuis bien longtemps, les marchands chassés du Temple y sont rentrés la tôte haute. Lourdes est une entreprise industrielle. Lisez dans les journaux, à chaque relit d'un j)élerinage romain, la liste des sommes d'argent oQ'erte au vicaire de ce Christ qui ne fit point payer de chaises au sermon sur la Montagne, comme M. d'IIulst ou le Père Didon pour leurs prédications de (;aréme.
(.ha(|ue église, chaque chapelle, chaque mètre carré du saint lieu est une source de revenus. U laiit ([uc la force de riiabltude soit bien grande pour (|ue vous ayez pu arriver jusqu'au demi-siècle sans être choquée plus tôt. Vous demandez à qui ;ip])artient l'église! A -Mammon, madame, dont la loueuse de chaises, après l'évoque chamarré d'or, n'est que la i)ien modeste servante. C'est ce qui lait la laihic^sse de la construction cléricale aux \(Mix des rares chrétiens véritables qui peuvent subsister de ci de là. C'est, en même temps, d'où vient la puissance ([ui la maintient dei)out malgré la loi loinbanlc.
Demandez aux juifs et aux protestants de 184î) j)()ui'(iuoi ils envoyèrent une armée française rétal)Hr l(î pape Pie IX sur son trône? Demandez aux ié|)ul)llcains sceptiques d'aujourd'hui pourquoi ils sont aux pieds du Saint-Siège? Us ne poursuivent |)()iiil, saeliez-ie, la restauration de la foi. Leur uiri(|ue dessein est de mettre la main^ s'ils peuvent,
I ^.■. J m---'k-'--MC
Al' FIL DES JOUKS
sur un instrument de domination sociale. Voilà pourquoi, madame, si voulez prier, le plus simple siège chez vous, que ne vous disputera point /'om- ^'reuse, vous mettra tout aussi près de votre Dieu que la chaise payée de l'église.
Je prends la liberté de vous en recommander l'essai, et vous prie d'agréer, etc.
Pour un sou.
Je reçois de Montligeon, dans TOrne, une brochure accompagnée d'une belle image en couleurs, et d'un bulletin de souscription en faveur de VŒui^re expiatoire, archiconfrérie « prima primaria » pour la déliç^rance des âmes délaissées du purgatoire. Bien que je ne prenne part aux cérémonies du culte catholique que pour le subventionner en qualité de contribuable incroyant, jo n'en ai pas moins attentivement pris connaissance des considérations que le pieux abbé Buguet soumet au jugement de ses contemporains. Je me propose mc^me de favoriser l'œuvre de Montligeon (Ml lui procurant la quantité de publicité dont je dispose. Je demande seulement qu'il me soit permis de dire en toute candeur — sans jamais outrager aucune croyance — pourquoi j'ai le regret de ne pouvoir envoyer à l'abbé Buguet le sou qu'il nie demande.
Car il ne s'agit que d'w/i sou. Oui, vraiment, un SON par an. Pas davantage. Vous pouvez envoyer \\\\ niillioii s'il vous plait. Je ne crois pas qu'on le refuse. Mais on ne vous demande qu'un sou...
d'abord. Les gouttes de pluie font les fleuves. Vous vous dîtes : <c Que peut-on faire avec un sou? » Il semble vraiment que ce ne soit pas grand chose. On peut acheter un morceau de pain, une tasse de lait, en soutenir un petit enfant qui n'a pas déjeuné, et chacun sait qu'il y en a beaucoup, par la grâce de Dieu.
Si j'en juge par sa brochure, le déjeuner des affamés n'est, pour l'abbé de Montligeon, qu'une préoccupation bien secondaire. Il se dit vraisemblablement qu'après le déjeuner il faut le dîner, et que c'est h recommencer le lendemain. Le fait est qu'il serait beaucoup plus facile de venir au secours de nos semblables, s'ils n'avaient pas perpétuellement besoin de quelque chose. Mais je ne pense pas qu'un abbé s'ingère de blâmer l'ordre institué de Dieu.
A dire vrai, l'abbé Buguet ne s'occupe point de ces choses, et quand vous lui donnez un sou pour soulager des souffrances, ce n'est point du tout chez le boulanger que se porte son instinct de prêtre. Non, c'est vers la sacristie qu'il dirige ses pas, et au lieu de profiter des sous accumulés pour acheter une belle miche de douze livres, dont il trouverait aisément l'emploi, il fait emplette, au <niichetde l'Eglise, d'une bonne messe à Tintention des âmes du purgatoire. Ainsi, l'argent ne sort point de la confrérie, et nous voila sauvés du danger de subventionner un mitron qui pourrait être de la franc-maçonnerie.
Je sais bien qu'à nos yeux de mécréants, 1» question du pain n'en demeure pas moins de
notable importance. Mais c'est un préjugé, nous <lît-on, et j'accorde que le salut éternel vaut bien ([uelques tiraillements d'estomac. Il est vrai qu'à ce compte, le prùtre qui nous vend sa messe — et ainsi le pardon de son Dieu — pourrait, en allégeant son menu, nous accorder gratuitement son x)ffiee. Un évè(jue, il qui je soumis un jour cette pensée, à la l)uvette de la Chambre, me répondit — entre deux prises de tabac précédées chacune (l'un groo- — que ma remarque était d'un impie. J'en éprouvai le. plus vif chagrin, car cela dispensa mon interlocuteur de me répondre. Un prêtre ne doit relut er, paraît-il, que les objections ortho- <loxes.
Notre abbé de Montligeon, pour en revenir à lui, laisse donc les vivants en paix — c'est plutôt en peine (|u'il faut dire — et ne donne son attenlion (piaux morts. Aussi longtemps que vous traînez la misère sur notre triste globe, l'excellent hoinnie ne pi^ut rien pour vous sinon vous encourager i\ soullVir. Mais vous n'êtes ])as plutôt mort de Ïa'uu (jiie le cure tout à coup s'intéresse à votre sorl et prend votre cause en mains. Le bon Dieu, pal ail-t-il, après vous avoir fortement lioijspillé sur la terre, n'a [)as de plus grand souci (jue de vous aeliever dans l'autre monde, au moyen de tortures excjuises dont se délecte sa boulé. C'est là que tri<>ni[)he ral)bé Ihiguet. Il parle, lui, au Maître de rrnivers, et le plus curieux, c'est qu'il l'oblige à coni poser. Aussi h>ngtemps qu'il ne s'agissait que (le Tachât d'un pain d'un sou, son impuissance était notoir(\ Mais dès qu'il faut simplement vous
arracher des griffes du Créateur, le prêtre, en un tour de main, fait l'affaire.
Avez- vous commis quelque horrible péché, envié, par exemple, la poularde et le fin bordeaux de Monseigneur, — qui vit de son Dieu comme vous du refus d'assistance, — votre cas est grave, et je ne serais point du tout surpris que l'enfer ou le purgatoire ne vous réservassent quelque chaude surprise. Heureusement, par l'intervention de Tabbé Buguet tout s'arrange. Il n'a pas plutôt réuni le nombre de sous qu'il lui faut pour son salaire, qu'il dit son office, et voilà le Dieu de l'Univers obligé de vous faire grâce tout aussitôt.
Dois-je le dire? Ce que j'admire le plus en cette aventure ce n'est pas l'abbé, c'est le Maître du monde, condamné à obéir à sa créature, laquelle obéit elle-même à la puissance du vil métal.
« L'une des œuvres de charité les plus agréables au cœur de Notre-Seigneur, écrit l'abbé Buguet^ c'est de travailler à la délivrance des âmes du purgatoire ». Soit. Mais, en ce cas, que le Dieu de l'abbé Buguet ne fait-il tomber lui-même les murs de sa propre géhenne? Que ne délivre-t-il ses forçats, comme rexemplo lui en fut donné par le très noble chevalier don Quichotte de la Manche, en dépit de la Sainte-llermandad? Eh bien! non. Le Seigneur tient à son bagne. Je le comprendrais encore s'il était cruel. Mais il est toute bonté. Seulement sa bonté ne se manifeste que si le prêtre, payé pour cela, le lui demande. Supposez qu'il manque quelques sous au prix tarifé de la messe, et Dieu ne peut pas donner cours à sa pitié.
Sous quelle étrange loi le Souverain Maître de toutes choses a-t-il consenti d'abaisser sa grandeur.
N'est-ce pas Henri Estienne qui appela l'attention de la chrétienté sur la malheureuse aventure de certaines âmes du paradis, lorsque le pape 13oiuface VIII eut annulé les indulgences qui les avaient tirées du purgatoire! Il n'y eut pas à tergiverser. Los bienheureux, qui s'habituaient sans doute aux félicités célestes, durent retournera leurs Ihimnies primitives, et Dieu, tout attristé en son C(rur, subit, sans protestation, la loi de son vicaire.
L'abbé Buguot ne veut point abuser de son extravagant pouvoir sur le Créateur inconséquent qui peut damner sa créature, mais non se soustraire à son autorité. l/al)bé Hutruet est bon. 11 ne nous deman(hM[u'nn sou pour nous épargn<M'les rigueurs de la céleste colère, car je n'ai pas besoin de vous dire ([u\mi rachetant les âmes du purgatoire, nous faisons aussi notre salut. Franchement, on ne [)eut l>as gagner réternelle lélitrité à meilleur compte. Les joies de ce monde — (jui sont de si courte dur(''<' - se paient généralement plus ch(M'. Kt [)nis, (piand nous sommes heureux, nous le sommes lro[) souvent en égoïstes. Ici, notre bonheur se double du bonheur des autres.
On ne songe pas assez aux âmes du purgatoire, fait justement observer M. J. Guerrel, sous-directeur d(\ ro'uvr<* expiatoire, archiconfrérie prima prima rid, etc., dont M. l'abbé Buguet est directeur. Voyez phitôt, d'après M. Guerret, la situation des lamilles chrétiennes aussi bien sur la terre que devant h^ Iribumd de l'Eternel :
402 Al" FIL DES JOUKS
Quand le fils et la fille ont verse quelques larmes sur la dépouille de leurs parents, quand ils ont déposé sur leur tombe quelques couronnes, et tout au plus, dans les bonnes familles, demandé quelques messes pour le repos de leurs âmes, ils pensent s'être acquittés envers eux de tous l(îurs devoirs. Et cependant ce père dont ils ont tant re^u, cette mère qui les a tant aimés, sent tombés entre les mains de la divine Justice; ils expient dans de terribles an*:foisses les fautes dont ils ont omis de l'aire pénitence.
Cela ne vous fait-il pas frémir? Ces chrétiens, fils de chrétiens, élevés sur les genoux de l'Eglise, qui se croient en règle avec leurs parents quand ils ont touché l'héritage, tandis que ceux-ci, parce qu'ils ont omis une pénitence, grésillent sur les charbons de la divine bonté, qu'en dites-vous? Je ne les trouve pas faits pour nous donner une très haute idée de ce qu'on appelle les consolations de l'Eglise. Ce qui m'inquiète encore, ce sont ces quelques mcssps^ qu'on n'obtient d'ailleurs que dans les bonnes fa milles ^ et qui ont pour résultat de nous précipiter dans de terribles a/ii^oisses. Il est vrai que ce ne sont pas les messes de l'abbé Buguet.
Le dernier bulletin nous apprend qu'il en a été dit 112,120 en 1894. « Quel soulagement ne procure pas îiux saintes captives du purgatoire un si grand nombre de sacrifices ». Vous l'entendez, ces messes-là ne sont point de celles qui vous envoient en purgatoire. Filles vous en tirent, tout au contraire. Et tout cela pour un sou. Maintenant, je ne vous cacherai pas que si vous avez des raisons de craindre que votre salut ne soit laborieux, rien ne vous empêche d'y mettre le prix. « Le prix d'une
messe annuelle à perpétuité est de 100 francs. La Tondation d'une messe par mois coûte 1,100 francs. » Cent francs de remise ! Qu'est-ce vous pensez de ça? (( Déjà plus de 900 messes annuelles sont assurées à perpétuité pour toutes les âmes délaissées ». La messe peut être dite « au profit de défunts désignés d'avance, ou dont le prêtre laisse le choix au h on plaisir de Dieu ». Pauvre Eternel subventioxiné, contraint d'attendre que son prêtre l'autorise à faire suivant sa propre volonté !
L'œuvre a six millions d'adhérents tant en France <[u'à l'étran^rer. Le pape, qui l'a pour agréable, l'a érigée en archiconfrcrie Prima Primaria. Cent cinquante^ cardinaux, archevêques et êvêques l'ont approuvée. La République elle-même ne pourrait pas se vanter d'un tel avantage.
Pour ce qui est du cadre de l'œuvre expiatoire, voici les renseignements que je suis heureux de vous transmettre :
I.e bourg de la Chapelle-Moiilligeon est situé à 10 kilomèlros de Mortagne, l'antique capitale du Perche, et non loin de l'ancienne Chartreuse du Val-Dieu. Il est assis au pied d'une chaîne de collines formée par les dernières ondulations de la forêt de Réno. A quelque dislance s'élève le Montligeon, qui donne son nom à la paroisse et domine majestueusem,ent tout le pays : on croit que ce fut un camp romain. La campagne, où serpente la rivière de la Villette, est fertile et bien cultivée : et lorsque le visiteur gravit les coteaux boisés qui s'élèvent çà et là, il y trouve de gracieux points de vue.
Il y a à la Chapelle un bureau de poste et un télégraphe. La gare la plus rapprochée est Mauves-Cerbon, dont l(^ nom est célèbre dans l'histoire du Perche et du diocèse de Séez. Une voiture publique, desservant tous
■Y-îr'*'*¥î'ïa?37îW,%'^- '
^:k„ ...li «ji. iM-ii
les trains, fait six fois le jour le trajet de la gare à la Chapelle.
Puissent ce bureau de poste, ce télégraphe et cette voiture publique lever vos dernières hésitations.
Une dernière question se pose. Mais j'ose à peine l'indiquer. Y a-t-il un purgatoire? Saint Augustin soutenait qu'il ny a que deux lieux pour les âmeSy l'enfer et le paradis. Mais il y a tant d'hérétiques parmi les saints! J'avoue, pour ma part, que je ne suis pas sans quelques doutes sur l'enfer et le paradis de saint Augustin. En revanche, j'incline à croire sérieusement au purgatoire d'ici-bas. C'est pourquoi j'ose engager l'abbé Buguet à remplacer ses messes par une distribution de bonnes soupes agrémentées de bœuf ou de poulet. C'est plus sûr, monsieur l'abbé. Les messes, d'ailleurs, se résolvent en ces choses pour le clergé qui les dit. Eh bien! qu'on élargisse la table, et que tous ceux qui ont faim soient rassasiés, comme disait je ne sais plus <juel rêveur de Galilée.